E. Todd : “Où en sont-elles ?” A la médiation interne…

par Jean-Marc Bourdin

Âgé de 70 ans, historien, démographe et anthropologue, Emmanuel Todd fait partie de cette espèce de chercheurs que l’interdisciplinarité stimule et qui n’hésitent pas à s’inscrire dans la très longue durée. Il est néanmoins un adepte de l’empirisme et recherche des preuves et des arguments dans l’analyse de données statistiques ou issues de sondages d’opinion, appuyant ses hypothèses sur des données quantitatives. Après Où en sommes-nous ? qui se présentait comme une esquisse de l’histoire globale de l’humanité, il vient de se poser dans un essai paru en janvier 2022 une question à l’objet un peu plus restreint, au moins en apparence : Où en sont-elles ?, sous-titré Une esquisse de l’histoire des femmes, aux éditions du Seuil.

Depuis sa thèse de doctorat à Cambridge, le cœur de sa recherche est formé par une typologie des systèmes familiaux, sujet auquel il ne cesse de revenir (il a publié en 2011 un premier tome d’un ouvrage de synthèse dont le deuxième est encore en cours d’élaboration une décennie plus tard, intitulé L’origine des systèmes familiaux) et dont il a fait une source d’intelligibilité de phénomènes comme les institutions politiques durablement adoptées par les populations.

Sa préoccupation centrale des origines comme sa méthode qui consiste à éclairer de multiples phénomènes à la lumière d’une idée principale nous fait songer à d’autres penseurs comme Alexis de Tocqueville ou René Girard.

Dans son dernier ouvrage consacré à la condition féminine à travers les époques et les peuples, dont le niveau est depuis longtemps une des caractéristiques majeures qu’il évalue lorsqu’il étudie une société, il part d’un paradoxe : à l’heure actuelle, une troisième vague du féminisme exprime une contestation des hommes, évocatrice “d’un antagonisme structurel entre les deux sexes [qui] a commencé au moment même où le mouvement d’émancipation semblait sur le point d’atteindre ses objectifs.”

Je m’arrêterai à ce point de départ, sachant que j’encourage vivement nos lecteurs à lire son ouvrage comme toujours provocateur mais aussi scrupuleux dans ses données, ses constats et la plupart de ses analyses.

Nous retrouvons là bien entendu le paradoxe central mis en avant il y a désormais près de deux siècles par Tocqueville à propos de l’égalité des conditions, à l’époque vue d’un point de vue quasi-exclusivement masculin, quoiqu’il voyait bien déjà la dynamique s’enclencher : “Je pense que le mouvement social qui rapproche du même niveau le père et le fils, le serviteur et le maître, et, en général, l’inférieur et le supérieur, élève la femme et doit de plus en plus en faire l’égale de l’homme.[1]”  Ceci dit en passant, il expose ainsi son paradoxe : “Il n’y a pas de si grande inégalité qui blesse les regards lorsque toutes les conditions sont inégales ; tandis que la plus petite dissemblance paraît choquante au sein de l’uniformité générale ; la vue en devient plus insupportable à mesure que l’uniformité est plus complète.[2]

Nous ne sommes pas loin non plus du « narcissisme des petites différences[3]” mis en évidence par Freud.

Et, bien entendu, du passage dans la théorie mimétique de la médiation externe (entre êtres dont la distance est telle que le conflit est en pratique impossible entre eux) à la médiation interne qui est une condition nécessaire à la rivalité, laquelle, dans les faits, oppose toujours des (quasi-)semblables : “Nous parlerons de médiation interne lorsque [la] distance est assez réduite pour que les deux sphères pénètrent plus ou moins profondément l’une dans l’autre[4]” ; “la médiation interne triomphe dans un univers où s’effacent, peu à peu, les différences entre les hommes[5]” ; les “formes les plus extrêmes de la médiation interne doivent donc se définir comme une différence nulle engendrant une affectation maximum[6]”.

Que nous dit Emmanuel Todd ? Que, du fait de leur système familial, les cultures se distinguent entre autres par la condition plus ou moins élevée qu’elles accordent aux femmes. S’il récuse le vocable de patriarcat, source de confusion, de même que celui de genre quand la différence entre les femmes et les hommes se manifeste dans la capacité à donner ou non la vie, il estime que les systèmes familiaux patrilinéaires qu’il repère sur un axe Pékin-Bagdad-Ouagadougou ont tendu à abaisser la condition des femmes en établissant sur elle une domination familiale des pères et des frères et empêchant toute émancipation tandis que les systèmes familiaux nucléaires bilatéraux (c’est-à-dire ne privilégiant pas la filiation paternelle pour l’établissement des enfants), particulièrement présents dans le monde anglo-saxon et une partie de l’Europe occidentale, mais aussi chez les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, ont de tout temps été moins défavorables aux femmes et mieux prédisposés à une coopération entre femmes et hommes. Ces bases étant posées, il note que, dans la période récente, disons le début du XXe siècle, dans ces pays occidentaux, trois vagues de féminisme et d’évolution des situations sociales se sont succédé. Une première, celle des suffragettes, a visé, et finit par obtenir plus ou moins rapidement selon les pays, l’égalité des droits politiques. Une deuxième, à partir des années 1960, a permis aux femmes de prendre le contrôle de leur corps et de leurs capacités à donner la vie avec le développement de la contraception et les législations sur l’interruption volontaire de grossesse, mais aussi a accru considérablement leur liberté de choix de leur destinée en accédant massivement au monde du travail rémunéré et en rattrapant puis en dépassant rapidement les hommes dans leur niveau d’éducation (il y a plus de bachelières en France que de bacheliers dès 1968). Ces divers progrès rapprochent très sensiblement d’une égalité des conditions telle que conçue par Tocqueville.

