Violences au Paléolithique : où en sommes-nous ?

par Jean-Marc Bourdin

Anthropologie de la violence, la théorie mimétique voit dans l’institution du sacrifice, et de toutes les autres qui en dériveraient, une réplication de meurtres fondateurs. Ceux-ci seraient en tout état de cause très antérieurs aux premières traces archéologiques et historiques de l’institution sacrificielle : elles sont actuellement situées au Paléolithique tardif à Göbekli Tepe, site considéré comme une enceinte sacrée, vouée au culte des ancêtres et/ou la pratique de sacrifices. Ce sanctuaire réunissait des chasseurs-cueilleurs anatoliens. Sa construction et sa fréquentation précèdent l’agriculture et l’élevage ainsi que la sédentarisation. En effet, à proximité, aucune trace d’un habitat (semi-)sédentaire n’a été mise au au jour (https://emissaire.blog/2017/06/30/gobekli-tepe-dedie-a-un-culte-du-crane/). Ailleurs, par exemple sur les sites de Sunghir dans le Nord de la Russie et Dolni Vestonice en Moravie, et plus loin dans le temps, on trouve des constructions complexes ou des vêtements ornés de perles, bases de restes de mammouths et d’autres animaux, pour lesquelles l’interprétation sacrificielle est moins immédiate même si la préoccupation du rapport à l’au-delà paraît manifeste.

Nous avons là un problème pour la théorie mimétique qui ne peut que rester hautement spéculative à ce stade. Que s’est-il passé pendant plusieurs millions d’années ? Nous avons un trou entre :

1/ les observations éthologiques de meurtres perpétrés par des chimpanzés coalisés contre un mâle alpha, qui suggèrent une inférence possible vers un ancêtre commun aux grands singes et à la lignée humaine, qui aurait pratiqué ainsi il y six ou sept millions d’années au moins et

2/ les sacrifices de mise à mort d’humains et d’animaux domestiques, avérés depuis une dizaine de millénaires tout au plus à l’orée du Néolithique.

Pour nous aider à faire le point, The Conversation vient de nous proposer un article d’Isabelle Crèvecoeur et Nicolas Teyssandier qui, s’il ne dit rien du meurtre fondateur, nous informe sur des violences collectives meurtrières à la fin du Paléolithique. Elles interviennent probablement à un moment où des localisations avantageuses pour nourrir une population plus dense deviennent un enjeu pour des groupes qui, de ce fait, entrent en rivalité.

Si les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique se déplaçaient en quête de ressources et d’opportunités, ils n’avaient probablement aucun intérêt ni capacité à s’engager dans des conflits mortifères : ils n’étaient en effet sans doute pas encore mus par la volonté d’une fixation sur un territoire qui assure une abondance et des possibilités de stockage, permettant de passer sans encombres la saison inféconde ; les circonstances susceptibles de justifier des affrontements entre groupes sont plus aisément imaginables durant une période qui court de la fin du Paléolithique supérieur au début du Néolithique. Cette nouvelle phase se situe donc entre semi-sédentarisation permise par le stockage et débuts de l’agriculture et de l’élevage autorisant à terme un établissement permanent sur un territoire et des stocks à défendre, période connue sous le terme de Mésolithique.

https://theconversation.com/les-populations-de-chasseurs-cueilleurs-du-paleolithique-connaissaient-elles-la-violence-171552

Il est tentant de poser l’hypothèse que ces périodes de violences meurtrières entre groupes rivaux sont les premières propices à la capture de prisonniers qui deviendront des réserves sacrificielles au même moment où la capture d’animaux sauvages vivants commence à permettre simultanément l’organisation de leurs sacrifices. Bref, nous nous trouverions dans ce moment particulier, de quelques milliers d’années tout de même, où, à la chasse au gros gibier et aux têtes de chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, se substituerait progressivement, voire à titre de complément dans un premier temps, en certaines régions du globe, le sacrifice d’humains et d’animaux domestiqués/emprisonnés attesté au Néolithique.

Derrière cette hypothèse, se profile l’idée que la chasse précède le sacrifice, position de Walter Burkert qu’il exprime en particulier dans Homo Necans dès 1972 (pour la traduction française Paris : Les Belles Lettres, 2005), année-même de la parution de La violence et le sacré. La chasse a-t-elle précédé le sacrifice ou la chronologie inverse est-elle la plus probable comme le pense René Girard ?

Il s’agit naturellement de conjectures personnelles auxquelles invite en particulier la lecture de Sanglantes origines (Flammarion, 2011), la transcription du séminaire organisé autour de René Girard et de ses thèses relatives à l’hominisation, avec en intervenants et contradicteurs majeurs, Walter Burkert, Jonathan Z. Smith et Renato Rosaldo, précédée d’une préface éclairante de Lucien Scubla.

A chacun de se faire une idée. La mienne est que la fascinante conjecture de René Girard, celle de la répétition des meurtres fondateurs comme condition de la préservation de l’humanité naissante aux prises avec ses tendances auto-destructrices – entre Genèse biblique du meurtre d’Abel par la Caïnites (soit dit en passant explicitement située au Néolithique puisque mettant aux prises un cultivateur et un éleveur) et spéculation de Freud dans Totem et tabou (se situant quant à elle au moment de l’hominisation de la horde primitive au Paléolithique voire encore plus tôt) – reste à étayer plus fermement qu’elle ne l’est aujourd’hui. J’ignore si cela sera possible un jour et à partir de quelles preuves archéologiques. En attendant, il nous reste les inférences mythologiques, base de la thèse girardienne.

31 réflexions sur « Violences au Paléolithique : où en sommes-nous ? »

  1. Merci pour cet article qui nous ramène à un aspect essentiel de la théorie mimétique qui est le rôle de la violence dans le processus d’hominisation. J’ai lu l’article que vous commentez et certains renvois au sein de cet article et je n’ai vu (dans un commentaire) qu’une seule mention à Girard « avec ses thèses invérifiables » ! C’est dire la pénétration minimale, pour ne pas dire quasi-nulle, de la théorie mimétique dans le monde académique, en tout cas dans les domaines de la paléoanthropologie et de l’archéologie.

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  2. Voir également à ce sujet,: GUILAINE J. / ZAMMIT J. (2001) Le sentier de la guerre – Visages de la violence préhistorique, Paris, Seuil. Girard est cité, et les auteurs lui avaient adressé ce livre qui est très favorable à ses thèses. Ils montent notamment, en observant la direction des pointes de flèche dans le thorax, que les victimes étaient placées sur un promontoire et que les flèches provenaient de toutes les directions, ce qui donne une idée précise de la forme de tels cercles de lyncheurs.

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  3. Je ne connaissais pas ce livre. Merci de le signaler (à moi en tout cas). Cependant, après l’avoir rapidement parcouru, je me suis aperçu que les traces archéologiques (dont celles que vous mentionnez) concernent des périodes récentes au regard de l’évolution humaine. En d’autres termes, nous avons affaire à des hommes déjà « terminés » (si j’ose dire), du point de vue de l’évolution biologique, et qui ne différaient probablement en rien des hommes modernes par leurs aptitudes cognitives. On ne parle donc pas ici du processus d’hominisation, mais de pratiques (peut-être sacrificielles) dans des sociétés humaines déjà bien structurées au plan culturel.

