Un million de vies brisées

Après deux ans de guerre en Ukraine, c’est l’échelle des morts et des estropiés, civils ou militaires, ukrainiens ou russes.

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Un million de vies brisées, alors que les vainqueurs et les vaincus sont connus depuis longtemps.

Au chapitre des vainqueurs, médaillés d’or, les dirigeants chinois.

La Fédération de Russie n’a plus d’autre choix que de se tourner vers la Chine, pour vendre son gaz, trouver une alternative au système de paiements internationaux et obtenir un (discret) soutien à son effort de guerre. Les dirigeants chinois vont mettre la main sur les immenses ressources du sous-sol russe, à des conditions plus que favorables. Accessoirement, la guerre d’Ukraine allège la pression que leur grands concurrent, les dirigeants des Etats-Unis, exercent sur eux. Enfin, elle procure aux dirigeants chinois une posture avantageuse aux yeux du Sud global ; un envoyé du gouvernement chinois entame actuellement une tournée d’évaluation et se présente comme recours pour la paix. Tout cela sans voir donné le moindre coup de fusil ; les mânes de Sun Tzu sont dûment honorées : « Détruire l’adversaire n’est qu’un pis-aller ; la meilleure stratégie est de s’emparer de lui sans avoir à combattre ».

La médaille d’argent revient aux dirigeants des Etats-Unis.

L’OTAN, qu’ils contrôlent, naguère en état de « mort cérébrale », vient de s’élargir encore, avec la perspective de nouvelles bases militaires en Suède et en Finlande. Les commandes à l’industrie américaine de l’armement connaissent et vont connaître un remarquable essor. Conséquence du sabotage des gazoducs sous-marins de Nord Stream,  les Etats-Unis remplacent la Russie comme fournisseur de gaz à l’Europe. Enfin, en contrepartie de son aide à l’Ukraine, des compagnies américaines ont obtenu les futurs contrats de reconstruction du pays, et ont acquis, en particulier les fonds Black Rock et Vanguard, une grande partie des terres cultivables d’Ukraine. Un bémol cependant : l’exclusion de la Russie du système SWIFT des paiements internationaux ouvre la porte à des transactions hors dollar, ce qui menace son statut de monnaie de réserve mondiale.

Voici maintenant les vaincus ; peu importe ici le classement.

Les dirigeants russes sont embourbés dans un conflit qu’ils ne parviennent pas à maîtriser. Le pays perd des hommes alors que la démographie est l’un de ses points faibles. Les dirigeants russes se sont aliénés la population ukrainienne, qui était à 73% favorable à  une entente avec la Russie en 2019 (résultat de Volodymyr Zelenski à l’élection présidentielle, sur la promesse de campagne de faire la paix avec Moscou). L’OTAN s’est agrandie ; la Fédération de Russie ne bénéficie plus de la neutralité de la Suède et ni surtout de la Finlande, avec qui elle partage une frontière de 1 300 kilomètres. Plus généralement, toute perspective de voisinage pacifique avec l’Europe est désormais exclue pour des décennies. Les pays européens ne sont plus clients de l’énergie russe, c’est une perte majeure. Enfin, la position géopolitique à long terme de la Fédération de Russie est compromise : nous l’avons vu, elle est désormais à la merci des dirigeants chinois, indépendamment des manifestations d’amitié respectives. Même si l’armée russe parvenait à s’emparer de la totalité de l’Ukraine (en deux ans de combats, elle n’est toujours pas arrivée à franchir le Dniepr), cela ne changerait rien à ce bilan ; cela l’alourdirait même que d’avoir à occuper un pays hostile.

L’Ukraine est dévastée. Une partie de la population a quitté le pays, et les pertes humaines sont terribles. Le simple fonctionnement de l’Etat ukrainien dépend intégralement des subsides apportés par les dirigeants des pays occidentaux. L’une des grandes ressources de l’Ukraine, la production agricole, est hypothéquée (cf. ci-dessus). Les forces armées ukrainiennes tiennent tête à celles de la Russie, mais les dirigeants ukrainiens ont un problème avec les buts de guerre, car les leurs (récupérer les territoires de 1991) ne coïncident pas avec les objectifs des pays qui les soutiennent. Par exemple, les dirigeants des Etats-Unis cherchent avant tout à affaiblir la Russie, ainsi qu’en témoigne un rapport publié en 2019 par un cabinet conseil du Pentagone (1). Même si l’armée ukrainienne parvenait à reprendre le Donbass et la Crimée, le pays et ses dirigeants se retrouverait dans la situation de vassal des dirigeants occidentaux. Il est vrai que beaucoup acceptent et même savourent ce statut, les dirigeants américains étant tous, nous le savons bien, des philanthropes désintéressés, attentifs et délicats à l’égard de leurs obligés.

Les pays européens sont également à inscrire dans la liste des vaincus. La menace russe les assujettit encore davantage à l’OTAN et aux dirigeants des Etats-Unis ; n’oublions jamais la phrase de Zbigniew Brzezinski, ex-secrétaire d’état, dans son ouvrage « Le grand Echiquier » en 1993 : « L’Europe de l’Ouest reste dans une large mesure un protectorat américain et ses Etats rappellent ce qu’étaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires ». Les pays européens se retrouvent dorénavant en antagonisme aigu avec leur plus grand voisin. Le gaz russe, géographiquement proche donc meilleur marché, est désormais inaccessible ; l’industrie allemande en est particulièrement pénalisée. Le soutien à l’Ukraine coûte et coûtera cher, quel que soit l’issue des combats sur le terrain.

Un million de vies brisées, mais l’escalade continue.