Le paradoxe mis en évidence par Todd est donc que c’est à ce moment précis de l’histoire où l’émancipation est pour l’essentiel effective et dans les pays où la condition de la femme est la plus élevée qu’une troisième vague apparaît, notamment aux Etats-Unis, et qu’elle atteint plus ou moins fortement les autres pays occidentaux. Il note que c’est “parmi [des] femmes éduquées que naît et s’épanouit parfois, souvent, une conception antagoniste du rapport entre les sexes.[7]”  

Sur ce plan, Girard nous aide avec son concept de médiation interne : “Dans l’univers de la médiation interne – tout au moins dans les régions supérieures – la force a perdu son prestige. Les droits élémentaires des individus [nous pourrions dire en l’occurrence des femmes] sont respectés mais si l’on n’est pas assez fort pour vivre libre on succombe aux maléfices de la concurrence vaniteuse.[8]” Il précise plus loin : “Le manichéisme est toujours présent là où triomphe la médiation interne.[9]

Dans Mensonge romantique et vérité romanesque, Girard cite très longuement Tocqueville sur le paradoxe de l’égalité[10]. Il suffit de remplacer les hommes par les femmes dans un des passages dont il est fait mention pour l’appliquer aux préoccupations de Todd : “Quand toutes les prérogatives de naissance et de fortune sont détruites, que toutes les professions sont ouvertes à [toutes], et qu’on peut parvenir de soi-même au sommet de chacune d’elles, une carrière immense et aisée semble s’ouvrir devant l’ambition des [femmes], et [elles] se figurent volontiers qu’[elles] sont appelé[e]s à de grandes destinées. Mais c’est une vue erronée que l’expérience corrige tous les jours. Cette même égalité qui permet à chaque citoyen de concevoir de vastes espérances rend tous les citoyens individuellement faibles. Elles limitent de tous côtés leur force, en même temps qu’elle permet à leurs désirs de s’étendre.[11]” Et un peu plus loin : “Quelque démocratique que soit l’état social et la constitution politique d’un peuple, on peut […] compter que chacun des ses citoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le dominent, et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément ses regards de ce seul côté.[12]” René Girard lui reconnaît également le grand mérite de dévoiler “un aspect essentiel du triangulaire. Le mal ontologique entraîne toujours ses victimes, on le sait, vers les “solutions” les plus favorables à son aggravation. La passion de l’égalité est une folie que rien ne saurait dépasser sinon la passion contraire et symétrique de l’inégalité[13] […]. Les idéologies rivales ne font guère que refléter et ce malheur et cette incapacité. Les idéologies révèlent donc de la médiation interne ; elles ne doivent leur pouvoir de séduction qu’à l’appui secret que se fournissent les contraires.[14]” Voilà qui éclaire les rapports actuels entre féminisme qualifié par Todd d’antagoniste et masculinisme.

Todd ne renonce toutefois pas à repérer cette petite différence qui amène certaines femmes à renforcer l’antagonisme : il y voit l’action de ressortissantes d’une “petite bourgeoisie éduquée”, désormais dominante parmi les cadres et professions intellectuelles supérieures dans le monde de l’enseignement, en particulier à l’université celui des sciences humaines et sociales, également puissante dans le journalisme, donc en mesure de médiatiser cet antagonisme, qui se heurte à une pellicule résiduelle constituée par une “classe moyenne supérieure masculine”. Là serait pour lui l’épicentre du conflit.

Il y a naturellement bien d’autres sujets de réflexion à approfondir en lisant cet essai. Il m’a semblé simplement ici utile de le mettre en perspective avec le concept de médiation interne à l’origine de la théorie mimétique.

Bref, avec les analyses de Todd sur le féminisme de troisième vague appuyées sur les mécanismes girardien de la médiation interne à l’époque moderne et contemporaine et tocquevillien de la tendance  à l’égalité des conditions, nous comprenons un peu mieux ce qui est en jeu avec les ultimes revendications d’une égale puissance d’être portées par certaines femmes sur la place publique.


[1] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, quatrième volume, troisième partie, chapitre XII “Comment les Américains comprennent l’égalité de l’homme et de la femme”.

[2] Alexis de Tocqueville, op. cit., quatrième volume, quatrième partie, chapitre III “Que les sentiments des peuples démocratiques sont d’accord avec leurs idées pour les pousser à concentrer le pouvoir”.

[3] Sigmund FREUD, Malaise dans la civilisation (1929), PUF, 1981, p. 68 : « Il n’est manifestement pas facile aux humains de renoncer à satisfaire cette agressivité qui est leur ; ils n’en retirent alors aucun bien-être. Un groupement civilisé plus réduit, c’est là son avantage, ouvre une issue à cette pulsion instinctive en tant qu’il autorise à traiter en ennemis tous ceux qui restent en dehors de lui. Et cet avantage n’est pas maigre. Il est toujours possible d’unir les uns aux autres par les liens de l’amour une plus grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il en reste d’autres en dehors d’elle pour recevoir les coups. Je me suis occupé jadis de ce phénomène que justement les communautés voisines et même apparentées se combattent et se raillent réciproquement ; par exemple Espagnols et Portugais, Allemands du Nord et du Sud, Anglais et Écossais, etc. Je l’ai appelé « Narcissisme des petites différences », nom qui ne contribue guère à l’éclairer.»

