Sous ce titre sont réunies quelques réflexions sur le mode de pensée par analogies et par comparaisons. Pratiquée en science, la méthode analogique connaît de nombreux succès. Fondée sur l’élaboration de modèles, cette philosophie du « comme si » repose sur un postulat inaugural par lequel est supposé pertinent l’emploi interdisciplinaire de certains concepts.
Associé habituellement à une souplesse de pensée et une ouverture d’esprit, il se peut toutefois que ce geste conduise à une forme d’ankylose mimétique formant, in fine, un obstacle sérieux au progrès de toute connaissance. Si René Girard a découvert que nous n’étions que rarement l’auteur de nos propres désirs, j’aimerais en souligner ici quelques similitudes, en sciences, dans la volonté de connaître.
par Géraldine Mosna-Savoye. Crédits : Clive Mason – Formula One / Contributeur – Getty
Ce billet est la transcription d’une émission de Géraldine Mosna-Savoye, diffusée le 22 avril dernier sur France Culture, dans sa chronique Carnet de Philo : « Ce que j’ai appris sur les relations humaines en regardant des courses de F1 ».
Qu’avez-vous fait dimanche après-midi ? Je sais, dimanche, c’est déjà loin, mais j’en garde pourtant encore un vif souvenir… Car, pour ma part, j’étais devant la télé. Et plus précisément devant la Formule 1, le Grand Prix d’Emilie-Romagne. Jamais je n’aurais cru faire ça un jour dans ma vie… mais bon. C’est que j’ai découvert une série incroyable sur la F1. Qui s’appelle « Formula One, drive to survive », traduit en français par : « Pilotes de leur destin ».
Je confirme : le titre n’est pas mensonger ; non seulement la mort ne cesse de planer sur chacun des épisodes, puisque chaque pilote joue littéralement sa vie lors d’une course, mais surtout parce que, durant les trois saisons disponibles, il est surtout question des pilotes en tant que tels : leurs caractères, enfin leur mental pardon, leurs histoires (surtout faites de sacrifices familiaux et d’entraînements), leurs obstinations, et surtout leurs rivalités.
Olivier Joachim marque cette date en proposant un très bel hommage dans le magazine iPhilo. Il y déchiffre le fascinant jeu de convergences et divergences entre Michel Serres et René Girard.
Michel Serres encore dans l’actualité avec la publication posthume de son dernier livre, consacré à La Fontaine. (1)
La Fondation Michel Serres-Institut de France, l’École normale supérieure – PSL et Le Pommier organisent à cette occasion un colloque par visioconférence le mardi 8 juin prochain à 16 heures. Le lien pour vous inscrire :
(1) Michel Serres : « La Fontaine, une rencontre par-delà le temps », édité et présenté par Jean-Charles Darmon, juin 2021, éditions Le Pommier, 432 pages
L’Association Recherches Mimétiques poursuit sa publication de mini-vidéos destinées à présenter en 2 minutes et de façon aisément abordable les concepts clefs de la Théorie Mimétique.
Après « Le Désir mimétique » et « La Rivalité mimétique », voici récemment mis en ligne le troisième épisode : « La Dépossession de soi ».
Ce troisième concept est par ailleurs excellemment illustré par un court-métrage de 27 minutes : « Influenceuse ». Il a été écrit et réalisé par Sandy Lobry, avec Lauréna Thellier et Alix Bénézech dans les deux rôles principaux.
La forme et la mise en scène sont exceptionnelles ; la réalisatrice a recherché pour le spectateur une « expérience immersive », isomorphe au sujet même de son film. Ce court-métrage saisissant est absolument girardien.
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Quelques liens pour retrouver sur le site de l’ARM (Association Recherches Mimétiques) des conférences récemment données.
Dans le cadre du cycle « Champs mimétiques » :
« Ce que la théorie mimétique peut dire aux managers », par Jean-Louis Salasc le 11 février 2021,
« Mimétisme, empathie et éducation », par Joël Hillion le 25 mars 2021.
Les conférences du cycle « Violence et représentation » sont disponibles par le lien ci-après, notamment celle donnée par Olivier Rey le 10 avril dernier :
« Ce que la Pietà d’Avignon donne à voir et à entendre ».
