Il faut sauver le soldat Petrov (partie I)

Stanislav Petrov

Nous reprenons un essai du général (2S) Jean-Louis Esquivié, initialement paru dans le Revue politique et parlementaire).

Période improbable, incertaine, période stressante, sans horizon pour les populations qui depuis des mois, des années, à présent, privées de leurs repères basiques voire personnels, n’ont pas d’autre choix que de confier leur sort et la conduite de leur vie quotidienne aux directives de gouvernances politiques, elles-mêmes partagées et en déficit de confiance.

Que croire, qui croire, comment penser juste alors que bombardées chaque jour d’informations contradictoires, les populations subissent de façon concomitante trois crises majeures : la guerre, le réchauffement de la planète, la pandémie ? La particularité contemporaine de ces trois crises est qu’elles sont moins locales que mondialisées en ce sens qu’elles impactent sous des formes diverses l’ensemble des populations du globe. Il faut comprendre cette situation présente à l’aune de l’imbrication certaine de ces crises tant par leurs causes que par leurs effets (la peur) en particulier sur les postures et décisions des gouvernances. Il est évident que ces trois crises deviennent des menaces pour les populations imputables au côté ‘’Janus négatif‘’ de ce monde. Les entrées sont multiples mais corrélées : homme malade, terre souffrante, violence exacerbée. Le premier lien qui saute aux yeux est la finalité létale de tous ces maux : la mort rendue possible par le naturel ou l’artificiel (l’homme). Il n’est jamais trop tard pour canaliser toutes les énergies, les dynamismes, les pensées, les solutions dans un brainstorming mondialisé en vue d’endiguer puis stopper ce tsunami à répliques avant qu’il n’embrase le monde définitivement.

Parlons de la guerre

Les pays ont institué un forum mondial de l’économie à Davos pour régler ensemble et en commun les problèmes les plus urgents de la planète. Pour traiter des problèmes de la guerre, pourquoi ne pas rêver d’un Davos ou un équivalent qui réunirait des responsables militaires de tous les pays avec un sujet unique : comment faire et garantir la paix ? Le militaire digne de ce nom a pour vocation d’être le premier rempart, au prix de sa vie, de nature à assurer la protection de ses concitoyens contre une violence extérieure menaçant le pays.

‘’Si vis pacem para bellum’’. Si tu veux la paix, prépare la guerre.

Ce concept énoncé par les penseurs de l’époque romaine et qui n’a pris à ce jour aucune ride est en soi une véritable philosophie. Toute la noblesse et le devoir de l’état de soldat sont liés aux entretiens et perfectionnements continus aux fins de maintenir un niveau de défense en mesure de dissuader tout agresseur potentiel ou prédateur. Comment ne pas saluer la déclaration du nouveau chef d’état-major de l’armée française, le général Burkhart qui définit sa doctrine pour la Défense française comme suit : « Il faut gagner la guerre avant la guerre » ? Cet objectif est aussi empreint de philosophie, puisqu’il vise la non-guerre par une certaine posture qui concerne l’ensemble des citoyens à observer dans l’avant-guerre. Le général poursuit avec un commentaire important tant il convient à la situation présente : « Avant, les conflits s’inscrivaient dans un schéma ‘’paix- crise- guerre‘’, désormais c’est plutôt ‘’compétition, contestation, affrontement’’ ».

Changement d’époque. Clausewitz l’avait pressenti et le philosophe René Girard l’a démontré. La formule historique de Clausewitz déclarant que la guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens est possible à son sens par le bon fonctionnement de ce qu’il appellera l’étonnante trinité : le peuple se soumet au militaire qui lui-même se soumet au politique. Changement d’époque : la formule ne marche plus dans le même sens, tel est le premier enseignement de la guerre actuelle.

Parlons de la guerre qui oppose la Russie à l’Ukraine

Certes les médias, écrits et parlés, ont abondé de commentaires, fait des hypothèses, proposé des analyses, envisagé des solutions si diverses sur un sujet éloigné de leurs préoccupations quotidiennes sociétales que l’auditeur s’en est trouvé désorienté. Petit à petit dans les rédactions a été prise en compte l’opinion de responsables militaires, qui ont apporté à l’analyse des jugements professionnels et factuels. Cette source d’inspiration guide cet essai pour aider à comprendre cette guerre, suggérer des principes d’action et n’espérer in fine que dégager une voie vers la paix.

Le 24 février 2021, après avoir concentré des troupes nombreuses autour des frontières de l’Ukraine, la Russie, malgré les réunions, les conciliabules, les avertissements, a attaqué l’Ukraine. La raison évoquée pour justifier cette agression a été une promesse non tenue par les occidentaux faite au président Gorbatchev au moment de la fin de la guerre froide (1991) de ne pas étendre l’Otan, l’organisation militaire occidentale, jusqu’aux frontières de la Russie. L’Ukraine libérée du joug soviétique, séduite par la vie occidentale, a forgé année après année son indépendance vis-à-vis de la Russie en se rapprochant de l’Union européenne jusqu’à souhaiter l’intégrer et partant, d’être un jour membre de l’Otan sur le plan militaire. On ne peut oublier que la Russie avait averti depuis de nombreuses années qu’elle n’accepterait pas cet état de fait. Le temps passant n’a rien effacé et l’impensable est arrivé.

Ce choix du passage à l’acte russe en ce début d’année 2022 est fatalement stratégique : opportunité de temps, de circonstances, de moyens, de forces en présence, de politique.

Le premier constat incombe à l’Occident de devoir verbaliser, malgré les bonnes informations des services, son échec à n’avoir pu empêcher ce conflit : ultime leçon clamée par le général Burkhart : « Il faut gagner la guerre avant la guerre ».

Que nous dit donc cette guerre ?

Certes rien de bon en primo analyse : mais cette guerre draine des paramètres nouveaux caractéristiques d’une situation jamais vue à ce jour et d’un potentiel de dangerosité extrême. Ce conflit démarre de façon classique : la guerre débute par une déclaration de guerre (pas tout à fait dans ce conflit ; affaire de sémantique), puis naît la guerre avec son cortège de dégâts et atrocités pour théoriquement aboutir au cessez-le-feu et, in fine la paix. Le dernier exemple : le conflit (2020) entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, lequel après six mille morts, s’achevait sur la signature d’un accord entre les deux partis. En revanche, il apparaît que ce conflit n’a rien de classique à l’aune des éléments suivants : le pays agresseur possédant l’arme nucléaire attaque son voisin au motif de sa proximité complice avec une alliance de pays dont trois d’entre eux ont l’arme nucléaire. Ce conflit perd sa virginité classique le 27 février 2022 avec ces propos du président de la Russie : « J’ordonne au ministre de la Défense et chef d’état-major de mettre les forces de dissuasion en régime spécial d’alerte au combat ». Cette déclaration inquiétante est corroborée par plus angoissant à l’attention de ceux qui pourraient être tentés d’intervenir de l’extérieur, menacés alors de subir « (…) de telles conséquences que vous n’avez jamais vues dans votre histoire. »

De ce que l’on sait des procédures russes sur le nucléaire, on estime à quatre niveaux leur montée en puissance. La déclaration du 27 février place le curseur au niveau deux, dit ‘’niveau d’alerte’’, le troisième niveau étant celui dit du ‘’danger militaire’’ et le dernier étant celui de ‘’la guerre’’. Le processus enclenché est confirmé à l’occasion de la déclaration du ministre de l’économie Bruno Lemaire, décrétant la guerre économique à la Russie et se faisant reprendre solennellement par Dimitri Medvedev, ancien président de Russie avec ces termes : « Faites attention à vos discours, messieurs, et n’oubliez pas que les guerres économiques se sont souvent transformées en guerre réelle. »

Ces déclarations à la suite, dès la première semaine de combat, donnent une signification grave et inédite à cette guerre qui ne peut plus être classique au regard de cette menace exprimée de violences possibles jamais vues dans l’histoire.

L’intrusion nucléaire subliminale dans ce conflit change sa nature et fait entrevoir un cheminement de l’affrontement classique à l’apocalypse nucléaire. Le commun des mortels a le droit de croire, pour vivre sereinement, à un coup de bluff de la part du président russe, mais cette posture est interdite aux responsables politiques et militaires. En effet, il est de leur responsabilité pour leurs peuples d’intégrer ces menaces dans toutes leurs dimensions y compris celles générées par leurs propres négligences et erreurs, aux fins de mieux appréhender un monde inconnu.

Quel monde ?

Un monde irrationnel et déraisonné où la vie réelle n’a plus d’avenir, puisque l’échange de politesses n’est alors plus envisageable que par des bordées d’engins nucléaires propres à exterminer l’humanité. Le nucléaire tue la relation humaine. La bombe atomique est à la guerre classique ce qu’est le quantique à la physique classique. Le langage des médias s’adapte au phénomène avec ce titre d’un quotidien : « Quelle est la probabilité que ce conflit devienne nucléaire ? » La guerre classique est affaire de rapport de forces, de stratégies et d’enjeux politiques ; tous éléments qui se pèsent et se mesurent. En revanche, pour situer la possibilité du nucléaire, un raisonnement rationnel n’étant pas adapté, il faut convoquer les probabilités pour situer cet évènement court et programmé capable de déclencher l’apocalypse.

La France est aussi devenue une puissance nucléaire (1960) par la volonté du général de Gaulle à des fins fondamentalement politiques et du rang à retrouver pour notre pays. Ce sont évidemment les militaires qui sont responsables des composants, de la logistique et de la mise en œuvre de la chaîne nucléaire dont le service est fait de processus à suivre et d’opérations programmées hors du champ intellectuel et décisionnel. L’auteur de ces lignes a servi dans les années 1970 une arme nucléaire tactique de conception américaine dite ‘’Honest John’’. Ce système d’arme était composé d’une rampe de lancement à partir de laquelle une roquette pouvait délivrer à 40 kilomètres une charge nucléaire de 20 kilotonnes, c’est-à-dire une puissance équivalente à la bombe d’Hiroshima. La rampe était servie par une équipe commandée par un officier, un lieutenant en général. La séquence de tir entre l’assemblage de la roquette, son transport et son chargement pour le tir nécessitait sept heures. En revanche, la séquence de tir occupait la dernière heure du processus qui était de la responsabilité de ce lieutenant, chef de rampe. Nous fûmes quelques officiers à nous poser un vrai grand problème existentiel dont nous avions cherché la réponse auprès de notre hiérarchie, en l’occurrence le colonel commandant ce régiment composé de quatre rampes. Le questionnement était le suivant : « Si nous, lieutenants responsables d’une rampe, rentrons dans le processus de la dernière heure avant le tir et que nous perdons en ce même temps la liaison avec notre hiérarchie, quelle est notre conduite à tenir ? » Après consultation, le colonel, chef de corps nous fit la réponse suivante : « Vous tirez quand même ! »

Pour les jeunes officiers que nous étions, conscients de nos devoirs et responsabilités, cette réponse fut improbable et insensée. En fait, il fallait comprendre que les règles du combat classique étaient appliquées au nucléaire parce que ce moyen apocalyptique leur avait été confié en tant qu’arme nouvelle, certes un peu plus efficace que les autres. Ce raisonnement qui imposait le tir nucléaire sans confirmation ni de l’objectif ni des circonstances était le produit, à l’époque, d’une procédure militaire pensée par un occident civilisé et démocratique. Que penser alors du processus de tir nucléaire en système soviétique ?

La gesticulation nucléaire est servie par des hommes, mais sa finalité destructrice et mortifère obéit à un système.

Impossible, pour un militaire responsable à son niveau d’un maillon de la chaîne conduisant à délivrer une arme nucléaire, de ne pas être confronté à sa propre réflexion et à celles des autres. Des penseurs comme Jean-Pierre Dupuy (Stanford), Gunther Anders, Barton Bernstein, Anna Arendt et d’autres, ont de façon concomitante avec les opératifs du nucléaire tenté de théoriser le processus qui conduit à déclencher le feu nucléaire. Dupuy insiste beaucoup sur les enseignements glaçants apportés par Mac Namara (ancien secrétaire à la Défense des Etats-Unis) dans sa réponse à la question qui lui a été posée de savoir pourquoi le conflit nucléaire n’a pas eu lieu pendant la guerre froide, sachant que l’on recense à ce jour un minimum de dix alertes qui auraient pu déclencher ce conflit. Oui, la réponse de Mac Namara a été « We lucked out » (traduction triviale : « Coup de bol »). Cette réponse fait appel au hasard heureux, donc à nouveau aux probabilités. Est-ce à dire que la possibilité du passage à l’acte de l’apocalypse nucléaire échappe à la raison, mais relève de l’irrationnel, du probable ? Hiroshima, Nagasaki, Truman, quitte ou double, pile ou face ? Le général Le May, chef de la compagnie des bombardements stratégiques dans le Pacifique, déclare en 1944 en commentaire du résultat du feu nucléaire américain : « Si nous avions perdu la guerre, nous aurions été jugés. » On est toujours dans le jeu de pile ou face ! La ‘’fortune morale’’ de cette campagne a été validée par le bon résultat (victoire américaine) d’un jeu binaire. Barton Bernstein, professeur à Stanford, déclare selon lui que la décision la plus importante de l’histoire moderne (Président Truman et l’arme nucléaire) n’aura même pas été une décision : la bombe était là, elle s’est imposée.

La puissance nucléaire gomme tous les calculs tactiques pratiqués dans la guerre classique. Elle s’impose comme le feu sacré de Zeus que Prométhée n’a eu de cesse que de dérober aux dieux, vol dont il paiera le prix instantanément dans une expiation cruelle. Gunther Anders, philosophe allemand, a des mots pour traduire cet état de soumission : « Parce que dépassés certains seuils, notre pouvoir de faire excède infiniment notre capacité de sentir et d’imaginer ».

Depuis le 24 février 2022, ce conflit sur terre européenne replace le feu nucléaire dans la réflexion de tout responsable.

Certes, il y a un relent de guerre froide, sauf à penser que cette fois le feu couve, avec ses farces et attrapes venimeuses, à la frontière même des deux camps, l’Occident et la Russie : le pire est possible. Dans ce contexte, usons de l’oxymore suivant : « La menace nucléaire est une réalité mais son embrasement est impossible. » Le premier mois de conflit justifie cet optimisme : mais ce dernier peut-il perdurer ?

Quelles sont en termes de puissance nucléaire l’état des forces en présence ? La Russie aurait quelque 6 000 têtes nucléaires, les USA 5 000, le Royaume-Uni 200 et la France 290. Il est clair que la supériorité nucléaire est du côté occidental. Mais aujourd’hui en logique de dégât possible nucléaire, le quantitatif a moins de valeur que le qualitatif : l’apocalypse peut être déclenchée par un seul tir dont la trajectoire échappe aux contre-mesures et atteint un objectif crucial (une capitale, par exemple).