[4] René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, chapitre premier : Le désir “triangulaire”.

[5] René Girard, op. cit., chapitre premier : Le désir “triangulaire”.

[6] René Girard, op. cit., chapitre III : Les métamorphoses du désir.

[7] Emmanuel Todd, Où en sont-elles ?, Introduction.

[8] René Girard, op. cit., chapitre IV : Le maître et l’esclave.

[9] René Girard, op. cit., chapitre VII : L’ascèse du héros.

[10] René Girard, op. cit., chapitre V : Le rouge et le noir.

[11] Alexis de Tocqueville, op. cit., troisième volume, deuxième partie, chapitre XIII “Pourquoi les Américains se montrent si inquiets au milieu de leur bien-être”.

[12] Ibid.

[13] Todd imagine au demeurant un concept proche qu’il nomme Principe d’Équivalence des Contraires.

[14] René Girard, op. cit., chapitre V : Le rouge et le noir.

« L’enfer » de Stromae, « c’est de se croire seul en enfer »

par Jean-Marc Bourdin

J’ai été frappé par la proximité entre le texte de la chanson de Stromae, justement intitulée L’enfer, qui apparaît depuis sa divulgation « en exclusivité » au « 20 heures » de Tf1 comme un événement, et la formule, désormais assez célèbre, de René Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque : « Chacun se croit seul en enfer, et c’est cela l’enfer ». Ecoutez le morceau si vous ne l’avez déjà entendu :
https://www.youtube.com/watch?v=DO8NSL5Wyeg

A l’évidence, Stromae y témoigne d’une expérience personnelle. Et il est plus proche dans ses paroles de Girard que de Jean-Paul Sartre qui avait fait dire à un de ses personnages, Garcin, de la pièce Huis clos souffrant du regard des autres : « L’enfer c’est les autres ! » Les autres, chez Stromae, c’est lui-même, le personnage qu’il incarne trouve son unique réconfort, provisoire et fragile, en s’efforçant de penser qu’il n’est pas tout seul à être tout seul, mais « ses pensées [lui] font vivre un enfer ».

Girard affirme que « tous les héros de roman se haïssent ». Il ajoute plus loin : « Ce n’est pas la société qui fait du héros de roman un intouchable. C’est lui qui se condamne lui-même. » Stromae évoque quant à lui la culpabilité en des termes ambivalents : elle semble un dérivatif temporaire mais dont l’usage excessif le ramène en enfer, comme une drogue le ferait. Il joue sur le mot de chaîne de télévision pour suggérer à quel point la culpabilité l’enchaîne.

L’aphorisme de Girard sur le sentiment d’être seul en enfer vient juste après une considération sur Dolgorouki, le personnage central de L’Adolescent, le roman de Dostoïevski, qui se considère à la fois prince pour les autres et bâtard pour lui-même. De manière troublante, Stromae, verlan de maestro, une façon plus ou moins ironique d’affirmer sa maîtrise, a chanté dans son album précédent intitulé Racine carrée (qui l’a consacré comme le leader de sa génération lors d’une tournée mondiale qu’il a dû interrompre en raison d’un burn out et d’effets secondaires graves d’un traitement préventif du paludisme) un morceau dont le titre est Bâtard. Le titre de l’album, Racine carrée, renvoie probablement à son métissage, mère belge et père rwandais (victime du massacre des Tutsis en 1994 avec une grande partie de sa famille), sa nation faite de Flamands et de Wallons, etc.

Le morceau Bâtard le confirme qui refuse le caractère alternatif des assignations identitaires et affirme la nécessité d’assumer cette bâtardise par ce refrain :

« Ni l’un, ni l’autre.
Bâtard, tu es, tu l’étais et tu le restes !
Ni l’un ni l’autre, je suis, j’étais et je resterai moi »

Girard nous aide à aller plus loin dans la compréhension du phénomène de la solitude métaphysique dans des pages particulièrement denses de Mensonge romantique et vérité romanesque : « À mesure que s’enflent les voies de l’orgueil, la conscience d’exister se fait plus amère et plus solitaire. Elle est pourtant commune à tous les hommes. Pourquoi cette illusion de solitude qui est un redoublement de peine ? Pourquoi les hommes ne peuvent-ils plus alléger leurs souffrances en les partageant ? Pourquoi la vérité de tous est-elle enfouie profondément dans la conscience de chacun ? […] Chacun se croit seul exclu de l’héritage divin et s’efforce de cacher cette malédiction. » Il note également : « Chez le héros dostoïevskien, l’échec métaphysique cause un désarroi si profond qu’il peut mener jusqu’au suicide » comme Stavroguine ou l’ingénieur Kirilov dans Les Démons.