Le panorama précédent pourrait suggérer que le conflit s’éteigne : les vainqueurs ont pris leurs gains et les vaincus n’ont plus guère de perspectives d’améliorer leur bilan structurel.

Ce serait oublier les lois de la rivalité mimétique, qu’a dévoilées l’anthropologie de René Girard. Je me proposais de mener une « analyse » girardienne de ce conflit, mais le schéma de montée aux extrêmes crève tellement les yeux que le terme « analyse » est largement surdimensionné.

Notons simplement quelques points caractéristiques. Comme entre autres le mécanisme d’accusation réciproque, que nous avons tous pratiqué dès la cour de la petite école : « C’est pas moi qui ai commencé, c’est lui ». Les protagonistes semblent tous avoir bien du mal à se déprendre de son emploi : « C’est Poutine l’agresseur », « C’est l’OTAN qui s’est avancé vers l’est », etc.

Autre trait caractéristique, que Girard a mis en évidence dans les spirales de réciprocité violentes : l’oubli de l’objet initial ; ici des cousins germains, dirigeants ukrainiens et dirigeants russes, qui se disputent un petit territoire. Mais cet objet a disparu derrière les fantasmes des dirigeants des pays entrés dans la boucle. « Poutine ne doit pas gagner », « Cette opération est existentielle pour la Russie », « Il faut sauver la démocratie », « L’OTAN ne doit pas perdre sinon elle s’effondrera », « Il faut mettre fin à l’hégémonie unipolaire de l’Occident », etc.

A part quelques personnalités signalées dans un précédent article (2), aucun dirigeant, ni occidental ni russe, ne propose d’explorer la voie diplomatique. Au contraire, « petites phrases » et « tweets » alignent les menaces comme à la parade. Une position apparemment plus raisonnable s’affiche parfois : « Oui à la négociation, mais il faut d’abord améliorer notre position ». C’est-à-dire continuer la guerre et faire s’entretuer nos soldats : ce serait un oxymore savoureux s’il ne faisait référence à une sinistre réalité.

Un million de vies brisées et que faisons-nous ?

Nos dirigeants ont envoyé en Ukraine des canons Caesar et des missiles SCALP, qui ont tué. Ces armes sont financées par nos impôts : nous avons du sang sur les mains. Nous n’avons pas même la justification, si c’en est une, qu’il s’agissait d’ennemis : nous nous entendons sans cesse répéter que nous ne sommes pas en guerre contre la Russie.

Récemment, le président de la République a émis l’idée que les pays de l’OTAN pourraient envoyer des troupes combattre en Ukraine. Un tollé s’ensuit : de Jan Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, à Joe Biden, tous condamnent le propos.

Mais une petite musique commence à s’élever. D’abord par quelques « experts » qui, dans divers médias, donnent raison au président de la République ; ils sont bientôt rejoints par des politiciens, comme Jean-Pierre Raffarin. Puis, la perspective est clairement soutenue par les dirigeants de divers pays, la République tchèque, la Lituanie, la Pologne…

Depuis deux ans, le discours dominant consistait essentiellement à désigner Vladimir Poutine comme source unique du conflit et à décrire la menace, de caractère très général, qu’il fait peser sur à peu près tout. Et voilà que surgit, une dizaine de jours après les propos « polémiques » du président, une nouvelle thématique : ceux qui refuseraient d’envoyer des troupes en Ukraine sont des lâches, dit-il au cours de sa visite en République tchèque. Par un étonnant hasard, le magazine « Le Point » propose la même semaine comme page de couverture : « Ces Français au service de Moscou ». Après la désignation de l’ennemi et sa diabolisation,  voici donc maintenant la phase de dénonciation des « traîtres » à l’intérieur de la communauté.

Et une semaine plus tard, un vote, non contraignant vous l’avez noté, permet à l’Assemblée nationale de cautionner a posteriori les livraisons d’armes depuis deux ans et l’accord de défense franco-ukrainien que le président de la République avait passé de façon discrétionnaire le mois précédent.

De cette séquence, beaucoup d’interprétations ont été données : dérapage, erreur, manœuvre politique, gestion de l’actualité, jeu de rôle, prise de leadership européen, etc.

Sauf une.

Sauf la lecture girardienne selon laquelle un « médiateur » serait à l’œuvre pour instiller dans notre communauté nationale, sinon à l’échelle de l’OTAN, le désir de guerre contre la Russie. Il n’y a pas de désir sans médiateur, nous enseigne Girard. Alors, dans le cas présent, de qui s’agit-il ?

Le désir de guerre est toujours porté par un petit club. Il trouve ses membres parmi cinq cercles : les dirigeants politiques, les marchands d’armes, la haute hiérarchie militaire, les journalistes et les financiers.

C’est un club restreint, mais les guerres sont collectives, elles engagent toute la communauté ; comme disait Henri Jeanson : « La guerre, le seul plaisir des princes dont les peuples aient leur part ». Le petit club se trouve donc à devoir jouer les « médiateurs ».

Il s’avère que cette activité s’est professionnalisée, et même industrialisée, au fil des siècles. Son vecteur est la propagande. Propagande ! Quel un gros mot ! Bien sûr, seuls nos adversaires en sont coupables ; nos démocraties, vous le pensez bien, ne mangent pas de ce pain-là.

