L’emballement mimétique

par Joël Hillion

Le mécanisme mimétique est spontané. Il conduit, dès la petite enfance, l’individu à « élire » un modèle sans le savoir. Si le modèle est « bon » ― son parent, son maître d’école, toute figure d’attachement fiable ―, le processus peut conduire à des « constructions » réussies. Ainsi fonctionnent l’admiration, la vocation. (1) C’est Victor Hugo écrivant sur son cahier d’écolier : « Je serai Chateaubriand ou rien. »

Mais le choix est aléatoire. Pour prévenir les incertitudes de « l’élection », les parents, les éducateurs orientent l’enfant vers les bons modèles ― ceux, en tout cas, qu’ils croient bons. Ainsi les contes, les fables, toutes les figures mythiques jouent le rôle de modèles (ou de repoussoirs selon les cas). Pour le meilleur et pour le pire. Le super-héros violent « pour les garçons », et Blanche-Neige la soumise « pour les filles ». Nous avons appris à nous méfier de ces modèles-là.

L’éducation réussie amène l’enfant à faire siennes les représentations qu’il a enregistrées et à les métamorphoser pour qu’elles deviennent sa personnalité propre. Victor Hugo n’est pas devenu Chateaubriand.

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Etoiles doubles : René Girard et Michel Henry

par Jean-Louis Salasc

Michel-Ange et Raphaël, Corneille et Racine, Descartes et Pascal, Goethe et Schiller, Picasso et Dali,  Debussy et Ravel, Einstein et Bohr, Sartre et Camus… Notre histoire culturelle regorge de ces duos de génies, contemporains entre eux. Parfois amis, parfois ennemis, parfois les deux. Souvent concurrents sinon rivaux, parce que tournés vers un même objet : le piano pour Liszt et Chopin, le calcul infinitésimal pour Newton et Leibniz, etc. De ce phénomène, la théorie mimétique a bien sûr beaucoup à dire, mais ce n’est pas ici le propos. Il s’agit seulement de suggérer l’ajout d’un nouveau duo à cette liste déjà copieuse : Michel Henry et René Girard.

En quoi peuvent-ils être liés ?

Au chapitre des ressemblances, voici deux philosophes nés à un an d’intervalle ; l’un venu des confins de feu l’Empire français (Michel Henry est né à Haiphong), l’autre parti vers ceux des Etats-Unis (Girard termine sa carrière à Stanford). Tous deux solitaires, en marge de l’intelligentsia institutionnelle ; tous deux méconnus (bien que cela s’arrange un peu pour René Girard). Chacun a développé une vision très originale : Phénoménologie de la vie côté Michel Henry, Théorie mimétique côté René Girard. Ces visions, l’une comme l’autre, sont accordées au message chrétien : caractéristique fort notable quand la plupart des actuelles doxas le congédient. Enfin, tous deux écrivent puissamment et impressionnent par leur rigueur intellectuelle.

Au chapitre des oppositions, nous trouvons d’abord une différence de méthode. Michel Henry s’inscrit dans le courant phénoménologique. René Girard l’avait envisagé avant de l’abandonner assez vite. La pensée de Michel Henry s’épanouit progressivement à partir des intuitions qu’il expose dès sa thèse. Au contraire, René Girard moissonne de tous côtés : mythes, littérature, ethnologie, histoire, religions, pour converger vers la synthèse de la théorie mimétique.

Toujours au chapitre des divergences, nous avons le contenu même des deux théories. En hyper résumé, nous pourrions dire que Michel Henry est un penseur de l’intériorité, et René Girard un penseur de l’altérité. Ce dernier fonde sa théorie sur le mimétisme : il lui faut donc au moins un autre, celui que l’on imite. Quant à Michel Henry, le point départ de sa pensée est notre propre perception intérieure de nous-mêmes, dans laquelle il voit la certitude ultime.

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René Girard et l’effondrement économique

par Antoine Costa
Article initialement publié sur son blogue le 13 juin 2020

La théorie mimétique de René Girard adaptée aux marchés financiers.