Stromae affirme dans un très beau vers du refrain de L’enfer : « J’ai parfois eu des pensées suicidaires et j’en suis peu fier ».  Comme le note Girard à propos du personnage de Kirilov : « Son suicide est un suicide ordinaire. Le va-et-vient entre l’orgueil et la honte, ces deux pôles de la conscience souterraine, est toujours présent chez Kirilov mais il se réduit à un seul mouvement d’une ampleur extraordinaire. Kirilov est donc la victime suprême du désir métaphysique. Et Stromae de conclure sa chanson par :

« Tu sais j’ai mûrement réfléchi
Et je ne sais vraiment pas quoi faire de toi
Justement réfléchir
C’est le problème avec toi. »

Stromae témoigne avec force dans ses chansons des drames engendrés par l’aggravation des pathologies du désir en notre début de troisième millénaire, un siècle et demi après Dostoïevski : ainsi dans une chanson parmi ses plus célèbres, oscillait-il entre Formidable et « fort minable » :
https://www.youtube.com/watch?v=S_xH7noaqTA .

Ou encore reprenant à sa manière le Prends garde à toi du Carmen de Bizet, il met en garde ses auditeurs contre les réseaux sociaux. J’en extrais les premiers vers, mais vous pouvez découvrir les suivants en écoutant l’ensemble du morceau, ils sont du même tonneau, empli de doubles sens révélateurs :
https://www.youtube.com/watch?v=UKftOH54iNU

« L’amour est comme l’oiseau de Twitter
On est bleu de lui, seulement pour 48h
D’abord on s’affilie, ensuite on se follow
On en devient fêlé, et on finit solo
Prends garde à toi
Et à tous ceux qui vous like
Les sourires en plastique sont souvent des coups d’hashtag
Prends garde à toi
Ah les amis, les potes ou les followers
Vous faites erreurs, vous avez juste la cote »…

Bref, à l’écouter, nous ne sommes pas près de sortir des affres du désir métaphysique…

Houellebecq : “anéantir” la théorie mimétique ?

par Jean-Marc Bourdin

Événement de la rentrée littéraire de janvier 2022, le dernier roman de Michel Houellebecq, intitulé anéantir (sans majuscule), consacre un paragraphe entier à René Girard. Voici donc ce qui est écrit au début du chapitre 14 de la partie titrée “quatre” : “Le philosophe René Girard est connu pour sa théorie du désir mimétique, ou désir triangulaire, selon laquelle on désire ce que les autres désirent, et par imitation. Amusante sur le papier, cette théorie est en réalité fausse. Les gens sont à peu près indifférents aux désirs d’autrui, et s’ils sont unanimes à désirer les mêmes choses et les mêmes êtres, c’est parce que ceux-ci sont objectivement désirables. De même, le fait qu’une autre femme désire Aurélien ne conduisait nullement Indy [sa femme] à le désirer à son tour. Elle était par contre folle de rage, à l’idée qu’Aurélien [donc son mari] désire une autre femme et ne la désire pas, elle ; les stimulations narcissiques basées sur la compétition et la haine avaient depuis longtemps, et peut-être depuis toujours, pris le pas en elle sur les stimulations sexuelles ; et elles sont, dans leur principe, illimitées.”

Cette affirmation du caractère objectivement désirable de l’objet comme étant à l’origine des désirs qui convergent sur lui est d’autant plus invraisemblable qu’elle vient juste après la situation où Indy, la femme d’Aurélien, qui l’a toujours méprisé, avec laquelle il n’a plus de rapports sexuels depuis longtemps et est en instance de divorce, lui fait une scène particulièrement violente parce qu’elle vient de découvrir qu’il vit une aventure extra-conjugale qui le comble. Bref, une mimésis d’appropriation qui s’exacerbe avec l’apparition d’une femme qui le désire et le comble. Objet de mépris, Aurélien devient d’un coup un objet à conserver sous son emprise. Houellebecq joue avec les mots en confondant, par méconnaissance, aveuglement ou tactiquement dans le but de brouiller les pistes, désir sexuel et mimésis d’appropriation. Si chez Girard, il n’y a de désir que mimétique, chez Houellebecq, le désir se réduit le plus souvent à la sexualité. Cette volonté de tourner en dérision la théorie mimétique révèle ainsi la raison des limites et impasses que connaît l’œuvre houellebecquienne.

Plus généralement, l’importance de la publicité dans nos sociétés suffirait à démontrer, si nécessaire, qu’un objet objectivement désirable ne trouve (presque) jamais son marché sans qu’il ne soit désigné aux consommateurs comme hautement désirable : il y a longtemps que la réclame vantant les mérites réels ou supposés de l’objet à promouvoir a cédé la place à des messages mettant en jeu le plus souvent les mécanismes de la mimésis d’appropriation. D’une certaine manière, Houellebecq et sa maison d’édition n’agissent pas autrement pour créer le désir d’achat chez les lecteurs de ses ouvrages, leur dernière grande habileté étant de mettre le texte sous embargo tout en retardant les entretiens promotionnels et d’engendrer des diffusions pirates dont la presse se fait complaisamment l’écho : le livre qu’il faut avoir lu avant les autres n’est pas nécessairement un ouvrage que seules ses qualités littéraires rendent attractif… Sinon, il se passerait de cette mise en scène d’une prétendue absence de promotion qui en devient paradoxalement son comble.

Comme bien d’autres personnes de ma génération (j’ai à peu près le même âge que l’écrivain), j’ai été vivement intéressé par des romans comme Extension du domaine de la lutte ou Les particules élémentaires ainsi que par certaines de ses poésies. Il y a incontestablement une identification de l’insuffisance d’être de ses personnages et une conscience aiguë de ce manque chez lui. Il l’a même théorisée très tôt.