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    1. C’est bien tout le problème que je soulève : on ne dispose de traces archéologiques de violences susceptibles d’être assimilées à du sacrificiel qu’à partir de la fin du paléolithique supérieur, du mésolithique et, plus fréquemment et sans doute possible, du néolithique. Or la thèse de René Girard suppose que ces sacrifices seraient des sortes de répliques/remémorations d’événements fondateurs et « hominisants » dont les premiers seraient intervenus il y a plusieurs millions d’années. L’écart sans traces est colossal. Et ce, dans des groupes qui auraient pratiqué la chasse au gros gibier, alternative à mon sens plus que plausible aux sacrifices, voire en complément la chasse aux têtes. Si ce sujet vous intéresse autant que moi, je vous recommande ma lecture du moment qui donne à lire une préhistoire et histoire profondément renouvelée : Au commencement était… de David Graeber et David Wengrow aux Liens qui libèrent. Ce livre monumental suggère une histoire plus complexe même si elle n’aborde qu’en partie notre sujet.

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  4. J’ai lu « le sentier de la guerre » il y a quelques temps, et il fait effectivement état de périodes « récentes ». Mais la question peut se poser autrement : quelles sortes de traces archéologiques (physiques) seraient susceptibles de fournir des preuves ? Je n’en vois aucune. Tout est affaire d’interprétation (les nombreuses traces de cannibalisme ont-elles un rapport avec l’hypothèse mimétique ? Si on est en droit de le penser, ce ne sont pas des « preuves ») C’est pour cette raison que le travail de Girard repose exclusivement sur le mythe, la littérature et la Bible.
    Je pense que notre réalité humaine n’est pas la réalité, dans le sens matériel du terme. Nous vivons dans un monde imaginaire, ce que nous appelons la culture. Elle doit certes être appréhendée dans sa diversité ; parler de cultures (au pluriel) n’est donc pas gênant, cependant, la théorie mimétique recherche ce qui nous relie, et non pas ce qui nous différencie.
    J’ai passé quelques semaines chez les Dogons du Mali. Ils considèrent que leur territoire est habité par les Tellems, qu’ils associent à des esprits, nous dirions des fantômes, et ils les craignent. Il s’agit des populations antérieures, qu’ils ont supplantées il y a quelques siècles, et peut-être massacrées, obligeant les survivants à fuir, et ils ont en même temps conscience de cette réalité historique (qui semble actuellement se répéter avec les Peuhls) ; les habitations troglodytes de leurs « ancêtres » sont toujours là, et ils y logent leurs morts. Il y a donc une représentation qui relie le passé et le présent, les ancêtres et les esprits, et un certain nombre de mythes et d’histoires, de représentations diverses et de pratiques magico-religieuses en découlent. La théorie mimétique s’intéresse à ces représentations et à ces pratiques, qui ne sont pas liées à un moment particulier de l’histoire, mais qui peuvent être agissantes dans notre présent, et il n’y a donc pas de découverte scientifique qui puisse « prouver » la théorie mimétique à celui qui n’en voit pas l’évidence dans toutes les manifestations de la culture et de sa propre vie.
    Une anecdote pour tenter de me faire mieux comprendre. J’étais présent lors de la conférence donnée à l’hôpital américain de Paris en 2007, à l’initiative de J.M. Oughourlian. L’intervention scientifique sur les « Les neurones miroirs : perspectives d’une découverte scientifique » et ses répercussions pour la TM rendait le public enthousiaste, mais contrairement à ce qui figure sur le site de l’ARM, René Girard n’a pas fait porter sa propre intervention sur « Le désir mimétique dans le miroir des neurosciences », mais sur « La divine comédie », de Dante, en montrant que tout notre savoir sur le désir mimétique était déjà là, explicite, sans dire un seul mot sur la découverte de ces fameux neurones, ce qui était une forme de camouflet. Il paraissait agacé et en désaccord avec l’euphorie ambiante. J’ai pu l’interroger sur ce qu’il pensait de ce que je prenais, moi aussi, pour une grande découverte, car j’étais très surpris par son attitude plutôt maussade. Et à travers sa réponse évasive, j’ai réalisé que cela ne l’intéressait pas, et de plus, qu’il se méfiait de ce que les « gens de Stanford allaient en faire… ». Ils étaient apparemment en train de monter un département spécifique sur le thème: TM et neurones miroirs.
    Depuis, je me suis rangé, moi aussi, à l’écart de ce progressisme scientifique, de cette attitude qui consiste à rechercher des « preuves » physiques. Le réel est là, mais nous ne le voyons pas parce que nous vivons, comme les Dogons, dans un rêve, un univers mythique sans cesse renouvelé, que nous appelons La Culture : nous sommes en elle, et elle nous aveugle. C’est là, à mon avis, l’essentiel de la grande découverte que nous a légué René Girard, et que nous avons tant de mal à recevoir.

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    1. Bonsoir Benoît,
      Vous suggérez que la théorie mimétique ne se démontre pas à l’aide de preuves mais se montre comme une évidence à celui qui l’examine à la lumière de sa propre vie. Je vous suis et suggère même à mon tour que, dans la mesure où elle est chevillée aux paroles mêmes du Christ, elle me révèle à moi-même, à la condition (la seule peut-être?), semble-t-il, de l’humilité : « Je te loue Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits ».
      Je viens d’en faire l’expérience à l’occasion d’une marche d’une vingtaine de jours en compagnie de mon âne Gus (https://amarante.info/carnet-de-voyage/). Le but de la marche était d’alerter le président de la République lui-même sur la recrudescence du mécanisme du bouc émissaire en ces temps de pandémie. Une lettre ouverte (https://amarante.info/nos-textes/), prolongement d’un spectacle vivant intitulé « l’Âne et le Bouc », tentait d’articuler la thèse girardienne comme un « chaînon manquant » de l’interprétation que donne Paul Ricœur du religieux et la violence symbolique. Ma « démonstration » se solde par un coup d’épée dans l’eau : la fatigue ne m’a pas permis de mener la marche à son terme ; la lettre ouverte n’a eu, pour l’instant en tout cas, aucun écho!
      En revanche, la dépendance aux contingences du quotidien à laquelle invite la marche m’a permis d’expérimenter l’envers et en même temps la pointe de la la figure du bouc émissaire endossée par le Christ : le secours de Dieu est à tout é-preuve!
      Amitiés, Serge Lochu

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      1. La diversité des réponses est intéressante: d’un coté « il ne faut pas esquiver l’affrontement direct avec la science » (Claude Julien), et de l’autre : « la théorie mimétique ne se démontre pas à l’aide de preuves mais se montre comme une évidence à celui qui l’examine à la lumière de sa propre vie » (Serge Lochu). Les deux propositions ne s’opposent pas, puisque pour René Girard, la Bible est une première forme d’anthropologie, et rejoint donc la science, ou autrement dit, la recherche de la vérité. La critique du progressisme ou du scientisme par René Girard ne consiste pas à minimiser l’importance de la découverte des neurones miroirs (entre autres), mais à rappeler que la théorie mimétique a pour objet la culture au sens large. En l’occurrence, il serait vain de recherche la trace archéologique du meurtre collectif originel, ou autrement dit, du passage de ce qui serait éthologique vers l’anthropologique – le processus d’hominisation postulé par Girard–, parce que ce « meurtre originel » n’existe en tant que tel que dans les mythes.
        Et d’ailleurs, pourquoi se poser une telle question ? Les éléphants, dont on sait qu’ils bénéficient d’une grande mémoire, honorent leurs morts en déposant un peu de terre sur les cadavres, comme Antigone le fit sur le corps de Polynice… Ce qui montre non seulement que les humains n’ont pas le monopole des gestes symboliques, mais que la pratique funéraire et la symbolisation ne découlent pas forcément d’une pratique sacrificielle. Si les éléphants avaient des mains, aptes à manier une pelle, ils auraient sans doute amélioré leurs funérailles, dressé des stèles ! Tout est lié : la forme des corps, la station debout et le développement du cerveau (voir les recherches de Leroi-Gourhan) et enfin le développement d’une culture, qui peut être animale (une même espèce d’oiseau ne siffle par uniformément, cela dépend du lieu de vie). Là-dessus, Girard a été un peu schématique, mais c’était une nécessité théorique. La recherche en éthologie a fait de grands progrès depuis. De plus, le schéma sacrifice-interdits qu’il a dégagé comporte bien évidemment des nuances, et même des exceptions parmi les humains, qu’il conviendra d’interroger. Mais le schéma girardien permet au moins de faire apparaitre ces différences et ces nuances par rapport à un modèle quasi-universel.

