E. Todd : “Où en sont-elles ?” A la médiation interne…

par Jean-Marc Bourdin

Âgé de 70 ans, historien, démographe et anthropologue, Emmanuel Todd fait partie de cette espèce de chercheurs que l’interdisciplinarité stimule et qui n’hésitent pas à s’inscrire dans la très longue durée. Il est néanmoins un adepte de l’empirisme et recherche des preuves et des arguments dans l’analyse de données statistiques ou issues de sondages d’opinion, appuyant ses hypothèses sur des données quantitatives. Après Où en sommes-nous ? qui se présentait comme une esquisse de l’histoire globale de l’humanité, il vient de se poser dans un essai paru en janvier 2022 une question à l’objet un peu plus restreint, au moins en apparence : Où en sont-elles ?, sous-titré Une esquisse de l’histoire des femmes, aux éditions du Seuil.

Depuis sa thèse de doctorat à Cambridge, le cœur de sa recherche est formé par une typologie des systèmes familiaux, sujet auquel il ne cesse de revenir (il a publié en 2011 un premier tome d’un ouvrage de synthèse dont le deuxième est encore en cours d’élaboration une décennie plus tard, intitulé L’origine des systèmes familiaux) et dont il a fait une source d’intelligibilité de phénomènes comme les institutions politiques durablement adoptées par les populations.

Sa préoccupation centrale des origines comme sa méthode qui consiste à éclairer de multiples phénomènes à la lumière d’une idée principale nous fait songer à d’autres penseurs comme Alexis de Tocqueville ou René Girard.

Dans son dernier ouvrage consacré à la condition féminine à travers les époques et les peuples, dont le niveau est depuis longtemps une des caractéristiques majeures qu’il évalue lorsqu’il étudie une société, il part d’un paradoxe : à l’heure actuelle, une troisième vague du féminisme exprime une contestation des hommes, évocatrice “d’un antagonisme structurel entre les deux sexes [qui] a commencé au moment même où le mouvement d’émancipation semblait sur le point d’atteindre ses objectifs.”

Je m’arrêterai à ce point de départ, sachant que j’encourage vivement nos lecteurs à lire son ouvrage comme toujours provocateur mais aussi scrupuleux dans ses données, ses constats et la plupart de ses analyses.

Nous retrouvons là bien entendu le paradoxe central mis en avant il y a désormais près de deux siècles par Tocqueville à propos de l’égalité des conditions, à l’époque vue d’un point de vue quasi-exclusivement masculin, quoiqu’il voyait bien déjà la dynamique s’enclencher : “Je pense que le mouvement social qui rapproche du même niveau le père et le fils, le serviteur et le maître, et, en général, l’inférieur et le supérieur, élève la femme et doit de plus en plus en faire l’égale de l’homme.[1]”  Ceci dit en passant, il expose ainsi son paradoxe : “Il n’y a pas de si grande inégalité qui blesse les regards lorsque toutes les conditions sont inégales ; tandis que la plus petite dissemblance paraît choquante au sein de l’uniformité générale ; la vue en devient plus insupportable à mesure que l’uniformité est plus complète.[2]

Nous ne sommes pas loin non plus du « narcissisme des petites différences[3]” mis en évidence par Freud.

Et, bien entendu, du passage dans la théorie mimétique de la médiation externe (entre êtres dont la distance est telle que le conflit est en pratique impossible entre eux) à la médiation interne qui est une condition nécessaire à la rivalité, laquelle, dans les faits, oppose toujours des (quasi-)semblables : “Nous parlerons de médiation interne lorsque [la] distance est assez réduite pour que les deux sphères pénètrent plus ou moins profondément l’une dans l’autre[4]” ; “la médiation interne triomphe dans un univers où s’effacent, peu à peu, les différences entre les hommes[5]” ; les “formes les plus extrêmes de la médiation interne doivent donc se définir comme une différence nulle engendrant une affectation maximum[6]”.

