Il a fini par lui arriver malheur…

par Jean-Marc Bourdin

Quatre ans se sont écoulés depuis la prise de fonction de Donald Trump à la Maison Blanche. Je m’étais alors aventuré à publier ici-même en février 2017 un billet que j’avais intitulé Malheur à celui qui arrive par le scandale, titre que j’avais assorti (prudemment) d’un point d’interrogation :

https://emissaire.blog/2017/02/05/malheur-a-celui-qui-arrive-par-le-scandale/

Ce titre faisait bien entendu référence à la parole du Christ rapportée dans Luc (17, 1-2) : « Jésus dit à ses disciples : il est impossible qu’il n’arrive pas des scandales ; mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Il vaudrait mieux pour lui qu’on mît à son cou une pierre de moulin et qu’on le jetât dans la mer, que s’il scandalisait un de ces petits…  » Matthieu (18, 6-7) : « Malheur au monde à cause des scandales ! Car il est nécessaire qu’il arrive des scandales ; mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! » Formule reprise en titre d’un livre compilant un entretien avec Maria Stella Barberi et un article de René Girard. Dans les deux cas, celui du Christ et celui de notre anthropologue favori, il y avait un constat sur le dérangement produit dans les habitudes de pensée et sur la difficulté à laquelle se heurtait leur parole pour être reçue comme elle le méritait.

Mais dans le cas de Donald Trump, j’avais opéré une inversion de taille : il m’avait semblé alors que le promoteur et animateur de télé-réalité était un adepte du scandale comme événement de nature à renforcer sa notoriété, sa popularité et, en définitive, le désir qu’il était susceptible de susciter dans le public et l’électorat américains, ce qui lui avait permis d’arriver à ses fins de façon plutôt inattendue dans un pays où les professionnels de la politique dominent une scène bipartisane aux multiples garde-fous institutionnels. Sur ce point, il me paraît que les faits qui ont jalonné sa présidence ont confirmé que le scandale, cette pierre d’achoppement sur laquelle on revient sans cesse buter, était bien une tactique systématique dans le cadre d’une stratégie de renforcement de l’adhésion que ses positions avaient fait naître.

Nous savons désormais que la contestation du résultat de l’élection a fini par aboutir à une incitation de certains de ses fidèles à marcher sur le Congrès et, en définitive, à y entrer par la force. Au terme de cette action, cinq personnes sont mortes dans les affrontements. Et une inflexion semble s’être amorcée dans son destin, comme un héros de la tragédie grecque dont l’ascension vertigineuse est suivie d’une chute aussi brusque.

Durant l’année 2020, en période électorale donc, une pandémie s’est développée (un analogon possible de la peste thébaine), le mouvement Black Lives Matter a pris son essor en réaction aux assassinats d’Africains Américains par des policiers, le groupe immobilier Trump a rencontré de plus en plus de difficultés pour vendre ses actifs dont la fréquentation s’est effondrée alors que des échéances de remboursement de prêt approchaient, une nièce psychologue a accusé son oncle, la fille préférée Ivanka semble avoir émis le souhait d’assister à la cérémonie de prise de fonctions de Joe Biden au grand dam de son père alors qu’elle n’y était au demeurant pas conviée (au contraire de Lady Gaga), une nouvelle procédure d’impeachment a été enclenchée par les démocrates, etc. Face à la pandémie, le président des Etats-Unis a fait le choix de ne pas agir contre la COVID 19, privilégiant l’économie, ce qui l’a fait perdre en définitive sur tous les tableaux, y compris sur celui de la compétition électorale.

A la fin de l’article, j’évoquais une alternative : impeachment ou assassinat par une émanation clandestine des autorités en charge de l’ordre public. Après l’échec d’un premier impeachment, un deuxième, qu’on pourrait dire hors délai, aboutira peut-être. Quant à l’assassinat, mon scénario était daté. Après l’échec du procureur Muller, il s’est mué in fine en ostrakoï des médias qui ont coupé désormais la parole au Président en exercice quand il était supposé proférer des mensonges (ce qui pourtant ne changeait rien à l’ordinaire) et par les réseaux sociaux qui ont exclu les uns après les autres ce membre du club devenu infréquentable après avoir été une sorte de tête de gondole multipliant les followers comme les pains et voyant sa parole sans cesse portée jusqu’aux confins du monde connu dès qu’une nouvelle incongruité était tweetée. 