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  5. Je comptais soumettre à la sagacité des membres de l’ARM un petit texte sur l’hominisation, sujet qui me passionne et me paraît essentiel pour la cohérence de la théorie girardienne. Ce texte excède les limites des articles de ce blog. En voici cependant quelques unes des premières lignes.

    … il est nécessaire de rappeler le statut épistémologique de la thèse de Girard, en ce qu’elle concerne l’hominisation en tout cas. Je dois anticiper un peu en rappelant que le sacrifice joue un rôle central dans la théorie girardienne. Or, il n’existe aucune trace préhistorique très ancienne témoignant sans ambiguïté de sacrifices humains ou animaux. Tout au plus repère-t-on des traces de cannibalisme à des époques relativement récentes chez Neandertal et Sapiens (Rougier H, Crevecoeur I, Beauval C, Posth C, Flas D, Wißing C et al. Neandertal cannibalism and Neandertal bones used as tools in Northern Europe. Sci Rep 6: 29005, 2016), mais sans que rien n’indique que cette pratique ait été liée à un rituel quelconque. Plus récemment, des traces beaucoup plus anciennes (environ 900,000 ans) de cannibalisme ont été découvertes dans un gisement de fossiles hominiens (Rodríguez J, Guillermo ZR, Ana M. Does optimal foraging theory explain the behavior of the oldest human cannibals? J Hum Evol 131: 228-239, 2019). Les auteurs favorisent pour leurs observations une hypothèse d’optimisation alimentaire. La thèse n’est donc pas vérifiée pour l’instant. Elle n’est pas réfutée non plus. Et je doute qu’elle soit réfutable. Dans ce dernier sens, elle n’est pas scientifique au sens poppérien du terme. En résumé, la thèse girardienne est pour l’instant purement conjecturale. Pour autant, il n’est pas question de s’interdire de réfléchir à sa plausibilité.

    J’ajoute pour finir qu’il ne faut pas esquiver l’affrontement direct avec la science, au risque de retomber dans le relativisme culturel qui fait du mal dans les sciences humaines depuis si longtemps. Girard avait d’ailleurs une belle remarque sur « l’oeil qui ne peut se regarder lui-même » mais je ne la retrouve pas tout de suite. Je cite : « Les spécialistes des sciences sociales sont toujours en quête d’une position qui réconcilie leur conscience du relativisme culturel avec leur croyance dans l’unité de la connaissance, croyance qu’ils ne peuvent abandonner sans abandonner l’entreprise scientifique elle-même (La voix méconnue du réel, p. 96). »
    Quoi qu’il en soit, je suis heureux de constater que le sujet intéresse quelques blogueurs !

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  6. « La diversité des réponses est intéressante: d’un coté « il ne faut pas esquiver l’affrontement direct avec la science » (Claude Julien), et de l’autre : « la théorie mimétique ne se démontre pas à l’aide de preuves mais se montre comme une évidence à celui qui l’examine à la lumière de sa propre vie » (Serge Lochu). Les deux propositions ne s’opposent pas, puisque pour René Girard, la Bible est une première forme d’anthropologie, et rejoint donc la science, ou autrement dit, la recherche de la vérité. » Partant de ce commentaire de Benoit HAMOT, que je rejoins, je souhaite revenir à l’article de Jean-Marc BOURDIN, faisant référence au livre de Sanglantes origines (Flammarion, 2011), la transcription du séminaire organisé autour de René Girard et de ses thèses relatives à l’hominisation, avec en intervenants et contradicteurs majeurs, Walter Burkert, Jonathan Z. Smith et Renato Rosaldo, précédée d’une préface éclairante de Lucien Scubla.
    Et Lucien SCUBLA insiste sur le fait que René GIRARD insiste sur sa recherche à l’époque de ce séminaire, plus orienté vers l’étude des mythes, contrairement à ses dernières œuvres fondamentales publiées à l’époque « la violence et le sacré » et « Des choses cachées…… » . De ce fait, la critique de Jonathan Z. Smith devenait pertinente et la confrontation avec les thèses, notamment de Walter Burkert, qui aurait été passionnante, n’a pu avoir lieu.

    Le mérite de Jean-Marc BOURDIN est d’aider à revenir sur ces œuvres et d’ouvrir la thèse de René GIRARD à la recherche scientifique. A ce titre sa remarque « condition de la préservation de l’humanité naissante aux prises avec ses tendances auto-destructrices – entre Genèse biblique du meurtre d’Abel par la Caïnites (soit dit en passant explicitement située au Néolithique puisque mettant aux prises un cultivateur et un éleveur) » peut et doit être l’occasion de reprendre les hypothèses de la TM.

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  7. Je partirai d’une remarque faite p.820 De la violence à la divinité : (…l’appel de la victime émissaire est entendu…il n’y a pas encore de concepts ou de représentations…on peut imaginer « des coups pour rien ou presque rien »…la machine à éveiller l’attention n’est pas tout de suite efficace…)

    Dans ces coups « pour presque rien » qu’y a-t-il de l’hypothèse mimétique ?
    1 la présence seule du mimétisme d’appropriation qui porte sur l’avoir. Faut-il dire inconscient, mécanique, physiologique? Ce haut mimétisme va de pair avec un animal de forte capacité crânienne et de station verticale.
    2 cause d’une crise violente qui contamine mimétiquement tous les membres du groupe.
    3 exaspération du mimétisme inconscient qui porte sur la forme, et non plus sur l’avoir, avec des gestes de violence qui s’unifient de plus en plus en un seul acte meurtrier de tous les membres sur l’individu le moins mimétique c’est-à-dire le plus faible (handicapé). Le tous contre tous devient le tous contre un.
    4 le cadavre, élément manquant retranché mais visible ; seul signe du passage instantané de l’hubris collective à la paix, seul signe concentrant toute l’attention… mais aussi tous les signes futurs.
    5 à l’origine ou à l’âge du « presque rien » le temps de paix ou temps séparant deux crises sacrificielles et l’extension du champ symbolique (mythes, rites et interdits) varient dans le même sens en d’autres termes plus le champ symbolique s’élargit plus le temps de paix s’agrandît et symétriquement plus le temps séparant deux crises s’amplifie plus le champ symbolique s’enrichit.
    6 l’apparition des différences dans leur ordre, leur nombre, leur complexité, constitue, me semble-t-il, un corpus dont l’archéologie reste largement questionnant
    7 si ce corpus, que vous questionnez, ni ne confirme, ni n’infirme entièrement la thèse girardienne telle qu’exposée ci-dessus, il s’origine parfaitement bien, sur celle-ci…aussi le(les) temps des coups pour presque rien resteront encore obscurs sauf peut-être pour les poètes (Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet…ceux de la Bible…)