Que nous dit Emmanuel Todd ? Que, du fait de leur système familial, les cultures se distinguent entre autres par la condition plus ou moins élevée qu’elles accordent aux femmes. S’il récuse le vocable de patriarcat, source de confusion, de même que celui de genre quand la différence entre les femmes et les hommes se manifeste dans la capacité à donner ou non la vie, il estime que les systèmes familiaux patrilinéaires qu’il repère sur un axe Pékin-Bagdad-Ouagadougou ont tendu à abaisser la condition des femmes en établissant sur elle une domination familiale des pères et des frères et empêchant toute émancipation tandis que les systèmes familiaux nucléaires bilatéraux (c’est-à-dire ne privilégiant pas la filiation paternelle pour l’établissement des enfants), particulièrement présents dans le monde anglo-saxon et une partie de l’Europe occidentale, mais aussi chez les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, ont de tout temps été moins défavorables aux femmes et mieux prédisposés à une coopération entre femmes et hommes. Ces bases étant posées, il note que, dans la période récente, disons le début du XXe siècle, dans ces pays occidentaux, trois vagues de féminisme et d’évolution des situations sociales se sont succédé. Une première, celle des suffragettes, a visé, et finit par obtenir plus ou moins rapidement selon les pays, l’égalité des droits politiques. Une deuxième, à partir des années 1960, a permis aux femmes de prendre le contrôle de leur corps et de leurs capacités à donner la vie avec le développement de la contraception et les législations sur l’interruption volontaire de grossesse, mais aussi a accru considérablement leur liberté de choix de leur destinée en accédant massivement au monde du travail rémunéré et en rattrapant puis en dépassant rapidement les hommes dans leur niveau d’éducation (il y a plus de bachelières en France que de bacheliers dès 1968). Ces divers progrès rapprochent très sensiblement d’une égalité des conditions telle que conçue par Tocqueville.

Le paradoxe mis en évidence par Todd est donc que c’est à ce moment précis de l’histoire où l’émancipation est pour l’essentiel effective et dans les pays où la condition de la femme est la plus élevée qu’une troisième vague apparaît, notamment aux Etats-Unis, et qu’elle atteint plus ou moins fortement les autres pays occidentaux. Il note que c’est “parmi [des] femmes éduquées que naît et s’épanouit parfois, souvent, une conception antagoniste du rapport entre les sexes.[7]”  

Sur ce plan, Girard nous aide avec son concept de médiation interne : “Dans l’univers de la médiation externe – tout au moins dans les régions supérieures – la force a perdu son prestige. Les droits élémentaires des individus [nous pourrions dire en l’occurrence des femmes] sont respectés mais si l’on n’est pas assez fort pour vivre libre on succombe aux maléfices de la concurrence vaniteuse.[8]” Il précise plus loin : “Le manichéisme est toujours présent là où triomphe la médiation interne.[9]

Dans Mensonge romantique et vérité romanesque, Girard cite très longuement Tocqueville sur le paradoxe de l’égalité[10]. Il suffit de remplacer les hommes par les femmes dans un des passages dont il est fait mention pour l’appliquer aux préoccupations de Todd : “Quand toutes les prérogatives de naissance et de fortune sont détruites, que toutes les professions sont ouvertes à [toutes], et qu’on peut parvenir de soi-même au sommet de chacune d’elles, une carrière immense et aisée semble s’ouvrir devant l’ambition des [femmes], et [elles] se figurent volontiers qu’[elles] sont appelé[e]s à de grandes destinées. Mais c’est une vue erronée que l’expérience corrige tous les jours. Cette même égalité qui permet à chaque citoyen de concevoir de vastes espérances rend tous les citoyens individuellement faibles. Elles limitent de tous côtés leur force, en même temps qu’elle permet à leurs désirs de s’étendre.[11]” Et un peu plus loin : “Quelque démocratique que soit l’état social et la constitution politique d’un peuple, on peut […] compter que chacun des ses citoyens apercevra toujours près de soi plusieurs points qui le dominent, et l’on peut prévoir qu’il tournera obstinément ses regards de ce seul côté.[12]” René Girard lui reconnaît également le grand mérite de dévoiler “un aspect essentiel du triangulaire. Le mal ontologique entraîne toujours ses victimes, on le sait, vers les “solutions” les plus favorables à son aggravation. La passion de l’égalité est une folie que rien ne saurait dépasser sinon la passion contraire et symétrique de l’inégalité[13] […]. Les idéologies rivales ne font guère que refléter et ce malheur et cette incapacité. Les idéologies révèlent donc de la médiation interne ; elles ne doivent leur pouvoir de séduction qu’à l’appui secret que se fournissent les contraires.[14]” Voilà qui éclaire les rapports actuels entre féminisme qualifié par Todd d’antagoniste et masculinisme.