Raisonnons russe

Les forces nucléaires sont en alerte (niveau 2) depuis plusieurs semaines aux fins de menacer l’Otan des conséquences d’une intervention directe dans le conflit. Pour ponctuer cette menace, les russes ont envoyé le 18 mars un missile véloce sur un dépôt de munitions et de carburant ukrainien qu’ils ont détruit. C’est aussi un message à deux volets : il faut noter que les russes disposent bien de la dernière génération de missiles (hyper véloces et peu vulnérables), d’autre part la proximité de l’impact de la frontière polonaise n’est pas non plus neutre. La menace se fait plus précise en cette seconde semaine d’avril, avec un appel-semonce en direction du gouvernement américain, formulé par le président russe annonçant des ‘’conséquences imprévisibles’’ si l’implication par la fourniture d’armes perdure : cette information indique l’augmentation régulière du degré d’adrénaline, sûrement lié à la perte du croiseur russe en mer d’Azov.

Certains analystes considèrent que l’aventure russe tourne au fiasco (pertes considérables, repli de l’armée, logistique défaillante…) et que le cessez-le-feu est proche, qui stabiliserait la frontière entre l’Ukraine et le Donbass sans accorder Marioupol aux russes.

D’autres analystes, à l’aune des revers subis par l’armée russe, des accusations d’atrocités russes contre la population civile, couplés aux terribles sanctions économiques, a pour effet immédiat d’antagoniser l’ensemble de cet immense pays jusqu’à rendre de plus en plus solidaire le peuple russe avec ses gouvernants. Vijay Maheshwan, journaliste et auteur américain vivant à Moscou, écrit ceci : « J’espère que Moscou va être ébranlé. Mais j’ai le sentiment qu’ils (les russes) vont plutôt endurer la souffrance et la peur et trouver un sens profond aux épreuves qui leur sont imposées. » Selon les paramètres énoncés de cette dernière analyse, le peuple russe acculé, humilié, est en train de faire corps avec ses dirigeants, faute d’autres ouvertures, attitude qui conforte le possible du pire et ce dans une longue tradition de l’âme slave. Le 14 septembre 1812, Napoléon arrivait avec la Grande Armée devant Moscou mais cette dernière capitale de la grande Russie était vidée de ses habitants et incendiée. Le Guardian appelle à la plus grande prudence avec un article de Pavel Podvig, spécialiste mondial des forces nucléaires russes : « Honnêtement, je suis inquiet ».

La Russie a officiellement une panoplie d’armes adaptées à différentes situations envisageables. C’est aussi le cas du nucléaire, car la Russie intègre dans ses moyens d’artillerie la frappe nucléaire tactique. Elle dispose de canons 287 Pion, tirant des obus de 203 mm jusqu’à une distance de 35 kilomètres. Ces obus peuvent être nucléaires et limités à un kilotonne, à savoir 20 fois moins puissants que la bombe d’Hiroshima. L’objectif désigné pour une telle arme destinée au champ de bataille peut être une concentration de troupes, une installation militaire, un aérodrome, voire permettre à une unité importante russe en difficulté de se dégager. Le coup porté par des missiles au croiseur Moksva, qui a provoqué sa perte, est d’une ampleur comparable aux dégâts d’un obus nucléaire d’un kilotonne. La Russie dispose aussi de missiles chargés entre 360 et 800 kilotonnes, ce qui est considérable et terrifiant. Le général d’Armée Marc Milley, chef d’Etat-major des Armées des Etats-Unis a déclaré que « la Russie est le seul pays au monde à avoir la capacité nucléaire capable de détruire les Etats-Unis. »

Imaginons un scénario « soft », probablement enregistré avec d’autres dans tous les dossiers secrets des Etats constituant l’Otan et particulièrement européens. Les armes, missiles, chars et canons promis par les occidentaux, par le premier ministre britannique en particulier, vont nécessairement stationner en Ukraine sur un lieu de rassemblement avant leur dispersion vers les zones d’engagement de l’armée ukrainienne. Le stockage sera nécessairement important et visible, du moins détectable dans une base choisie sûrement pas trop éloignée de la frontière. Cela devient alors une cible idéale et les conditions d’ingérence contre la Russie sont réunies pour un tir russe nucléaire tactique, dont les dégâts importants peuvent être limités pour la population civile.

Une concentration importante de troupes ukrainiennes en préparation d’une attaque sur un point sensible réunirait aussi tous les critères pour être éligible à une frappe nucléaire tactique.

Prévision, spéculation certes, mais si cela arrivait, quelle sera la réaction de l’Occident, et de l’Otan en particulier ? Seuls les Etats-Unis alors ont la capacité de réagir en frappant par exemple de manière limitée un établissement militaire russe. Le feraient–ils ? On peut estimer que non, sachant que le territoire étasunien n’est pas visé et que la frappe n’a pas touché un pays de l’Otan.

Poursuivons le scénario dantesque avec cette probabilité de non-intervention de l’Otan après un premier tir nucléaire tactique de la Russie. Une dégradation est possible en fonction de difficultés rencontrées pour l’Armée russe, dont elle rendrait responsable l’Occident par fourniture de matériels de guerre et armes. Si l’Occident est visé, deux pays européens hors Otan peuvent devenir des cibles de frappe tactique au prétexte de leur rôle de place tournante de fourniture de matériels à l’Ukraine : la Suède et la Finlande. Enfin, il ne faut pas exclure un tir classique sur une base polonaise accusée aussi de concentrer des matériels de guerre pour l’Ukraine. Face à cette théorie de scénarios, typiquement, dans l’espace européen, qui peut imaginer les Etats-Unis et l’Otan risquant leur propre destruction pour punir la Russie ? Les conséquences d’un premier tir nucléaire sur un champ de bataille seraient considérables pour l’avenir mondial des conflits. L’impuissance de l’Otan à sanctionner ce tir serait de nature à casser ce verrou nucléaire imposé par la guerre froide et l’Occident sur l’ensemble des théâtres de guerre. Un premier tir et ses conséquences apporteraient des arguments et paramètres, voire un permis à faire à des pays qui, eux, n’en ont pas fini avec la guerre, comme la Chine et l’Inde : possibilité d’embrasement à terme par mutualisation mondialisée de l’expérience russe. Il faut admettre qu’un tir nucléaire sur le sol européen dans ces conditions mettrait en première ligne réactive l’Europe elle-même et seule, malgré les gesticulations étasuniennes, donc le couple franco-anglais. La France et le Royaume-Uni ont abandonné le service d’engins tactiques, sachant que la mission de leurs forces nucléaires est fondamentalement d’ordre dissuasif.

Que ferait la France ?

La France a signé et ratifié le 2 octobre 2000 le statut de Rome de la Cour pénale internationale, statut qui réprime les violations des droits humains et du droit international humanitaire les plus graves et définit les crimes internationaux fondamentaux comme suit : « le génocide et les crimes contre l’humanité ». Cet engagement est très clair pour l’amiral François Jourdier : « La mise en œuvre de la dissuasion (concept français) dans le but de destruction de villes ou l’élimination de populations n’est pas conforme aux droits des conflits armés. »

Cette ratification du statut de Rome est incompatible avec une décision présidentielle de riposter selon le concept français de dissuasion à une attaque russe en Europe, voire en France.

Il est important de noter quel a été l’impact mondial de ce statut de Rome. On note que trente-deux états dont les USA et la Russie ont signé le statut de Rome mais ne l’ont pas ratifié : ces deux puissances de concert gardent donc toute leur liberté stratégique nucléaire. Intéressant aussi de noter que deux pays ne l’ont même pas signé ; la Chine et l’Inde. Cela signifie, in fine, que la France et le Royaume-Uni n’ont plus les armes légales selon les règles des conflits armés pour appliquer le concept original de dissuasion. Que la situation dégénère en Ukraine (elle se dégrade de jour en jour : perte du cuirassé !) jusqu’à ce que la Russie annonce avoir la preuve de l’implication directe de l’Otan contre son armée, affirmation ouvrant ainsi la voie au grattage d’une étincelle nucléaire d’une autre nature : la vitrification d’une ville européenne. Comme on l’a constaté, seuls les USA ont la possibilité et le droit légal d’intervenir en détruisant en représailles une ville russe, par exemple. Ce scénario n’est pas la guerre totale selon les doctrines diverses des pays ayant l’arme nucléaire, mais il peut être vraisemblable et sûrement envisagé. Sachant que dans le temps des représailles étasuniennes, une ville américaine serait elle-même vitrifiée, on peut facilement imaginer que les Etats-Unis ne prendraient pas ce risque ni celui de détruire la Russie qui déclencherait aussi l’apocalypse aux Etats-Unis.

Cette crise remet beaucoup de concepts, de postures et de graves problèmes éthiques en perspective. La réalité et l’actualité mettent en lumière le fait que la justification de l’équilibre par le nucléaire (guerre froide) est un très mauvais argument car ce processus prométhéen a pour compensation la négation de toutes les valeurs qui font l’humanisme. Il faut oser démontrer et affirmer que la foudre nucléaire n’est pas la guerre. Dans les faits, les gouvernances ont joué avec l’honneur des militaires en leur confiant le service de ces foudres qui ne nécessite ni intelligence, ni pensée morale, juste un servage, le servage d’un système. La logique du déclenchement du feu nucléaire peut être schématisée par une attitude et un objet ; une humeur et un bouton. Ce type de processus est dans les mains à ce jour d’un certain Kim Jong-un. A présent avec les enseignements de l’autopsie du processus nucléaire, aucun sentiment humain, aucune morale, aucune philosophie, aucune religion ne peuvent justifier et vouloir intégrer ce système dans le fonctionnement de l’Humanité. Danger il y a ! La seule espérance réside dans le fait que ce processus s’auto-invalide dans l’esprit des responsables.

La Séparation

par Paul Dumouchel, Ritsumeikan University

Paul Dumouchel nous fait le cadeau du texte qui suit. Il s’agit d’un projet d’intervention en septembre 2020 en Italie où il devait donner, en visioconférence, une analyse critique du livre de Benoît Chantre, Le clocher de Tübingen, (paru aux éditions Grasset en 2019), lequel y poursuivait la quête entamée avec René Girard en 2007 dans Achever Clausewitz sur la pensée et la destinée singulières d’Hölderlin. Cette intervention n’ayant pu avoir lieu, il s’agit donc d’un texte inédit. Il présente, entre autres, l’intérêt de nous montrer comment des pensées peuvent entrer en dialogue, en l’occurrence celles de Benoît Chantre et Paul Dumouchel. Nous vous laissons le découvrir et vous invitons, si ce n’est déjà fait, à lire Le clocher de Tübingen.

Puisque mon exposé doit porter sur le livre de Benoît [Chantre] Le clocher de Tübingen, j’aimerais, histoire d’aller droit au but, commencer par une citation tirée du texte d’Adrian [Navigante, qui devait également participer à la conférence]. Celui-ci écrit, au sujet de la conception girardienne du paradoxe chrétien telle qu’elle est énoncée dans Achever Clausewitz :

« Nous pouvons tous participer à la divinité du Christ, à condition de renoncer à notre violence (c’est-à-dire, selon Girard, aux niaiseries sacrificielles d’antan) ; nous savons maintenant que les hommes n’y renonceront pas (c’est-à-dire que ces niaiseries sont ce qui nous manque aujourd’hui). »

Or, selon Girard, j’ajouterais, selon Benoît et certainement selon moi, que le sacrifice est tout sauf une “niaiserie”, que les institutions dont Girard parle et la place qu’ils leur donnent dans l’histoire humaine montre qu’on ne peut les réduire à des “niaiseries sacrificielles d’antan”. Pour le dire autrement, si les sacrifices ont disparu, cela ne vient pas de ce que nous aurions découvert une erreur intellectuelle, ou une faute cognitive de peuples mal éclairés, ni au fait que nous, modernes – même si apparemment nous ne l’avons jamais été – croyons à tort que le sacrifice est une simple erreur. Si tel était le cas, tout irait beaucoup mieux et serait bien plus facile. Nous pourrions être béatement optimistes et nous permettre de condamner facilement. Cependant, il n’en est rien, car le problème n’est pas celui d’une simple erreur intellectuelle ou cognitive, d’une faute dans l’ordre de la connaissance. La vérité est que le monde a changé. C’est pourquoi les deux voies nous sont fermées. Tant celle d’un retour au sacrifice, ou du moins à ce que l’on croit être sa signification profonde, retour à ces “niaiseries” bien comprises, qui seraient ce qui nous manque aujourd’hui. Que celle d’un rejet, qui ne voit dans le sacrifice que des niaiseries.

Dire que le monde a changé, c’est en fait affirmer qu’autre chose est en jeu ici que le “paradoxe du Christianisme”, autre chose qu’une seule tension ou contradiction à l’intérieur d’une certaine conception du monde. Prendre la mesure de cette “autre chose”, de cette transformation du monde, c’est ce que Hölderlin, selon Benoît, aurait fait. “Prendre la mesure” de cette transformation du monde, ce n’est ni l’expliquer, ni apporter remède à la nouvelle situation créée par là, mais reconnaître le dilemme où nous sommes. C’est aussi pourquoi, parce qu’il a reconnu ce dilemme, que, si j’ai bien compris Benoît, Hölderlin est entré dans la tour.

Cette transformation du monde, selon Girard, c’est évidemment la Révélation Chrétienne, mais dire cela demeure trop imprécis et ne nous éclaire pas encore sur le dilemme d’Hölderlin qui est aussi le nôtre. On peut l’approcher à l’aide de cette citation du poète, que Benoît analyse à la page 65 de son livre :

« … le Dieu et l’homme, afin que le cours du monde n’ait pas de lacune, et que la mémoire de ceux du ciel n’échappe pas, se parlent dans la figure tout oublieuse de l’infidélité, car l’infidélité divine c’est elle qui est le mieux à retenir. »

Ce que Benoît commente de la façon suivante : « Les dieux et les hommes “se parlent dans la figure tout oublieuse de l’infidélité”. Qu’est-ce à dire, sinon que nous devons être fidèles à l’infidélité divine, nous détourner des dieux qui se détournent de nous. » (p. 65) Le dilemme, tel que je le comprends, est entre la fidélité (à l’infidélité qui est le mieux à retenir) et se détourner de ceux qui se détournent de nous, afin que la mémoire de ceux du ciel n’échappe pas. Dans les deux cas, le mouvement est en lui-même contradictoire, se détourner pour se souvenir de ceux qui se sont détournés de nous et nous souvenir de ce retrait, de cet abandon des dieux. Bref, nous devons garder la mémoire de l’absence des dieux qui se sont détournés de nous, mais cette fidélité à leur infidélité signifie que nous ne devons pas chercher à les faire revenir. Signifie que nous devons respecter leur infidélité. Dire que les dieux nous sont infidèles n’implique pas qu’ils n’existent pas, bien au contraire, tout comme le fait qu’il ne faut pas chercher à les faire revenir, cette infidélité suppose qu’ils gardent une réalité au-delà de leur absence. Leur retour serait terrible. Ce que Hölderlin comprend peu à peu et de mieux en mieux entre Hypérion et les derniers poèmes, entre le moment de sa rencontre avec Suzette Gontard et le moment où il se retire du monde, c’est la distance exacte qu’il convient d’établir entre nous et “ceux du ciel” et la difficulté qu’il y a à le faire.