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    1. Daniel, (mais aussi fxnic) je ne suis pas sûr de vous comprendre entièrement De plus, je n’ai plus « Sanglantes origines » sous la main, mais je me permets tout de même de lancer une piste qui pourrait vous intéresser.
      Dans un livre qui devait être publié chez Petra – mais après 3 ans d’attente, je me tourne maintenant vers d’autres éditeurs (avis aux amateurs !) – dont le titre est « Racines sacrificielles de la monnaie », je développe une hypothèse sur l’origine de la monnaie (lue et agrée par Girard) qui peut se résumer ainsi : il n’y a pas d’humanité sans monnaie, et la première forme monétaire, c’est la portion de viande humaine prélevée sur le cadavre d’un homme. Sans les développements effectués, sans les éléments de preuves accumulées dans toutes les civilisations connues… c’est un peu court, j’en conviens. Les très nombreuses traces d’anthropophagie accumulées sur des ossements par les préhistoriens en témoignent néanmoins, et je ne vois pas pour ma part de traces archéologiques plus précises et plus anciennes à l’appui de la théorie mimétique. Ce qui est intéressant, c’est que les interdits alimentaires, sur le cochon notamment, proviennent de la ressemblance gustative entre la chair humaine et celle de cet animal, comme s’il fallait oublier à ce prix ce « goût » très archaïque, se débarrasser, par la culture (les interdits) des fondements mêmes de la culture, qui ne sont pas à proprement parler culturels : et c’est bien la raison invoquée : l’anthropophagie, c’est animal, c’est abject, ce ne peut pas être « culturel ».
      René Girard, dans « Le sacrifice », p. 24 : « Le sacrifice n’est pas, dans son principe, une invention humaine », se basant sur les livre de Sylvain Lévy sur « La doctrine du sacrifice dans les Brahmanas », il montre que « si les rivalités s’exaspèrent suffisamment, elles sont capables d’engendrer, et en fait elles seules engendrent, non pas le sacrifice rituel d’emblée bien sûr, mais son origine, le meurtre fondateur, le modèle des sacrifices rituels. »
      Le modèle des sacrifices rituels n’est donc par culturel, car les rivalités ne sont pas un phénomène spécifiquement humain. Ce qui est humain, c’est une solution particulière (entre autres solutions) pour les dépasser lorsqu’elles s’exaspèrent, et cette solution met non seulement « en valeur » un individu particulier, mais ouvre sur la notion même de « valeur ». Il s’agit d’abord de se partager, d’assimiler littéralement cette valeur absolue, incarnée dans un cadavre, en le dévorant. Ce qui donne naissance à la monnaie, à l’économie, au religieux, au politique, à la symbolisation… en même temps. Et il y a certainement, à mon avis, une volonté de rappeler cette réalité, occultée parce qu’insupportable, à travers l’institution par Jésus de l’Eucharistie. La rappeler afin de la dépasser, bien sur…

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      1. A propos du cannibalisme préhistorique, il me semble que l’article de Rodriguez et coll. (2019) est très intéressant et ce, pour au moins deux raisons :
        1. Cet article nous décrit les plus anciennes traces de cannibalisme avéré pratiqué par un proche cousin du dernier ancêtre commun à Neandertal, Denisova et Sapiens : Homo Antecessor le bien nommé ;
        2. Dans l’article, les auteurs, à côté de l’hypothèse d’optimisation alimentaire qu’ils semblent privilégier, indiquent (je cite) : “…humans are overrepresented with respect to their estimated abundance in the environment. This overrepresentation of hominins was likely due to a higher encounter rate, as may be expected if the cannibalized individuals belonged to the same group as the foragers, although other explanations are possible.” Open for discussion!

        Sur la ressemblance gustative entre la chair humaine et celle du cochon, je n’ai pas d’avis personnel… Après un rapide coup d’œil sur le Net, je n’ai trouvé que des témoignages d’anthropophages criminels et de « scientifiques » bizarres. Existe-t-il des preuves sérieuses ? Cela dit, c’est possible car la physiologie du porc, en particulier cardiaque, est assez proche de la nôtre. Cela dit, dans la phylogénie communément admise, les lapins et plus encore les rats sont plus proches des primates.

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      2. Merci Benoit, vos échanges avec Claude JULIEN et Daniel JUILLERAT sont passionnants. Et je vous remercie de votre compréhension qui me permet d’émettre un commentaire un peu décalé, mais qui rejoint l’article de Jean-Marc BOURDIN et la recherche mimétique « scientifique ». René GIRARD a posé l’hypothèse du meurtre fondateur et a été (ou il s’est, je ne sais) classé comme anthropologue. Puis son évolution, dans ses recherches, l’a fait classé comme philosophe. Personnellement, je n’attache pas une grande importance à ces classements, mais je suis intéressé par l’étude de l’œuvre de René GIRARD, dans la mesure où elle ne s’enferme pas dans un système fermé.
        C’est pourquoi, l’observation soulevée, « comme en passant », par Jean Marc BOURDIN, sur le mythe de CAÏN et ABEL (cultivateur et éleveur), que je n’hésite pas à transformer en hypothèse me semble riche de développements pour la recherche mimétique ( qu’elle soit théologique, sociologique, et bien entendu anthropologique et éthologique). Par ailleurs, elle permet de pouvoir s’enrichir des travaux d’autres chercheurs que ceux de la recherche mimétique, comme l’anthropologue Walter Burkert,)
        Mais le principal mérite est d’être obligé de mettre au centre ( ou la pierre d’angle) la question: Qu’est-ce que l’Homme?…

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  8. Merci pour votre intervention. Je ne savais pas que des traces de cannibalismes aussi anciennes (900 000 ans !) avaient été constatées. Par ailleurs, j’avoue n’être pas sûr d’avoir pleinement compris le sens de l’extrait de l’article de Rodriguez et coll. (2019) que vous mentionnez, mais son contenu semble passionnant : pouvez-vous préciser leur pensée, pour que la discussion que vous ouvrez repose sur de bonnes bases ?
    La ressemblance gustative cochon-humain est notamment constatée par Michel Pastoureau dans son essai sur Le cochon : histoire d’un cousin mal aimé, que j’ai écouté sur France Culture (concordance des temps, le 06/06/2009, malheureusement indisponible à la réécoute), et si je me souviens bien, c’est lui qui affirme que l’interdit alimentaire sur sa viande ne peut pas être dû, comme cela est généralement admis, sur sa prétendue insalubrité (thèse qui semble être quasi-unanimement rejetée par les anthropologues), mais sur cette ressemblance gênante.
    Le cochon est également le seul animal utilisable pour effectuer des greffes sur un corps humain (j’ai un ami qui en a bénéficié suite à un bras arraché à cause d’une mine…)
    A l’appui de la thèse sacrificielle, on peut aussi se référer au témoignage de BRETON S. (2001) Eux et moi – Un ethnologue en Papouasie occidentale, coproduction Arte France- Les films d’ici, qui montre une pratique sociale ou les cochons vivent dans les familles, où ils sont traités comme les enfants, prénoms compris, puis on fait appel à des tueurs extérieurs au village pour les sacrifier et les consommer rituellement après une période convenue.
    Il y a aussi le témoignage gustatif des survivants d’un certain accident aérien dans la cordillère des Andes, qui ont dû manger leurs morts. Mais comme vous, j’avoue ne pas avoir d’avis personnel sur la question du goût…

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    1. Ce qui est assez fascinant dans cet article, c’est qu’il révèle que ces humains cannibalisés sont surreprésentés (abondance relative par rapport aux restes des autres grands mammifères présents dans la strate étudiée). Ils en infèrent que ces humains étaient soit des prises lors d’affrontement intertribaux, soit qu’ils étaient chassés intentionnellement en dehors du groupe, soit qu’ils étaient issus de leur groupe d’origine suite à un décès accidentel (maladie surtout : les restes analysés proviennent majoritairement d’enfants, d’adolescents ou de jeunes adultes). De manière un peu gratuite à mon avis (mais c’est dur à avaler si j’ose dire !), ils ne mentionnent pas l’hypothèse de meurtres intentionnels à l’intérieur du groupe alors qu’ils indiquent eux-mêmes que les traces fossiles ne permettent pas de distinguer des blessures infligées ante- ou post-mortem…

      Sur les xénogreffes : elles ont été tentées avec d’autres animaux, notamment des veaux pour les valves aortiques qui marchent pas mal. Mais le porc est commode, du point du vue de la taille, de la vitesse de croissance, des paramètres de reproduction (taille des portées), etc. Cela semble marcher pour le rein, je crois.

