Du « comme si » au « comme lui »

par Olivier Joachim

Sous ce titre sont réunies quelques réflexions sur le mode de pensée par analogies et par comparaisons. Pratiquée en science, la méthode analogique connaît de nombreux succès. Fondée sur l’élaboration de modèles, cette philosophie du « comme si » repose sur un postulat inaugural par lequel est supposé pertinent l’emploi interdisciplinaire de certains concepts.

Associé habituellement à une souplesse de pensée et une ouverture d’esprit, il se peut toutefois que ce geste conduise à une forme d’ankylose mimétique formant, in fine, un obstacle sérieux au progrès de toute connaissance. Si René Girard a découvert que nous n’étions que rarement l’auteur de nos propres désirs, j’aimerais en souligner ici quelques similitudes, en sciences, dans la volonté de connaître.

Le modèle ou les modèles

Les usages courants du terme « modèle » recouvrent des sens aussi variés que le modèle réduit d’un système ou bien le prototype d’une série d’objets, mais aussi l’artiste et son modèle, c’est-à-dire son guide d’inspiration.

Dans la démarche scientifique, la modélisation tient un rôle déterminant. Elle tente d’élaborer un lien le plus rigoureux possible entre des phénomènes et un formalisme mathématique le mieux à même de les appréhender. C’est ainsi que Pierre Duhem propose dans son ouvrage « La théorie physique » une approche épistémologique de la notion de modèle en tant que méthode d’investigation. Dans cette version contemporaine, le modèle s’attache à décrire un phénomène, une réalité ou une région objective, dont il s’agit d’échafauder une structure dont on dira qu’elle est le modèle du phénomène considéré.

Par des liens analogiques, le modèle joue alors la fonction d’intermédiaire entre le champ théorique de la science en question et la manifestation du réel censée lui correspondre. On construit donc entre la région de notre connaissance et l’objet considéré un médiateur dont les effets analysés par correspondances valident ou invalident la pertinence des choix effectués. On invoque alors la plus ou moins grande fidélité du modèle.

Lors de cette action, il convient de valider l’importation des concepts retenus. En préliminaire à cette pratique, l’acceptation de l’existence de structures similaires autorisant les échanges entre les disciplines. Il s’agit de l’hypothèse fondamentale d’une philosophie du « comme si ».

De l’appui à l’obstacle

A la pointe de la science fourmillent les modèles. Grâce aux expériences, certains d’entre eux résistent, s’affinent et s’adaptent tandis que d’autres disparaissent tout simplement. Une fois stabilisé, le modèle reconnu le plus robuste sert d’appui à l’amélioration d’une théorie préexistante ou peut-être même à l’élaboration d’une nouvelle théorie. Finalement, lors d’une démarche réussie, le modèle s’efface pour laisser croître le champ de nos connaissances en direction de l’objet ou du phénomène étudié.

Cette analyse du modèle en termes de médiateur dessine donc une forme triangulaire aux sommets de laquelle se tiennent le savoir du chercheur, son objet d’investigation et le modèle qui, en bon intermédiaire, s’évanouit au fur et à mesure des progrès effectués. Ainsi, lors de cette avancée, le modèle a joué le rôle de point d’appui grâce auquel l’horizon des savoirs s’est élargi.

Mais le dialogue entre cette trinité peut s’avérer moins vertueux qu’il n’y paraît de prime abord. Deux raisons à cela.

D’une part, les hypothèses importées pour la modélisation peuvent ne pas s’adapter au phénomène étudié et, dans ce cas, le modèle échoue. Toutefois, l’échec n’est ici que partiel puisqu’il apporte, malgré tout, de précieuses informations et permet de reformuler le cadre des recherches.

Une autre raison peut constituer un obstacle plus sournois à la démarche intellectuelle. Il s’agit du cas où le modèle rencontre de vifs succès lors de sa conception. Dans son domaine premier, son apprentissage devient alors incontournable et, tant que les résultats qu’il produit s’avèrent intéressants, sa diffusion vers d’autres disciplines peut même se voir vivement encouragée. Pourvu que se dessinent de bonnes analogies, il se verra ainsi répliqué et décliné de telle sorte qu’en définitive, au lieu de s’effacer, il peut rigidifier voire assécher le champ théorique qu’il aurait dû fertiliser.

Voici ce que Gaston Bachelard écrivait dans son livre « La formation de l’esprit scientifique » à propos de cette pathologie du modèle vu comme obstacle épistémologique : « Celui-ci désigne ce qui vient se placer entre le désir de connaître du scientifique et l’objet qu’il étudie. Cet obstacle l’induit en erreur quant à ce qu’il croit pouvoir savoir du phénomène en question. »

Trop confiant dans les résultats qu’elle délivre, le scientifique se perd alors dans les méandres d’une modélisation par laquelle il peut finir par oublier jusqu’à l’origine même de son objectif initial.