En 1916, Woodrow Wilson est candidat à sa propre réélection ; il mène campagne sur le maintien les Etats-Unis à l’écart du conflit en Europe, position disposant d’une écrasante majorité dans l’opinion publique américaine. Tout juste réélu, Woodrow Wilson est saisi d’une soudaine inspiration messianique et fait entrer les Etats-Unis en guerre le 6 avril 1917 ; dix jours plus tard, il met en place la Commission Creel, afin de convaincre l’opinion du bien-fondé de sa volte-face, de trouver des volontaires et de mobiliser l’épargne des américains (ce seront les célèbres « Liberty Bonds »). L’un des membres de cette commission était Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud et futur pape de l’industrie publicitaire américaine. Quelques années plus tard, en 1925,  il s’émerveillera du succès de la commission Creel et détaillera ses actions et opérations par le menu. Dans un livre qui s’intitule Propaganda.

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(1) Rand Corporation, 2019, « Overextanding and unbalancing Russia” (disponible sur le net)

(2) Lien : https://emissaire.blog/2023/03/14/ukraine-deuxieme-annee/

Inceste et justice

Hervé van Baren a donné une conférence le 7 mars dernier, à la suite de l’Assemblée Générale de l’Association Recherches Mimétiques :

« La question de l’inceste qui a émergé depuis peu dévoile un monde cauchemardesque, résumé par un chiffre : 10% des adultes ont été victimes d’abus sexuels pendant leur enfance. En France, cela représente trois millions de victimes, pour la plupart invisibles. S’il y a des incestés, il y a des incesteurs. L’anthropologue Dorothée Dussy pose implicitement la question d’une réponse pénale adaptée : allons-nous mettre en prison 10% de la population ? Que faire des « complices », celles et ceux qui savaient et ont laissé faire ? La crise de la révélation, prédite par René Girard, entre dans sa phase explosive et ébranle, entre autres conséquences, jusqu’aux fondations de la justice. Elle nous oblige à une remise en question fondamentale qui dépasse largement le cadre de la loi. » (Hervé van Baren)

Voici le lien vers cette conférence :

et le lien vers les débats qui ont suivi cette conférence :

Hervé van Baren compte parmi les contributeurs du blogue l’Emissaire, le blogue de l’Association Recherches Mimétiques. Ingénieur, il a fait sa carrière dans l’aéronautique avant de découvrir il y a une vingtaine d’années la non-violence active et l’œuvre de René Girard. Passionné par l’exégèse biblique anthropologique, il est actif dans le milieu associatif en Belgique. Hervé van Baren propose actuellement un cycle de conférences « Bible et violence », qui s’appuient sur la pensée de René Girard, pour donner sens à la violence dans la Bible. Voici les liens vers les dernières conférences :

Du désir au désastre

Début 2023, j’avais été sollicité à la fois par le colloque COV&R du centenaire de Girard, à Paris, sur l’avenir de la théorie mimétique et par la revue Les cahiers A’chroniques ( https://www.a-chroniques.com/copie-de-les-cahiers-a-chroniques ) qui faisait un appel à contributions sur le thème de “la faille”. 

Les deux sujets se sont télescopés et m’ont conduit à préparer à la fois une brève intervention en anglais pour un des multiples ateliers du COV&R, que j’ai présentée en juin 2023 et un article plus substantiel, de 20 pages, publié par la revue en fin d’année dernière. Celle-ci, ne se contentant pas de sa très belle édition papier, a le bon goût de mettre les articles en ligne gratuitement. Je suis donc en mesure de vous communiquer le lien qui permet d’obtenir le texte au format PDF :

Celles et ceux qui auront le courage de le lire découvriront que l’effondrement ou la catastrophe, que beaucoup redoutent, risque de résulter de notre impuissance à maîtriser la complexité croissante de notre humanité, en raison de l’affaiblissement des institutions modératrices de la violence que sont l’orthopraxie religieuse, la loi dans les États de droit et le marché dans les économies éponymes. Parmi les multiples et tâtonnantes recherches de solutions actuelles, vous découvrirez que la théorie mimétique nous permet de les classer et les analyser d’une manière inédite en distinguant celles qui relèvent du renoncement aux objets du désir, de la recherche d’un modèle inspirant ou de la mise en commun(s) du non partageable.

Satan, Jésus et le basket-ball

Le triangle dramatique de Karpman a fait l’objet de plusieurs analyses girardiennes dans nos colonnes (1). La série d’articles intitulée « Les Trois Masques du persécuteur » a proposé une thèse : celle que le triangle de Karpman, notion issue de l’observation, s’explique parfaitement par l’anthropologique mimétique et s’y intègre donc.  Derrière les comportements que Karpman décrit et qualifie (« bourreau », « victime », « sauveur »), se dissimule l’intention d’assujettir l’autre, le dominer, le rabaisser, l’humilier. Ainsi les trois qualificatifs de Karpman désignent des « stratégies », souvent inconscientes sans doute, au service de cette intention. Pascal Ide, dans son ouvrage sur le sujet (2), identifie le triangle de Karpman comme le mal en action.

René Girard a toujours affirmé que l’anthropologie mimétique se trouvait toute entière exposée dans la Bible, et plus particulièrement le Nouveau Testament. Si le triangle de Karpman est bien partie prenante de l’anthropologie mimétique, il serait donc pertinent qu’il s’en trouvât des traces dans les Ecritures.

Or, il semble que nous ayons une séquence candidate à ce rôle : c’est l’épisode des tentations du Christ au désert.

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Cet épisode ne figure précisément que dans les Evangiles de Luc et de Matthieu ; rien chez Jean et une simple allusion chez Marc. Le texte est quasiment le même entre Luc et Matthieu, seul l’ordre des tentations diffère : « se jeter dans le vide » est en deuxième position chez Matthieu et en troisième position chez Luc. Les textes figurent ci-dessous en note (3), dans la traduction de la Bible de Jérusalem.