Qu’est-ce que cela signifie, qu’il nous faut rester fidèle à “ceux du ciel” en leur absence ? Benoît suggère que le danger pour le poète et pour l’homme est qu’une culture perde le contact avec la nature, peut-être pas tant avec sa transcendance, qu’avec sa simple réalité, et qu’elle tente de remplacer notre rapport à cet autre par un ordre purement humain. En un sens, c’est ce danger que le poète voit se réaliser dans l’action des amis Hegel et Schiller et dans le développement de l’idéalisme allemand. Le projet d’un monde où tout finalement est humain et où l’homme est dieu. Ce monde purement humain est inséparable du retour des dieux antiques et de la violence. Comme l’écrit Benoît : “Nous voulons sans cesse nous prouver à nous-mêmes et prouver aux autres notre ascendance divine. Cette impatience nous fait perdre contact avec la terre.” (p. 73)

Ce qui vient compliquer les choses est que le retrait de “ceux du ciel” ne concerne pas les dieux anciens uniquement. Ce qui nous permettrait de comprendre leur départ comme la victoire du Christianisme ou un simple progrès. Cependant, comme le dit « Pain et vin », poème datant de 1800 :

Pourtant, à l’heure où vers le ciel (qu’elle nous semble donc lointaine !)
Remontèrent tous les Donneurs de joie hors de nos vies,
Où le Père ayant détourné des hommes son visage,
La tristesse établit son juste règne sur la terre ;
Quand, dernière Présence, un paisible Génie aux divines paroles
Consolatrices, eut annoncé la fin du Jour et disparu,
Comme un signe de sa venue ici-bas jadis, un gage
De son retour, le chœur des dieux nous laissa quelques dons…

Le paisible Génie aux divines paroles consolatrices s’en est lui aussi retourné vers le Père, et même si un gage de son retour nous a été laissé, cette “dernière Présence” participe elle aussi à sa manière de l’infidélité des dieux à laquelle nous sommes condamnés d’être fidèles. Il y a donc ici une certaine égalité entre les dieux anciens et le dieu moderne. Les “Donneurs de joies”, tous, sont remontés au ciel. Ils sont hors de nos vies, ne nous parlent que dans la figure oublieuse de l’infidélité. Le problème ou le dilemme, pour le dire autrement, est que les dieux, tous, nous ont quittés et qu’un monde purement humain est impossible, c’est pourquoi il nous faut être fidèle à cette infidélité.

Ce dilemme a-t-il une solution ? Est-il possible d’éviter l’une et l’autre branche de l’alternative : soit un monde purement humain, soit un retour des dieux anciens. Lesquelles convergent l’une et l’autre vers le même point qui est la violence et la montée aux extrêmes. Girard dit au début de « Tristesse de Hölderlin » le chapitre v de Achever Clausewitz : “Une résistance individuelle à la montée aux extrêmes est vaine par essence.” (p. 197). L’abandon, ou plutôt le détournement du projet commun par ses amis du Stift et l’échec de l’espoir collectif d’un pays Souabe différent, de même que l’apprentissage de ses propres erreurs auront convaincu Hölderlin que toute résistance individuelle est par essence vaine. C’est pourquoi il s’est retiré du monde et qu’il se mit à signer ses écrits avec des noms d’emprunt. Mais parce qu’il nous faut rester fidèle à l’infidélité de ceux du ciel, il ne s’est pas suicidé ; il n’a cédé ni à la tentation du désespoir, ni à celle de se diviniser lui-même. Au contraire, il s’est effacé du monde, imitant en cela les dieux. Ce pourquoi tant Girard que Benoît suggèrent à un moment qu’Hölderlin est presque un “saint”. Plutôt qu’à la folie, nous aurions affaire à une forme d’ascèse et de renoncement ; et qui sait, pourrait-on ajouter, s’ils vivaient de nos jours, combien d’ascètes et de renonçants célèbres ne finiraient pas en hôpital psychiatrique.

Selon Girard, les institutions sacrificielles nous protégeaient de notre propre violence et les dieux auxquels elles donnaient l’être, nous tenaient séparés de la nature. Aujourd’hui, ces institutions, pour la plupart, ont disparu et celles qui demeurent sont en voie de disparaître. Les dieux nous ont quittés avec elles. Le paisible Génie qui rendit les sacrifices caduques, s’est lui aussi retiré. De cette dernière Présence, il ne reste plus que des paroles consolatrices. Nous sommes laissés seuls entre nous, sans “béquilles sacrificielles” dit Girard, mais instruits qu’un monde purement humain est condamné à l’échec. Ce qu’il nous faut, ce ne sont pas de nouvelles béquilles sacrificielles, ce qui par définition est impossible, mais d’imiter celui qui imite le Père en son absence et son retrait du monde. C’est ce que fit Hölderlin.

Tirésias

À supposer que mon interprétation soit correcte, cette thèse remarquable, lumineuse et convaincante, pose néanmoins de nombreux problèmes vers lesquels je voudrais maintenant me tourner. J’en vois au moins trois : 1) la vanité de l’ascèse et de la sainteté ; 2) la disparition de la nature et 3) Tirésias.

Affirmer, comme le fait Girard, que toute résistance individuelle à la montée aux extrêmes est par essence vaine, n’est-ce pas en vérité porter une condamnation terrible et définitive à l’encontre d’Hölderlin et de la sainteté ? Car la sainteté et le retrait du monde sont, par définition, des comportements individuels, des formes de résistance qui ne touchent que soi. Le retrait du monde n’est-il pas une démarche par laquelle on se protège soi-même, on s’abstient de pécher, pour ainsi dire, mais par laquelle on s’abstient aussi d’agir. Que faire en temps de peste ? « Lire le Décaméron entre amis » répondit un jour Michel Serres. Cependant, ce privilège n’est pas donné à tous, mais Hölderlin n’est pas n’importe qui, comme le montre à souhait la réaction du menuisier Zimmer. Que nous vaut ce témoignage de résistance silencieuse, dont nous n’aurions nul écho s’il n’avait été précédé d’une œuvre qui confère un nom et un prestige à cet écervelé dans sa tour ? La “décision” d’Hölderlin, dès lors, ne serait admirable que par ce qui la précède, que par ce qu’elle abandonne. En un sens, “oui”, mais à condition seulement d’accorder à chaque individu une valeur infinie. À l’égard du monde qu’elle rejette, elle n’est rien et vaine, car la sainteté ne peut être le destin de chacun d’entre nous. Non seulement parce que cette demande est déraisonnable, mais parce que alors, il n’y aurait plus de monde.

Le second problème est la disparition de la nature. Nul besoin d’être Chrétien pour comprendre que la nature a disparu. Je reviens ici à une question abordée plus haut : il ne s’agit pas simplement d’une question de perception et de vision du monde, mais de ce que le monde lui-même a changé. Pouvons-nous encore penser, comme Hölderlin que “perdre le contact avec la nature, c’est perdre le contact avec les dieux” alors qu’il ne nous est plus possible de poser la nature hors de nous comme un “autre”. Pollution, réchauffement global, disparition des espèces et même la pandémie en cours, tous ces phénomènes indiquent clairement que la nature est devenue notre fait, sa transcendance a été résorbée dans l’immanence des actions humaines. Elle ne nous est plus extérieure, et la recommandation qui nous est faite ad nauseam est de nous souvenir que nous faisons partie de la nature et sommes soumis à ses règles. En fait, cela peut être vu comme le triomphe d’Hegel. Si l’achèvement du parcours de l’esprit, sa réconciliation avec le monde, c’est qu’il reconnaisse et réintègre en lui tout ce qui, au début, lui apparaissait hier comme un objet étranger et extérieur, alors nous y sommes. Toutes les régulations naturelles spontanées, des naissances, du climat, des diverses formes de pollution, de la survie des espèces menacées sont maintenant devenues notre affaire, doivent être prises en charge consciemment. Tout ce qui se faisait de soi-même et spontanément incombe aujourd’hui à l’esprit absolu que nous sommes devenus.

Ce triomphe est manifestement un lamentable échec, non pas simplement, comme nous sommes portés à le croire, parce que nous ne faisons pas ce que nous devrions faire, non pas parce que nous ne réussissons pas à être à la hauteur de cet immense défi, mais pour une raison plus profonde. En fait, l’illusion fondamentale est de penser que nous devons et que nous pouvons y arriver, que cette régulation de la nature est en notre pouvoir. Non pas qu’il ne faut rien faire, mais il est faux, trompeur de penser que le passé va revenir et le temps s’arrêter, de croire qu’il suffit de faire autrement pour que tout redevienne comme avant. Car nous avons mis en œuvre des changements qui relèvent de temporalités radicalement différentes de la temporalité humaine, non seulement qui en diffèrent par plusieurs ordres de grandeurs, mais des processus non-linéaires, caractérisés par des effets de seuil, plutôt que par la monotone mais rapide accumulation des années d’une vie humaine. Quelques effets que nous puissions avoir sur elles, ces régulations nous échapperont toujours partiellement, parce qu’elles répondent à des temporalités sans commune mesure avec la nôtre. L’avenir ne sera pas comme le passé, les espèces disparues ne reviendront pas, les températures moyennes ne vont pas du jour au lendemain retourner à ce que nous jugeons être “normal”, les terres et l’eau douce de la Martinique seront polluées par la chlordécone pour encore au moins cinq cents ans.

S’il est encore possible de penser la transcendance de la nature, c’est dans notre rapport au temps et à ces temporalités différentes qui échappent à notre pouvoir. C’est le temps qui marque la transcendance du monde par rapport à nous. Le temps marque de son sceau tout ce qui échappe à notre pouvoir. Il constitue la limite indépassable de notre action tant individuelle que collective. Perdre le contact avec la nature, écrit Benoît, c’est perdre le contact avec les dieux, “c’est-à-dire, avec le ‘Père du temps’”. Ne pas perdre contact avec la nature, c’est alors ne pas perdre contact avec ce temps qui nous échappe dans tous les sens du mot, et ce respect du temps, c’est aussi être fidèle à l’infidélité des dieux.  

J’ai nommé le troisième problème Tirésias. La lecture que, dans La violence et le sacré, Girard propose de Œdipe roi (et non pas encore Œdipe Tyran, nous y reviendrons) est tout entière construite autour de la notion de symétrie. En particulier de la symétrie dans les échanges entre Œdipe et Tirésias ou Œdipe et Créon. Cette symétrie pour Girard joue un rôle fondamental car elle montre que si l’accusation portée contre Œdipe “colle”, cela ne constitue pas pour autant la preuve qu’il est coupable. Aux yeux de Girard, la culpabilité aurait tout aussi bien pu s’arrêter sur Tirésias ou Créon. Ceux-là sont des doubles mimétiques que rien ne distingue dans leur affrontement et, pour Girard, si OŒdipe est coupable, il n’est coupable que dans la mesure où l’accusation colle, ou plutôt ce n’est que parce qu’il est coupable que l’accusation colle. Pour Girard, Sophocle a entrevu, et peut-être fait plus que simplement entrevoir, que Œdipe est une victime émissaire, une victime innocente contre laquelle la cité déchirée par la “peste” se réconcilie.[1]

Or chez Benoît, ou du moins dans la lecture d’Hölderlin telle que Benoît nous la restitue, les choses se passent tout autrement. Il n’y a pas symétrie, mais bien une asymétrie radicale entre Œdipe et Tirésias. Pour Hölderlin, Tirésias détient la vérité du drame, l’accusation qu’il va porter contre Œdipe va se révéler être vraie :  Œdipe est coupable ! Il y a semble-t-il entre ces deux interprétations une contradiction insoluble. Benoît (et Hölderlin ?) conserve(nt) un aspect fondamental de l’interprétation de Girard.

Comment Tirésias touche-t-il Œdipe ? En lui révélant que son crime n’a pas été de tuer son père et d’avoir couché avec sa mère, comme tout le monde va finir par le répéter, mais de s’être pris pour un dieu. (p. 297)      

Il n’est pas clair qu’il faille interpréter ces lignes comme signifiant que Œdipe n’est pas coupable de parricide et d’inceste, mais plutôt, comme le suggère le texte un peu plus bas, que peu importe ces accusations, car l’essentiel est ailleurs. La faute d’Œdipe serait celle d’être un Tyran et d’avoir voulu accaparer une illégitime divinité.[2] Nous retrouvons ici le rôle de l’hubris classique des héros tragiques.

Ces deux interprétations, celle de Girard et celle de Benoît/Hölderlin sont-elles compatibles ? Peut-être, mais cela me semble loin d’être clair. Du moins je vois mal comment faire tenir à Tirésias dans Œdipe tyran (roi) ces deux rôles tout à la fois de double mimétique et de porteur de la vérité. Dans l’interprétation que Benoît/Hölderlin donne d’Antigone, les choses sont différentes car, alors, Tirésias apparaît plutôt comme celui qui révèle la symétrie entre Antigone et Créon et les révèle comme doubles.


[1] On peut penser à la lecture d’Antigone, que cette réconciliation n’est que de courte durée, mais c’est là une autre affaire à laquelle nous reviendrons.

[2] D’où l’importance pour Benoît que le nom de la pièce soit Œdipe Tyran plutôt que Œdipe roi.

Les apocalypses en question

par Benoît Hamot

Lecteur de Girard depuis la parution de « des choses cachées… », j’ai également été saisi par cette interprétation puissante du texte évangélique, et je l’ai adoptée, avec l’ensemble de la théorie mimétique qui constitue ma colonne vertébrale intellectuelle. En revenant sur certaines interprétations girardiennes, je reviens donc en même temps sur des conceptions qui m’habitaient. Je comprends donc que d’autres lecteurs de Girard puissent les soutenir. Cela étant précisé, ma critique peut continuer, je pense, sans scandaliser personne. Je ne cherche nullement à affirmer une différence, ce qui serait puéril.

Des apocalypses, il y en eut beaucoup. L’apocalypse de Pierre connut un succès majeur dès le IIe siècle, avant d’être considéré comme apocryphe à partir du IVe siècle, puis de tomber dans l’oubli. Oubli très relatif, car son influence – et notamment les descriptions terrifiantes des tourments de l’enfer appliqués aux damnés – s’étend à l’ensemble de la littérature occidentale, à commencer par l’épopée de Dante, les tableaux de Jérôme Bosch, et jusqu’au cinéma catastrophiste américain, à grand renfort d’effets spéciaux. Adolphe Lods publia une traduction de l’apocalypse et de l’évangile de Pierre après la découverte à la fin du XIXe siècle d’un manuscrit en langue grecque, il note :

« Cette conception, courante encore aujourd’hui, des enfers, l’apocalypse de Pierre n’a pas pu la puiser dans les traditions juives ou chrétiennes : c’est un emprunt aux fables qui circulaient dans le monde païen, en Grèce, en Égypte, à Rome. Il y a bien certains traits qui semblent être d’origine évangélique ou biblique, et la liste des crimes punis dans le séjour des damnés a une couleur chrétienne indéniable ; mais l’ensemble du tableau, l’idée même de ces tourments ingénieusement mis en rapport avec les péchés commis, rappelle bien plutôt les supplices du Tartare. L’apocalypse de Pierre paraît avoir été l’un des principaux véhicules des conceptions grecques sur la vie d’outre-tombe. »[1]

Précisément, le judaïsme est sans doute la seule religion qui ne dise rien sur « la vie d’outre-tombe », et les textes apocryphes ou gnostiques, que la religion catholique a eu l’intelligence et le soin d’écarter des textes canoniques, ont pour particularité de prédire ou de décrire un avenir individuel « d’outre-tombe » et un avenir collectif bien connu sous le nom de « parousie » : retour du Christ en gloire et résurrection des morts. Les textes apocryphes en font notamment grand cas, témoignant de cette attente imminente d’une « fin du monde » et d’un « jugement dernier » très présents au tout début du christianisme. Les dissensions internes étaient alors violentes entre les courants « asiatiques » et gnostiques – cherchant à concilier conceptions antiques et christianisme – et ce qui deviendra le catholicisme. Cette attente de la parousie réapparut régulièrement au cours des siècles (peste noire…).