Le modèle-appui s’est ainsi mué en modèle-obstacle. D’une médiation positive posée à la bonne distance entre la connaissance du scientifique et l’objet de sa recherche, une bascule s’effectue vers une construction abstrait et trop prégnante qui détourne du dessein premier. Et quand le simple détour devient une erreur d’interprétation, c’est toute la démarche analogique qu’il convient de revoir.

Mécanique et cosmologie

La cosmologie, qui longtemps a semblé devoir échapper à l’investigation scientifique, constitue un terrain favorable à l’illustration de ce que peut être un modèle-obstacle. C’est l’alliance de l’astronomie, de la géométrie et de la mécanique qui a permis son entrée dans le giron des sciences, devenant l’une des disciplines les plus ambitieuses de la pensée humaine.

Au deuxième siècle de notre ère, Claude Ptolémée marque en quelque sorte un point culminant de cette évolution. Dans son célèbre traité, « L’Almageste » le mouvement des astres y est expliqué par compositions de cercles géocentriques, les épicycles. S’accordant avec une prééminence de l’Homme au sein du cosmos, le modèle de Ptolémée a prévalu pendant plus de quinze siècles, détenant ainsi un record absolu de longévité.

Inutile de rappeler que ce modèle constitue presque l’archétype de l’obstacle épistémologique puisque quiconque osant le remettre en question pouvait, à la limite, le payer de sa vie. A ce point de tension extrême, où science et théologie s’entremêlent si étroitement, le tissu de la connaissance se raidit à un niveau tel qu’il ne peut plus évoluer que par de profondes déchirures.

Si le modèle de Copernic a fini par s’imposer, c’est sans aucun doute par les trop nombreuses observations que l’approche de Ptolémée ne parvenait plus à interpréter. Dans l’ouvrage de Copernic, « La révolution des orbes célestes », le mot révolution désigne donc moins la trajectoire héliocentrique d’un corps, que la destruction achevée d’un modèle, marquant ainsi l’avènement de nouveaux modes de pensée.

Dès lors, l’anéantissement du modèle signifiait aussi que l’on ne mourrait plus d’avoir voulu le dépasser.

Physique moderne

Lors de vifs débats, aux issues heureusement moins tragiques, les plus grands physiciens contemporains ont eu à entrer en conflit avec des modèles, les leurs ou ceux d’illustres collègues.

Au tournant du vingtième siècle, le modèle énergétiste de la réalité s’est ainsi fortement opposé à la vision atomiste, défendue notamment par le grand Boltzmann. Une fois le noyau atomique mis en évidence par Rutherford, il a fallu se résoudre à élaborer des représentations de la nature à des échelles si faibles qu’aucun de nos sens communs ne pouvait y prétendre accéder.

La tentation du « comme si » a alors promu un modèle puissant, bien qu’incorrect, le modèle planétaire de Bohr, par lequel l’atome a pris l’image d’un noyau positif et massif autour duquel orbitent de minuscules sphères de charge opposée, les électrons. Une vision nucléo-centrique où positions, vitesses et énergies ont été précisément calculées. Les bons accords énergétiques avec les expériences réalisées sur l’atome d’hydrogène ont figé dans les esprits l’image d’une gravitation réduite où l’infiniment grand se voyait rabattu sur l’infiniment petit.

A sa manière, le modèle de Bohr constitue un très bon exemple d’obstacle épistémologique. Il faudra en effet des nouvelles mesures et beaucoup d’imagination pour comprendre que les notions ainsi importées du monde dit classique ne prévalaient plus aux échelles atomiques. Cette remise en question a précipité ces régions inaccessibles à nos sensibilités vers des paysages abstraits faits de fonctions d’onde, d’opérateurs auto-adjoints et autres objets peuplant l’espace de Hilbert aux dimensions infinies.

De son côté, Albert Einstein peut se prévaloir d’avoir été le plus grand destructeur de modèles et, par conséquent, le plus génial inventeur de l’histoire de la physique. Il est celui qui a su remettre en question l’espace euclidien de Newton et le temps absolu qui y scandait l’évolution de toute chose.

Pour asseoir les premiers résultats de sa relativité restreinte, il a commencé par éliminer le modèle d’un éther luminifère dans lequel devait baigner l’univers. Remettant en question le caractère strictement ondulatoire de la lumière, il a affirmé de concert que le photon était doté d’une vitesse indépassable et invariante dans tout référentiel, et qu’il demeurait insensible à l’écoulement du temps.