Après son baptême, Jésus passe quarante jours dans le désert, où il éprouve la solitude et la faim. Satan lui suggère d’utiliser son pouvoir et de transformer les pierres en pain, ce que Jésus rejette en disant que l’homme ne se nourrit pas que de pain. C’est la première tentation.

Il est clair que le sujet n’est pas la faim personnelle qu’éprouve Jésus : un solide casse-croûte après plusieurs jours de jeûne n’est pas un péché. Et en effet, Jésus ne dit pas : « Je ne me nourris pas que de pain » mais « L’homme (c’est-à-dire tout être humain) ne se nourrit pas que de pain ». Ce sont donc tous les êtres humains qui sont ici en jeu. Si Jésus acceptait la proposition et utilisait ses pouvoirs, il les sauverait certes de la faim, mais les rendrait également dépendants de lui. C’est très exactement le schéma de Karpman, dans lequel une personne en assujettit une autre en jouant le sauveur auprès d’elle. Dans le vocabulaire de Karpman, Jésus refuse d’entrer dans le triangle dramatique en rejetant la stratégie du sauveur. En termes girardiens, il nous donne l’exemple du rejet de la mauvaise réciprocité, qui lui est proposée, et ce n’est pas un hasard, par Satan.

Suivons l’ordre de Matthieu et passons à la seconde tentation, dans laquelle Satan incite Jésus à se jeter dans le vide afin que Dieu le sauve. Il suggère de le faire depuis le haut du temple de Jérusalem, c’est-à-dire que ce sauvetage serait public. Jésus refuse encore, car ce serait un chantage à l’égard de Dieu. Si Jésus avait accepté, c’est en faisant de lui-même une victime qu’il aurait exercé ce chantage ; chantage aboutissant en effet à obliger Dieu à agir. Voici donc clairement la stratégie victimaire, analysée autant par Karpman que par René Girard. Satan a de nouveau proposé à Jésus d’entrer dans le triangle dramatique, et une fois de plus, Jésus nous donne l’exemple du refus ; soumettre autrui à un chantage, c’est le mal.

La troisième tentation est la proposition que Jésus devienne le roi de toutes les nations, à condition de faire allégeance à Satan. A l’évidence, c’est une incitation à entrer dans le triangle de Karpman en persécuteur. Non qu’un roi soit nécessairement un oppresseur : mais un roi qui aurait fait allégeance à Satan le serait assurément. Et bien sûr, Jésus refuse à nouveau la proposition de Satan.

Entrer dans le triangle de Karpman, c’est s’embarquer, et embarquer son ou ses interlocuteurs, dans une spirale de relations toxiques, dans lesquelles chacun cherche à dominer. Les trois manières d’entrer dans ce cycle sont les comportements de persécuteur, de victime et de sauveur ; une fois le cycle engagé, les protagonistes peuvent recourir à tous les comportements tour à tour, y compris avec des changements rapides.

Il semble possible de comprendre l’épisode des trois tentations du Christ comme un enseignement, à notre destination, de nous garder d’entrer dans cette spirale toxique. Jésus nous donne cet enseignement, non par un prêche, mais par l’exemple ; sa démarche pédagogique à notre égard est : « Imitez-moi ».

La fin de l’épisode est également pleine d’intérêt. Dans la version de Luc, Satan, n’ayant pas d’autre tentation à laquelle soumettre Jésus, se retire dans l’attente d’une autre occasion.

Cela signifierait que les trois tentations représentent la matrice complète des relations toxiques entre les êtres humains. Autrement dit, parvenir à les surmonter suffirait à  entretenir des relations saines avec autrui. Intéressant sujet de réflexion.

Car les relations avec autrui nous sont essentielles, cf. Catherine de Sienne : « Dieu nous a créés imparfaits pour que nous nous mettions au service les uns des autres ». Au service les uns des autres : c’est-à-dire tour à tour sauveur et victime dans le sens réel de ces termes. Les comportements de « sauveur » et de « victime » au sens de Karpman, sont une perversion cette nécessité des relations, perversion qui se résume à ce que chacun cherche à devenir le persécuteur d’autrui.

Et le premier enseignement de Jésus, son premier acte après son baptême, serait de nous mettre en garde contre les trois comportements qui nous font entrer dans cette spirale toxique.

Examinons maintenant cette conclusion du point de vue du combat entre Jésus et Satan, ou pour formuler la chose dans le vocabulaire de Girard, de la révélation par Jésus de la face sombre du mimétisme, celle de la mauvaise réciprocité et de la victime émissaire, que Satan figure.

Dans l’épisode des tentations, il cherche en fait à disqualifier Jésus, en le faisant entrer dans le cycle toxique de Karpman, le cycle de la mauvaise réciprocité dont le mimétisme porte l’éventualité. Satan n’y parvient pas et se retire dans l’attente d’une prochaine occasion. Quelle sera ce « moment favorable » que Luc annonce ?

La Passion bien sûr. Après son échec à piéger Jésus dans la réciprocité toxique, Satan va employer sa seconde arme, celle de l’unanimité sacrificielle…

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Post scriptum : l’allusion au basket-ball, dans le titre de ce billet, tient à ce que Karpman a conçu son triangle dramatique en transposant des tactiques de jeu de ce sport, dont il était par ailleurs passionné.