L’invention de la force de dissuasion nucléaire, la logique de la terreur, le retour de « religions séculaires » totalitaires : cet état des lieux semble avoir conduit René Girard à établir un parallèle entre les textes apocalyptiques canoniques (essentiellement évangéliques) et la situation actuelle. Quelques disciples moins prudents ont interprété l’évangile de Jean dans ce sens, ce que Girard s’était prudemment abstenu de faire (à quelques détails près cependant). Girard a sans doute été influencé par I. Illich et J-P. Dupuy, dans sa tentative de déchiffrer le monde actuel et ses menaces. Mais le « catastrophisme éclairé » de Dupuy n’est en rien « apocalyptique » – dans le sens eschatologique du terme –, bien qu’il fasse référence au prophétisme juif, et notamment au livre de Jonas, et Illich, bien que prêtre catholique, développe une argumentation ancrée sur son expérience immédiate de la modernité. Pourtant, Girard tient à mettre en relation textes apocalyptiques et situation contemporaine.

Apocalypse signifie « révélation », mais dans le sens d’un message divin révélé à travers des visions, des rêves, des apparitions, des voix venues d’ailleurs. Dieu « révèle » quelque chose d’important à un homme, qui devient de ce fait prophète, éprouve la nécessité de transmettre le message à ses proches. Il s’agit généralement d’un avertissement : certains évènements critiques sont imminents, et le récepteur de la révélation doit l’annoncer à ses proches et provoquer une réaction en conséquence, afin de se sauver collectivement. Tel est le cas de l’apocalypse de Jean indiquant la nature des forces en présence dans la terrible guerre qui s’annonce, et la nécessité de fuir Jérusalem promise à la destruction.

Cette nécessité de fuite ou d’écart par rapport à une situation de violence relève de la logique dégagée par Blaise Pascal, rappelée fort à propos par Christine Orsini et Benoît Chantre : « Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence et ne font que l’irriter encore plus. » Ce principe était déjà clairement exprimé dans l’évangile de Jean, où Jésus déclare devant Ponce Pilate : « Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage de la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » et la réponse de Pilate : « Qu’est-ce que la vérité ? » (Jn .18, 37) montre assez clairement l’étendue de l’incompréhension, et l’étanchéité entre les voies de la vérité et celles du pouvoir et de sa violence constitutive. Ces voies sont parallèles dans le sens où elles ne se rencontrent jamais, sinon pour se nier l’une l’autre, comme le souligne très justement Christine Orsini.

Mais il existe d’autres apocalypses, dont celle (sans doute faussement) attribuée à Pierre et qui ont une toute autre prétention. Il s’agit de visions eschatologiques. Elles servent, et ont toujours servi le pouvoir politique et religieux, mais également certains projets industriels, comme la conquête spatiale suivie de la colonisation de planètes, la cryogénie et la résurrection des morts portés par le cosmisme et le transhumanisme, comme le montre Michel Eltchaninoff[2]. Elles soutiennent les projets impérialistes à travers une représentation du monde comme terrain de lutte entre des forces mimétiquement opposées. Empire « du bien » contre Empire « du mal », ces positions étant bien entendu interchangeables en pratique. Ce n’est pas un hasard si Georges W. Bush est le seul homme d’État à avoir « pu prendre la mesure de son âme » en regardant son « ami » Vladimir Poutine « dans les yeux ». Tous deux se posent en fervents convertis – évangélique d’un côté, orthodoxe de l’autre – et en défenseurs de l’Empire du Bien menacé, et Poutine a beau jeu de justifier en 2001, devant son « ami », que la guerre de Tchétchénie concernait un adversaire islamique commun[3], personnifiant le Mal. Le fondement de leur idéologie est religieuse et politique, mais d’une religion pervertie par un fond païen, basé sur la crainte et sur la violence, une religion ennemie de la vérité, c’est-à-dire de ce qui se passe réellement dans le présent ou l’avenir proche, prévisible, au profit d’un projet eschatologique.

Cela se traduit politiquement par la négation du réel et la négation de l’autre. En l’occurrence, c’est l’actuelle négation de l’existence même de l’Ukraine, et donc des Ukrainiens, qui ne peuvent dès lors être considérés que comme les marionnettes de l’Empire du Mal, c’est-à-dire de l’Empire du Bien mimétiquement opposé… Le même processus s’est joué pour l’Empire américain à propos du Vietnam, suivi du même échec : car le Vietnam existait, et les Vietnamiens luttaient pour continuer à exister dans leur patrie, et non pour défendre le projet de l’Empire du Bien (ou du Mal) opposé : le communisme. Les Vietnamiens comme les Ukrainiens ne sont pas des marionnettes, et la guerre actuelle ressemble par maints aspects à la guerre du Vietnam. L’Afghanistan et l’Irak n’ont pas eu cette chance : il n’y avait pas de peuple suffisamment uni pour défendre une patrie divisées entre tribus et factions, patrie dont l’existence, de fait, n’apparait pas évidente.

Revenant à Girard et l’Apocalypse, il me semble que si l’analyse des rivalités mimétiques entre les Empires est susceptible d’être menée avec réalisme avec l’outil de la théorie mimétique, pourquoi convoquer des textes anciens initialement destinés à prévenir leurs contemporains sur un avenir proche ? En faisant passer ces textes pour des prévisions à très long terme, on risque de tomber dans le piège politique qui consiste à construire une eschatologie pour justifier une action en vue d’un « avenir radieux », promis par ces mêmes textes, après avoir triomphé des « forces du Mal », en s’appuyant sur l’origine présumée divine de ces apocalypses (c’est-à-dire le fait mystérieux de la révélation). Le problème, c’est que ce procédé se passe de toute démonstration et de toute justification s’appuyant sur le réel, c’est à dire sur le présent, le sensible, le prochain. En convoquant ces textes pour les détourner de leur sens initial, ne risque-on pas de provoquer un mélange indigeste entre une idéologie gnostique, de type apocalypse de Pierre, clairement eschatologique, et une pensée chrétienne ancrée dans le souci du prochain et l’analyse d’une réalité présente, politique et menaçante ?

Le même écueil menace ceux qui ne retiendraient qu’une approche purement mécanique, froidement logique de la théorie mimétique, ce qui peut aboutir à des affirmations délirantes, ce dont Luc-Laurent Salvador nous a donné un exemple édifiant. Le « mimétisme » est appliqué avec la même abstraction que la « dialectique » chère aux derniers marxistes, qui comme chacun sait, permet de tout expliquer, et donc de tout justifier… La théorie déconnectée du réel permet ainsi de conserver intacte les «  religions séculaires » – selon l’expression de Marcel Gauchet – qui n’en finissent plus de couver sous les cendres qu’elles ont provoquées.

Appréhender le réel, c’était, me semble-il, ce qui guidait la recherche mené par René Girard, et c’est là où se révèle son génie. Alors dans quel sens faut-il entendre son attachement à « l’apocalypse » ? Il serait parfaitement soutenable d’admettre que René Girard a reçu une révélation – c’est à dire une apocalypse dans le sens originel du terme –, ou autrement dit : opéré une conversion au christianisme sous l’impulsion d’une communication divine. Son œuvre n’aura été qu’une longue tentative pour la transmettre à ses proches, c’est-à-dire à « quiconque est de la vérité ». Mais si l’on suit cette option avec conséquence, il faudrait demander au Vatican d’entamer une procédure préparatoire en canonisation, ou tout au moins, une reconnaissance officielle de la valeur théologique de son œuvre. On s’oppose alors aux nombreux détracteurs, y compris chrétiens comme Pierre Manent, qui considèrent qu’à partir de la parution de « des choses cachées… », l’œuvre girardienne n’a plus aucune valeur intellectuelle, qu’elle entre dans le domaine du délire mystique. Seules les recherches girardiennes précédant cette date auraient un réel intérêt scientifique : d’où la « profonde déception » de ce philosophe, lecteur précoce de son œuvre, à l’encontre de René Girard.

Pour ma part, je considère que la théorie mimétique a une valeur scientifique et une importance comparable à la théorie de l’évolution de Charles Darwin, ou autrement dit, qu’elle pose de nouvelles bases pour l’ensemble des sciences humaines. Si dans le domaine de la biologie, la théorie de l’évolution et la théorie de la sélection naturelle ont sensiblement évolué par rapport aux conceptions initiales de leur auteur, c’est-à-dire qu’elles se sont perfectionnées avec les travaux de ses successeurs, il ne pourra en être autrement de la théorie mimétique. Pour la dégager de son ornière apocalyptique, c’est-à-dire de l’ambiguïté dans laquelle Girard nous a laissés – révélation sur les conséquences d’une situation donnée ou discours eschatologique ? – il faut accepter le fait de sa conversion personnelle en lien avec l’élaboration de son hypothèse scientifique. En l’acceptant, nous pouvons alors saisir et dégager ce qui pourrait être de l’ordre d’une confusion. Car je ne vois pour ma part aucune contradiction entre une démarche authentiquement scientifique et la réalité d’une révélation divine si l’on prend au sérieux la réponse de Jésus : « Quiconque est de la vérité écoute ma voix. ». Car la science n’est rien d’autre qu’une recherche de la vérité. 

Il me semble que Girard, comme chacun de nous, est un homme de son temps, et qu’il reste jusqu’au bout imprégné de ses premières influences que Philippe Muray, dont il était proche, nommait « dixneuvièmistes » dans son ouvrage principal (Le XIXe siècle à travers les âges). Si Nietzche, Hölderlin, Wagner, Dostoïevski… ont bien été les grands « voyants » de la catastrophe totalitaire du XXe siècle à venir, elle aurait précisément à voir avec l’apocalypse dans le sens girardien du terme, que je crois impropre ou pour le moins anhistorique. Cette lecture interprétative girardienne revient à transposer les périls traversés par la petite communauté nazoréenne, restée dans Jérusalem au bord d’une guerre civile et guerre de libération mêlées, aux périls que nous traversons depuis l’invention de « la bombe » – évènement déclencheur de la pensée apocalyptique chez Girard –, suivie par l’évidence des périls annoncés par la catastrophe écologique. On peut comprendre que le succès d’une œuvre se nourrisse d’images fortes, influençant depuis deux millénaires la culture commune, mais si l’ambition girardienne est bien scientifique, il faut oser poursuivre son œuvre et préciser certains détails historiques à ce propos, ce qui ne remet nullement en cause les fondamentaux de la théorie mimétique.

Ainsi, il est tout à fait possible de souscrire à la pensée de Christine Orsini dans sa réponse du 2 avril, éminemment girardienne, tout en supprimant le terme « apocalyptique », car nous n’en avons tout simplement pas besoin :

« Parier sur le Christ, dans un monde où la vérité de la violence, c’est « la montée aux extrêmes », c’est faire le choix d’une pensée apocalyptique, exprimée par ces vers très cités de Hölderlin : « Mais aux lieux du péril croît/Aussi ce qui sauve. » L’intuition apocalyptique est centrale dans la théorie mimétique et c’est pourquoi elle entend donner du sens à l’Histoire. Autrement dit et rapidement dit, la montée aux extrêmes, ce mouvement vers le pire, a un envers lumineux, la réconciliation. »

On obtient alors :

« Parier sur le Christ, dans un monde où la vérité de la violence est « la montée aux extrêmes », c’est faire le choix d’une pensée exprimée par ces vers très cités de Hölderlin : « Mais aux lieux du péril croît/Aussi ce qui sauve. » L’intuition centrale dans la théorie mimétique entend donner du sens à l’Histoire. Autrement dit et rapidement dit, la montée aux extrêmes, ce mouvement vers le pire, a un envers lumineux, la réconciliation. »

Il reste la question épineuse soulevée par cette proposition : « donner du sens à l’Histoire », qui, selon la façon dont on l’interprète, peut être rapprochée d’une pensée eschatologique, qui assigne une direction (une ligne) et donc une fin à l’Histoire (un point de fuite). Or il est évident que nous ne connaissons pas l’avenir, bien que, ou précisément parce que, nous le construisons librement, avec ou sans l’intervention de Dieu. Cela nous apparait désormais comme une évidence, y compris du point du vue chrétien. Le personnage du deus ex machina appartient définitivement à la tragédie grecque. De ce fait, nous avons appris à nous méfier de nous-mêmes et a fortiori, de tous nos architectes en chef et autres metteurs en scène, et c’est en fin de compte cette méfiance radicale à l’égard de nous-mêmes qui a le plus de chance de nous réunir désormais. Si ce n’était pas le cas, l’article profondément pessimiste de J-L. Salasc – »L’éternel retour » – n’aurait pas produit une quasi-unanimité sur ce blogue.

Pour ma part, je ne pense pas que Girard ait été un pessimiste ou un optimiste – un tenant du « pire » ou de son « envers lumineux » –, mais que sa vision était avant tout portée par l’espérance. L’espérance que la vérité finira par triompher à travers les épreuves que nous ne pouvons éviter, et dont la guerre mondiale qui commence, avec le désastre écologique qui s’installe, sont les manifestations les plus tangibles.


[1] LODS A. (1893) L’évangile et l’apocalypse de Pierre, Paris, Ernest Leroux, fr.wikisource.org, p.109

[2] ELCHANINOFF M. (2022) Lénine a marché sur la lune, Actes Sud

[3] Voir l’article du Monde du 01 juillet 2001 Bush-Poutine, les yeux dans les yeux.

La diabolisation, étape incontournable du processus victimaire

par Hervé van Baren

Plusieurs textes bibliques illustrent par l’exemple le processus de diabolisation. La diabolisation est une étape du processus plus large du mécanisme victimaire, la désignation d’une victime émissaire pour évacuer le trop-plein de scandale et de violence accumulés dans une collectivité humaine. La diabolisation, parce qu’elle gomme tous les aspects positifs de la victime qui rendraient impossible son immolation, est une étape incontournable du phénomène.