Les tensions internationales ne s’apaisent pas avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche. Certains commentateurs parlent de Nouvelle Guerre Froide. C’est oublier que durant la première, les sociétés occidentales, les démocraties libérales, apparaissait comme un modèle « désirable » pour les peuples du bloc adverse. Les Etats-Unis se sont faits le « médiateur » de ce modèle de société après la fin de la Guerre Froide. Contrairement à leurs espoirs, il ne s’est pas répandu sur le monde. Non seulement il s’est trouvé dévalué par les crises économiques et le terrorisme, mais encore certains le rejettent du fait même de se voir « imposer un modèle ». Ces mécanismes hautement girardiens expliquent peut-être, au moins en partie, les actuelles tensions internationales ; c’est la thèse de cette analyse. Le modèle occidental n’est plus spontanément aussi « désirable » hors de l’Occident : les administrations américaines semblent avoir du mal à s’en rendre compte et celle de Joe Biden n’y échappe pas.
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Depuis la prise de fonction de Joe Biden, les relations internationales semblent avoir élu domicile sur le cours central de Wimbledon. Tous les joueurs sont au filet, les « smashes » et « passing shots » fusent de tous côtés. Qu’on en juge.
Photo de 2019, juste après l’annonce des résultats officiels des élections. On peut voir le cordon policier qui sépare les deux blocs de la population, presque tout à fait indifférenciés.
Par Fernando Iturralde, professeur à l’Universidad Catolica « San Pablo » en Bolivie
Dans l’ouvrage qu’il a écrit avec Benoît Chantre, Achever Clausewitz, René Girard a essayé de nous mettre en garde face à l’inévitabilité du conflit du fait que l’indifférenciation augmente. Cette même indifférenciation était peut-être celle à propos de laquelle Nietzsche fit aussi quelques prophéties : le désert était en train de croître –disait-il– et l’heure de midi approchait. La perte de différences rendait le philosophe allemand inquiet pour le destin de l’Europe, pour les valeurs aristocratiques qu’il croyait que le Vieux Continent pourrait encore sauver. En fin de compte, c’est bien l’hégémonie démocratique et libérale dont est question dans les deux idées et c’est bien elle qui nous met globalement en situation d’indifférenciation et de désir de revenir aux valeurs traditionnelles de chaque État-nation.
Depuis Aristote, nous savons que l’homme est un animal mimétique, mais ce n’est que récemment que cette condition a été théorisée par René Girard. Les points de vue inédits qu’offrent les perspectives mimétiques n’en finissent pas d’éclairer les comportements humains, jusqu’à expliquer les mécanismes les plus insondables qui traversent nos sociétés.
Aujourd’hui, je vais voir à l’œuvre ce caractère dans les replis de mes plus profondes intimités. Je le sais en fait depuis toujours, mais je feins de l’ignorer ou plutôt je m’oblige à le faire. Quel que soit mon métier, quelle que soit ma condition, complices d’un temps qui m’enchaîne, les arcanes du mimétisme opèrent en moi. C’est probablement la vieillesse qui m’indique aujourd’hui la triste réalité. L’heure tourne, le mensonge s’use et l’urgence oblige à la lucidité.
Soumis aux cycles du corps et aux périodes des astres, je n’avais jamais prêté attention au caractère répétitif de mes gestes, de mes pensées ou de mes désirs. Et pourtant je dois admettre mes routines et ma redondance. Eduqué à certaines compétences, j’évolue dans un univers où s’exercent leurs pratiques et ceux que je côtoie se ressemblent, baignés de culture ou de traditions communes.
Cet article a été publié le mois dernier par Caroline sur son site apprendre-réviser-mémoriser.fr ; il commente un ouvrage de Jean-Pierre Bellon et Marie Quartier (1).