(1) Voici les liens :

https://emissaire.blog/2018/01/08/le-triangle-dramatique-victime-persecuteur-et-sauveur/

https://emissaire.blog/2019/10/05/proprietes-des-triangles-semblables/

https://emissaire.blog/2021/06/29/les-trois-masques-du-persecuteur/

https://emissaire.blog/2021/08/19/les-trois-masques-du-persecuteur-suite/

https://emissaire.blog/2021/11/25/les-trois-masques-du-persecuteur-fin/

(2) Pascal Ide : « Le Triangle maléfique », octobre 2018, éditions Emmanuel, 328 pages

(3) Evangile de Matthieu :

Alors Jésus fut emmené au désert par l’Esprit, pour être tenté par le diable.
Il jeûna durant quarante jours et quarante nuits, après quoi il eut faim.
Et, s’approchant, le tentateur lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains. »
Mais il répondit : « Il est écrit : Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu »
Alors le diable le prend avec lui dans la Ville Sainte, et il le plaça sur le pinacle du Temple
et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et sur leurs mains ils te porteront, de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre. »
Jésus lui dit : « Il est encore écrit : Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu. »  De nouveau le diable le prend avec lui sur une très haute montagne, lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire
et lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, te prosternant, tu me rends hommage. »
Alors Jésus lui dit : « Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et à Lui seul tu rendras un culte. »
Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.

Evangile de Luc :

Jésus, rempli de l’Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; il fut conduit par l’Esprit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut mis à l’épreuve par le démon. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim.

Le démon lui dit alors : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain. » Jésus répondit : « Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre. »

Le démon l’emmena alors plus haut, et lui fit voir d’un seul regard tous les royaumes de la terre. Il lui dit : « Je te donnerai tout ce pouvoir, et la gloire de ces royaumes, car cela m’appartient et je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela. » Jésus lui répondit : « Il est écrit : Tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu, et c’est lui seul que tu adoreras. »

Puis le démon le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi à ses anges l’ordre de te garder ; et encore : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus répondit : « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »

Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le démon s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé.

“Qui dit-on que je suis ?” La réponse de Joël Hillion

Grand spécialiste de Shakespeare, passionné d’éducation, notre ami Joël Hillion apporte sa réponse, dans son nouvel essai récemment paru aux éditions L’Harmattan, à la question que Jésus posait fréquemment à ses disciples : “Qui dit-on que je suis ?” La choisir pour titre est une brillante idée : elle nous interpelle bien davantage que la célèbre locution introductive : “En vérité, en vérité, je vous le dis”.

Cette question se pose et s’impose à chacune et chacun d’entre nous, en raison ou indépendamment de sa foi. C’est aussi la question que, dès le commencement de la prédication de Jésus, se pose son cousin Jean le Baptiste, depuis la prison où Hérode le retient. À des pharisiens, il répond chez Jean de manière énigmatique : “Avant qu’Abraham fût, je suis.” Jusqu’à Pilate, au moment du procès qui mène à sa condamnation, qui lui demande s’il est le roi des Juifs pour mieux l’incriminer. Et après sa résurrection, il est méconnaissable, y compris pour ses proches. Jésus est fascinant autant que complexe à comprendre : entièrement homme et entièrement Dieu, comment ce mystère est-il croyable ? 

Si les scientifiques préfèrent désormais dénommer l’événement-pivot de la naissance de Jésus dans la chronologie de l’humanité, “notre ère” ou “l’ère commune”, force est de constater que nous sommes encore nombreux à décomposer le temps de l’histoire des civilisations entre une séquence de quelques milliers d’années avant et de deux millénaires après la date de sa naissance supposée, laquelle est elle-même objet de débats entre historiens. Jésus est bien un point d’interrogation.

Joël Hillion nous délivre donc SA vérité d’évangile. Il pose en postulat que la “Révélation reste largement à être révélée” et, en corollaire, “par définition, la Révélation ne cache rien, elle dévoile, au contraire”. Il se refuse à décrypter contrairement à certains herméneutes, il nous invite à découvrir. Il note que Jésus, faute d’écrits de son cru, n’a laissé qu’un exemple, mais quel exemple !

Notre auteur a l’honnêteté de nous faire part de ses doutes. Il nous fait opportunément remarquer au passage que Jésus sembla douter lui aussi tout au long de sa vie terrestre. Son enquête réunit un ensemble d’indices qu’on pourrait dire graves et concordants, comme le ferait un officier de police, en s’appuyant sur de multiples témoignages qui sont à notre disposition. À chacun de les agencer à sa manière.

Joël Hillion nous fournit les pièces de son puzzle disposées de manière à faciliter le cheminement de son lecteur, sans pour autant tenter de lui imposer quoi que ce soit. Pour ce faire, il établit une chronologie souple de la vie de Jésus dans le respect de ses étapes qu’on pourrait dire canoniques, qu’il combine à une sorte de thématique rigoureuse des principaux supports de sa foi. Ainsi la conversion, y compris celle du centurion et même celle de Saül, est-elle traitée au moment de l’appel des disciples précédant la prédication. Mais il va plus loin en incorporant à sa synthèse d’autres textes du Nouveau Testament comme les Actes des Apôtres et l’Apocalypse de Jean notamment. Et il y ajoute des mises en perspectives contemporaines toujours intéressantes et parfois provocantes, par exemple lorsqu’il rapproche la Sainte Famille d’une famille recomposée actuelle.

A l’occasion, il insère dans son récit des précisions sur le contexte historique. Sa bibliographie, d’où émergent, outre René Girard, Michel Serres et James Alison, ainsi que son préfacier Stan Rougier, se révèle particulièrement éclectique. Mais après tout, il s’agit bien de s’inspirer de tout ce qui est dit de Jésus pour tenter de répondre à la question qu’il pose à tous ses disciples de toutes les époques ; et Dieu sait combien nombreux et divers sont ceux qui se sont exprimés à ce sujet.