Sous couvert d’une charge sentencieuse contre les « faux prophètes » et « faux docteurs », St Pierre démonte remarquablement le processus dans la seconde épître qui porte son nom. Des cibles de la vindicte de l’apôtre, nous ne saurons rien d’autre que le principal reproche qui leur est fait :

« Il y aura parmi vous de faux docteurs, qui introduiront sournoisement des doctrines pernicieuses. » (2 Pierre 2, 1)

En revanche, la liste des fautes qui leur sont reprochées est longue et part de tous côtés :

« Dans leur cupidité, ils vous exploiteront par des discours truqués. » (2 Pierre 2, 3)

 « … ceux qui courent après la chair dans leur appétit d’ordures. » (2 Pierre 2, 10)

Comme si cela ne suffisait pas, St Pierre ajoute encore à la liste de leurs défauts :

« Trop sûrs d’eux, arrogants, ils n’ont pas peur d’insulter les Gloires. » (2 Pierre 2, 10)

L’apôtre reprend ensuite les mêmes accusations mais le ton devient insultant, le trait est forcé :

« Mais ces gens, comme des bêtes stupides vouées par nature aux pièges et à la pourriture, insultent ce qu’ils ignorent et pourriront comme pourrissent les bêtes. » (2 Pierre 2, 12)

« Ils trouvent leur plaisir à se dépraver en plein jour ; ce sont des souillures et des ordures qui se délectent de leurs mensonges quand ils font bombance avec vous. » (2 Pierre 2, 13)

« Les yeux pleins d’adultère, ils sont insatiables de péché, appâtant les âmes chancelantes, champions de cupidité, enfants de malédiction. »(2 Pierre 2, 14)

« Débitant des énormités pleines de vide, ils appâtent par les désirs obscènes de la chair ceux qui viennent à peine de s’arracher aux hommes qui vivent dans l’erreur. » (2 Pierre 2, 18)

Le texte contient suffisamment d’indices (discrets) pour nous inciter à remettre en question la lecture au premier degré, celle qui justifie la violence du propos :

« Pour eux, depuis longtemps déjà, le jugement ne chôme pas, et leur perdition ne dort pas. » (2 Pierre 2, 3)

Le jugement dont il est question ne peut être le jugement dernier ; il a lieu « depuis longtemps déjà » et conduit à « leur perdition ». St Pierre fait ainsi allusion au jugement des humains, autrement dit au tribunal populaire qui accuse la victime émissaire. De même, la forme au passé montre bien qu’il s’agit de dénoncer la violence humaine bien plus que d’annoncer la justice du Royaume :

« Il leur est arrivé ce que dit à juste titre le proverbe : Le chien est retourné à son vomissement, et :  La truie, à peine lavée, se vautre dans le bourbier. »(2 Pierre 2, 22)

Anachronisme contrastant avec plusieurs allusions au jugement futur :

« C’est donc que le Seigneur peut arracher à l’épreuve les hommes droits et garder en réserve, pour les châtier au jour du jugement, les hommes injustes… » (2 Pierre 2, 9)

Mais l’indice le plus fragrant qu’il faut lire ce passage comme l’exposition d’une tendance humaine se trouve au verset 15. L’allusion à Balaam, personnage pittoresque du Livre des Nombres, permet à Pierre une comparaison pour le moins hasardeuse :

« Abandonnant le droit chemin, ils se sont fourvoyés en suivant la route de Balaam de Bosor, lequel se laissa tenter par un salaire injuste, mais il reçut une leçon pour sa transgression : une bête de somme muette, empruntant une voix humaine, arrêta cette folie du prophète. » (2 Pierre 2, 15-16)

Pierre rappelle que Balaam s’est converti au Dieu Vivant par l’intermédiaire de son ânesse(1), autrement dit, il suggère que Balaam, l’exemple à ne pas suivre, le prototype du faux prophète brocardé dans ce passage, est en réalité un vrai et, par extension, que celles et ceux que nous diabolisons sont souvent celles et ceux qui nous apportent un message prophétique, subversif et dérangeant. L’allusion à sa propre expérience, le chant d’un coq qui lui permet de sortir de l’unanimité sacrificielle, largement commenté par Girard(2), nous invite à entendre nous aussi le coq chanter, et à sortir de la lecture sacrificielle qui prend à la lettre les malédictions de l’apôtre(3).

Finalement, c’est au chapitre 3 que St Pierre nous invite plus explicitement à une lecture critique de son texte, seule susceptible de nous sortir de la pensée sacrificielle et de nous reconnaître dans son discours haineux. Il nous rappelle que ses deux lettres ont pour but de « stimuler en nous la juste manière de penser » (2 Pierre 3, 1). Et de conclure, après des réflexions résolument apocalyptiques :

« Nous attendons selon [la] promesse [de Dieu] des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habite. » (2 Pierre 3, 13)

On voit donc exposées dans ce passage la mécanique et la dynamique du discours diabolisant. Celui-ci se caractérise par deux aspects :

1) l’accusation qui mélange allègrement données factuelles, procès d’intention, jugement sur la personne, au point qu’on peut parler de discours confus,

2) la dynamique qui part d’une accusation plus ou moins factuelle pour progressivement dériver vers l’abaissement,l’insulte, la déshumanisation.

Tout cela pave la voie à la violence concrète, physique. Cette étape n’est pas en option. Il est nécessaire de diaboliser la victime émissaire pour pouvoir la sacrifier.

Ces caractéristiques se retrouvent dans une récente vidéo(4) montrant un échange tendu entre Emmanuel Macron et un homme, lors d’un bain de foule en Alsace. Avant d’analyser l’échange et d’en souligner les convergences avec le texte de Pierre, précisons :

– Cette analyse ne se veut ni partisane, ni politique ; elle se borne à relever les ressemblances formelles entre le discours de Pierre et les propos de l’homme. Je n’émettrai donc aucun jugement sur l’objectivité des accusations, sur le fond, ni ne ferai de commentaires sur le contexte. Seule la forme m’intéresse.

– J’ai choisi ce dialogue uniquement parce qu’il me semblait particulièrement représentatif du phénomène dont nous parlons.

– J’invite donc les lecteurs et lectrices à éviter de tomber dans le piège de la polémique, qui n’a pas lieu d’être. L’objectif de cet article est de montrer que la diabolisation est un phénomène universel et que les règles qui caractérisent celui-ci n’ont pas beaucoup changé en 2000 ans. Si polémique il doit y avoir, que ce soit sur la thèse et non sur l’exemple choisi, argumentée et non viscérale.

L’homme interpelle Emmanuel Macron en lui disant qu’à cause de lui, il va voter pour Marine Le Pen, ce qui illustre le côté paradoxal du discours diabolisant. L’accusateur se voit comme parfaitement libre et indépendant, alors même que ses paroles prêtent à l’accusé le pouvoir de déterminer ses choix. « A cause de vous… »

« Votre bilan, la manière dont vous avez traité les gens depuis le début de votre mandat, c’est un scandale. »

L’homme reconnaît être scandalisé, ce qui avec l’éclairage girardien s’avère être parfaitement exact. Ensuite vient la litanie des accusations visant la personne :

« Vous êtes aussi arrogant, aussi méprisant, aussi cynique, vous êtes machiavélique, vous êtes manipulateur, vous êtes menteur en plus. »

D’une accusation basée sur des faits, des erreurs reprochées, on passe allègrement à une attaque de la personne, essentiellement mauvaise.

On entend souvent chez l’accusateur un discours victimaire qui inverse les rôles du binôme persécuteur-persécuté. On reproche à l’autre la violence dont on est détenteur :

« On a été pris pour des moins que rien, des fainéants, des Gaulois réfractaires. »

Insupportable affront dont la symétrie avec le mépris affiché pour l’autre reste parfaitement invisible. Puis une accusation plus précise :

« Vous avez assassiné l’hôpital »

Suivi de l’insulte :

« Je n’ai jamais vu un Président de la Vème République aussi nul que vous. »

A ce stade, le Président lui reproche le manque d’arguments de son discours et tente (en vain, évidemment) de remettre la discussion sur le mode factuel, raisonné. Lorsqu’il insiste une fois de plus sur le manque de cohérence, il s’entend répondre :

« Ben de toutes façons, toutes les casseroles que vous traînez derrière vous que ce soit l’affaire Benalla… »

Ce à quoi Emmanuel Macron répond avec justesse mais au risque de paraître méprisant :

« Vous, ça se mélange quand même beaucoup dans la tête. »

Voilà un bon résumé du discours haineux qui préside à l’étape préalable du mécanisme victimaire, et que St Pierre décrit avec une telle justesse : l’accusation, comme l’a relevé Girard, s’encombre peu de cohérence et de crédibilité. Elle mêle allègrement tout, elle peut partir d’un fait concret mais immanquablement elle se dispersera tous azimuts. Elle s’interdit tout équilibrage par la reconnaissance des éléments à décharge et des bons côtés de la personne. Une bonne recette pour repérer le discours diabolisant consiste à essayer d’obtenir de l’accusateur un propos un tant soit peu positif, un compliment… Pour l’individu pris dans la dynamique collective de l’accusation du bouc émissaire, c’est tout simplement impossible.

Emmanuel Macron a eu tort de se laisser prendre au jeu de l’accusation sacrificielle : à deux reprises il suggère que son adversaire est atteint de folie. Or sur le plan psychiatrique, cet homme, comme tant d’autres citoyens de France et d’ailleurs qui versent dans le discours violent, est parfaitement sain d’esprit ; pour autant, il est aussi incapable de réaliser qu’il est sous l’emprise de la foule sacrificielle, qui le pousse à cette surenchère d’accusations. Il se voit parfaitement objectif et maître de sa pensée ; il est en réalité le pantin d’un phénomène collectif que personne n’est capable de repérer, à plus forte raison chez soi-même.

Un commentaire sur la page YouTube qui reproduisait cette vidéo m’a frappé : parmi les nombreux internautes qui félicitaient l’homme d’avoir dit la vérité, l’un faisait de lui le porte-voix de 66 millions de Français. L’absurdité de cette affirmation (tenant compte, entre autres, des sondages et des résultats du premier tour) indique que ce type de discours est indissociable de la recherche d’une unanimité sacrificielle sans laquelle le processus ne peut aboutir à son issue fatale et réconciliatrice.

La méconnaissance des phénomènes mimétiques à l’œuvre prive les hommes et les femmes politiques des armes qu’ils pourraient utiliser pour contrer le phénomène. Pour autant, ne nous le cachons pas : sortir de cette mécanique infernale est une gageure. Comment faire ? Les suggestions en commentaire sont bienvenues.

  1. Nombres 22-24
  2. Voir Le Bouc émissaire, 1982, p. 213-22
  3. Jude est encore plus explicite dans son épître, qui reprend le ton et la structure de l’épître de Pierre : « Mais ces gens-là, ce qu’ils ne connaissent pas, ils l’insultent, et ce qu’ils savent à la manière instinctive et stupide des bêtes, cela ne sert qu’à les perdre. » (Jude 1, 10)
  4. https://www.youtube.com/watch?v=JdKX_uLDqTw

Petite nature

par Joël Hillion

Le film du jeune réalisateur Samuel Theis aborde un sujet brûlant et essentiel dans la relation maître-élève. Il n’y a pas d’apprentissage sans une bonne dose de mimétisme, surtout à l’école primaire. Le bon élève veut ressembler à son maître. Le désir d’être (comme son maître) se sublime généralement en admiration, en désir d’apprendre toujours plus, désir d’en savoir autant que le maître. Il se peut aussi que le désir s’attache à la personne du maître. C’est le cas des enfants en manque d’affection, en recherche d’un modèle « sécure ».

C’est ce qui arrive au petit Johnny, le héros de Petite nature. Ce désir d’identification se double alors d’un besoin irrépressible d’être aimé. Et pour cela, l’enfant se rend « aimable ». Pour peu qu’il ait quelque talent, il devient vite le « chouchou » du prof. Johnny, de ce point de vue, remplit toutes les cases. Se sachant aimé du maître, son admiration jusque-là naturelle se change en séduction. Comme le dit l’instituteur dans le film, il s’y mêle nécessairement quelque affect. L’amour peut être une forme sublimée du désir, ou se changer en un attrait plus charnel, plus immédiat. Les jeunes enfants peuvent être « entiers », sans mesure, poussés par leur seuls « affects ». Dans Petite nature, l’enfant se croit en capacité de conquérir totalement son maître, corps et esprit. Et le drame est inévitable.

L’enseignant, dans le film, remarquablement joué par Antoine Reinartz, fait preuve d’une maîtrise et d’une responsabilité exemplaires. Il n’empêche cependant pas la tentative de résolution sacrificielle du désir incontrôlable : l’enfant rejeté est la victime idéale, c’est lui qui se sacrifie.

Sur un thème aussi difficile, le réalisateur fait preuve d’une extrême pudeur, voire sans doute d’un excès de prudence. Ce qu’il tente d’exprimer est plus évoqué que démontré. Il illustre une passion dévorante par beaucoup de litotes. Son jeune acteur, Aliocha Reinert, joue parfaitement son rôle, avec finesse et intelligence. Mais devant la description d’une passion impossible, le réalisateur se retient, à l’image de l’instituteur que la ferveur de l’enfant pour lui affole.

Je sais combien il est difficile de faire face à de telles situations. Dans mes années d’enseignement, et avec mon approche poétique, musicale, et avec aussi ma personnalité, j’ai plusieurs fois observé des comportements de séduction appuyée de la part de mes élèves, garçons ou filles. Il s’en est même trouvé un, une fois, qui m’a déclaré, en pleine classe : « Vous ne voudriez pas m’adopter ? » Je lui ai fait remarquer que j’avais déjà des enfants. Il commenta seulement : « Je veux parler d’une adoption spirituelle. » La plupart du temps, les élèves savent parfaitement quel jeu ils jouent.

Quant aux enseignants, ils doivent savoir à quoi s’en tenir. J’ai été fou amoureux de ma prof de français en classe de première… Cela m’a sûrement servi dans la suite de ma carrière. J’avais expérimenté le mécanisme mimétique avant même d’avoir lu René Girard !

Les enseignants n’ont pas d’autre tâche que celle d’être des « modèles », ils doivent en avoir une conscience claire, ils doivent se rappeler ce « mécanisme », ils doivent savoir garder leur place, et ne jamais se départir de leur responsabilité d’adulte. Dommage que la théorie mimétique ne soit pas enseignée aux futurs maîtres et aux futures maîtresses d’école.

Le cosmisme et la « guerre sainte » du couple Poutine-Cyrille

par Benoît Hamot

J’ai lu avec un grand intérêt le livre de Michel Eltchaninoff : « Lénine a marché sur la lune. La folle histoire des cosmistes et transhumanistes russes », qui vient de sortir chez Actes Sud. Ce livre est une clé pour comprendre ce qui habite non seulement l’esprit malade de Vladimir Poutine, mais aussi  le soutien du peuple russe, qui quoi qu’on en dise, maintient au pouvoir depuis si longtemps un paranoïaque avéré.

Je n’en ferai pas un résumé, ce serait dommage ; ce livre très bien documenté se lit comme un roman. Je peux seulement dévoiler comment les thèmes principaux du cosmisme selon Fiodorov, chrétien orthodoxe, qui correspondait avec Dostoïevski, ont influencé les bolcheviques, nombre de scientifiques russes, et jusqu’aux transhumanistes américains. Pour Fiodorov, l’activité humaine peut « organiser la vie cosmique, surmonter la mort et ressusciter les cadavres ». Ce fond idéologique et religieux influence certainement l’alliance « sacrée » entre Poutine et Cyrille : le patriarche de Moscou.

