Le piège du « Vox Populi, Vox “Praesidentis” »

par Emmanuel Portier

Sans revenir sur l’affaire Jacqueline Sauvage, qui a fait l’objet d’autres contributions sur ce blogue, arrêtons-nous une minute sur l’argument à succès de ses deux avocates selon lequel l’opinion publique avait émis un jugement dont le politique n’avait pas d’autre choix que de le suivre.

Les arguments développés par Maître Nathalie Tomasini, lors du débat « L’opinion publique est-elle un juge à part entière ? » diffusé sur France Culture le 13 février dernier, témoignent d’une remise en cause profonde de la légitimité de nos institutions, et de la dangereuse tentation à s’autoproclamer non plus l’avocate d’un client, voire d’une cause, mais celle de « l’opinion publique dans son ensemble »,  cette « opinion qui a porté tout cela »  par « une vague partie de la société dans son entier ».  Il suffit de relire une minute René Girard pour voir la distance qu’au contraire il convient d’avoir sur toute justice rendue par une foule portée par une vague, ou toute vengeance exigée par elle. De pareilles foules exaltées sont nés nos plus grands totalitarismes.

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Pour une analyse mimétique de la crise de la démocratie représentative

par Bernard Perret

Les campagnes électorales sont des moments privilégiés pour observer les phénomènes mimétiques. Les dynamiques bien connues de bipolarisation, de cristallisation et de rejet (avec pour corrélat, ces jours-ci, une tentative inédite de victimisation de la part d’un candidat) ont un caractère éminemment contagieux. Les sondages, les médias et, de plus en plus, les réseaux sociaux, contribuent à les amplifier en suscitant l’envie irrésistible de communier avec les passions qui agitent l’électorat. La présente campagne apporte la démonstration a contrario de la force contraignante de la logique de bipolarisation, devenue progressivement tri-polarisation, qui domine la vie politique depuis des décennies : seule une incroyable conjonction de circonstances parvient à inhiber la polarisation de l’électorat et à donner pour la première fois sa chance à un centre qui n’existe guère jusqu’ici en tant que pôle d’identification politique. Au risque, il est vrai, de créer à terme une nouvelle bipolarisation dont l’un des pôles serait le Front national.

Dans un tel contexte, comment comprendre la frustration et le rejet du politique exprimés par de larges franges de l’électorat ? L’une des expressions en est la montée du populisme, mais les deux phénomènes ne se confondent pas. Un récent ouvrage attire l’attention sur la montée du « Praf » (= « plus rien à foutre »), une attitude qui tend à se répandre et qui conduit à une abstention massive plutôt qu’à un vote extrémiste. Les « prafistes » interrogés sur leurs motivations répondent invariablement qu’ils ne croient plus dans la politique, que trop de promesses n’ont pas été tenues et que les candidats ne s’intéressent pas à leurs problèmes. L’une des causes de cette déception est facile à identifier : depuis des années, la droite et la gauche ont presque uniquement misé sur la croissance pour atteindre leurs objectifs de réduction du chômage et de progrès social, et celle-ci fait défaut pour des raisons structurelles contre lesquelles les politiques nationales ne peuvent pas grand-chose.

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« Silence », parlons-en

 

par Jean-Marc Bourdin

Le dernier film de Martin Scorcèse, Silence est pour nous passionnant, à défaut de toujours séduire les cinéphiles. Le scénario souffre effectivement de faiblesses comme le parallèle un peu lourd à force d’être transparent entre la trahison de Judas et celle d’un Japonais au caractère faible qui alterne reniements et demandes d’absolution. Mais le plus important est ailleurs. Le titre évoque une situation où des hommes, confrontés aux violences les plus insupportables et dans l’impossibilité de faire un choix acceptable, se retrouvent confrontés au silence de Dieu. Scorcèse met en images brumeuses, pluvieuses et boueuses des événements historiques se déroulant au Japon au milieu du XVIIe siècle. Son film est adapté du célèbre roman éponyme (en japonais 沈黙 ou Chinmoku) écrit en 1966 par Shūsaku Endō, écrivain catholique japonais de grand renom.

Après des succès initiaux en particulier à la suite de Saint François Xavier, les missionnaires jésuites portugais sont bouleversés par l’annonce de l’apostasie de leur supérieur au Japon, le père Cristóvão Ferreira. Mise en place pour couper les racines de la christianisation des Japonais (et probablement aussi pour écarter les risques d’une colonisation culturelle, voire militaire), l’inquisition japonaise a en effet défini une procédure d’une efficacité redoutable dont il a été la victime : imposer aux prêtres une abjuration (matérialisée par la cérémonie du fumi-e, soit le piétinement d’une image pieuse et, si cette insulte symbolique ne paraît pas suffisante, le crachat sur le crucifix) comme condition nécessaire à la fin des tortures et des mises à mort de leurs fidèles. Le dilemme est insupportable pour un chrétien dont la vérité révélée le convainc de l’innocence des victimes persécutées en raison de leur croyance en Dieu. Le plus dogmatique des deux jésuites, le père Francisco Garupe, finira par se noyer avec des chrétiens clandestins jetés à la mer pour le faire abjurer : il y trouvera le martyre qu’il recherchait probablement. Quant au père Sebastião Rodrigues, convaincu par le prêtre déchu Ferreira, apostat et apparemment satisfait de son choix, il abjurera et sacrifiera son idéal de sainteté conférée par le martyre pour arrêter les tortures et les mises à mort dont sont victimes les Japonais fidèles à la foi chrétienne. Cette alternative vise à induire un doute chez le spectateur sur l’attitude la plus héroïque.