      Pour revenir au goût de la viande : toutes les sociétés humaines ont des interdits carnés (voir p. ex. https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-dynamiques-2005-1-page-25.htm). Je pense donc qu’il s’agit plutôt d’un trait culturel que d’un tabou lié au goût présumé de l’aliment.

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      1. Très intéressant en effet, et merci pour vos précisions. Le fait que dans les temps historiques, les sacrifices d’enfant et d’adolescents soient également majoritaires dans toutes les civilisations, me semble-il, va dans le sens de la thèse sacrificielle, sans pour autant établir une preuve bien sûr.
        Concernant les interdits carnés, la mise sur le même plan par Isabelle Bouard du porc, de la vache (en Inde) et du cheval (chez les catholiques jusqu’au XIX siècle) me semble un peu courte. Je vois au moins 3 origines différentes à ces interdits :
        – Les vaches sacrées ne sont pas consommées précisément parce qu’elles sont sacrées, mais ce pourrait être l’inverse. L’origine du verbe tuer : latin tutare (protéger, garantir de) qui donnera également tuteur, montre toute l’ambivalence du sacrifice, bien dégagée par Girard. Le sacrifice est l’acte paradoxal par excellence. Ainsi, consommer la chair de la victime ou la protéger en l’embaumant, l’enterrant, voire par la crémation sont des actes équivalents dans cette perspective. La fumée monte vers la divinité, etc. : tous ces actes consistent à éviter que les bêtes sauvages ne s’en emparent. Consommer la viande sacrée, c’est juste une manière de la protéger, et même de conserver la présence agissante de la victime « en soi », de faire en sorte qu’elle bénéficie à la communauté seulement.
        – Les relations entre le cavalier et le cheval sont on ne peut plus étroites, l’animal est « monté », et la réticence observée chez les cavaliers à manger du cheval persiste de nos jours. Elle n’a rien à voir avec le sacré, et encore moins avec le catholicisme. D’ailleurs, c’est précisément lorsque les « chevaux vapeur » ont supplanté les chevaux naturels que cet « interdit » ( ?) aurait cessé, d’après l’auteur, et je n’ai pas lu d’encyclique à ce sujet….
        – L’interdit juif portant sur le cochon, en dépit des justifications bibliques invoquées de « classification des espèces » (qui ne peuvent que réjouir les structuralistes, on s’en doute…), relèvent, de mon point de vue, de l’enfumage : les vraies raisons, trop gênantes, doivent rester cachées, et les prêtres construisent une théorie quelconque pour établir l’interdit. Il intervient chez un peuple qui a affirmé, contre tous, son refus du sacrifice humain, et son remplacement par le sacrifice caprin ou ovin. On peut donc penser raisonnablement que le refus de consommer (et donc aussi de sacrifier) des cochons peut être dû à cette proximité gênante du goût ou de l’odeur de la viande grillée avec celle de nos premiers nés, qui jusqu’à ce moment-là, étaient régulièrement sacrifiés, et donc vraisemblablement immolés par le feu, sinon consommés.

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      2. Je me permets de donner un point de vue sur le point particulier des hypothèses sur le cannibalisme que j’avais suggéré dans mon petit article : la chasse aux têtes est une pratique qui demeure dans certaines communautés archaïques. Elle porte sur des ressortissants de groupes extérieurs, la raison en étant probablement d’éviter d’enclencher des cycles de vengeance sans fin à l’intérieur de la communauté où le jeune chasseur doit apporter la preuve de sa bravoure.

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  9. Je précise que les fossiles de l’article ont, pour les plus jeunes d’entre eux, un âge estimé compris entre 5 et 7 ans. Ce ne sont donc pas des nourrissons.
    Merci pour l’étymologie du verbe « tuer ».

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    1. Il semble que les enfants, mais aussi des handicapés soient surreprésentés parmi les humains ayant bénéficié d’une sépulture paléolithique conservée jusqu’à nos jours.

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  10. Benoit
    Je vous rappelle la même référence non plus dans De la violence à la divinité mais dans Des choses cachées… p.109 (…des coups pour rien ou presque rien…) et le sous chapitre Le signifiant transcendantal.

    Pourquoi mon intervention qui vous paraît, de surcroît, non entièrement compréhensible?
    Parce que j’ai souvent le sentiment que la thèse de René Girard est souvent sujette à une compréhension mouvante, aussi, dans ce cas, j’expose les étapes qui me semblent essentielles à partir desquelles un questionnement puisse s’engager, ainsi des points 1 à 4 écrits précédemment.

    J’insisterai simplement sur le comportement mimétiquement pur, sans freins instinctuels et médiation du désir, des commencements :
    En premier lieu se déchaîne une crise de violence extrême causée par une convergence sur les objets relevant des besoins vitaux (alimentaire, sexuels…).
    Suit le passage du tous contre tous au tous contre un, conséquence, toujours par mimétisme du transfert de l’objet sur le geste s’unifiant en un seul acte meurtrier envers l’individu le moins mimétique.

    Cette répétition des points 1, 2, 3 pour vous rejoindre naturellement lorsque vous citez René Girard sur l’origine non humaine dans son principe du sacrifice dérivé du (des) meurtre(s) premiers résultat du seul mimétisme complétement inconscient.

    Ces prémisses étant posées, c’est à mon tour de n’être pas sûr de vous comprendre. Lorsque vous écrivez que le meurtre originel n’existe comme tel que dans les mythes tenez-vous cet homicide pour mythique ou réel?
    Si vous êtes partisan du meurtre comme mythique alors comment interprétez-vous la parole Des choses cachées… (Jean 8,43-44) et qui est pour René Girard une des preuves de la divinité du Christ.
    Si vous soutenez la thèse du meurtre réel alors le symbolique chez l’homme n’est pas celui de l’animal, peut-on même parler de symbolique pour ce dernier?