L’acheteur – c’est combien ?
Le vendeur –1,50 dollar.
L’acheteur – Ok j’en prends.
Le vendeur – c’est 1,51 dollars.
L’acheteur – Euh… vous aviez dit 1,50 dollars.
Le vendeur – c’était avant de savoir que vous en preniez.
Alexandre Laumonnier 6, le soulèvement des machines (éditions Zones Sensibles, 2013)

Le 20 avril dernier le prix du pétrole dégringola toute la journée sur les marchés pour terminer à moins quarante dollars le baril. Les vendeurs, devant l’incapacité de réceptionner la marchandise, se mirent à payer les acheteurs pour se débarrasser de cette encombrante marchandise. Le monde ne se déconfinait pas comme prévu, l’activité ne repartait pas comme avant et les stocks commençaient à être pleins. Les Russes voulurent profiter de la baisse de la demande pour créer un contre-choc pétrolier et faire ainsi chuter artificiellement le prix du baril, mettant en péril l’industrie des schistes américains. D’une certaines façon leur opération a réussi : il suffit de regarder l’évolution de la production américaine avant et après le virus pour comprendre que les USA vont mettre du temps à retrouver leur leadership énergétique, si jamais ils y parviennent.

Contrairement à d’autres crises, celle engendrée par le virus n’est pas une crise financière mais une crise de l’économie réelle : le monde physique s’est arrêté. Selon l’Agence Internationale de l’Énergie, la demande du premier semestre oscille entre moins dix et moins quarante millions de barils suivant les jours. Ce qui nous amène à une baisse de 8,6 millions de barils par jour sur l’année 2020 : la plus grande chute de consommation de l’histoire du pétrole. Il faut remonter aux années 1930 pour retrouver une telle contraction de l’économie.

Au premier trimestre 2020, les pétroliers (Exxon aux USA, Shell au Pays-bas, BP en Angleterre, Total en France, Equinor en Norvège ou Rosneft en Russie) ont enregistré une récession de 17%. Seuls Shell et Equinor ont décidé de baisser les dividendes versés aux actionnaires, les autres préférant les rassurer. Tous sabrent dans le budget de recherche (la prospection), pourtant indispensable à leur survie. Sur 42 millions de nouveaux chômeurs américains 70 000 viennent du secteur pétrolier. 

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Des complots partout

par Jean-Louis Salasc

La crise du coronavirus s’accompagne d’un double foisonnement : les théories du complot jaillissent de toutes parts et les accusations de complotisme pleuvent. Les « lunettes Girard » peuvent-elles nous aider à cerner cela ?

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Toutes les théories du complot suivent, en dernière analyse, le même schéma : quelqu’un, ou quelques-uns, sont les responsables cachés de nos ennuis ; ils les ont créés, sinon à tout le moins, les exploitent dans leur strict intérêt et, bien sûr, au détriment de pratiquement tout le monde. Pour le girardien du rang, la lecture est directe. Il s’agit du mécanisme de désignation d’un bouc émissaire.

Comme l’a montré la théorie mimétique, ce mécanisme est porteur de violence et d’injustice. Cela conduit à un jugement défavorable sur les théories du complot.

Ces théories trouvent leur source dans notre besoin de comprendre les phénomènes, de leur trouver des causes. D’autant plus s’ils nous sont douloureux ; d’autant plus si les comprendre nous donne l’espoir de les éviter. Mai en situation de crise, de danger, ce besoin s’exaspère. Et nous préférons nous hâter de croire à la culpabilité d’un bouc émissaire, même sans élément tangible, plutôt qu’attendre d’avoir élucidé des causes objectives. Leon Festinger y voit une stratégie pour atténuer les « dissonances cognitives » que les crises engendrent dans notre cerveau ; car celui-ci est structurellement  incapable de supporter des incohérences.

Les théories du complot, en tant que recours à un bouc émissaire, sont un dévoiement de la recherche rationnelle des causes. C’est pourquoi un jugement défavorable quant aux théories du complot doit porter non sur la recherche des causes en elle-même, mais sur ce dévoiement.