Pour autant, il prend les sources du Nouveau Testament au pied de la lettre, par exemple l’incarnation telle qu’elle est relatée par Luc. À la question qu’il pose en titre de son ouvrage, il répond qu’il en dit ce que les évangélistes ont écrit de sa vie et de son œuvre. Sa perspective girardienne lui permet de noter que la conception de Jésus par Marie se fait sans violence, contrairement à ce que charrient habituellement les naissances des demis-dieux dans nombre de mythologies. C’est probablement ce qu’il faut en retenir, quels que soient les doutes légitimes sur la véracité du récit lucanien.

Le patronage de René Girard, sous lequel Joël Hillion se place d’emblée, donne à l’ouvrage un fil conducteur : il est le non-violent promoteur de la non-violence dans un monde de violences et de violents. Mais contrairement à d’autres croyances, il ne postule pas le renoncement au désir, qu’il sait impossible.  Il prend aussi appui sur la puissante expression de James Alison qui parle de “l’intelligence de la victime”, ce lumineux double sens. Son Jésus est résolument anti-sacrificiel, incarnation paradoxale de la maxime que rapporte Osée (6, 6) : c’est la miséricorde qu’il veut et non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes. L’enseignement de Jésus est l’exception dans une Histoire imbibée de sacrificiel. Sacrificiel qui peut très vite réapparaître en s’appuyant sur certaines épîtres pauliniennes et surtout l’épître aux Hébreux où sang et obsession de la pureté reprennent place.

Subtil traducteur de Shakespeare, Joël Hillion ajoute qu’au terme de miséricorde, il préfère celui d’amour qui apparaît dans certaines traductions. Personnellement, le terme de miséricorde me semble avoir le mérite d’éviter les confusions qu’induit celui particulièrement polysémique d’amour (tout à la fois éros, agapè et philia en grec ancien). Mais je comprends bien entendu l’intention de notre auteur. Tout son essai suggère une équivalence entre amour et pardon.

Certains passages lui semblent biaisés par la connaissance qu’ont les évangélistes de l’issue, notamment de la crucifixion et de la résurrection. En pratique Joël Hillion conserve et justifie ce qui lui paraît indispensable, comme un Jésus complètement humain puisqu’incarné, et laisse libres ses lecteurs de penser ce qu’ils veulent de l’accessoire comme la question âprement débattue entre les traditions chrétiennes de l’existence ou non de frères de Jésus. Il met en doute les qualifications de “Fils de Dieu” dont les évangiles sont parsemés qu’il analyse comme des anachronismes : la révélation n’intervient qu’au terme de la résurrection. Il lui préfère celle de “Fils de l’homme” empruntée à Daniel et au demeurant plus fréquente dans les textes. Joël Hillion semble aimer avant tout l’homme Jésus.

Toujours enclin à mettre de la chair et des sentiments dans son récit, ce qui le rend particulièrement agréable à lire, l’auteur attire notre attention sur le fait qu’une conversion, qui a tout d’un rapport d’amour, précède toujours le miracle et que cette conversion est l’événement qui importe le plus. Le plus grand des miracles, qui d’ailleurs les précède souvent, est le pardon des péchés.

Cette relation d’amour guide l’écriture de l’essai et transparaît dans un style chaleureux. Dans une de ses belles mises en perspectives inversées, Joël Hillion affirme : “« l’amour du prochain », aujourd’hui édulcoré en bienveillance, en altruisme, en empathie, en care, voire en simple tolérance, ne se retrouve pas dans ses avatars.” L’amour enseigné par Jésus est, lui, inconditionnel, celui de la “victime qui pardonne”, comme le dit si bien James Alison.

L’auteur rappelle quelques informations connues mais qui restent troublantes : Jésus substitue à 248 commandements et 365 interdits, repérés dans l’Ancien Testament, une double injonction, aimer Dieu et aimer son prochain, qui se résume en définitive en une seule, “pour manifester son amour de Dieu, il « suffit » d’aimer son prochain.” Ce faisant, Jésus nous soumet à une double injonction contradictoire : “Dans le même temps qu’il libère l’homme, il le rend responsable de son prochain, redevable et obligé.”

Sans le dire de cette manière, l’auteur suggère qu’au don maussien, qui fait se succéder les obligations de donner, recevoir et rendre, le (par)don évangélique modifie l’ordre et la nature du rapport humain en jeu puisqu’il s’agit alors des facultés d’abord de recevoir (de) Jésus (“demandez et vous recevrez”), puis de donner aux (ou en) prochains (“ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux”) pour ainsi rendre à Dieu (“ta foi t’a sauvé(e)”). Aux sacrifices agonistiques en chaîne seraient ainsi substituées autant de grâces contagieuses.

Joël Hillion répond aussi de manière fulgurante à la question qu’aurait pu se poser Satan, le Diable sur ce qu’on dit qu’il est : au-delà des qualificatifs habituels qu’il rappelle, diviseur, procureur, tentateur, séducteur, etc., il nous dit qu’il est une allégorie ou une parabole, donc une figure de style ou un type de récit, la meilleure façon de révéler qu’il n’existe qu’en tant que produit de nos rapports humains viciés.

Le lecteur trouvera beaucoup d’autres matières à réflexion dans l’ouvrage de Joël Hillion, notamment à propos de la signification de la mort puis de la résurrection du Christ et de ses interprétations erronées. Il nous touche en insistant plus sur un Jésus entièrement humain, même s’il l’est “extraordinairement”, qu’un Dieu tout puissant qui se serait abaissé à expérimenter la condition humaine jusqu’au sacrifice de sa vie terrestre, comme une présentation rétrospective tend souvent à le montrer.