Le premier ouvrage publié par Houellebecq en 1991 fut un essai consacré à un écrivain qu’il admirait, Howard Phillips Lovecraft. Dans cet ouvrage intitulé H. P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, il définissait, il y a donc désormais plus de trente ans, ce qui devait devenir le cœur de son œuvre. Celle-ci, me semble-t-il, se constitue comme un ensemble de variations autour de ce thème principal, sinon unique : “La valeur d’un être humain se mesure aujourd’hui par son efficacité économique et son potentiel érotique : soit, très exactement, les deux choses que Lovecraft détestait le plus fort.”

La première phrase permet d’identifier sur quoi porte, d’après Houellebecq, le désir de ses contemporains : cette valeur de l’être humain produite par l’efficacité économique et le potentiel érotique, probablement par l’association des deux plutôt que l’un de ces éléments isolés. Si l’on comprend aisément ce qu’est l’efficacité économique – la capacité à atteindre l’objectif de s’enrichir et d’accroître production et revenus de la collectivité -, le concept de potentiel érotique mérite une précision : à le lire, il semble qu’il s’agisse pour Houellebecq de la capacité à donner du plaisir charnel autant qu’à s’en procurer.

La seconde phrase sur les détestations de Lovecraft est plus ambivalente pour ce qui concerne Houellebecq : il semble à titre personnel à la recherche de l’efficacité économique, ce à quoi il est incontestablement parvenu en se classant systématiquement en tête des ventes en France et en connaissant le succès dans de nombreux pays ; quant au potentiel érotique, il s’agit d’un point sur lequel ses performances personnelles sont probablement moins évidentes, si l’on en croit par exemple la mention dans nombre de ses fictions du recours à des stimulants de type viagra ou autres qui y dépasse le simple placement de produits…

Sur un plan plus général, disons anthropologique, il semble en revanche partager les détestations de Lovecraft, tant il déplore que la valeur d’un être humain se mesure à ces (seules) aunes. Ce faisant, en s’obsédant sur ces deux mesures, il limite la gamme des désirs à ce qui apparaît en définitive comme des extensions de besoins plutôt que des désirs d’accomplissement à proprement parler ou des passions joyeuses. L’efficacité économique n’est rien d’autre que la capacité à produire des surplus indifférenciés au-delà de la satisfaction des besoins primaires.

Quant au potentiel érotique, il est celui d’une machine célibataire et se situe très en-deçà de l’amour qui lui semble un horizon autant espéré qu’inatteignable. Ainsi glose-t-il sur le sujet dans  anéantir : “Il avait dit fait l’amour, […] et le choix de cette expression à connotation sentimentale, plutôt que le terme baiser (qu’il aurait probablement employé) ou celui de vie sexuelle (qui aurait été le choix de beaucoup de gens soucieux de diminuer l’impact affectif leur révélation par l’emploi d’un terme neutre) en disait déjà énormément.” Et au moment où une relation sentimentale au sein d’un couple commence à se reconstruire, l’auteur tient à en revenir à l’animalité primordiale des êtres humains : “[…] ils s’étaient longuement touchés et il en demeurait des traces, des odeurs ; cela participait du rituel d’apprivoisement des corps. On observait le même phénomène chez d’autres espèces animales, en particulier chez les oies […]” (trois, 11). Plus loin, au cœur d’un de ces paradoxes qui ont fait une partie de sa réputation, il fait déclarer à son personnage principal, son porte-parole, à propos d’un père tétraplégique et incapable de communiquer autrement que par des clignements de paupières à la suite d’un AVC : “Si son père pouvait bander, s’il pouvait lire et contempler le mouvement des feuilles agitées par le vent, alors se dit Paul, il ne manquait rien à sa vie.” (cinq, 1). Voici donc une définition possible de la plénitude selon Houellebecq.

A un moment  de l’intrigue qu’il juge sans doute important (trois, 8), là où il emploie pour la première fois le verbe “anéantir”, qui donne son titre au livre, il fait penser à son personnage : “si l’objectif des terroristes était d’anéantir le monde tel qu’il le connaissait, d’anéantir le monde moderne, il ne pouvait pas leur donner tout à fait tort.” Nous voilà tout proche des positions de Lovecraft qu’il décrivait comme étant “contre le monde, contre la vie”. Un peu plus haut dans ce même chapitre central, il fait dire à Paul, son avatar dans le roman : “Le monde humain lui apparut composé de petites boules de merde égotistes, non reliées […]. Comme cela lui arrivait parfois, un dégoût soudain l’envahit alors pour la religion de sa sœur [un catholicisme fervent] : comment un Dieu avait-il pu choisir de renaître sous la forme d’une boule de merde? ”

Et un peu plus loin dans la même diatribe, à propos d’États et d’entreprises symbolisant l’efficacité économique : “[…] tous concouraient à plonger dans une misère sordide la plus grande partie des habitants de la planète afin de poursuivre leurs visées bassement mercantiles, il n’y avait rien là qui puisse susciter une grande admiration.”

Si Houellebecq a suggéré dans un entretien que son essai inaugural consacré à Lovecraft était une sorte de roman à un seul personnage, il pourrait sans doute être soutenu que ses romans ultérieurs sont des essais illustrés par les interactions de plusieurs personnages dont au moins l’un d’entre eux explicite ses théories. S’il en fallait une preuve, la sixième partie d’anéantir contient ainsi un passage en revue critique de théories psychologiques et de la sociobiologie. Au regard de la critique girardienne, il s’agit là d’une difficulté majeure : la supériorité de la fiction vient en effet dans Mensonge romantique et vérité romanesque de ce qu’elle donne à voir la vérité des relations entre les personnages sans recourir à une quelconque théorie ; au point que la vérité romanesque d’un Proust y est jugée supérieure à la valeur des théories qu’il expose en certains passages de La recherche. Or chez Houellebecq, la théorie sommaire explicitée dès 1991 précède et obsède les œuvres fictionnelles ultérieures, empêchant en quelque sorte la vérité romanesque de s’imposer d’une façon qu’on pourrait dire « intentionnelle ».