    Il est toujours stimulant de vous lire malheureusement l’espace d’un blog oblige à des limites textuelles susceptibles de favoriser une certaine incompréhension

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  11. Daniel,
    J’ai bien écrit : « il serait vain de rechercher la trace archéologique du meurtre collectif originel, ou autrement dit, du passage de ce qui serait éthologique vers l’anthropologique – le processus d’hominisation postulé par Girard–, parce que ce « meurtre originel » n’existe en tant que tel que dans les mythes. »
    Cela a donné lieu à un malentendu que je dois lever. Vous me demandez si je considère ce meurtre comme réel ou mythique. Le meurtre originel appartient clairement au mythe, mais cela ne signifie pas qu’il serait « mythique » dans le sens où il ne se serait rien passé. Cela signifie que seul le mythe porte la trace d’un récit des origines, dans lequel apparait la notion de « meurtre originel ». Je ne vois pas de quelle façon la recherche archéologique pourrait être en mesure de nous délivrer un tel récit : il n’y a que des hypothèses, parmi lesquelles celle de Girard. La pratique archéologique se limite à exhumer des traces de morts violentes provoquées par un collectif, et des traces de dépeçage, et donc de consommation de chair humaine par d’autres humains. Ce qui est déjà beaucoup.
    Girard, dans Des choses cachées… p.109 (« …des coups pour rien ou presque rien… ») veut exprimer à mon avis l’idée d’un processus naturel et maladroit, qui se met peu à peu en place jusqu’à atteindre la forme stabilisée du rite. Et vous citez également Jean 8, 44 qui fait dire à Jésus : « Vous êtes du diable, votre père, et ce sont les désirs de votre père que vous voulez accomplir. Il était homicide dès le commencement ». Or précisément, si Jésus parle du diable et non pas d’un fait réel, ou d’un père réel, c’est pour désigner un principe (diabolique). C’est ce principe que le mythe exprime, et non un fait réel. Pour le dire plus concrètement : lorsque les hommes ont commencé à raconter leur origine, ils avaient depuis longtemps perdu la mémoire de ce qui s’était réellement passé. Ni Caïn ni Romulus n’ont existé d’une manière telle qu’on pourrait un jour retrouver leur squelette… : ils n’existent réellement que dans le mythe. Il s’agit d’une reconstitution, et bien entendu, comme la suite du texte de Jean le dit « Il était homicide depuis le commencement et n’était pas établi dans la vérité, parce qu’il n’y a pas de vérité en lui ; quand il profère le mensonge, il parle de son propre fonds ». Jésus nous dit là que le principe diabolique, incarné par « votre père » et exprimé dans le mythe, se révèle tout en se cachant : c’est bien en cachant la vérité que le menteur se révèle, bien entendu ! C’est tout à fait évident, mais ce qui l’est moins, c’est que ce mensonge (le mythe) révèle la vérité de notre origine. Je ne vois pas de quelle façon la recherche archéologique serait en mesure d’exprimer ou de découvrir par des faits concrets, ou d’une façon ou d’une autre, ce que Jésus exprime et révèle de nos origines.
    Sur le symbolisme animal, sur ce point, je pense que Girard a été trop simpliste – si c’est bien le cas ? – en réservant le monde symbolique (le langage) à l’homme. Et bien sûr, on ne lui en voudra pas… car son modèle explique parfaitement l’émergence de symboles à partir de son « modèle de l’exception en cours d’émergence » (sccdfm p.110), et c’est génial. Mais rien n’empêche cependant qu’une autre forme génératrice d’un monde symbolique soit possible, et il me semble que l’éthologie a montré l’existence de multiples formes de langages chez les animaux, qui sont également mimétiques. Nous sommes encore loin d’établir la moindre amorce de théorisation sur l’origine du chant des oiseaux ou les pratiques funéraires des éléphants, à l’heure où grâce à René Girard, nous commençons à pouvoir développer une hypothèse sur les origines de notre culture (ou de « nos » cultures, pour ceux qui préfèrent).

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  12. Benoit

    Donc un point d’accord :
    La réalité du meurtre fondateur selon la thèse girardienne.

    Toujours en accord :
    Si le Christ parle du diable et non d’un père réel, c’est pour désigner un principe (diabolique)
    Ce mensonge (le mythe) révèle la vérité de notre origine. Je ne vois pas de quelle façon la recherche
    archéologique serait en mesure d’exprimer ou de découvrir par des faits concrets ce que Jésus
    exprime et révèle de nos origines.
    J’ajouterai que c’est le propre d’une vérité révélée à laquelle on adhère ou pas.

    Puis des divergences
    1 : une minime puisque formelle née d’un malentendu réciproque. Et pour démêler mon propos je
    formulerai ainsi Jean 8, 43-44, le Christ dit le vrai en révèlant le mensonge de tous mythes : à l’origine
    de l’hominisation il y a un meurtre engendré par Satan (père du mensonge) irréel, comme sujet,
    puisqu’il est tout entier le mimétisme conflictuel (Je vois Satan tombé comme l’éclair p.235)

    2 : une ambiguïté : lorsque les hommes ont commencé à raconter leur origine ils avaient depuis
    longtemps perdu la mémoire de ce qui s’était réellement passé. Ne pensez-vous pas que,
    généralement quant à l’origine, l’homme se heurte plus à une impossibilité sinon récitative qu’à une
    mémoire défaillante?

    3 : Girard trop simpliste en réservant le monde symbolique (le langage) à l’homme?
    p.112 Des choses cachées : le signifiant c’est la victime. Le signifié c’est tout le sens actuel et
    potentiel que la communauté confère à cette victime et par son intermédiaire à toutes choses.
    Je rappelle que la victime collective est absente du monde animal.
    Ce partage du signifiant et du signifié n’est-il pas la définition même du symbolique?

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    1. Daniel,
      Il n’y a pas de désaccord bien sûr, mais une difficulté, réelle, pour poser les mots justes sur une hypothèse d’une telle richesse, profondeur et importance. Eviter les ambiguïtés tout en allant jusqu’au bout de ses conséquences, voilà la tâche qui nous occupe.
      1- Par exemple : Satan. Dire qu’il est « tout entier mimétisme conflictuel » en citant Girard me semble un peu court. Girard soulève par ailleurs le sens hébraïque du terme – ha-satan : l’accusateur public, le procureur – par opposition à l’avocat de la défense, le paraclet, qui est le Christ. Ce n’est pas la même chose. Aussi, il aurait été plus juste d’écrire : « Si Satan ne voit pas Dieu, c’est parce qu’il est tout entier [engagé dans] le mimétisme conflictuel ». Il est assez présomptueux de ma part de corriger le maître, et j’en rougis sur le champ, mais je pense qu’il aurait été d’accord. Seulement, ma formulation semble personnaliser un peu trop Satan, alors qu’il n’est qu’un principe, et c’est sans doute pourquoi Girard a formulé sa phase ainsi. Mais je pense en avoir néanmoins le droit en raison même du choix de ce terme par les hébreux (le procureur), qui personnalise un principe. Je pense aussi qu’il existe une différence importante entre Satan et le Diable, que Girard percevait bien sûr, mais qu’il n’a pas retenue dans son œuvre. Le Diable divise, désunit (grec diabolos) quand Satan réunit la communauté en désignant une victime à lyncher. Le Diable est le principe de la crise mimétique, de l’indécision ou indifférenciation, des oppositions spontanées ou mimées par la transe cérémonielle (première phase du rite), Satan conclut par la décision (de decidere : trancher le cou de l’animal sacrificiel) : c’est la seconde phase du rite. Le Diable et Satan représentent donc deux phases formellement opposées entre-elles. Cette opposition est complémentaire, elle est nécessaire pour que le rite puisse s’accomplir, mais on ne peut écrire indifféremment Satan ou le Diable comme le fait Girard. A sa décharge – si j’ose encore dire, toujours en rougissant – les rédacteurs des évangiles font la même « erreur ». Sans doute parce que Satan est un mot hébreu et le Diable un terme grec ; mais on entre là dans des considérations de spécialistes, que je ne suis pas, sur le bi ou le trilinguisme des auteurs et de Jésus lui-même, qui pourrait expliquer ces différences dans le choix des termes.
      2- Bien sûr, on ne peut pas parler de « mémoire défaillante » à propos d’évènements situés quelques centaines de milliers d’années en arrière…
      3- Sans doute, mais tant qu’on n’aura pas sous la main l’amorce d’une hypothèse sur l’origine des nombreux langages animaux, y compris les gestes symboliques que l’on peut constater, on ne pourra pas dire que le modèle girardien – qui s’applique parfaitement à l’homme, j’en conviens – est universel. La grande difficulté pour l’éthologie, c’est précisément que nous ne connaissons aucun mythe animal. Où j’en reviens au début de notre discussion : c’est seulement à travers le mythe (la culture) que nous pouvons postuler nos « sanglantes origines ».