Parmi quelques sources d’étonnement, je mentionnerai seulement l’insistance de Joël Hillion à supposer que Jésus ne savait sans doute pas lire. Qu’il ait une connaissance par cœur de la Torah et des Prophètes me convainc, mais je ne vois pas en quoi celle-ci serait le signe d’un Jésus illettré, sauf à vouloir insister sur sa basse extraction et même si le taux d’alphabétisation il y a 2000 ans se limitait à quelques pour cent. Après tout, il est apparenté à Zacharie, père de son cousin Jean le Baptiste, qui était prêtre au Temple de Jérusalem, de ce fait certainement capable de lire les Écritures et probablement de produire des commentaires écrits. Mais peu importe cette hypothèse qui me semble périphérique.

Cette enquête permet surtout de (re)découvrir que Jésus fournit de lui en plusieurs occasions les éléments d’un portrait kaléidoscopique qui ont pour caractéristique commune de ne jamais aboutir à une reconnaissance de qui il est véritablement : ce miroitement ne dissipe pas la brume qui l’entoure. Il faut attendre la résurrection pour qu’elle commence à se dissiper. Mais une lecture sacrificielle maintient depuis la méconnaissance.

Au terme de cette lecture amoureuse et stimulante des Écritures, le lecteur ne peut que se demander à son tour : qui dis-je qu’il est ? Nul doute qu’il empruntera alors à l’essai de Joël Hillion. Et je crains d’avoir un peu cédé à la tentation de glisser une partie de ma propre réponse à l’occasion de cette recension ! Que Joël me pardonne… Quoi qu’il en soit, de fructueuses recherches sont en perspective pour les lecteurs de Qui dit-on que je suis ?

René Girard : un réaliste manichéen

Ces derniers mois, plusieurs d’entre nous ont cherché à caractériser la théorie mimétique d’un point de vue épistémologique ou herméneutique. Je me contente ici de rappeler trois billets parmi les plus récents

En ce qui me concerne, j’ai récemment suggéré que René Girard procédait par révélations ( https://emissaire.blog/2024/01/02/les-livres-des-revelations/) après avoir tenté d’approcher certains de ses modes de raisonnement https://emissaire.blog/2023/10/31/penser-avec-rene-girard-doubles-sens-diptyques-et-metaphores/ ). Je souhaite compléter ma contribution en adoptant une troisième perspective. Celle-ci nécessitera une longue introduction qui paraîtra peut-être trop éloignée de notre sujet de prédilection. Elle est néanmoins nécessaire pour parvenir à appliquer brièvement cette grille à la pensée de René Girard.

Comment nous représentons-nous les autres et, plus largement, le monde ? En pratique, les quelques prises de position possibles dépendent pour l’essentiel de la distinction entre ce qui provoque chez nous des plaisirs ou des peines, la vie ou la mort, la joie ou la tristesse, l’amour ou la haine, etc.

Une première manière d’aborder ces diptyques est l’opposition du bien et du mal. Nous sommes ici dans le domaine de l’absolu et du tiers exclu. C’est en quelque sorte tout l’un ou tout l’autre. Le manichéisme est au cœur de la plupart des religions et des idéologies, mais se retrouve aussi dans la philosophie platonicienne et sa longue descendance idéaliste. Christianisme, islam, communisme et autres totalitarismes montrent l’importance qu’elle a eu, a et aura dans l’histoire et ce depuis plusieurs millénaires. L’écologisme propose une actualisation de ce qui est bien ou mal à l’ère de “l’anthropocène”.

Cette opposition justifie l’exclusion des “porteurs” ou suppôts du mal afin que le bien triomphe de ses ennemis. Elle fournit son support moral à la désignation de l’ennemi. Au bien et au mal sont aussi associés la certitude d’une vérité unique et le reste qu’elle repousse par voie de conséquence dans le champ de l’erreur.

Les classements qui en résultent dictent les comportements sociaux à adopter ou éviter sous le regard de la communauté : obligations et interdits peuvent être multipliés à l’infini et prennent souvent des formes qui nous semblent étranges [1].

Dans ce mode de réflexion, le changement est possible et le plus souvent souhaitable. Il suppose la révolution, l’apocalypse, l’attente millénariste, l’hérésie, la dissidence ou, sur un mode plus spécifiquement intellectuel, l’utopie et désormais la dystopie. La vérité s’y apparente à une révélation. À chaque fois, il s’agit de faire triompher le bien et/ou la vérité sur le mal et ses obscurités. 

Une autre façon de regarder le monde se veut réaliste. Il ne s’agit plus ici de se placer du point de vue du bien et du mal mais d’arbitrer entre des évolutions vers l’amélioré ou vers le détérioré. Les points de vue sont alors multiples. La situation peut être améliorée ou détériorée pour un individu ou une collectivité allant d’un foyer familial jusqu’à un peuple, voire l’humanité dans son entier. Ce qui améliore le sort des uns peut nuire à celui d’autres.

Aristote, Machiavel, Montesquieu ou Tocqueville pensent le plus souvent en réalistes. La plupart des gouvernants décident et mènent des politiques qui se veulent réalistes, qu’ils agissent dans un cadre autoritaire ou libéral. Quels que soient leurs discours et leurs promesses, ils ont désormais conscience de n’agir qu’à la marge et en vue de fins limitées.

L’idée du progrès, en raison même de la progressivité du processus, de même que celle du déclin relèvent du réalisme.

Le rapport à la vérité prend la forme de la science : il s’agit de s’approcher de la réalité sans prétendre l’atteindre complètement. Dans son domaine, le réfutable et le falsifiable de même que le progrès des connaissances ainsi accumulées ont été érigés en dogme.