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Sur la prison

Par Thierry Berlanda

L’affaire Jacqueline Sauvage pose une question que l’émotion qu’elle suscite obscurcit autant qu’elle la souligne. Voyons comment la pensée de René Girard peut nous aider à discerner le véritable ressort de cette décision judiciaire. Que signifie en effet le maintien en cellule d’une femme qui ne constitue aucun danger pour ses contemporains ? Ceci que nous sommes rivés, le peuple comme ses représentants, à une conception expiatoire de l’emprisonnement.

N’entendons-nous pas le délire inflationniste de certains candidats à la prochaine élection présidentielle à propos du nombre de places de prison ? Ne voit-on pas le risque majeur qu’ils nous font courir, d’une mutation de notre société vers le contre-modèle « carcéraliste » nord-américain ? Osons postuler au contraire que de places de prison, nous avons déjà bien trop. Pourquoi ? Parce que précisément la prison ne peut ni ne doit pas être un lieu d’expiation, mais de simple contention.

Pour ce qui est de se racheter, un homme n’est finalement soumis qu’au jugement de sa conscience. Quel juge pourrait être moins indulgent ? Quel juge peut-on moins facilement berner ? Quel juge peut-il se montrer finalement plus juste ?

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Girard pour déchiffrer l’histoire présente : “Age of Anger”, best-seller 2017

par Christine Orsini et Jean-Marc Bourdin

Notre blogue voudrait attirer votre attention sur un essai récent, non encore traduit de l’anglais, qui fait un tabac dans le monde anglo-saxon au sens le plus large, puisqu’il englobe l’Inde dont l’auteur, Pankaj Mishra, est originaire. Il est intitulé “Age of Anger. A History of Present” (littéralement « L’ère de la colère. Une histoire du présent »).

L’hebdomadaire Le Point daté du 16 février 2017 signale ce phénomène éditorial actuellement en tête des ventes d’essais (sur le site d’Amazon par exemple). Il publie un long entretien avec Pankaj Mishra, lequel déclare : « Mon livre tente d’expliquer en se basant sur le travail de René Girard, comment dans un monde moderne de plus en plus homogène, l’individualisme et le désir mimétique sont la clé pour analyser une société marchande universalisée. » Son travail est présenté comme le premier ouvrage de réflexion sérieux depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Le lien ci-après en fait état : https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-des-idees/lere-de-la-colere.

Pour résumer ce qu’on peut apprendre du long entretien du Point :

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Pour réduire la violence, il faut y renoncer, et non pas tuer le violent

 par Emmanuel Portier

Jacqueline Sauvage est cette femme reconnue coupable du meurtre de son mari, tué de trois coups de fusil dans le dos en 2012, après quarante-sept ans d’enfer conjugal. Condamnée en première instance (fin 2014), confirmation en appel (fin 2015), par deux cours d’assises distinctes (soit 6 magistrats et 21 citoyens, au total, ayant eux eu accès à l’intégralité du dossier) à la même peine de 10 ans d’emprisonnement, assortie d’une période de sûreté automatique et incompressible de cinq ans.

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Djihadiste cherche modèle… désespérément

par Jean-Marc Bourdin

Farid Benyettou, dit « l’émir des Buttes-Chaumont », vient de publier en janvier 2017 avec l’anthropologue Dounia Bouzar un témoignage intitulé Mon djihad. Itinéraire d’un repenti aux éditions Autrement.

Son récit part d’une insuffisance d’être et d’un désir idéaliste de le combler en prenant des modèles toujours plus radicaux à chaque fois qu’il éprouve une déception et doute de son utilité, jusques à devenir lui-même un propagandiste du djihad. Son cheminement suit celui d’une pathologie du désir mimétique le conduisant à promouvoir le djihadisme puis à s’en détourner. Se présentant comme fortement suggestible, il semble être récemment parvenu à une auto-élucidation pour orienter désormais ses désirs vers la réparation et le soin. Je veux croire en sa sincérité en raison de la pertinence de son récit repérant les médiateurs auxquels il a soumis ses désirs. Même si, comme il le dit lui-même, son appartenance à des groupes djihadistes est comparable à l’addiction d’un toxicomane, lequel risque toujours la rechute.

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