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  13. Je souhaite remercier tous les participants à cette passionnante discussion. Mon petit article ne pouvait espérer meilleurs échos.

    Un des enjeux de la recherche mythologique dont j’ai abordé ici certains développements récents (https://emissaire.blog/2020/11/09/le-meurtre-fondateur-un-mythe-paleolithique/) est de faire remonter des mythèmes vers ce qui aurait constitué des mythes paléolithiques susceptibles de fournir un chaînon entre mythologies « néolithiques » ou plus récentes dont nous avons connaissance par les ethnographes et les folkloristes et hypothèse girardienne des meurtres hominisants. A ce sujet, le dernier ouvrage du directeur de recherches de Julien d’Huy, Jean-Loïc Le Quellec, « Avant nous le déluge », éditions du Retour, fournit un panorama intéressant de l’état de la science en la matière. Là encore, rien de très probant.

    Plus généralement, lorsque l’on attaque le sujet par les traces archéologiques les plus nombreuses, celles laissées par l’art pariétal, il apparaît que les représentations varient très significativement selon le mode d’alimentation principal des communautés : chasseurs de gros gibier, fourageurs, chasseurs équipés d’arcs, pêcheurs, etc. Les scènes de chasse suggérant éventuellement des meurtres fondateurs (cf çatal hoyük) interviennent dans une période relativement récente, à un moment où les techniques de chasse ont beaucoup évolué. De telles scènes qui s’apparentent à des meurtres collectifs n’ont pas été repérées à l’époque de Chauvet ou même de Lascaux qui semblent être plus en rapport avec des mythes d’émergence (quand animaux et humains sortent des tréfonds de la terre).

    Enfin, par rapport à la question de l’hominisation, il faut avoir en tête qu’avant la chasse au gros gibier nos petits ancêtres ont été des charognards, faute de disposer de capacités suffisantes pour le traquer. D’où la question qui me taraude : la chasse au gros gibier n’aurait-elle pas été déterminante dans l’hominisation, et ce, avant que les humains ne gardent et perpétuent la mémoire de meurtres « fondateurs » ? Position de Walter Bürkert, je pense que c’est aussi la thèse d’Eric Gans, un des doctorants de René Girard, qui prend en considération l’importance de l’organisation du partage de la viande dans la fondation des premières communautés, ce qu’il appelle l’anthropologie générative.

    Rien de bien probant dans tout cela. Juste une façon de vous remercier !

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  14. Benoit

    Vous m’excuserez pour cette réponse tardive mais, bousculé, j’ai revisité certains passages des Choses cachées (CC) et l’Origine de la culture (OC).

    « Des accords aux désaccords » acceptez cette ouverture aux « thèmes et variations » avec comme seul instrument, l’arc musical ne possédant qu’une seule corde, celle du meurtre (inconscient) fondateur qui dans ses coups pour presque rien (p.109 CC) sur des centaines de milliers d’années (p.154 OC) de sélection (groupes qui ont péri p.147 OC) va servir de signifiant transcendantal :
    1 : attirant l’attention suite à un contraste maximum entre déchainement et apaisement (p.109 CC)
    2 : introduisant une rupture véritable entre l’animalité proprement dite et l’humanité en devenir (p.106 CC)
    3 : impliquant un nombre toujours plus grand de participants, rassemblement faisant communauté (p.108 CC)
    4 : donnant un centre de signification pour atteindre un plan de symbolicité (p.155 OC) : ainsi des cris inarticulés qui autour de la victime commencent à se rythmer et s’ordonner… Il n’y a pas de culture au monde qui n’affirme comme premiers et fondamentaux dans l’ordre du langage, les vocables du sacré (p.113 CC).
    Conformément à ces propos on peut conjecturer, en extrapolant, que dans tout mot, même profane ou usuel, la liaison aléatoire entre signifiant et signifié serait comme la trace de la première victime.
    5 : centre d’un double mouvement au carré l’un interne de convergence d’une mimésis de division et d’unification l’autre d’extériorisation de la violence, définition du sacré, englobant le précédent
    6 : cette double mimésis se retrouve jusque dans le logos grec du sacré qui rassemble des opposés non sans violence (p.288 CC).
    Curieusement si le mot grec « diable » qui sépare, le nom « Satan » avec son radical hébraïque STN suscitant plus d’interprétations, telle celle de René Girard « Satan est un non être dans le sens où il est l’inconscient du mécanisme victimaire » (p.141 OC) rejoint le logos grec défini par Heidegger.

    Toutes ces redites pour avancer par exemple que l’on ne trouvera pas de mythe animal c’est-à-dire de transcendance même fausse (Satan) chez les animaux et ceci avec conviction mais sans certitude.
    Au plaisir.

    J’ajouterai à l’adresse de boudinjm, sans savoir si je suis sur le même registre, qu’il m’en excuse, que René Girard apporte des corrections aux thèses respectives d’Éric Gans et Walter Burkert p.180 et p.193 de OC.

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    1. Daniel,
      D’accord avec vous, c’est à dire avec René Girard aussi, bien sûr. Concernant le symbolisme dans le règne animal, je voulais exprimer ceci: on ne connait ni mythe ni fausse (ou vraie) transcendance chez les animaux, et il y a effectivement de fortes chances pour que nous n’en trouvions jamais. Mais il existe néanmoins de multiples formes de langage et de symbolisation chez les espèces vivantes, et le schéma sacrificiel dégagé par Girard ne s’applique pas dans ces nombreux cas. Il semble donc que le modèle sacrificiel soit venu se greffer sur « l’animalité » préhominienne comme une superstructure. Elle pourrait n’être en fin de compte qu’un défaut venu perturber le long processus évolutif de notre espèce, défaut que nous percevons et nommons : péché originel. Pour les chrétiens, le Christ est venu corriger ce défaut. Nous éprouvons tant de mal à le corriger parce que ce péché originel est également à l’origine de la culture, et nous avons tendance à croire que cette culture nous constitue, nous accorde une « identité »: ce mot bifons qui revient constamment dans le discours médiatique, de nos jours… Nous avons tendance à nous accrocher à notre « identité » au lieu de nous laisser conduire par la main de Dieu, ou autrement dit, par l’amour. Nous ne parvenons pas à faire entièrement confiance à Dieu, et cela vaut bien sur aussi pour ceux qui se déclarent croyants: on ne s’en sort pas simplement en adoptant une « identité » chrétienne.

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  15. Benoit

    Si vous êtes en accord avec René Girard et après avoir relu le chapitre « l’homme un animal symbolique » dans « les origines de la culture » j’avoue ne pas saisir les réserves que vous exprimez sur le modèle sacrificiel qui ne s’appliquerait pas à certaines formes de symbolisations animales.
    Je suppose que le format du blog ne se prête pas à une réponse exhaustive mais peut-être que quelques éléments de réponses et/ou certaines références me suffiront?