Todd ne renonce toutefois pas à repérer cette petite différence qui amène certaines femmes à renforcer l’antagonisme : il y voit l’action de ressortissantes d’une “petite bourgeoisie éduquée”, désormais dominante parmi les cadres et professions intellectuelles supérieures dans le monde de l’enseignement, en particulier à l’université celui des sciences humaines et sociales, également puissante dans le journalisme, donc en mesure de médiatiser cet antagonisme, qui se heurte à une pellicule résiduelle constituée par une “classe moyenne supérieure masculine”. Là serait pour lui l’épicentre du conflit.

Il y a naturellement bien d’autres sujets de réflexion à approfondir en lisant cet essai. Il m’a semblé simplement ici utile de le mettre en perspective avec le concept de médiation interne à l’origine de la théorie mimétique.

Bref, avec les analyses de Todd sur le féminisme de troisième vague appuyées sur les mécanismes girardien de la médiation interne à l’époque moderne et contemporaine et tocquevillien de la tendance  à l’égalité des conditions, nous comprenons un peu mieux ce qui est en jeu avec les ultimes revendications d’une égale puissance d’être portées par certaines femmes sur la place publique.


[1] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, quatrième volume, troisième partie, chapitre XII “Comment les Américains comprennent l’égalité de l’homme et de la femme”.

[2] Alexis de Tocqueville, op. cit., quatrième volume, quatrième partie, chapitre III “Que les sentiments des peuples démocratiques sont d’accord avec leurs idées pour les pousser à concentrer le pouvoir”.

[3] Sigmund FREUD, Malaise dans la civilisation (1929), PUF, 1981, p. 68 : « Il n’est manifestement pas facile aux humains de renoncer à satisfaire cette agressivité qui est leur ; ils n’en retirent alors aucun bien-être. Un groupement civilisé plus réduit, c’est là son avantage, ouvre une issue à cette pulsion instinctive en tant qu’il autorise à traiter en ennemis tous ceux qui restent en dehors de lui. Et cet avantage n’est pas maigre. Il est toujours possible d’unir les uns aux autres par les liens de l’amour une plus grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il en reste d’autres en dehors d’elle pour recevoir les coups. Je me suis occupé jadis de ce phénomène que justement les communautés voisines et même apparentées se combattent et se raillent réciproquement ; par exemple Espagnols et Portugais, Allemands du Nord et du Sud, Anglais et Écossais, etc. Je l’ai appelé « Narcissisme des petites différences », nom qui ne contribue guère à l’éclairer.»

[4] René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, chapitre premier : Le désir “triangulaire”.

[5] René Girard, op. cit., chapitre premier : Le désir “triangulaire”.

[6] René Girard, op. cit., chapitre III : Les métamorphoses du désir.

[7] Emmanuel Todd, Où en sont-elles ?, Introduction.

[8] René Girard, op. cit., chapitre IV : Le maître et l’esclave.

[9] René Girard, op. cit., chapitre VII : L’ascèse du héros.

[10] René Girard, op. cit., chapitre V : Le rouge et le noir.

[11] Alexis de Tocqueville, op. cit., troisième volume, deuxième partie, chapitre XIII “Pourquoi les Américains se montrent si inquiets au milieu de leur bien-être”.