En outre, en de nombreux endroits de ses romans, Houellebecq manifeste un désir de conversion religieuse et/ou romanesque, celle-là même à laquelle parvient, pour Girard, le romancier ou le dramaturge génial au terme de ses grands livres et au long de sa maturation littéraire. Mais il semble buter sur un seuil – comme sur une pierre d’achoppement, un scandale – et se montre dans l’incapacité de se convertir, ce qu’il montre au demeurant plutôt lucidement et honnêtement. Peut-être n’y a-t-il rien à dire de plus que Proust et Dostoïevski sur le désir mimétique, d’où son accusation de fausseté de la théorie girardienne. A moins qu’il ne prenne acte du fait que la société contemporaine a tant pris l’ascendant sur la formation de nos désirs qu’il n’y a plus guère de place dans ses œuvres pour des êtres de désir. De là, peut-être, son sens de la dérision et de l’ironie qui a longtemps fait son attrait, mais qui semble aujourd’hui – en tout cas dans anéantir – s’épuiser à l’approche de la perte d’autonomie et de la mort qui sont en définitive les personnages principaux du roman.

S’il perçoit manifestement l’hétéronomie de nos/ses désirs, il s’obstine à refuser cette vérité et reste dans l’illusion romantique : non seulement il déclare, contre toute évidence, faire de l’objet du désir sa source pour discréditer la théorie mimétique, mais il conserve une position de surplomb sur ses personnages qu’il méprise le plus souvent ; quant à ses avatars qui semblent l’inclure dans ce qu’il déplore et tourne en dérision, ils ne sont en fait que des leurres, une manière de dire qu’il n’est pas dupe. Loin de matérialiser sa conversion romanesque, ils y font obstacle.

Son drame est de ne jamais parvenir à se convertir, malgré ses aspirations qui affleurent parfois, à l’amour (véritable) et de rester avec Lovecraft dans la détestation du monde, de la vie et, probablement, de lui-même.

Violences au Paléolithique : où en sommes-nous ?

par Jean-Marc Bourdin

Anthropologie de la violence, la théorie mimétique voit dans l’institution du sacrifice, et de toutes les autres qui en dériveraient, une réplication de meurtres fondateurs. Ceux-ci seraient en tout état de cause très antérieurs aux premières traces archéologiques et historiques de l’institution sacrificielle : elles sont actuellement situées au Paléolithique tardif à Göbekli Tepe, site considéré comme une enceinte sacrée, vouée au culte des ancêtres et/ou la pratique de sacrifices. Ce sanctuaire réunissait des chasseurs-cueilleurs anatoliens. Sa construction et sa fréquentation précèdent l’agriculture et l’élevage ainsi que la sédentarisation. En effet, à proximité, aucune trace d’un habitat (semi-)sédentaire n’a été mise au au jour (https://emissaire.blog/2017/06/30/gobekli-tepe-dedie-a-un-culte-du-crane/). Ailleurs, par exemple sur les sites de Sunghir dans le Nord de la Russie et Dolni Vestonice en Moravie, et plus loin dans le temps, on trouve des constructions complexes ou des vêtements ornés de perles, bases de restes de mammouths et d’autres animaux, pour lesquelles l’interprétation sacrificielle est moins immédiate même si la préoccupation du rapport à l’au-delà paraît manifeste.

Nous avons là un problème pour la théorie mimétique qui ne peut que rester hautement spéculative à ce stade. Que s’est-il passé pendant plusieurs millions d’années ? Nous avons un trou entre :

1/ les observations éthologiques de meurtres perpétrés par des chimpanzés coalisés contre un mâle alpha, qui suggèrent une inférence possible vers un ancêtre commun aux grands singes et à la lignée humaine, qui aurait pratiqué ainsi il y six ou sept millions d’années au moins et

2/ les sacrifices de mise à mort d’humains et d’animaux domestiques, avérés depuis une dizaine de millénaires tout au plus à l’orée du Néolithique.

Pour nous aider à faire le point, The Conversation vient de nous proposer un article d’Isabelle Crèvecoeur et Nicolas Teyssandier qui, s’il ne dit rien du meurtre fondateur, nous informe sur des violences collectives meurtrières à la fin du Paléolithique. Elles interviennent probablement à un moment où des localisations avantageuses pour nourrir une population plus dense deviennent un enjeu pour des groupes qui, de ce fait, entrent en rivalité.