Ce qui me conduit à recommander cette lecture sur un site consacré à l’œuvre de René Girard est la question de l’Apocalypse, ou plutôt d’une lecture qui semble rassembler les lecteurs de ce blogue autour de l’interprétation donnée par Girard sur ce thème. Je l’ai dit et redit ; c’est un point de désaccord en ce qui me concerne, puisqu’il me semble évident que les textes apocalyptiques (et en particulier celui de Jean) concernent la destruction de Jérusalem et de son temple en 70. Voir l’Apocalypse (dans les deux sens du terme, destruction physique et révélation) à chaque fois que se présente un contexte de violence ou de confusion extrême (bien que révélatrice d’une panique mimétique) me semble non seulement erroné, mais également dangereusement proche de la folie du couple Poutine-Cyrille (ce dernier a récemment déclaré : « nous ne sommes pas en guerre contre l’Ukraine, mais contre l’Occident »). Ces deux illuminés qui veulent détruire pour qu’émerge « l’homme nouveau » n’ont évidemment rien à voir avec l’Apocalypse telle que l’envisageait Girard, mais je crois profondément qu’il faut nous dégager de cette eschatologie chrétienne qui a soutenu tant de projets sectaires ou totalitaires. En répétant à l’envi que l’Apocalypse est l’actualité, on finit par trouver une forme de justification à la violence, ou plus précisément d’explication rassurante dans le genre « c’était écrit ». Le christianisme n’est, à mon sens, ni fataliste, ni eschatologique.

Il s’agit aussi de comprendre notre aveuglement collectif devant des évènements clairement annoncés par les mots et par les actes de Vladimir Poutine. Récemment encore, Eric Zemmour a produit un très beau lapsus : « Je vois ce que je crois ! ». Il est urgent de ne pas lui emboîter le pas…

L’éternel retour…

par Jean-Louis Salasc

En Ukraine aujourd’hui, des gens souffrent et des innocents périssent. Ont-ils voulu ce conflit ? Non. De quoi sont-ils coupables ? De rien. Nous éprouvons pour eux une immense commisération ; mais peut-être leur devons-nous davantage.

Les quatre cercles du conflit

A en croire Michel Mourre, l’antagonisme entre impérialisme russe et nationalisme ukrainien remonte à la fin du dix-septième siècle. A partir de 1386, l’Ukraine avait été intégrée dans le royaume polono-lituanien. Les habitants du sud, les Cosaques Zaporogues, jouissaient alors d’une certaine autonomie, en échange de laquelle ils protégeaient le royaume des incursions des Tatars. Mais la Pologne chercha à latiniser les Ukrainiens, ce qui provoqua des révoltes. En 1654, les Cosaques se placèrent sous la protection du Tsar. La déception vint rapidement. Le traité qui garantissait leurs libertés traditionnelles ne fut pas respecté ; Catherine II prononça la dissolution de la « Sietch » (l’organe politique central des Cosaques). La suite de l’histoire est une succession de tensions (répression tsariste au XIXème siècle) et d’apaisements (front commun face à l’armée allemande pendant la seconde guerre mondiale).

Le premier cercle de la crise actuelle est la résurgence, cristallisée dans le Donbass, de cet antagonisme pluriséculaire. Comme l’ont souligné René Girard et Russel Jacoby (1), l’hostilité la plus féroce naît précisément entre proches. Au chapitre de la proximité, Ukrainiens et Russes sont imbattables : même origine (les Varègues), même matrice politico-historique  (premier royaume kiévien des Xème et XIème siècles), langues voisines, familles entremêlées. En 2014, les événements de la place Maidan amènent au pouvoir une équipe à laquelle sont hostiles les communautés russophones de Lougansk et Donetsk. Elles se constituent alors en républiques autoproclamées ; l’Ukraine les bombarde, elles répliquent. Le bilan de ces huit années est de treize mille morts et un million et demi de réfugiés (source : ONU).

Dans ce premier cercle figure également la Russie. Elle soutient les républiques autoproclamées, avec l’argument de protéger des populations russophones. Et de fait, l’Ukraine a passé une loi interdisant l’emploi du russe (la loi de 2017 incitant à l’enseignement de la langue ukrainienne devient le 25 avril 2021 un décret interdisant d’enseigner le russe). Lointaine revanche sur l’interdiction faite au XIXème siècle par le tsar d’employer la langue ukrainienne.

 L’Union Européenne entre en scène avec le deuxième cercle. Depuis la Révolution orange de 2004, l’Ukraine se tourne vers l’ouest et y cherche des alliés ; des alliés, pour ne pas dire un protecteur. Ce sera l’Union Européenne. L’Ukraine étant trop éloignée des critères d’adhésion, notamment en matière de corruption, l’UE propose à défaut un accord d’association, négocié entre 2007 et 2012. Le président ukrainien de l’époque joue à faire monter les enchères entre Russie et UE. Fin 2013, au moment de signer l’accord d’association, il se récuse et annonce rejoindre l’Union Economique Eurasiatique pilotée par Moscou : cela déclenche les événements de la place Maidan et la mise en place du nouveau pouvoir, favorable à l’intégration dans l’Union Européenne.

Notons l’effet de mimétisme entre l’UE et l’Union Economique Eurasiatique, qui comporte le Kazakhstan, la Biélorussie, l’Arménie, le Kirghizistan et la Russie. Ces pays se sont explicitement inspirés de la Communauté Economique Européenne pour construire une union douanière en vue d’un marché unifié.

Le troisième cercle fait apparaître les Etats-Unis. Que viennent-ils faire ici ? La réponse figure dans un ouvrage de Zbigniew Brzezinski, ancien secrétaire d’état (le ministre des affaires étrangères aux Etats-Unis), « le Grand Echiquier », paru en 1997. Il y expose les conditions du maintien de l’hégémonie mondiale des Etats-Unis (le « garant de la stabilité internationale » en langage plus fleuri), hégémonie héritée de l’effondrement de l’URSS. Parmi ces conditions, la plus importante est de maintenir endiguée et même de refouler la Russie, ce pour quoi le levier idéal est l’Ukraine. Brzezinski prévoyait son intégration dans l’OTAN et dans l’Union Européenne pour la décennie 2005-2015. Cette doctrine (la « doctrine Brzezinski ») reste d’actualité, comme en témoigne l’article-programme de Victoria Nuland  en août 2020, six mois avant sa nomination comme secrétaire d’état adjoint : « L’Ukraine est un champ de bataille que les Etats-Unis ne doivent pas céder à Poutine. » (cf. un précédent billet : « Les cent Jours de l’oncle Joe »).

Il est loisible de penser que les Etats-Unis n’agissent que par idéalisme et conviction, pour défendre et diffuser la démocratie.  Il est également loisible  de moduler cette vision. Voici quelques extraits du « Grand Echiquier » :

« L’Eurasie demeure l’échiquier sur lequel se joue la primauté mondiale ».

« L’Europe est la tête de pont géostratégique fondamentale de l’Amérique ».

« L’Europe de l’Ouest reste un protectorat américain et ses états rappellent ce qu’étaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires ».

Et enfin, dans un remarquable effort d’humilité : « Pour la première fois dans l’histoire, un état unique est devenu une véritable puissance globale ; pour la première fois dans l’histoire, un état non eurasien domine le monde ; pour la première fois dans l’histoire, la scène principale du monde, l’Eurasie, est dominée par un état non eurasien ».

En  version grand public, cela donne la célèbre phrase de Bill Clinton, reprise par Barak Obama : « Les Etats-Unis sont la nation indispensable » (quel sort attend celles qui ne le seraient pas ?)

Ce troisième cercle est un choc des volontés : les Etats-Unis veulent conserver leur prééminence mondiale ; la Russie ne veut pas devenir un vassal. La légitimité de ces volontés ? C’est un débat sans fin ; la Russie ressasse le pillage et l’abaissement qu’elle a subi pendant la décennie Eltsine (point documenté par exemple dans « La Stratégie du choc » de Naomi Klein) et les Etats-Unis se présentent en champion de la démocratie.  Attitude éminemment mimétique de se proposer soi-même comme le modèle à suivre.

Ce choc des volontés fait surgir un nouvel acteur, la Chine, ce qui engendre un quatrième cercle. Pékin partage avec Moscou le refus de l’hégémonie américaine. Elle y ajoute un désir de revanche. La Chine s’est toujours considérée comme la plus ancienne et la première des nations. Or, les puissances occidentales se sont imposées à elle au XIXème siècle lors des « Guerres de l’opium », conclues par les Traités inégaux, dans lesquels l’occident imposait ses desiderata (entre autre de faire perdurer le commerce de l’opium, qui causait des ravages dans la population chinoise). Selon les spécialistes, la classe dirigeante à Pékin se répartit en deux factions, celle qui souhaite simplement que la Chine retrouve sa première place et celle qui, par surcroît, veut « faire payer » l’occident pour l’humiliation subie au XIXème siècle. Nul ne sait à laquelle appartient Xi Jinping. Toujours est-il que le gouvernement chinois a explicitement fixé l’échéance de 2049 (le centenaire du parti communiste) pour s’affirmer comme la première puissance mondiale.

Un conflit mimétique

Ces quatre cercles s’emboîtent les uns dans les autres pour constituer une spirale. Nous pouvons légitimement la qualifier de mimétique. Car les classes dirigeantes de ces tous ces pays  sont enfermées dans les rivalités et les ressentiments. L’Ukraine est à la recherche de son identité et sa gémellité russe y est un obstacle. La Russie ne surmonte pas l’effondrement de l’empire soviétique et la perte de la place qu’il lui procurait parmi les nations. L’Europe refoule (au sens psychanalytique) sa vassalité. Les Etats-Unis ne parviennent  pas à résoudre le « double bind » qu’ils s’infligent à eux-mêmes : servir de modèle à la terre entière mais demeurer la nation exceptionnelle. La Chine est travaillée par l’esprit de revanche.

Les spirales de rivalité mimétique n’engendrent que des antagonismes et des violences. Et d’abord, vis-à-vis de soi-même.

En Ukraine, l’armée russe fait mourir des quasi-russes. L’Union Européenne met en danger sa propre économie par les sanctions contre la Russie. Les Etats-Unis trahissent leur vocation à défendre la démocratie et le droit. Ce n’est pas nouveau. Quelques exemples au hasard : seconde guerre d’Irak déclenchée sans mandat de l’ONU ; pas d’excuses de la part de Barak Obama quand furent révélées la mise sur écoute par le renseignement américain du portable personnel d’Angela Merkel ; chantage pour obtenir l’acquisition d’Alstom par General Electric.

Le contexte de l’invasion russe en Ukraine donne lieu à un nouvel exemple. Depuis l’ère Chavez- Maduro, le Venezuela est sur la liste noire des Etats-Unis ; le pays est sous sanctions économiques et les Etats-Unis soutiennent Juan Guido, un sénateur adversaire de Nicolàs Maduro, et qui s’est proclamé vainqueur des dernières élections présidentielles du Venezuela ; il est désormais en exil. Or, depuis le récent embargo américain sur le pétrole russe, il manque aux Etats-Unis, non pas des volumes, mais une qualité spécifique d’huile que l’on ne trouve qu’en Russie et au Venezuela. Du jour au lendemain, le régime vénézuélien est devenu fréquentable : une mission américaine s’est rendue à Caracas le 6 mars dernier pour négocier des livraisons de ce fameux pétrole, dont précédemment la défense de la démocratie interdisait l’usage ; elle a proposé un relèvement partiel des sanctions. Flexible sur les principes, intransigeante quant à ses intérêts ; par ce type d’attitude, Washington porte atteinte à la seule justification en faveur de sa prééminence : la défense de la démocratie, du droit et de la liberté.

Quant à la Chine, son esprit de revanche la conduit également à des options autodestructrices. Elle a choisi comme stratégie économique le mercantilisme : « je fabrique et vous (l’occident) vous êtes les clients ». Depuis le XVIIIème siècle, nous savons que c’est une stratégie suicidaire, car elle détruit les capacités productives des « clients » et les ruine : à quoi bon un client ruiné ? (2)

Mais ces spirales mimétiques conduisent bien sûr à porter atteinte aux autres. En Ukraine actuellement, ces atteintes prennent la forme violente d’une agression militaire. Mais bien d’autres formes existent. L’une d’entre elles consiste à frapper son adversaire par acteur interposé, à faire faire le « sale travail » par quelqu’un d’autre. Celui qui instrumentalise autrui au service de ses propres intérêts (ou de ses propres fantasmes) est-il moins condamnable que celui qui se livre lui-même à la brutalité de la guerre ? L’hypocrisie mérite-t-elle un bonus ?

Le conflit actuel donne maints exemples de cette instrumentalisation. Le Donbass n’est qu’un prétexte pour la Russie de neutraliser l’Ukraine. Celle-ci n’est qu’un levier au service des Etats-Unis pour refouler la Russie. L’Union Européenne n’est que la « tête de pont » des Etats-Unis pour contrôler l’Eurasie.

Et la Russie est bien près de n’être qu’une « brute utile » au profit de Pékin. Malgré leur « solide amitié » sans cesse réaffirmée, ces deux pays ne sont complices que par leur hostilité commune aux Etats-Unis. Structurellement, la Russie est une proie pour son voisin : elle est gorgée de ressources et pauvre de population (l’extrême orient russe compte moins de dix millions d’habitants). L’offensive de Moscou sur l’Ukraine apporte de nombreux bénéfices à la Chine :

  • la tranquillité militaire, car les Etats-Unis ne peuvent tenir deux fronts simultanés contre les deuxième et troisième puissances militaires mondiales,
  • un accès prioritaire et meilleur marché aux matières premières russes,
  • la remise en cause du dollar comme monnaie exclusive des transactions internationales (3),
  • l’affaiblissement de la Russie, déconsidérée et frappée par les sanctions économiques ; cela procure à la Chine la primauté dans le camp des adversaires de l’hégémonie américaine.

Tous les rivaux entretiennent la spirale

Se pose alors la question suivante : dans cette guerre en Ukraine, quelles sont les parts de responsabilité respectives entre le mécanisme girardien des spirales de réciprocité violente et la malfaisance intrinsèque du maître du Kremlin ?

A cette question, les opinions publiques occidentales répondent par le deuxième terme, et de façon exclusive. Les dirigeants aussi, tout au moins publiquement. La russophobie est de saison ; elle n’est pas seulement autorisée, elle est obligatoire. Jusqu’à pousser à la démission Tugan Sokhiev, le chef de l’orchestre du Capitole de Toulouse ; annuler des conférences sur Dostoïevski ; vandaliser des établissements russes, etc.

Cette réaction d’effroi et d’émotion est bien naturelle devant l’irruption  de la violence.