Désir mimétique et bouc émissaire pour rendre compte du harcèlement scolaire
Dans leur livre Les blessures de l’école – Harcèlement, chahut, sexting : prévenir et traiter les situations, (1) Jean-Pierre Bellon et Marie Quartier estiment que l’école, du fait de la vie en collectivité, est génératrice d’intimidation. Ils se réfèrent aux travaux de René Girard au sujet du désir mimétique. René Girard était un anthropologue et philosophe français et a développé la thèse selon laquelle les humains ne sont pas en quête d’un objet précis, mais qu’ils recherchent avant tout ce que les autres humains recherchent également. Le désir serait donc fondamentalement un processus imitatif : nous voulons ce que les autres estiment désirables. René Girard a également beaucoup travaillé sur la notion de bouc émissaire : selon lui, sous certaines conditions, les groupes humains vont désigner en leur sein une victime expiatoire transformant ainsi la menace du « tous contre tous » par la coalition du « tous contre un ». Cette désignation d’un bouc émissaire a une fonction sociale : se protéger de la propre violence du groupe.
Des conditions favorisent l’émergence du phénomène de bouc émissaire (et du harcèlement scolaire)
Les conditions favorables à l’émergence du phénomène de bouc émissaire prennent principalement naissance dans des situations de crise lorsque les institutions s’affaiblissent et cessent de jouer leur rôle. Dans ce contexte, les groupes sont potentiellement générateurs de violence. À l’école, l’affaiblissement des pouvoirs institutionnels a tendance à créer des mouvements de harcèlement.
Ainsi, les humains sont gouvernés par une “force obscure” qui les pousse à se fondre dans le désir des autres et, dans certaines conditions, le désir des autres est d’exclure l’un des membres du groupe pour protéger la survie du groupe et se protéger eux-mêmes de la violence des autres membres du groupe.
« Le meilleur moyen de se faire des amis dans un univers inamical, c’est d’épouser les inimitiés, c’est d’adopter les ennemis des autres. Ce qu’on dit à ces autres, dans ces cas-là, ne varie jamais beaucoup : nous sommes tous du même clan, nous ne formons qu’un seul et même groupe puisque nous avons le même bouc émissaire ». – René Girard
Pourquoi les élèves “suiveurs” participent-ils au harcèlement ?
Richard Thaler est né en 1945, et a exercé comme professeur d’économie à l’université de Chicago. En 2017, il a reçu le prix Nobel d’économie, plus particulièrement pour ses travaux d’analyse comportementale des acteurs économiques. Richard Thaler avait publié en 2008, en collaboration avec Cass Sunstein : «Nudge : Improving Decisions about Heath, Wealth and Happiness » traduit en français par « Nudge – Emotions, habitudes, comportements : comment inspirer les bonnes décisions » ou dans d’autres éditions « Nudge : la méthode douce pour inspirer la bonne décision ».
« To nudge » est un verbe anglais, qui signifie « toucher ou pousser légèrement avec le coude de façon à attirer discrètement l’attention de quelqu’un » (Oxford Dictionary). La signification est identique pour le substantif « a nudge ». La traduction généralement retenue pour l’emploi de « nudge » ou « nudging » par Richard Thaler est « coup de pouce ». Cette substitution anatomique est cependant significative et bienvenue, car elle témoigne d’une bonne compréhension de la pensée des auteurs. Thaler et Sunstein sont en effet les chantres (pardon, les thuriféraires) d’une théorie économique et sociale, le paternalisme libéral.
Dans son ultime ouvrage paru en 2019 et intitulé « Relire le relié », Michel Serres évoque assez longuement la question de la transcendance ou des transcendances. Tout en réfléchissant à ces notions délicates, exposées dans le livre en première partie, il me paraît important d’en souligner la proximité avec l’œuvre de René Girard, cité d’ailleurs à la fin du livre, au chapitre consacré à la question de la violence.
Non philosophe moi-même, il est possible que mon propos sombre dans la banalité ou qu’il soit même erroné. Je prie le lecteur de m’en excuser, espérant simplement que ce document incitera à d’autres analyses et d’autres perspectives, plus rigoureuses et plus pertinentes.
Quelques précisions étymologiques pour commencer.
Si le préfixe trans- suggère le passage, le franchissement, le dépassement d’un horizon, le mot se termine par –scendance qui évoque un mouvement, une dynamique, une trajectoire. La transcendance désignerait donc le voyage vers un autre monde, mythique, formel, imaginaire, esthétique, symbolique situé au delà de nos perceptions immédiates.