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La crise actuelle présente trois aspects. D’abord, le virus, sa diffusion et ses effets en eux-mêmes. Ensuite, le récit développé à son sujet par les autorités, récit à la fois explicatif et prédictif. Enfin, les décisions prises par les autorités au nom de ce récit.

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Conférence : « Dessiner les figures d’un monde possible »

Dans le contexte de la crise sanitaire, l’Association Recherches Mimétiques s’efforce de maintenir un rythme normal de manifestations. C’est par visioconférence que Bernard Perret a présenté ses réflexions sur « ce qui se profile derrière la crise », le 20 novembre dernier.

En voici l’enregistrement intégral. Bienvenue aux personnes qui n’ont pu se connecter en temps réel, et également bien sûr à tous ceux que le sujet intéresse.

Bernard Perret a publié le mois dernier : « Quand l’avenir nous échappe  » aux éditions Desclée de Brouwer.

Le lien vers la conférence :

Cinq ans

René Girard nous a quittés le 4 novembre 2015. Pour marquer ces cinq années, voici l’hommage que Michel Serres a prononcé à sa mémoire, le 15 février 2016 en l’église de Saint-Germain-des-Prés. C’est un commentaire des Sept dernières Paroles du Christ. La musique de Haydn accompagnait cet hommage ; ci-dessous à la fin du texte, des liens permettent de retrouver cette œuvre.

Michel Serres

Paroles du Christ : Père, pardonnez-leur, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font.

Paroles des hommes : Aussi loin que nous remontions en nos souvenirs personnels ou par la mémoire de l’histoire, nous étonne la répétition monotone de nos fautes de violence : nous faisons la guerre, nous versons le sang, blessons des innocents, les enfants et les femmes, exploitons les faibles et les misérables, infligeons à autrui des hiérarchies vaines, des cruautés physiques, des humiliations sexuelles ou affectives, jouissons tous les jours du spectacle de la mort, saccageons la face de la Terre, méprisons la connaissance et la beauté… Nous devrions au moins avoir appris depuis notre origine ce que nous faisons. Comment pouvons-nous encore ignorer ce péché originel inscrit au plus noir de nos âmes et continûment dans notre histoire : cette pulsion meurtrière ?

Seul un Dieu d’une miséricorde infinie pourrait nous pardonner la série infinie de ces actes infâmes et l’inconscience où nous restons de ne cesser d’y revenir.

Paroles du Christ qui demande à Dieu qu’Il efface les fautes monotones des hommes : Père, pardonnez-leur, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font.

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Paroles du Christ : Aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis.

Paroles des hommes : Nous voulons réussir notre vie. De la paille d’une étable qui vit sa naissance chez les animaux, d’une vie errante sans domicile fixe ni table, jusqu’au supplice final réservé aux misérables, Jésus-Christ donne l’exemple d’une vie ratée ; voilà le premier Dieu qui accepte de mener une existence minuscule, sans maîtrise ni domination, parmi des hommes de rien, jusqu’à l’échec mortel. De cet oubli de la puissance et de la gloire, de ce naufrage social, d’une telle sortie de l’histoire, d’une telle fragilité naturelle jaillit une résurrection surnaturelle.

Son voisin de peine, le larron, donne, lui, l’exemple qu’une vie, plus ratée encore, peut aussi et soudain, par une grâce d’extrême minute, réussir. Cette espérance fait vivre : un seul mot peut nous sauver. Un seul mot peut nous ressusciter.

Le mot de qui ? Écoutons la parole des amants : dans mes bras, aujourd’hui, tu seras au paradis.

 Paroles du Christ qui chante l’espérance des misérables et enchante les amants : Aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis.

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Paroles du Christ : Femme, voici ton fils ; fils, voilà ta mère.