Contagion, contagion, contagion ! Les réseaux sociaux, lieux de la contagion virale de la haine par excellence, se sont imités les uns les autres dans l’ostracisme des messages de Donald Trump : Facebook, Twitter, YouTube, etc. Généralement inclusifs par besoin existentiel de trafic, de financement par la publicité et d’identification des envies des consommateurs, les réseaux sociaux se sont donc résolus à l’exclusion d’un de leurs meilleurs amis en suivant la vindicte d’une partie de leur chalandise.

La période contemporaine reste toutefois marquée par certains réflexes que n’auraient pas eu les cultures traditionnelles : la liberté d’expression d’opinions libres est gravée dans le marbre des déclarations des droits et dans la constitution américaine notamment. Elle fut la réponse remarquable de l’Occident aux guerres de religions qui le déchirèrent au XVIe et XVIIe siècles et à la diversité des croyances des fondateurs des Etats-Unis au XVIIIe siècle. A l’époque des infox, des faits alternatifs et de la post-vérité diffusables à une vitesse et à un nombre de récepteurs-rediffuseurs jamais atteints, il s’agit là d’une remise en cause potentiellement considérable de l’état de droit et des conquêtes de la modernité depuis le siècle des Lumières. Même s’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, rien n’y est non plus définitivement acquis.

Victime émissaire ? Donald Trump se présente comme la victime des élites et des médias, non sans quelques arguments. Il a utilisé à plusieurs reprises l’expression de plus grande chasse aux sorcières de l’Histoire pour qualifier sa situation (chacun est libre de se faire son opinion sur la validité de cette évaluation et sa connaissance de l’Histoire). Il se projette en représentant du « vrai » peuple américain, ce qui est discutable mais fait écho à des préoccupations de nombreux déclassés étatsuniens, et ce que le suffrage populaire a clairement exprimé. Et il est vrai que bouc émissaire semble être le nouveau job de ce nouveau Job. Un potentat tombé en disgrâce après un échec électoral, qui n’a pas voulu admettre sa défaite et dont le refus semble précipiter la chute, tant sous la poussée de ses anciens « amis », comme le leader républicain du Sénat, que de ses voisins de Floride qui ne veulent plus le voir à Mar-a-lago, ou encore des golfeurs auxquels il se targuait de fournir certains parmi les plus beaux parcours qui le traitent désormais de « tricheur », gravissime accusation dans ce monde. Cerise sur ce gâteau dégoulinant de crème rance, j’ai personnellement été marqué par l’information qu’a diffusée le musée Grévin annonçant (courageusement) remiser sa statue de cire à la cave (ou de la faire fondre, mais je doute qu’une option aussi radicale soit prise dans l’immédiat, on ne sait jamais de quoi l’avenir sera fait). On pourrait naturellement allonger la liste des lâchages, à commencer par la Deutsche Bank qui ne le veut plus comme débiteur ou les acquéreurs d’immeubles qui ne font pas d’offres acceptables pour un immeuble qu’il vend à Washington (avec la servitude de conserver un panneau au nom de Trump sur sa façade).

Mais nous avons quand même ici une victime d’un groupe loin d’être exempte des fautes dont elle est accusée, fautes dont il semble difficile de dire qu’elles ne sont pas plus importantes que celles commises par ses accusateurs. Dans l’immédiat, on verra si l’impeachment vient en quelque sorte confirmer en suivant les voies légales le résultat du processus électoral en le rendant inéligible à vie, puis si les tribunaux viennent confirmer la ruine de son « empire », enfin si une part croissante de l’opinion publique le considère comme un loser, ce qu’il semble redouter par dessus tout. Ce serait le terme de la route contemporaine d’un homme pervers. Une fois encore, avec Trump, il faut inverser quelques éléments des titres girardiens pour se rapprocher de sa fausse vérité. Mais qui sait, après Œdipe roi exclu de Thèbes, Œdipe à Colone redevient désirable au terme d’une rivalité entre Thésée, le roi d’Athènes et Créon qui siège à Thèbes. Et au bout d’une épuisante résistance, Job est rétabli dans ses prérogatives. Donc histoire à suivre encore quelques temps… Trump se rêvait sculpté au Mont Rushmore.