Si les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique se déplaçaient en quête de ressources et d’opportunités, ils n’avaient probablement aucun intérêt ni capacité à s’engager dans des conflits mortifères : ils n’étaient en effet sans doute pas encore mus par la volonté d’une fixation sur un territoire qui assure une abondance et des possibilités de stockage, permettant de passer sans encombres la saison inféconde ; les circonstances susceptibles de justifier des affrontements entre groupes sont plus aisément imaginables durant une période qui court de la fin du Paléolithique supérieur au début du Néolithique. Cette nouvelle phase se situe donc entre semi-sédentarisation permise par le stockage et débuts de l’agriculture et de l’élevage autorisant à terme un établissement permanent sur un territoire et des stocks à défendre, période connue sous le terme de Mésolithique.

https://theconversation.com/les-populations-de-chasseurs-cueilleurs-du-paleolithique-connaissaient-elles-la-violence-171552

Il est tentant de poser l’hypothèse que ces périodes de violences meurtrières entre groupes rivaux sont les premières propices à la capture de prisonniers qui deviendront des réserves sacrificielles au même moment où la capture d’animaux sauvages vivants commence à permettre simultanément l’organisation de leurs sacrifices. Bref, nous nous trouverions dans ce moment particulier, de quelques milliers d’années tout de même, où, à la chasse au gros gibier et aux têtes de chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, se substituerait progressivement, voire à titre de complément dans un premier temps, en certaines régions du globe, le sacrifice d’humains et d’animaux domestiqués/emprisonnés attesté au Néolithique.

Derrière cette hypothèse, se profile l’idée que la chasse précède le sacrifice, position de Walter Burkert qu’il exprime en particulier dans Homo Necans dès 1972 (pour la traduction française Paris : Les Belles Lettres, 2005), année-même de la parution de La violence et le sacré. La chasse a-t-elle précédé le sacrifice ou la chronologie inverse est-elle la plus probable comme le pense René Girard ?

Il s’agit naturellement de conjectures personnelles auxquelles invite en particulier la lecture de Sanglantes origines (Flammarion, 2011), la transcription du séminaire organisé autour de René Girard et de ses thèses relatives à l’hominisation, avec en intervenants et contradicteurs majeurs, Walter Burkert, Jonathan Z. Smith et Renato Rosaldo, précédée d’une préface éclairante de Lucien Scubla.

A chacun de se faire une idée. La mienne est que la fascinante conjecture de René Girard, celle de la répétition des meurtres fondateurs comme condition de la préservation de l’humanité naissante aux prises avec ses tendances auto-destructrices – entre Genèse biblique du meurtre d’Abel par la Caïnites (soit dit en passant explicitement située au Néolithique puisque mettant aux prises un cultivateur et un éleveur) et spéculation de Freud dans Totem et tabou (se situant quant à elle au moment de l’hominisation de la horde primitive au Paléolithique voire encore plus tôt) – reste à étayer plus fermement qu’elle ne l’est aujourd’hui. J’ignore si cela sera possible un jour et à partir de quelles preuves archéologiques. En attendant, il nous reste les inférences mythologiques, base de la thèse girardienne.

Marie NDiaye porte un mécanisme victimaire contemporain au théâtre

par Jean-Marc Bourdin

Marie NDiaye est une romancière et dramaturge consacrée par l’attribution de prix littéraires nombreux, dont le Fémina et le Goncourt, ou encore l’inscription d’une de ses pièces au répertoire de la Comédie française.

Je viens de découvrir une de ses œuvres récentes en assistant à la représentation d’un monologue théâtral : Royan. La professeure de français, écrit pour et interprété par Nicole Garcia, qui donne ce texte avec un talent hors du commun. La pièce est en tournée en province et sera prochainement donnée pour plusieurs représentations au Théâtre de la Ville à Paris. Son texte a été publié chez Gallimard en 2020.

S’entrecroisent le destin d’une enseignante qui se présente comme “mal aimante” et d’une de ses élèves, brillante, que le harcèlement scolaire conduit au suicide. Au moment de rendre des comptes aux parents de la lycéenne et avec l’intention de s’éviter cette rencontre, la professeure de français de Royan, Gabrielle, se remémore sa propre histoire et le processus inéluctable qui conduit son élève Daniella à la défenestration, alors qu’elle s’est refusée à donner suite à ses appels au secours.

Je n’en ferai pas une analyse critique, chacun se fera son opinion. Je me contenterai de citer ici un court extrait.

Au moment du dénouement, Gabrielle se rappelle quelques paroles que son élève lui avait adressées peu avant sa mort :

Vous êtes un pantin qu’ils voudraient mettre en pièces, bien légitimement, car non seulement ce pantin n’enseigne sur la vie rien de vrai ni de juste, mais il s’évertue à nous persuader qu’il le fait.

Ce n’est pas supportable, Madame, et sachez que je vous protège, mais que j’en ai assez que mes forces s’amenuisent.

Sachez Madame que je suis votre parafoudre […]

Vous vivez dans l’illusion car vous avez peur, Madame, de cette haine que vous suscitez du fait même qu’on devine cela en vous,

que vous vivez dans l’illusion.

Mais je ne veux pas moi, Madame, devenir la victime d’un sacrifice de substitution,

je ne veux pas mourir à votre place.

Dénoncez-vous, Madame, et dites-leur que c’est vous qu’ils doivent attaquer s’il leur semble qu’il y a dans cette classe quelqu’un à éliminer.

Entrez sur le champ de bataille et mettez-moi à couvert enfin […]

Je crois que sans le savoir j’ai fait un malheur sur terre.

Quoi de neuf depuis Sophocle ? La Révélation ?

La modestie, antidote aux pathologies du désir ?

La juste estime de soi est d’autant plus difficile que nous sommes soumis aux mécanismes du désir mimétique. La lucidité conduit à la modestie et nous préserve non seulement de l’hybris mais aussi de l’insatisfaction qu’engendre notre sentiment d’insuffisance d’être.