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Un girardien inattendu ?

par Jean-Louis Salasc

En ce mois de novembre 2020 se commémore le cinquantenaire de la disparition de Charles de Gaulle. En guise d’hommage, voici une analyse comparée de deux de ses discours. Loin des actuelles célébrations de circonstance, elle suggérera la dimension girardienne de son sens politique.

Nous sommes le 24 mai 1968. La France va à vau-l’eau, le pouvoir est contesté, le pays paralysé. Les universités sont bloquées, les écoles et lycées fermés. Les 10 et 11 mai, les manifestations se sont transformées en émeutes. Le 16 mai commencent les grèves et les occupations d’usines. Le mouvement, parti en début de mois comme une saute d’humeur estudiantine, est devenu une remise en cause de la société. L’Assemblée s’agite, une motion de création d’un gouvernement provisoire est rejetée de peu.

De Gaulle décide de prendre la parole. Ce sera une allocution télévisée. Il s’y livre à une analyse de la situation, diagnostique le besoin de réformes, se déclare prêt à les conduire à condition d’avoir la confiance des Français. Il annonce donc un référendum, et son intention de se retirer en cas de résultat négatif (1).

Ce discours, maintes fois analysé depuis, est en lui-même remarquable. De Gaulle rapporte d’emblée la crise en cours au point clef de l’organisation sociale dans une démocratie : « On y voit tous les signes qui démontrent la nécessité d’une mutation de notre société et tout indique que cette mutation doit comporter une participation plus étendue de chacun à la marche et aux résultats de l’activité qui le concerne directement. »

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Du fanatisme

Recension par François Desouches

Adrien Candiard, théologien dominicain vivant au Caire, spécialiste de l’Islam, part d’un fait divers : l’assassinat à Glasgow d’un épicier pakistanais à la veille de Pâques 2016 ; celui-ci avait souhaité « Joyeuses Pâques » à un voisin chrétien, vœu que l’assassin, un coreligionnaire musulman, estimait devoir mériter la mort…

Partant de ce fait divers, A. Candiard déroule une réflexion qui veut montrer que le fanatisme islamiste (mais les autres confessions religieuses, chrétiennes notamment, ne sont pas indemnes de cette maladie), n’a pas pour racine principale une maladie psychique ou une cause politique, ou sociologique, mais bien une origine théologique.

Les origines du fanatisme islamique

Pour l’Islam, il situe cette origine au 14ème siècle avec Ibn Taymiiya, ce dernier se référant lui-même à plus ancien : l’imam Ibn Hanbal au 9ème siècle.

La pensée de ce dernier est la suivante : rien n’est semblable à Dieu qui est l’absolu transcendant. Radicalement différent du monde créé, nous ne pouvons rien connaître de lui, ni avoir la moindre relation avec lui. Tout ce que nous connaissons de lui, c’est la volonté exprimée dans le Coran, ses commandements, qui s’imposent, à l’exclusion de toute autre considération, aux croyants musulmans.

Alors qu’un chrétien se définit par sa relation à Dieu et par les œuvres qui en découlent, ceci n’a aucun sens pour un musulman pieux, qui ne peut prétendre avoir la moindre relation personnelle avec Dieu, puisque nous n’en connaissons pas la nature. Pour lui, aimer Dieu consiste seulement à faire sa volonté. Faire, c’est être. Faire comme les chrétiens (même pour une action banale consistant à fêter joyeuses Pâques), c’est cesser d’être musulman. C’est devenir un apostat, ce qui mérite la mort en droit musulman.

Cette théologie hanbaliste, que Candiard appelle un pieux agnosticisme, est un courant théologique assez marginal dans l’histoire musulmane, mais qui a retrouvé une vigueur nouvelle au 20ème siècle avec le salafisme, cette théologie du refus de la théologie, dont Dieu est absent, sauf sous la forme de commandements.

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« Social Taming » : le seul jeu vidéo…

par Jean-Louis Salasc

(Article précédemment paru dans la revue de jeux vidéos « Joypad Fan Mag », n° 491 de novembre 2029)

Encore peu connu, cet extraordinaire jeu vidéo devrait rapidement devenir un mythe au panthéon de la manette, bien au-dessus des Grand Theft, Mario Kart ou autres Call of Duty. Les membres de notre rédaction l’ont testé sans complaisance : ils en sont sortis sidérés et conquis ; c’est un sans faute absolu, et même plus que cela.