Mais en rester là et se livrer à son exaspération fait oublier les spirales de réciprocité hostile. Nous ancrons alors dans nos esprits que la source de la violence à une origine unique, le Kremlin ; pour le dire d’une autre façon, que nous sommes totalement innocents de ce qui se passe. Or, ce sentiment d’innocence est le plus sûr moyen d’entrer le cercle de la violence ou d’en amplifier l’intensité : car il nous permet de devenir à notre tour violents en toute bonne conscience.

C’est ainsi qu’un sénateur américain a réclamé l’assassinat de Vladimir Poutine et que nos médias ont disserté de la question avec une parfaite décontraction. Qu’un de nos ministres annonce comme objectif l’effondrement de l’économie russe. Que le président Biden pose comme seule issue l’éviction de Vladimir Poutine. Ces attitudes nous enferment dans la spirale de la violence réciproque et constituent le plus sûr moyen de ne pas mettre fin aux hostilités.

Or notre sentiment d’innocence dans ce conflit est-il justifié ? Quelques citations :

  • George Kennan (un des stratèges de la Guerre froide) en 1998 : « L’élargissement de l’OTAN est une erreur tragique ».
  • Henry Kissinger en 2014 : « L’Ukraine ne devrait pas rejoindre l’OTAN ».
  • John Maersheimer (géopoliticien célèbre et professeur à l’université de Chicago) en 2015 : « Nous n’avons pas cessé nos efforts pour que l’Ukraine fasse partie de l’Occident […] Le résultat final est que l’Ukraine va être détruite […] Ce que nous faisons encourage en fait ce résultat ».
  • Jack Matlock (dernier ambassadeur américain en URSS) en 1997 : « L’expansion de l’OTAN a été la plus profonde bévue stratégique commise depuis la fin de la Guerre froide ».
  • Noam Chomsky en 2015 : « Clinton a étendu l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie. Le nouveau gouvernement ukrainien a voté en faveur de l’adhésion à l’OTAN. Le président Porochenko (*) ne protégeait pas l’Ukraine, mais la menaçait d’une guerre majeure ».
  • Jeffrey Sachs (haut conseiller auprès de l’ONU) en 2021 : « L’élargissement de l’OTAN est tout à fait malavisé et risqué. Les vrais amis de l’Ukraine et de la paix mondiale devraient appeler à un compromis des États-Unis et de l’OTAN avec la Russie ».
  • Jeffrey Sachs trois jours avant l’attaque russe : « En 2008, le président George W. Bush a été particulièrement imprudent en ouvrant la porte à l’adhésion de l’Ukraine (et de la Géorgie) à l’OTAN ».
  • Bill Burns (ex ambassadeur en Russie, actuellement directeur de la CIA) en 2008 : « Je n’ai encore trouvé personne qui considère l’Ukraine dans l’OTAN comme autre chose qu’un défi direct aux intérêts russes ».
  • Malcolm Fraser (ex premier ministre australien) en 2014 : « Le mouvement vers l’est [de l’OTAN] est provocateur, imprudent et […] conduit à un problème difficile et extraordinairement dangereux ».
  • Robert Mc Namara (secrétaire à la Défense de JFK et L. Johnson) en 1997 : « L’effort mené par les États-Unis pour étendre l’OTAN est une erreur politique de proportion historique », « Il favorise l’instabilité en Europe. C’est une position marginale et traîtresse ».
  • Roderic Lyne (ambassadeur de Grande-Bretagne en Russie) en 2021 : « [Pousser] l’Ukraine dans l’OTAN […] est stupide à tous les niveaux ». « Si vous voulez déclencher une guerre avec la Russie, c’est le meilleur moyen de le faire ».

(*) Prédécesseur de Volodymyr Zelenski comme président de l’Ukraine.

Sortir de la réciprocité violente

Les dirigeants occidentaux ont trompé l’Ukraine. Ils l’ont instrumentalisé et encouragé dans la voie des tensions avec la Russie. En témoigne un rapport de 2019 de la Rand Corporation, une officine de conseil pour le Pentagone : « Overextending and unbalancing Russia », (« Epuiser et déséquilibrer la Russie ») ; nous pouvons y lire : « Fournir des armes létales à l’Ukraine exploiterait le plus grand point de vulnérabilité extérieur de la Russie ». L’Ukraine est le point faible de la Russie (nous retrouvons la doctrine « Brzezinski ») et le seul intérêt qu’elle présente aux yeux des stratèges américains est de pouvoir « l’exploiter » pour affaiblir Moscou.  Le terme d’instrumentalisation n’est pas galvaudé. Beaucoup traitent aujourd’hui Vladimir Poutine de paranoïaque ; mais des phrases comme celle-ci  ne sont pas de nature à l’atténuer.  

Nos médias passent leurs journées à célébrer l’héroïsme du président Zelinski. De quel réconfort lui sont ces belles paroles ? Il se sentait invité dans l’OTAN, à défaut d’en être membre : l’OTAN ne s’engagera pas. Il se croyait attendu dans l’UE : celle-ci diffère la candidature ukrainienne. Il réclame des avions : les Etats-Unis refusent d’en fournir. Il demande une intensification des livraisons d’armes : certains pays s’en dispensent et l’Allemagne « n’a plus de stock » (!).

Josep Borrell est le haut-représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la sécurité. Voici ce qu’il déclare le 10 mars dernier sur LCI : « Il y a sont des choses que nous avons proposées et que nous n’avons pas pu mettre en œuvre, comme, par exemple, la promesse que l’Ukraine et la Géorgie feront partie de l’OTAN. Je pense que c’est une erreur de faire des promesses que vous ne pouvez pas tenir ».

Il est louable de reconnaître ses erreurs. Mais des ukrainiens (et des soldats russes aussi) sont en train de payer cette « erreur » de leur vie. « Erreur » dont les classes dirigeantes étaient prévenues et dont le caractère funeste avait été identifié de longue date (cf. la liste de citations qui précède).

Alors Monsieur Borrell aurait peut être pu aller jusqu’à présenter des excuses ; jusqu’à reconnaître au peuple ukrainien le droit d’être à lui-même sa propre finalité, et non de servir de « levier », de « pivot » ou de « champ de bataille » aux rivalités des classes dirigeantes de divers pays ; jusqu’à  en donner l’exemple au président russe, plutôt que le rejoindre dans les surenchères.

Nul ne sait comment la paix reviendra, mais il est douteux que les postures actuelles des dirigeants occidentaux, et largement approuvées par les opinions publiques, produisent d’autres effets que d’alimenter l’éternel retour de la violence.

*****

(1) Russel Jacoby, « Les Ressorts de la violence », Belfond, 2014
(2) Par exemple, Jean-Marc Daniel, « Histoire de la pensée économique », Pearson, 2010
(3) Le statut du dollar est l’un des trois piliers de l’hégémonie américaine, avec le complexe militaire et le contrôle des approvisionnements énergétiques.

Violence et vérité

par Christine Orsini

(L’illustration est une œuvre du peintre ukrainien Alexander Mikhalchuk)

Jusqu’à l’invasion guerrière de l’Ukraine par son puissant voisin, la Russie de Poutine, je n’avais pas vraiment compris le texte de Pascal qui ouvre le dernier ouvrage de René Girard, Achever Clausewitz.  « C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence et ne font que l’irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre ; quand l’on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge : mais la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. »

En parlant de « guerre », Pascal semble faire de la violence l’adversaire institutionnelle de la vérité ; mais sa démonstration ne conclut-elle pas, au contraire, à l’impossibilité d’un tel conflit ? On pourrait objecter, en effet, en empruntant le terme à Pascal lui-même, que la violence et la vérité ne sont pas du même « ordre » et que n’ayant rien à voir ni rien à faire ensemble, même pas la guerre, « la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre ». Rien ? Pas tout à fait, puisqu’en se combattant, nous dit Pascal, la violence et la vérité, loin de se détruire, vont se renforcer l’une l’autre.  Cette guerre ne serait pas seulement « étrange » mais interminable.

René Girard ne m’avait pas aidée à comprendre la pensée de Pascal. Pourquoi ? Parce qu’il utilise ce texte à ses propres fins, il y voit « la montée aux extrêmes » selon Clausewitz, soit une escalade de la violence à laquelle est voué le duel guerrier où « chacun des adversaires fait la loi de l’autre ». Selon Girard, les vues pénétrantes de Clausewitz sur la guerre nous éclairent davantage sur la violence essentielle qui nous menace aujourd’hui que sur cet objectif particulier de la violence qui serait la vérité.  Ainsi, l’étrange guerre selon Pascal, « celle de la violence qui essaie d’opprimer la vérité » est devenue pour René Girard « la guerre essentielle que la vérité livre à la violence » (1).

Girard, en effet, prétend montrer, dans toute son œuvre et spécialement dans la plus apocalyptique,  Achever Clausewitz, comment la violence humaine, d’abord canalisée, focalisée sur des boucs émissaires, « enchaînée »  à des rituels sacrificiels, s’est « déchaînée » dans le monde moderne sous l’effet de la Révélation : pour lui, c’est bien la vérité qui mène l’offensive et pousse la violence, une fois révélée à elle-même, c’est-à-dire privée de ses illusions et garde-fous,  à devenir  satanique et à « monter aux extrêmes » .

Pascal ne nous éclaire pas tellement non plus sur son étrange guerre : dans ses « Provinciales », il défend une vérité, celle de ses amis de Port-Royal, qui se voit persécutée par la puissante Congrégation de Jésus, soutien du pouvoir royal et soutenue par lui. Or, la postérité n’aura retenu de cette « guerre », perdue par Port-Royal, que les « attaques » de Pascal contre les Jésuites ; le polémiste est si talentueux, si génial que la communauté dont il prenait la défense s’est alarmée, à juste titre, de son manque de charité chrétienne.

Il a donc fallu cet événement inouï. La tragédie ukrainienne n’incarne pas seulement la violence à l’état pur, une violence purement destructrice, mais aussi l’étrange guerre de la violence et de la vérité. L’intensification réciproque de la violence et de la vérité : cette formule de Benoît Chantre nous semble  qualifier parfaitement cette guerre d’invasion qui ne veut pas dire son nom. Un tel acte de violence s’en prend à nos croyances et même à nos certitudes. Notre sidération est telle que presque toutes les explications et interprétations, fussent-elles contradictoires, nous semblent contenir une part de vérité ou de vraisemblance. Par exemple, devant une entreprise qui défie la raison, qui semble contraire à tous les intérêts de la Russie, on a tendance à évoquer la mégalomanie et la solitude de son chef autocrate, Vladimir Poutine. Persuadé que l’implosion de l’URSS a été « la plus grande tragédie du XXème siècle », il est animé d’un ressentiment mimétique colossal à l’encontre des puissances occidentales unies dans l’OTAN. De plus, une Ukraine démocratique est incompatible avec son idéologie tsariste : la démocratie serait un danger mortel pour la Russie elle-même. Enfin, son hubris personnelle plaide en faveur de la paranoïa d’un homme qui se croit investi d’une mission historique et s’est coupé du réel. Mais il est évident aussi que son entourage et une bonne partie du peuple russe, peuple habitué aux mensonges d’Etat, adhèrent à son idéologie et le suivent ; le fait le plus inquiétant est l’adhésion sans réserve du  chef de l’Eglise orthodoxe à une guerre défensive contre une civilisation qui voudrait normaliser les péchés, par exemple l’homosexualité ; guerre qui serait métaphysique, selon ses propres termes, engageant le salut de l’humanité. (2)

Avec l’invasion brutale de l’Ukraine, nous assistons à une étrange guerre, en effet, non déclarée, et ce n’est pas non plus une guerre civile, bien que les agresseurs et leurs victimes aient plus qu’un air de famille. C’est une guerre d’invasion qui rappelle « les heures les plus sombres de notre histoire », moins celles qu’ont connues nos parents du fait du nazisme que, pour les plus anciens d’entre nous, la vision des chars russes entrant à Budapest puis à Prague. La Russie de Poutine renoue avec l’URSS, il s’agit toujours de défendre l’unité de la nation en extirpant les germes de la dissidence ; le rapport de forces est tel que la violence peut se légitimer en se présentant comme une opération de police interne. En termes girardiens, le mécanisme victimaire marche à plein régime, on sacrifie les brebis galeuses pour sauver le troupeau. Ce retour de l’histoire, comme on l’a dit, est d’autant plus saisissant qu’on ne peut lui prévoir aucun avenir. D’abord parce que personne ne sait ce que veut l’agresseur (jusqu’où il veut aller) ; ensuite parce que selon cette loi de la guerre mise en lumière par Clausewitz, une fois la guerre déclenchée, c’est l’agresseur qui veut la paix et le défenseur qui veut la guerre. La Russie veut la paix, elle n’arrête pas de la proposer, tandis que l’Ukraine, en défense, veut la guerre. Au prix du sang de son peuple, cette jeune nation refuse d’être « neutralisée ». Du coup, on ne sait pas jusqu’où la guerre peut aller.

Relisons Clausewitz : la guerre est un duel « un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté ». Et nous lisons plus loin : « Même les nations les plus civilisées peuvent être emportées par une haine féroce (…) Nous répétons donc notre déclaration : la guerre est un acte de violence et il n’y a pas de limite à la manifestation de cette violence. Chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes ». L’invasion de l’Ukraine est un acte de violence mais l’action guerrière n’y est pas tout à fait réciproque. En Ukraine, l’envahisseur cherche à tout prix à contraindre l’adversaire, mais celui-ci n’est pas seulement une armée de métier qui va imiter sa violence et la redoubler, c’est aussi une population civile prise pour cible. C’est donc bien à la vérité que s’attaque ici la violence : les mensonges énormes de Vladimir Poutine sont des attaques contre la vérité des faits et contre la vérité des croyances. L’Ukraine ne serait pas une nation mais une province russe, dirigée par des néo-nazis et sa guerre une « opération spéciale » destinée à ramener la paix (en multipliant les crimes de guerre). On retrouve dans tout le vocabulaire de Poutine l’inversion du sens des mots caractéristique de la langue « totalitaire ».

Rien ne peut mieux illustrer l’enchaînement de la violence et du mensonge que le fameux panneau qui surplombe l’entrée du camp d’Auschwitz : « Arbeitmacht Frei » (le travail rend libre) ; les allégations de Poutine, qui compare aujourd’hui l’union défensive de l’Europe contre sa guerre d’invasion à un pogrom antisémite, y font irrésistiblement penser. Or, le fait que la violence ait besoin du mensonge (et, en politique, de la propagande) est résolument moderne. Pascal ne nous éclaire pas sur ce phénomène et sa foi lui permet de conclure avec optimisme, que les choses ne sont pas égales, que « la violence n’a qu’un cours borné par l’ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu’elle attaque, au lieu que la vérité subsiste éternellement ».  On remarquera que l’héroïque chef d’Etat de l’Ukraine ne parle pas seulement de défendre la liberté, il prétend incarner aussi la vérité. De quoi peut-il s’agir si l’on reste sur le terrain des affaires humaines ?