Sa relativité générale a inauguré enfin un dialogue original entre la géométrie locale de l’univers et la masse des objets qui le peuplent. A son tour, le cosmos a été vu comme un objet, fait d’espace et de temps subtilement mêlés, structuré par la matière hébergée et à laquelle, en retour, il dicte les mouvements.

Niché au plus profond de son entendement, il est demeuré pourtant un dernier obstacle qui a échappé à cet esprit brillant. Un modèle qu’il n’avait effectivement pas questionné, celui d’un univers globalement statique et éternel. Intégrant ses équations, une constante était apparue à laquelle il n’a pas hésité à attribuer la seule valeur numérique compatible avec cette certitude.

Ainsi, parce qu’il s’est appuyé sur un modèle qu’il pensait inattaquable, il a manqué l’idée de l’expansion de l’univers, objet doté de sa propre histoire, avec un avenir à anticiper, un passé à écrire et, pourquoi pas, une naissance à expliquer.

L’abbé Georges Lemaître a utilisé peu après « l’hypothèse de l’atome primitif » pour décrire cet état originel comme si, à l’aube des années 30, pour éclairer la genèse de l’univers tout entier, il fallait recourir à la physique atomique, alors en plein essor. Merveille d’analogie, après l’atome planétaire voilà qu’émergeait l’univers atomique !

La comparaison, pour le meilleur et pour le pire

En science, cette tentation du « comme si » émane donc d’une irrépressible tendance à la comparaison. Très conscient des biais que peut engendrer le geste analogique et afin de surmonter les modèles-obstacles inhérents à l’acte même de connaître, Bachelard préconisait de « réaliser une catharsis intellectuelle et affective, de réformer son esprit, de refuser tout argument d’autorité et de laisser sa raison inquiète. »

Cette réflexion étendue à des aspects d’ordre psychologique ne rejoint-elle pas la théorie mimétique de René Girard ? En définitive, pour le meilleur et pour le pire, le recours au modèle paraît irréversiblement attaché aux fonctionnements humains. Certes, le geste analogique détient le secret de tout apprentissage mais, de l’appui à l’obstacle, la frontière est si mince qu’elle est souvent franchie sans être vraiment perçue. Par le conflit de rivalité qu’elle suscite, qu’il soit sentimental ou intellectuel, la médiation, parfois vertueuse, nous entraîne aussi dans la redoutable spirale de l’échec, sinon funeste, du moins totalement stérile.

A la limite, la manipulation volontaire de ce genre de processus peut aller jusqu’au détournement de la valeur même des idées à des fins idéologiques, avec les dérives que cela implique !

La science, confrontée au piège épistémologique du modèle-obstacle, montre donc une puissante inclination à la tentation du « comme si ». Elle rejoint ainsi la pathologie mimétique du « comme lui » et ses terribles conséquences révélées par René Girard tout au long de son œuvre.

Ecrivant ces lignes, pris dans les filets de la comparaison, je cherche en quelque sorte un invariant structural qui me fait réaliser que je cède à mon tour aux sirènes de l’analogie ! Terrible mécanisme !

3 réflexions sur « Du « comme si » au « comme lui » »

  1. Merci de ce magnifique article qui nous tire vers le haut.

    Pour l’intérêt et la fécondité de la pensée de René Girard dans de multiples domaines qui n’étaient pas les siens, je vous suggère une hypothèse : sa théorie est délibérément relationnelle comme le suggère sa qualification de mimétique. Il a affirmé avoir souhaité contribuer à une science des rapports humains. En l’occurrence, vous mettez en lumière ici le « comme », ce mot dont les linguistes discutent encore de ce qu’il est, conjonction de subordination voire préposition ou à valeur prépositionnelle pour certains : ce comme permet la comparaison, l’analogie, voire l’agrégation, bref il met en relation. Comme et même, cette fois-ci un adjectif indéfini, nous suggèrent l’établissement de rapports : c’est leur fonction. De mon côté, je me suis intéressé aux prépositions que j’ai qualifiées de relationnelles et je les ai retrouvées partout dans la théorie mimétique, en particulier une matrice de base composée de pour, contre, avec et sans, mais aussi de grâce à, malgré, sauf (ou excepté) et parmi.

    Bref en passant par ces mots usuels, et en particulier « comme » et « comme si » comme vous le faîtes, il est possible de s’ouvrir à un champ d’extension infini des mécanismes mis en évidence rigoureusement par René Girard pour analyser le désir et la violence dans les rapports humains, son objet de réflexion de prédilection.

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  2. Le savoir et la connaissance précèdent l’imagination. Le questionnement associé au doute utilise l’analogie pour formuler une hypothèse dont la représentation ( ou modèle) en 3 dimensions s’apparente à une pyramide dont la base est un triangle équilatéral.

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