A première vue, le produit est classique, dans la tendance actuelle des jeux polymorphes : stratégie, simulation, combats, management, etc. « Social Taming » (1) ne s’enferme pas dans un genre précis. Le joueur s’aperçoit rapidement qu’il va devoir mobiliser toutes ses capacités mentales, émotionnelles voire physiques, tant, par exemple, les situations de crise se révèlent éprouvantes. Mais c’est tout l’attrait du jeu, dont le caractère addictif atteint une intensité inconnue jusque là.

L’objectif général d’une partie est de soumettre un ou plusieurs peuples au profit d’une oligarchie dont vous êtes le meneur. Comme ressources, le jeu propose la contrainte, la corruption, l’idéologie ou encore la désinformation. Les obstacles que ses algorithmes vous opposent sont nombreux, mais se ramènent finalement à une source unique : sans cesse apparaissent des personnes qui aspirent à s’accroître dans leur être et atteindre à une autonomie. Comme votre mainmise entrave leur liberté, elles deviennent vos adversaires. Pour compliquer la donne, le programme active évidemment des oligarchies concurrentes à la vôtre.

Le paramétrage des populations est d’une incroyable richesse : culture, mœurs, niveau d’éducation, historial, acquis scientifiques, religions, caractéristiques linguistiques, structures sociales, régime politique, etc.

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Mensonges romanesques

par Christine Orsini

  « Tout m’est permis mais tout ne convient pas » (Saint Paul, 1 Co 6, 12)

Le dernier film d’Emmanuel Mouret, « Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait », sorti en salles le 16 septembre, remporte un succès critique qui me semble tout à fait mérité. Le scénario est original, un enchevêtrement fluide de récits-flash-back, les dialogues sont justes, les acteurs confondants de naturel, les décors, peut-être un peu trop « léchés », somptueux et adaptés à chaque situation et aux sentiments des personnages, tout comme les morceaux de musique classique, superbes, et l’on ne s’ennuie pas une seconde. Voici un film très actuel mais au-delà des modes, dans la lignée des « contes moraux » d’Éric Rohmer bien sûr, mais aussi, en littérature, dans la tradition des moralistes du Grand Siècle.

C’est pourquoi les histoires qu’il raconte, des récits emboîtés les uns dans les autres, aussi variés soient-ils, ont une cohérence d’ensemble qui permet de dessiner une sorte de « carte du tendre » de notre époque : tous les protagonistes ont en commun d’être « libres », même lorsqu’ils sont en couple ou mariés, et il me semble que ce sont les différentes formes que peut prendre cette liberté qui est le vrai sujet du film.

La liberté ou le sentiment de liberté des modernes accompagne l’accomplissement d’un désir assez fort pour se nourrir des obstacles qu’il rencontre. Or, dans ce film, la plupart des personnages, en particulier Maxime et Daphné, qui, ne se connaissant pas, décident de se raconter leur vie sentimentale, ne savent pas bien quoi ou qui désirer. Ils ne mesurent l’intensité de leur désir que lorsque celui-ci est ignoré ou contrarié. Le seul personnage « romantique » au sens girardien, est cette pétillante Sandra que l’on voit de dos sur les affiches, en train d’embrasser le garçon à sa droite tout en prenant la main de celui qui est à sa gauche. Elle occupe une place qu’elle estime avoir choisie toute seule. Elle a refusé une relation amoureuse avec le garçon de gauche parce que « les autres » trouvaient qu’ils formaient un beau couple et s’est mise en ménage avec celui de droite qui ne lui demandait rien.  Parmi « les choses qu’elle dit », il y a ceci : pas question de laisser qui que ce soit décider à ma place ! En ce qui concerne « les choses qu’elle fait », c’est plus compliqué.

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