    A l’enchainement : « modèle sacrificiel comme superstructure » vu comme un « défaut ou péché originel », je me permets d’insister sur sa dimension collective.
    Avec la révélation judéo-chrétienne apparait une même structure qui oppose un seul contre plusieurs (Joseph et ses frères, Job et ses amis…) avec comme révélation finale la passion christique qui sépare la victime innocente de la foule…forcément coupable…Jésus lui-même ne dit-il pas qu’ils ne savent pas ce qu’ils font…au commencement cette foule soumise à un mécanisme mimétique complètement inconscient est-elle coupable?
    Comme girardien vous savez comme moi que l’identité, pétrie d’altérités, est disons flottante. Non nocive en soi elle le devient quand portée par un discours collectif (médiatique) elle s’uniformise et automatiquement exclut. Ce collectif c’est « l’être avec » dans le reniement de Pierre, c’est la paille qui devient poutre comme amorce communautaire, c’est en creux son refus dans l’acte de ne pas jeter la première pierre. Cet automatisme grégaire ne serait-il pas ce défaut ou péché originel?
    Mais peut-être disons-nous la même chose sous deux formes différentes?
    Bien à vous.

    J’aime

    1. Daniel,
      Je dirais que nous disons presque la même chose.
      Avec quelques nuances. Ainsi, lorsque vous demandez : « Cet automatisme grégaire ne serait-il pas ce défaut ou péché originel? » Je traduis en simplifiant « Le mimétisme (automatisme grégaire) ne serait-il pas le péché originel (ce défaut) ? » et là je ne suis pas d’accord bien sur. C’est le mécanisme victimaire (diabolos –Satan) qui est le péché originel, non le mimétisme.
      Enfin je n’affirme pas que « le modèle sacrificiel ne s’appliquerait pas à certaines formes de symbolisations animales », je constate que nous n’avons aucun moyen de le savoir, puisque nous n’avons pas accès à d’éventuels mythes animaux : seul moyen qui nous est donné pour comprendre, à l’aide de l’hypothèse mimétique, les origines de la culture (sous-entendu : culture humaine). Nous commençons en effet à peine de tenter de traduire ces « langages » non humains (si tel est le terme adapté). Il se peut que certains « langages animaux » soient en effet bien plus élaborés que nous ne le soupçonnons, et le mystère reste entier.
      De plus, si nous croyons que le sacrifice nous définit au point d’être le seul moyen efficace et nécessaire pour rester des êtres humains, des êtres de culture, alors nous nous rangeons du côté des ennemis du christianisme. C’est pour cette raison que je définis la « solution sacrificielle » comme une superstructure venant se greffer à un moment donné de notre évolution, mais dont nous pouvons désormais nous passer, ce qui est le sens des paroles profondément subversives de Jésus.
      Cette superstructure ne doit pas être jugée en termes de culpabilité, comme vous le faites. Le fait est qu’elle s’est imposée dans toutes les civilisations, et qu’elle nous a formés : nous n’en sommes pas coupables, car pour ce faire, il faudrait en être les responsables. Or les vrais responsables, ce sont les dieux ; c’est cette idée que Girard développe particulièrement dans « Le sacrifice » : p. 24 : « Le sacrifice n’est pas, dans son principe, une invention humaine ». De fait, si on poursuit le point de vue culpabilisateur que vous semblez adopter (?), on devient nécessairement cathare.
      Je crois que la superstructure sacrificielle est vouée à disparaitre avec les dieux qui l’ont introduite, puisqu’elle est fondée sur une illusion et un mensonge. Le prophétisme juif et le christianisme finiront nécessairement par accoucher de la « Jérusalem céleste » décrite à la fin de l’Apocalypse de Jean, puisqu’ils témoignent de la vérité.

      Aimé par 1 personne

  16. Benoit

    Si l’antiphrase employée en rapport à la culpabilité fut une erreur de ma part, car prêtant à confusion, elle m’oblige à plus de précision. Je reviens donc sur les cinq points que vous développez en cinq paragraphes.

    1 : si je vous ai bien compris, diabolos est le principe qui divise et Satan le principe qui unit, pourquoi le mimétisme présentant l’avantage de cumuler, à l’origine, ces deux faces se résolvant par un meurtre collectif ne retient pas votre adhésion? Principe qui est bien un non sujet qui se fait passer pour un sujet (la victime objet du double transfert de désordre et d’ordre) d’où le mensonge originel.

    2 : le deuxième point soulevé fut la cause de mon intervention que je tenterai de mieux expliciter. Si l’évolution procède par mutations avec l’apparition de totales nouveautés alors le meurtre collectif fondateur est ce saut qualitatif qui sépare l’homme de l’animal, différenciation / séparation particulièrement « vraie » pour le chrétien qui croit en ces paroles « au commencement ce fut un homicide » et qui, me semble-t-il, le restera comme irréfragable changement, et ce dans un champ de recherches où recule l’âge de l’hominisation et se réduit l’écart entre la symbolicité humaine et animale.

    3 : si depuis le commencement l’humanité est fille du religieux sacrificiel alors s’accomplit une nouvelle mutation ici une révélation avec le peuple hébreux et ses prophètes puis, pour les chrétiens, avec le Christ et, comme vous l’écrivez, ses paroles subversives de sortie du sacrifice.

    4 : je n’insisterai pas sur votre interprétation opposée à ma pensée due, de ma part, à une antiphrase imparfaitement usitée.
    Juste une parenthèse à votre référence aux cathares, qui avec leur haine de la chair, m’avez embarqué, avec sourire, dans un suprême grand écart entre un ascétisme des plus rigoureux et une débauche des plus débridée.

    5 : rien à ajouter.

    A l’évidence si la conclusion vous appartient vous consentirez à finaliser nos échanges qui, en ce qui me concerne, encourent la répétition.

    Avec mes remerciements

    J’aime

    1. Daniel,
      1- Bien sûr, le mimétisme est un mécanisme qui engendre à lui seul les deux phases successives observables dans le rituel. Il me semble néanmoins que l’étymologie de ces termes m’autorise à distinguer une première phase diabolique, où les divisions entre les membres de la communauté sont représentées par des comportements mimétiques (danses, masques…) – c’est la « crise mimétique » girardienne, qui peut entraîner une « psychose collective » –, et une seconde phase satanique, également mimétique, de convergence et d’unité. Ces phases se succèdent, il s’agit d’un processus continu qui peut être appréhendé dans son ensemble, et c’est ainsi que les rédacteurs des évangiles le désignent en empruntant soit le mot grec, soit le mot hébreu. La même difficulté sémantique se rencontre avec le terme de crise, qui, à l’origine, signifie sa résolution – krisis : jugement, décision. Les deux significations s’opposent et procèdent à la fois l’une de l’autre. Le satanique procède du diabolique et le résout, la krisis procède de la crise et la résout. Ceci provisoirement, comme on sait, puisque l’opération est sans cesse à renouveler. J’espère avoir répondu à votre question.
      2- D’accord avec vous. Avec cette question : si Jésus est le « nouvel Adam », y a-t-il possibilité d’un nouveau départ ? Et s’il y a bien nouveau départ, la longue parenthèse sacrificielle finira-t-elle comme un lointain souvenir, un cauchemar que l’on préfèrera oublier ? Nous entrons là dans le domaine de l’anticipation à très long terme… Un film comme « Demolition Man » peut nous en donner un aperçu amusant et hautement sceptique.
      3- Idem.
      4- Heureux de vous savoir de retour parmi nous sans claquage musculaire…
      Merci pour votre lecture exigeante !

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