7 réflexions sur « Il a fini par lui arriver malheur… »

  1. Merci, Jean-Marc, pour le service après-vente de ton excellent billet de février 2017. C’est une occasion de nous féliciter du fait que tous les scandales ne sont pas payants. L’invasion du Congrès, c’était le scandale de trop. Par contre, il faut avoir conscience que la politique économique de Trump, à court terme il est vrai, (il n’a jamais ambitionné que sa réélection) a donné entière satisfaction à une grande partie de ses électeurs, presque la moitié des votants. Ce qui lui a coûté sa réélection a plutôt, semble-t-il, à voir avec la crise sanitaire et la façon désinvolte qu’il a eue de la gérer. Pour moi, sa défaite électorale est la seule chose positive que je retire de cette pandémie dont nous ne sommes pas encore sortis. J’espère que l’avenir nous en apportera d’autres, cela n’a rien de sûr.

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  2. Bien d’accord avec toi, chère Christine : comme s’il fallait vérifier l’adage à toute chose, malheur est bon. La crise sanitaire a à peine évité une réélection qu’une politique de creusement des déficits aurait pu sinon garantir. Plus, elle n’aurait pas encore suffi. Il a fallu encore y ajouter son attitude face à plusieurs assassinats d’Africains Américains par la police pour assurer le succès de Joe Biden et le changement de majorité au Sénat.

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  3. Merci pour l’article, Jean-Marc.

    Mais je crains que vous ne vous trompiez tous les deux sur les raisons de l’échec de Trump. En fait, même si ça paraît surprenant pour nous européens, les républicains étaient très satisfaits de la façon dont Trump a géré l’épidémie et ils n’ont pas hésité à manifester en masse là où des mesures similaires aux notres ont été imposées. De même, les manifestations de Black Live Matter leur ont semblé le fait d’extremistes factieux et ils ont donc applaudi aux réactions de Trump.

    Trump a perdu pour des raisons plus simples, notamment pour s’être fâché avec Fox News qui avait lourdement contribué à son élection, et surtout parceque Biden est un centriste qui a donc semblé plus rassurant au républicains modérés (et, rêvons un peu, à ceux qui se sont rendus compte que Trump était en rivalité mimétique en permanence).

    Pour un américain, tous les partis européens sont democrates, et pour un européens, tous les partis américains sont de droite. On ne peut absolument pas les comprendre avec nos cadres habituels de pensée politique.

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    1. Merci pour votre commentaire. Oui, je crois que vous avez raison, c’est ce que Girard appelle « la clôture de la représentation », on regarde ce qui se passe chez les autres depuis notre bocal. Il doit rester vrai que cette crise sanitaire a porté un coup au bilan économique de Trump, qui avait l’air plutôt bon, voire très bon.

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  4. J’ajouterai à mon commentaire de commentaire que même de notre bocal, nous voyons bien qu’il y a une gauche américaine, bien plus extrémiste que la nôtre, branchée sur des questions sociétales, pas seulement le racisme et les violences policières mais les questions de « genre » etc. Je recommande la dernière livraison de l’émission « Répliques » sur France Culture, où deux journalistes experts des USA, ont eu des échanges éclairants sur le sujet. J’ai retiré de mon expérience de vie aux USA l’impression que, de même que tout est infiniment plus grand que chez nous, les espaces, les exploits technologiques, la taille des insectes, etc. leur politique est « sans commune mesure » avec la nôtre.