[12] Ibid.

[13] Todd imagine au demeurant un concept proche qu’il nomme Principe d’Équivalence des Contraires.

[14] René Girard, op. cit., chapitre V : Le rouge et le noir.

13 réflexions sur « E. Todd : “Où en sont-elles ?” A la médiation interne… »

  1. Quand Todd et tant d’autres se rapprochent ainsi des concepts girardiens, en a-t-il conscience ? Il me semble peu probable, étant donné son érudition, qu’il soit totalement ignorant des concepts de médiation interne et externe. Personne n’hésite à convoquer Freud ou Tocqueville (à raison sans doute), Girard semble frappé d’interdit. On en a déjà parlé dans le blogue, mais il semble qu’il n’y ait pas de demi-mesure entre adhérer aux concepts de la théorie mimétique ou la rejeter en bloc. Malgré toutes les explications habituelles (allergie au christianisme, rejet d’une théorie synthétique, etc.), cela reste pour moi un mystère.

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    1. Je comprends bien le sentiment exprimé par Hervé : pourquoi la théorie girardienne, si riche dans ses développement depuis son apparition sous la forme d’une « critique littéraire « vraiment originale, si bien armée conceptuellement pour aider à comprendre notre époque de « crises « et si nuancée, même, pour un lecteur attentif, pourquoi cette théorie ne parvient pas à susciter la discussion, pourquoi elle reste enfermée dans l’alternative du « tout » ou « rien », soit l’adhésion enthousiaste soit le rejet total.
      Il me semble cependant que ce « mystère » a partie liée avec notre rapport actuel au sacré. L’ère de désacralisation qui s’achève aujourd’hui dans le naufrage de tous les repères ancestraux et le brouillage des différences les plus essentielles , par exemple celles qui structurent les relations entre les sexes, ne laisse pas, paradoxalement, le champ libre à la curiosité et ne favorise pas les aventures intellectuelles ou spirituelles. C’est paradoxal : tout est à réinventer !
      Girard aurait eu du succès en tant que « démystificateur ». On a cru, en 1978, qu’il « déconstruisait » le christianisme historique, dont il constatait l’échec, d’où le succès de librairie des « Choses cachées ». Démystifier est la clé de toutes les réussites et le livre d’Emmanuel Todd ne fera pas exception, en prenant à parti non le paternalisme, la question est déjà réglée, mais la haine que ce qu’il en reste arrive encore à susciter.
      Cependant, la pensée de René Girard, qui nous a fait puissamment comprendre ce qu’est un mythe, ne démystifie que le prurit de la démystification. Et, en plus, elle prend sa source dans des textes « religieux » qu’elle nous apprend à lire ! Notre époque, puisqu’on ne peut pas se passer du sacré, a sacralisé la « critique »: les médias consacrent le règne des demi-habiles, c’est-à-dire de ceux « à qui on ne la fait pas », les démystificateurs, qui livrent un combat perdu d’avance contre la violence puisqu’ils n’hésiteront jamais à la mettre au service de leur cause.

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      1. Chère Christine,

        Concernant Todd, on peut noter deux éléments d’explication, son bain de formation est celui des historiens, l’école des Annales en France des historiens quantitativistes à Cambridge, et il commence ses recherches dès le début des années 1970, donc avant la popularisation de la théorie mimétique et largement en dehors de son champ (si l’on excepte Chaunu que Todd admire au demeurant). Par ailleurs, il accorde une grande place aux religions, au même titre que les systèmes familiaux, dans l’organisation et la destinée des sociétés, ce qui me fait penser qu’il n’a pas d’hostilité de principe. Il est par ailleurs lui-même un exclu de l’université française, n’ayant jamais dépassé à l’INED le grade d’ingénieur de recherches…

        Plus généralement, je retrouve un peu d’optimisme sur la diffusion/infusion de la pensée girardienne qui apparaît me semble-t-il un peu plus dans la littérature savante en France. Je suis en train de lire « La passion de l’égalité » de Florent Guénard qui lui fait, légitimement, une (petite) place. Je viens d’assister la semaine dernière à une soutenance de thèse sur l’altérité chez Spinoza, il est vrai dirigée par Charles Ramond, où une bonne place est faite à Girard. Evidemment, il y a plusieurs biais à mes statistiques sur le sujet !