Ici, nous avons besoin de l’anthropologie girardienne. Même si l’on est relativiste et si l’on pense que « chacun a ses raisons » et que donc, Poutine a les siennes, il est une vérité qui ne souffre pas la discussion et qui est revendiquée par tout le monde, y compris les fauteurs de guerre, c’est « le souci des victimes ». Pour Girard, il s’agit là d’une révolution anthropologique, toujours en cours, qui trouve sa source dans la Bible et dans la révélation évangélique de la vérité de la violence. Fondée et longtemps protégée de sa propre violence par le « mécanisme victimaire », l’humanité continue à le faire fonctionner, à se chercher des « boucs émissaires » mais le secret est éventé : là où il n’était besoin que d’un bûcher pour ressouder une communauté, il en faut maintenant d’innombrables et on ne peut les allumer qu’en prenant la parole au nom des victimes : Poutine fait-il autre chose en parlant  de génocide dans le Donbass, n’entasse-t-il pas les victimes civiles sous ses bombes en invoquant la légitime défense ? Les mensonges les plus grossiers sont inféodés à cette vérité de l’innocence des victimes et du devoir de les secourir.

Cependant, les mensonges de Poutine sont si énormes que seule la certitude qu’il a d’un rapport de forces en sa faveur peut exclure l’hypothèse de la « folie ». En effet, pour la violence, la vérité dans les affaires humaines, même si elle est censée refléter la réalité, n’est jamais indéniable, elle est essentiellement manipulable. On peut comprendre, à partir de là, comment « la violence essaie d’opprimer la vérité ». On a assez dit que l’histoire était écrite par les vainqueurs : le projet de Poutine est bien d’écrire l’histoire et même de la réécrire, en se situant dans la droite ligne de la « grande guerre patriotique » gagnée contre les nazis et en effaçant les crimes du stalinisme. La victoire pour lui est donc une nécessité.  Mais « tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité » : en ce qui concerne cette guerre, il y a les images et les reportages, qui nous transportent au cœur du bruit et de la fureur. Nous voyons les atrocités commises et la résistance héroïque du peuple ukrainien comme une vérité et les mensonges quotidiens de Poutine ne servent qu’à la relever davantage. Le président Zelenski, héros de la liberté, incarne avec panache cette vérité : tel le Job biblique, il refuse la main tendue de ses « amis » et persécuteurs, il vitupère contre eux, il veut la guerre contre ceux qui voudraient la paix, c’est-à-dire le mensonge et la domination, son choix est politique dans le sens le plus noble du mot, il a même une signification spirituelle.

L’idée que nous sommes en guerre contre une violence que plus rien ne contraint ni ne maîtrise, telle est la perspective apocalyptique du dernier ouvrage de René Girard. Que signifie « être du côté des victimes » quand il y a des victimes de tous les côtés ? Ainsi, écrit Girard, il faut inscrire dans le réel « la  possibilité d’une fin de L’Europe, du monde occidental et du monde dans son ensemble. » La menace d’une guerre nucléaire d’extermination réciproque plane à nouveau autour de la question ukrainienne, nous le savons mais comment y croire ? On pourrait dire, dans une perspective non plus politique mais anthropologique, que la vérité la moins supportable, la moins gérable par l’humanité des « Lumières », qui croit en la raison, c’est la vérité de la violence. Pour Girard, cette vérité ne nous a pas été dévoilée par les progrès de la science mais dans des textes religieux vieux de plus de deux mille ans : ces textes, en révélant nos fondations, ont rendu la violence progressivement inopérante à fonder ou à restaurer un ordre quel qu’il soit et l’ont faite de moins en moins capable de se « contenir » elle-même. Ainsi, c’est bien sous l’effet de cette « guerre essentielle que la vérité livre à la violence » que celle-ci, mise à nu, s’est déchaînée.

Précisons ce point. Qu’as-tu fait de ton frère ? Cette accusation du Dieu biblique révèle que la violence n’est pas divine mais humaine et que le meurtre est le péché originel de l’humanité. Une humanité violente ne pouvait accepter l’offre du Royaume, la miséricorde à la place du sacrifice. L’événement de la Passion a révélé la vérité de la violence, l’innocence de toutes les victimes depuis Abel. Ainsi, le Christ n’est pas venu apporter la paix mais la guerre (Mt10, 34-36), cette guerre essentielle que la vérité livre à la violence en la privant de la protection efficace de ses mensonges. Finalement, dans un monde où la place de la victime est devenue centrale, où chaque Etat prétend ne mener contre ses ennemis que des guerres « justes », en faveur des victimes, c’est-à-dire défensives, aucun ordre humain ne semble pouvoir s’imposer sans une surenchère de violence jusqu’à la montée aux extrêmes qui nous menace à nouveau.

On rappellera, pour conclure, qu’il y a deux interprétations de la « montée aux extrêmes » selon Clausewitz. Celle de Raymond Aron : loin d’être naïvement rationaliste, Aron, homme du XXème siècle, savait que les hommes sont prêts à sacrifier leurs intérêts à leurs passions. Mais, en contemporain de la Guerre Froide, il avait foi en la dissuasion nucléaire. Donc en la raison humaine. Il pense comme Clausewitz que la politique peut contenir la violence. « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Aujourd’hui, les puissances occidentales, en refusant les provocations de Poutine, jouent la carte aronienne, celle de la politique. A l’inverse, contemporain des attentats terroristes et penseur apocalyptique (3), René Girard voit la politique « courir derrière la guerre ». La façon dont Poutine a conduit jusqu’à présent son affaire, au nez et à la barbe des puissances occidentales, semble lui donner raison. N’oublions pas cependant que pour Girard, la vérité est notre planche de salut. « Il faut donc réveiller les consciences endormies. Vouloir rassurer, c’est toujours contribuer au pire » (4).

Notes :

1. « Je pense au contraire, avec Pascal, que la vérité livre une guerre essentielle à la violence. » Achever Clausewitz, Carnets Nord p.140

2. « Alors qu’il n’y a plus de religion archaïque, tout se passe comme s’il y en avait une autre qui se serait faite sur le dos du biblique » dit Girard à propos de l’islam radical (p.357). Une religion sacrificielle renforcée par les apports du biblique et du chrétien, cette définition peut s’appliquer à tous les fondamentalismes qui entendent mener des guerres de « purification » ; la guerre « idéologique » de Poutine a quelque chose à voir avec le religieux.

3.  La montée aux extrêmes a pour Girard la double dimension apocalyptique d’une catastrophe finale et d’une « révélation » : elle est la vérité de la violence en même temps que la résistance de la violence à cette vérité. « On ne s’achemine pas nécessairement vers la réconciliation. Mais l’idée que les hommes n’ont d’autre salut que la réconciliation est bien l’envers de la montée aux extrêmes. » Achever Clausewitz, p.185

4. L’auteure de ce texte remercie Benoît Chantre, fin lecteur à la fois de Pascal et de Girard, d’avoir bien voulu le relire et l’améliorer de ses précieux conseils.

Retour à Lviv… et au droit international

par Jean-Marc Bourdin

En 2019, notre blogue avait publié un article qui s’appuyait sur un essai de Philippe Sands intitulé Retour à Lemberg.

Or Lemberg est un des nombreux noms qu’a portés l’actuelle ville de Lviv que la guerre en Ukraine vient de placer au cœur de l’actualité : elle est une ville majeure du transit des réfugiés ukrainiens vers la Pologne où s’est repliée entre autres l’ambassade de France.

Il se trouve que cet article évoquait la naissance des concepts juridiques de crimes contre l’humanité et de génocide qui sont venus compléter celui de crimes de guerre, lesquels résonnent aussi avec l’actualité tragique de l’Ukraine, cette terre de sang, telle que l’avait décrite l’historien américain Timothy Snyder dans son ouvrage Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline (Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 2012. Prix du Livre d’Histoire de l’Europe 2013). Timothy Snyder avait donné une conférence en 2012 dans le cadre d’une rencontre organisée à Sciences Po par notre Association des Recherches Mimétiques : https://vimeo.com/52219800.

En solidarité avec les Ukrainiens, nous vous proposons de prendre connaissance ou de relire cet article intitulé “Droit pénal international : deux incriminations rivales”.

Deux romans de Gabriel Garcia Marquez

par Bernard Perret

Variations littéraires autour du thème du bouc émissaire

Pour nourrir et illustrer ses analyses des processus victimaires, Girard s’est appuyé sur l’ethnologie,  la grande littérature européenne et la Bible. Si l’on en juge par deux romans de Gabriel Garcia Marquez [1] Chronique d’une mort annoncée et De l’amour et autres démons, lus un peu par hasard, la littérature latino-américaine offre un riche matériau pour l’analyse des processus victimaires.  

Chronique d’une mort annoncée (1981)

Le roman est basé sur un fait réel survenu en 1951 dans un village colombien proche de Carthagène, que Gabriel Garcia Marquez avait suivi en tant que journaliste. C’est le récit des événements ayant conduit au meurtre de Santiago Nasar, accusé d’avoir défloré Angela Vicario avant son mariage avec Bayardo San Roman, un jeune homme riche issu d’une autre ville qui rend son épouse à sa famille le soir même de la noce quand il s’aperçoit qu’elle n’est pas vierge. Le meurtre est perpétré par les deux frères de la mariée, les jumeaux Pedro et Pablo, qui s’imaginent tenus de venger l’honneur de leur famille. Pendant que ces événements se déroulent, l’évêque du lieu en tournée pastorale bénit le village depuis son bateau, sans mettre le pied à terre. Après le meurtre, la police arrête les meurtriers qui seront libérés après un court passage en prison.

Sans entrer plus avant dans les péripéties du récit, voici quelques éléments particulièrement significatifs au plan anthropologique : 

  • Le consentement fataliste de toute une communauté : les frères Vicario informent les villageois qu’ils croisent de leur intention de tuer Santiago Nasar, espérant secrètement qu’on va les empêcher de passer à l’acte. Or, bien que personne ne les approuve officiellement et que certains cherchent même à les calmer, toutes les tentatives pour les retenir (y compris de la part du maire qui leur confisque une première fois leurs couteaux) tournent court. Ce que le récit s’attache à faire sentir, c’est une passivité collective qui équivaut à une approbation. D’ailleurs, les seuls doutes exprimés par les villageois après le meurtre ne concernent pas le le bien fondé de la vengeance, mais seulement la réalité de la culpabilité de Santiago Nasar.
  • Le roman fait le récit d’une sorte de « lynchage à froid », récit d’autant plus glaçant que seul Santiago Nasar semble ignorer ce qui l’attend, bien qu’il compte en principe plusieurs « amis » dans le village. Son père était un arabe récemment immigré en Colombie et, bien que catholique par sa mère, il reste vaguement perçu comme un étranger. 
  • Le récit s’attarde sur la sourde rivalité mimétique entre les deux jumeaux, dont l’un a servi dans l’armée et l’autre non, le plus enclin à passer à l’acte étant celui qui, n’ayant pas porté les armes, a grand besoin de s’affirmer face à son frère.
  • Après le meurtre, les autorités du village, y compris le prêtre, procèdent à une autopsie sauvage de la victime, au motif d’établir un rapport circonstancié pour la police. Mais, du fait de leur incompétence, la scène vire au cauchemar baroque : le corps et démembré et à la fin tout le monde pue. Tout évoque ici un rite macabre scellant une forme de complicité collective.
  • Le mariage lui-même a des aspects sacrificiels : la mariée est une victime à peine consentante, la fête dispendieuse tourne à la beuverie, le rite (raté cette fois) de l’exhibition du drap tâché de sang évoque un rituel violent. En suivant une inspiration girardienne, on est tenté de voir Santiago Nasar comme une victime de substitution, son meurtre réparant la faillite du rite matrimonial.   
  • L’Église est à la fois très présente et complètement hors du coup, ce que symbolise parfaitement l’évêque restant sur son bateau. Le curé du village a vaguement connaissance de ce qui se prépare, mais il est très pris par la visite possible de l’évêque. C’est comme si le sacré archaïque se perpétuait sans qu’elle en ait même conscience.

De l’amour et autres démons (1994)

En 1949, des fouilles dans les soubassements de l’ancien couvent de Santa Clara, à Carthagène des Indes, mettent au jour les restes d’une jeune fille dont la chevelure blonde n’a cessé de pousser depuis son ensevelissement, atteignant une longueur de plusieurs mètres. À partir de ce fait divers, l’auteur invente l’histoire de la jeune Sierva María de Todos los Ángeles, au milieu du XVIIIème siècle.

Tout commence le jour où un chien atteint de la rage sème la panique dans la ville. Sierva María, fille du marquis de Casalduero, est sérieusement mordue. Bien qu’elle ne présente au fil des semaines aucun signe de la maladie, le marquis – qui vit séparé de sa femme, elle-même personnage peu recommandable, et qui a laissé le soin de l’éducation de sa fille à ses esclaves – s’avise du parti qu’il pourrait tirer de cet incident pour redorer une image sérieusement ternie par ses débauches. Contraint de s’intéresser de nouveau à sa fille, il voit qu’elle parle une langue « satanique » – en fait la langue des esclaves – et pratique comme eux des danses et rituels évoquant des possessions démoniaques. S’imaginant qu’elle commerce avec le démon, il informe l’évêque don Toribio de Cáceres y Virtudes, lequel lui recommande de confier sa fille aux religieuses de Santa Maria où elle sera exorcisée par le père Cayetano Delaura. Enfermée parmi d’autres clarisses accusées de différents méfaits par l’abbesse Josefa Miranda, la jeune fille est paniquée par une situation et une institution auxquelles elle ne comprend rien. Habituée à mentir, elle s’enfonce dans son monde intérieur. L’exorciste Cayetano Delaura, homme d’une grande finesse, le comprend très vite, mais c’est pour sombrer lui- même en tombant amoureux. Il est « muté » dans une léproserie et Sierva María finit par mourir sous l’effet de diverses tortures censées chasser un « démon » imaginaire.

Ce roman est un terrifiant récit de persécution, une réplique sud-américaine de nos histoires de chasses aux sorcières :

  • La jeune fille est clairement présentée comme un bouc émissaire, une sorte d’exutoire de tensions et de haines qui déchirent une communauté malade, à commencer par le conflit permanent doublé d’une inimité profonde entre l’évêque et la supérieure du Couvent.
  • À un moment du récit, l’exorciste évoque « la leçon de l’Évangile à propos de Légion et des deux mille porcs endiablés. » Référence évangélique d’autant plus significative que c’est la seule dans tout le récit. Tout lecteur de Girard pense ici au commentaire de l’épisode du possédé de Gérasa dans Le Bouc émissaire (chapitre XIII) : le parallèle entre les deux situations est frappant – une personne enfermée dans son rôle de « possédée », et qui s’y enferme elle-même par une sorte de mimétisme, béquille involontaire d’un équilibre social précaire : « il y a une espèce de complicité entre la victime et ses bourreaux pour perpétuer l’équivoque d’un jeu visiblement nécessaire à l’équilibre de l’ensemble géranésien. » (p. 251).

J’ignore totalement si Garcia Marquez avait lu Girard, mais ces rapprochements prouvent une fois de plus que les grands écrivains sont ceux qui éclairent le mieux les mécanismes de la violence.


[1]    1927 – 2014, Colombien, Prix Nobel de littérature