Charles Hadji, agrégé de philosophie et docteur en Sciences sociales, professeur émérite à l’université de Grenoble, s’est consacré à l’éducation et à l’évaluation ; il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ces sujets.

The Conversation vient de publier l’un de ses articles ; il conduit à réfléchir si, et jusqu’à quel point la modestie nous aide face au mécanisme de la mimésis d’appropriation et du désir d’être l’autre.

Le lien vers l’article de Charles Hadji : https://theconversation.com/la-modestie-est-elle-le-signe-dune-education-reussie-161841

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Prévention de la consanguinité au Paléolithique

par Jean-Marc Bourdin

Le site de vulgarisation scientifique Sciencepost a récemment publié un article intitulé : “Comment homo sapiens a-t-il évité la consanguinité ?”

La génétique des fossiles permet désormais d’envisager une réponse à cette importante question : d’après ses analyses, qui portent toutefois sur des données trop limitées pour que la conclusion soit certaine, les femmes quittaient le groupe au moment où elles arrivaient  à l’âge de procréer. La communauté était donc patrilocale, le couple s’installant dans le groupe de l’homme, et patrilinéaire, chaque membre de la famille ainsi constituée relevant du lignage paternel. Avant que les règles ne se diversifient presque à l’infini, comme l’ont montré les études ethnologiques consacrées à la parenté dans les cultures qui ont survécu jusqu’à l’époque moderne, la pratique originelle aurait donc été uniforme ou, à tout le moins, fortement prédominante.

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Le parangonnage, outil de stratégie mimétique

par Jean-Marc Bourdin

Jean-Louis Salasc nous a invités par certains de ses articles du blogue (https://emissaire.blog/2020/04/30/bouc-emissaire-et-pensee-de-groupe/, https://emissaire.blog/2021/03/03/connaissez-vous-richard-thaler/ ) et une conférence du cycle “Champs mimétiques” (https://www.youtube.com/watch?v=YB-xeqsvQoo ) à considérer les apports possibles de l’hypothèse mimétique aux sciences de gestion et à leurs méthodes.

Parmi celles-ci, le parangonnage, tel que l’appellent nos cousins québécois en tant qu’ultimes conservateurs-innovateurs de la langue française, est plus connu sous les termes de benchmark ou benchmarking ; il est encore appelé référenciation ou étalonnage. Il se présente comme une sorte d’intuition du rapport mimétique au désir dans le monde de l’entreprise et, plus largement, des organisations, qu’elles soient privées, publiques ou encore associatives.

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Du souci des victimes aux revendications victimaires (wokeness & cancel culture)

par Jean-Marc Bourdin

En 1999, René Girard appelait notre attention sur un phénomène qu’il observait sur les campus américains à la lumière de ses préoccupations théoriques : “le souci des victimes”. Il lui a consacré un chapitre de Je vois Satan tomber comme l’éclair. Il avertissait d’emblée : nous allions passer de la pesée des âmes à celle des victimes. Ce phénomène inédit relevait selon lui de la comédie. Sa seconde manifestation semble néanmoins en train de tourner à la tragédie : celle d’un retour à l’oppression et d’une réduction des libertés d’opinion et d’expression, eux aussi inédits depuis trois siècles et demi et la parution du  Traité théologico-politique de Spinoza.

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Il a fini par lui arriver malheur…

par Jean-Marc Bourdin

Quatre ans se sont écoulés depuis la prise de fonction de Donald Trump à la Maison Blanche. Je m’étais alors aventuré à publier ici-même en février 2017 un billet que j’avais intitulé Malheur à celui qui arrive par le scandale, titre que j’avais assorti (prudemment) d’un point d’interrogation :

Malheur à celui qui arrive par le scandale ?

Ce titre faisait bien entendu référence à la parole du Christ rapportée dans Luc (17, 1-2) : « Jésus dit à ses disciples : il est impossible qu’il n’arrive pas des scandales ; mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Il vaudrait mieux pour lui qu’on mît à son cou une pierre de moulin et qu’on le jetât dans la mer, que s’il scandalisait un de ces petits…  » Matthieu (18, 6-7) : « Malheur au monde à cause des scandales ! Car il est nécessaire qu’il arrive des scandales ; mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! » Formule reprise en titre d’un livre compilant un entretien avec Maria Stella Barberi et un article de René Girard. Dans les deux cas, celui du Christ et celui de notre anthropologue favori, il y avait un constat sur le dérangement produit dans les habitudes de pensée et sur la difficulté à laquelle se heurtait leur parole pour être reçue comme elle le méritait.

Mais dans le cas de Donald Trump, j’avais opéré une inversion de taille : il m’avait semblé alors que le promoteur et animateur de télé-réalité était un adepte du scandale comme événement de nature à renforcer sa notoriété, sa popularité et, en définitive, le désir qu’il était susceptible de susciter dans le public et l’électorat américains, ce qui lui avait permis d’arriver à ses fins de façon plutôt inattendue dans un pays où les professionnels de la politique dominent une scène bipartisane aux multiples garde-fous institutionnels. Sur ce point, il me paraît que les faits qui ont jalonné sa présidence ont confirmé que le scandale, cette pierre d’achoppement sur laquelle on revient sans cesse buter, était bien une tactique systématique dans le cadre d’une stratégie de renforcement de l’adhésion que ses positions avaient fait naître.

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