        Quoi qu’il en soit, je te soumets un paradoxe hypothétique : il me semble envisageable que le niveau de déchristianisation et de cantonnement des croyances associées à la sphère privée est désormais tel que l’ostracisme que son apologie du christianisme a valu à Girard dans l’université française n’a plus lieu de perdurer.

        Les 20 prochaines années seront peut-être plus accueillantes aux concepts girardiens !

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  2. Cher Hervé,

    A vrai dire, je ne sais que penser sur ta réflexion que je me suis aussi faite. Son approche empiriste l’exonère sans doute de citer des pensées comme celle de Girard. En l’espèce, c’est moi qui ai ressenti la proximité entre le paradoxe au coeur de la thèse développée ans « Où en sont-elles ? » et celui de la médiation interne dont j’ai fait le titre de ma thèse : la rivalité des égaux… Mais il est vrai qu’il adapte à sa sauce certains concepts freudiens comme la topique du conscient aux systèmes sociaux et n’hésite pas à évoquer Tocqueville, ce qui est à peu près inévitable dans son champ d’investigation.

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  3. Monsieur Bourdin :
    Merci beaucoup pour ce compte rendu girardien du plus récent livre de Todd !
    Plusieurs constats semblent être en accord entre les recherches empiriques de Todd et les hypothèses mimétiques de Girard. L’idée que la médiation interne et la maladie ontologique sont plus intenses dans les « régions supérieurs » se confirmerait dans la diagnose que Todd fait à propos des milieux éduqués et des cadres privilégiés. Ceci fait penser à une irradiation mimétique du désir de différenciation du haut vers le bas (Girard l’avait signalé déjà dans son livre sur Shakespeare, à propos du degree, et c’est aussi apparent dans l’esprit du snobisme). La différenciation que Girard lui-même faisait de ses idées par rapport à celles de Hegel prend toute son importance : ce ne sont pas les opposés qui coïncident mais les coïncidents qui s’opposent. La démocratisation des enjeux des rivalités a comme conséquence une prolifération de petites différences pour légitimer les droits de primauté (privilèges) sur les objets disputés.
    Je suis en train de lire le chapitre 11 de votre thèse : vraiment passionnant !

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  4. Jean-Marc.
    Il faudrait également prendre en compte la distinction entre « genre » et « sexe » opérée par Illich dans « Le genre vernaculaire » (1983), où il soutient l’idée que dans les sociétés modernes, le partage des taches, des outils… – bref : des domaines d’intervention et de savoir entre les genres – mène à la guerre entre les sexes à laquelle nous assistons. La critique de la modernité qui en résulte reste néanmoins ambigüe… On peut néanmoins rapprocher sa pensée du pessimisme girardien quant aux conséquences de l’effacement des différences et des hiérarchies, menant à une rivalité ou concurrence généralisée.
    Mais nous aurons surement l’occasion d’en reparler…

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    1. Cher Benoît,

      Pour faire l’économie du concept flou de genre, la formule de Todd est de combiner le sexe, réalité biologique, et la condition plus ou moins élevée de la femme au sein de la société, appréciation anthropologique résultant du système familial, des croyances religieuses, du niveau d’éducation, des rôles économiques et politiques notamment. Je dois avouer que cette approche me paraît plutôt convaincante. Mais je n’ai pas lu Illitch…