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  5. Sur l’analyse des causes de la trajectoire en étoile filante de D. Trump, on voit bien à l’article et aux commentaires qu’il sera difficile de trouver un consensus… Dans l’esprit d’une pensée girardienne, je pense qu’il faut creuser plus profondément parce que les analyses politiques cachent un phénomène plus large et plus souterrain. Si, comme Jean-Marc Bourdin le montre clairement, le mécanisme victimaire propose bien cette synthèse des domaines plus classiques de l’analyse politique, il me semble qu’il faut y ajouter la crise pour bien comprendre le phénomène Trump. En temps de croissance et de futur radieux, il n’aurait pas fait 1% des voix, star médiatique ou pas, maîtrise des réseaux sociaux ou pas. Pour voir un populiste violent accéder à la fonction suprême, il faut une crise multiforme, avec l’accent sur l’identité et les valeurs. Dans la logique révolutionnaire, ces valeurs sont décrétées obsolètes et visent à être remplacées par une idéologie nouvelle. Ici, c’est autre chose : il n’y a rien pour remplacer le monde qui s’écroule, alors on se raccroche à n’importe quoi, un mélange hétéroclite de retour à un passé rassurant et de fuite en avant vers toujours plus de libéralisme, un isolationnisme frileux avec la promesse de rendre sa grandeur aux USA, etc. De tout ce bruit il n’y a rien de cohérent à tirer, au grand dam des analystes professionnels qui s’évertuent (c’est leur raison d’être) à proposer des schémas compréhensibles. C’est le chaos qui domine, mais nous ne savons pas reconnaître le chaos.
    Pour illustrer mon propos, je pense qu’il est plus parlant d’étudier le double langage du GOP, le parti de D. Trump, cette cacophonie entre défense des valeurs traditionnelles et annihilation des institutions, ce grand écart entre appel au coup d’état et à l’insurrection violente, et respect de la constitution et des lois (voir le retournement de veste stupéfiant de Mike Pence et Mitch McConnell). Le parti censé défendre les valeurs traditionnelles est devenu le parti illibéral par excellence ! Et ce n’est pas seulement aux Etats-Unis qu’on constate ce phénomène.
    Nous nous évertuons à remettre de l’ordre dans un monde qui ne sait plus ce que cela veut dire, de préférence avec des formules éprouvées. Cette obsession en dit plus sur nous, en fait, que sur les phénomènes dont nous parlons. Il semble bien qu’il soit extrêmement difficile aux humains de faire le constat que leur monde a sombré dans le chaos.

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  6. Je n’avais pas la même perception que vous du phénomène TRUMP, et ne souhaitais pas intervenir sur le sujet.
    Mais une intervention récente de FACEBOOK m’incite à le faire en extrayant l’une de vos phrases « Les réseaux sociaux, lieux de la contagion virale de la haine par excellence, se sont imités les uns les autres dans l’ostracisme des messages de Donald Trump : Facebook, Twitter, YouTube, etc. »
    Ces grands groupes ont plutôt imités celui (Twitter) qui s’est permis de jeter la première pierre sur TRUMP, dont le processus de diabolisation à l’échelle occidentale est impressionnant (justifié ou non, cela importe peu) .
    Il est significatif qu’après cet épisode « historique » que Facebook ait pu après prendre une autre décision marquante en Australie: voir
    https://theconversation.com/le-modele-wechat-comment-le-blocage-des-sites-dactualite-par-facebook-pourrait-transformer-leconomie-de-linformation-155663?utm_medium=email&utm_campaign=La%20lettre%20de%20The%20Conversation%20France%20du%2021%20fvrier%202021%20-%201869618228&utm_content=La%20lettre%20de%20The%20Conversation%20France%20du%2021%20fvrier%202021%20-%201869618228+CID_f089fe81ae1fa4fb8ea020e8968a39c8&utm_source=campaign_monitor_fr&utm_term=passer%20dun%20modle%20Facebook%20%20un%20modle%20WeChat
    Les boucs émissaires (là encore coupable ou non peu importe: WENSTEIN est devenu aussi un bouc émissaire) ne font plus office de dénouement de crises. Mais ils ont d’autres fonctions. Là, en l’occurrence, ce fut l’opportunité de faire accepter un rôle supra étatique. Qu’en pensez-vous?

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