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      1. Cher Jean-Marc
        L’intérêt de l’attention portée par Illich à la notion de « genre vernaculaire », c’est précisément d’éviter une comparaison entre les sexes qui se pose désormais forcément en termes de rivalités, et donc de hiérarchie. Je n’ai pas lu Todd pour ma part… mais il semble qu’il soit tombé, comme la plupart de nos contemporains, dans cette ornière (?) : où la question des hiérarchies masque le fait de la protection que les différences de genre apportait, différences qui n’étaient pas perçues en termes de hiérarchie.
        Tocqueville, Girard et Illich avaient tous les trois saisi les dangers de l’indifférenciation, c’est-à-dire l’effacement de la notion de genre (ou de classes sociales), désormais confondue avec le sexe. On ne saisit même plus la différence : le vocabulaire s’appauvrit, comme il s’était déjà appauvri avec le terme de « crise » – qui ne veut plus rien dire –, ou encore en effaçant la différence entre « polemios » et « inimicus » devenus tous deux « ennemis », donc indifférenciés (on pourrait d’ailleurs rapprocher l’emploi différencié de ces deux termes et la différence entre les fameuses « médiations interne » ou « externe » girardiennes). Cette confusion s’étend désormais à l’ensemble de la société : « tous les mêmes » (encore merci Stromae).
        Ce qui rapproche également ces trois grands analystes, c’est qu’ils apparaissent soit comme des conservateurs (catholiques…), soit comme des progressistes (libéraux…) au gré de la position occupée par l’observateur, qui n’a pas encore compris que, lorsqu’on s’approche de la nature humaine fondamentale (et donc du sacrifice, des rivalités mimétiques…), on bute toujours sur des paradoxes. La pensée de ces auteurs est elle-même paradoxal, par conséquent, car elle se plie à la réalité qu’elle cherche à décrire, elle ne cherche plus à se placer d’un côté ou de l’autre, c’est-à-dire « du bon côté ». Suivant la place adoptée (la gauche ou la droite…), chacun critique des tendances qui semblent se placer du côté opposé, perçoit les brins de paille dans leurs yeux en ignorant la poutre, énorme, évidente. Ces auteurs ne peuvent donc être compris. Ils ne sont pas « récupérables » par les groupes constitués.

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  5. Todd me paraît être un penseur provocateur, iconoclaste et utile dans notre époque désacralisée. J’en aimerais plus comme lui. Cependant, je ne vois pas du tout ce que sa pensée doit à celle de RG. Mais qu’importe au fond ? Il contribue à sa mesure à accomplir la Révélation qui nous conduira à la disparition ou à un autre monde plus humain. A propos de la pensée de notre « prophète », oui, c’est le tout ou rien. Mes amis intellectuels qui l’ont lu et avec qui j’ai moult fois discuté de son œuvre le désignent comme mon « Maître » et l’ignorent pour l’instant. Vingt ans, c’est court…
    Une remarque : Todd n’est pas du tout un bouc émissaire de l’Université. Selon son propre aveu, il a choisi de faire une carrière d’IR pour pouvoir écrire tranquillement ses bouquins. Soit dit en passant, la grille de rémunération des IR hors classe dans les EPST est la même que celle des DR 2ème classe. Détail amusant, il ne manque jamais une occasion depuis quelques années de rappeler qu’il est retraité !?
    A écouter, un entretien non polémique :
    https://www.marianne.net/agora/entretiens-et-debats/emmanuel-todd-le-feminisme-actuel-est-petit-bourgeois

    Aimé par 2 personnes

    1. Je pense comme vous qu’Emmanuel Todd ne doit rien à René Girard, mais que ce dernier permet de comprendre la logique du paradoxe du fémininsme de troisième vague. En revanche, je suis persuadé qu’une complémentarité féconde est envisageable entre ces deux approches si différentes dans la méthode, que j’ai commencé à explorer dans ma thèse, notamment du fait des critères de la typologie des systèmes familiaux qui entrent en résonance avec la mimésis d’appropriation et la rivalité mimétique.

      Pour ce qui concerne sa (non) carrière académique, d’après un long entretien que j’ai lu, il me semble que c’est plus ambigu. Mais il est vrai qu’il a été probablement plus libre, à tous points de vue, pour produire son œuvre.

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