Contrairement au manichéisme, le mouvement est pour le réaliste un plus ou moins, une tendance plutôt qu’une rupture, un processus continu. Il ne prend pas la forme d’une rupture même s’il partage l’espérance de passer de l’ombre à la lumière, mais pas à pas et non à l’occasion d’une subite conversion ou réception d’une révélation venant d’en haut.

Enfin, dans un certain nombre de situations, il peut sembler que tout se vaut, que je m’interdise d’établir une hiérarchie de préférences, que toutes choses sont égales par ailleurs. L’indifférence prévaut. Cette attitude relève du relativisme. En matière de croyances religieuses, si la foi et l’athéisme sont deux modalités du manichéisme, l’agnostique, empreint d’un doute raisonnable, envisage le monde et l’humanité comme sans différence qu’un (ou plusieurs) dieu(x) existe(nt) ou qu’il(s) n’existe(nt) pas. Plus généralement, il ne peut et ne doit pas exister de vérité unique pour le relativiste. Toutes les vérités sont bonnes à dire… et de même valeur. Il n’y a pas de vérité atteignable sans détour [2], toute opinion ou pensée est à déconstruire. Dans sa version la plus radicale, le relativiste, tel l’âne de Buridan, s’empêche de choisir. La liberté d’indifférence est sa règle. Le relativisme peut aussi conduire au nihilisme : si rien n’a d’importance alors le Rien devient attrayant.

Le relativisme culturel se refuse par exemple à hiérarchiser des croyances qui induisent les sacrifices humains et celles qui ont renoncé à tout sacrifice autre que symbolique. De même, le relativiste ne place pas les sociétés sur une échelle du progrès matériel comme le fait le réaliste. Tout se vaut pour lui.

Une représentation mathématique de notre classification des manières de penser en fonction de ces trois référentiels serait une droite commençant et finissant à l’infini du Mal et du Bien avec en son centre un 0, les demi-droites la constituant étant jalonnées des niveaux possibles de détérioration et d’amélioration.

Prenant parfois la forme pure du manichéisme, du réalisme ou du relativisme, nos croyances, pensées et jugements sont le plus souvent une résultante de deux de ces perspectives, voire des trois. Nous sommes plus syncrétiques que nous ne l’imaginons. Un fondamentalisme religieux ou une idéologie totalitaire doit en passer par des décisions teintées de réalisme pour convertir ou accéder au pouvoir puis maintenir son emprise sur la population de ses adeptes[3]. Un prince machiavélique peut inversement invoquer le bien et le mal pour la conquête et la conservation de son pouvoir. Il peut aussi être soumis à des préoccupations manichéennes par les autorités religieuses comme le suggère la théorie des deux glaives autrefois énoncée par le Pape Gélase [4]. Inévitablement, tout manichéisme et tout réalisme s’accommodent d’une plus ou moins grande part d’indifférence, notamment pour ce sur quoi ils n’entendent pas agir : malgré les tentations totalitaires, il est en effet rare de pouvoir tout englober dans une définition générale de ce qui est bien ou mal et tout réaliste sait qu’il peut agir au plus sur quelques facteurs simultanément, conscient de la vanité des prétentions excessives.

Parmi les sciences humaines, certaines ont plus d’affinités avec tel ou tel point de vue sans qu’il s’agisse ici de les cantonner dans un mode de réflexion exclusif. Les théologiens et les philosophes adoptent souvent un cadre de réflexion manichéen. Les historiens, les démographes, les sociologues et les psychologues se veulent réalistes. Quant au relativisme, il a plutôt la préférence des ethnologues et des anthropologues contemporains qui s’efforcent de s’écarter des préjugés de leurs devanciers.

L’important est d’être en mesure d’identifier dans chaque cas particulier ce qui relève de notre conception du bien et du mal, de notre appréciation de ce qui serait une amélioration ou une détérioration et de ce qui pourrait y conduire, enfin d’évaluer s’il y a ou non à raisonner en l’espèce toutes autres choses égales par ailleurs. Il me semble que cet effort de clarification est de nature à permettre une disputatio plus satisfaisante et de limiter certaines interférences qui pourraient lui nuire. Il faudrait que chaque interlocuteur soit conscient de ce qui relève dans la position qu’il soutient du manichéisme, du réalisme et du relativisme. Une telle lucidité est sans doute difficile à atteindre et plus encore à maintenir durablement.

Le panorama ainsi brossé, qu’en est-il de la pensée de René Girard ?

S’il y a un point sur lequel il ne me semble pas difficile de s’accorder, c’est son refus maintes fois explicité du relativisme. Il existe pour lui une vérité. L’Occident, inventeur du relativisme culturel, n’a pas à nourrir de complexes vis-à-vis du reste du monde. La Bible est le plus puissant des révélateurs que l’humanité ait produit. Il voit dans la perte des différences une menace pour la concorde des collectivités et l’origine des crises. Que la plupart des ethnologues et des anthropologues n’aient pas accueilli un tel pourfendeur du relativisme n’a rien d’étonnant, quand bien même il s’est lui-même voulu anthropologue.

En revanche, il se revendique d’une pensée réaliste. Le titre de son recueil d’essais La voix méconnue du réel le dit de belle manière. Il n’hésite pas à discuter la pertinence de l’impératif poppérien de la réfutabilité de toute théorie qui se veut scientifique. Qu’il ouvre ce débat prouve qu’il se veut et s’estime un scientifique des rapports humains et, par voie de conséquence, se défend lorsqu’il se sent rejeté de ce cénacle. Malgré qu’il en ait et qu’en aient ses contradicteurs, il conserve de sa formation d’archiviste paléographe le souci de la source, de préférence écrite ou archéologique. Il est un historien du temps très long et le père d’une psychologie interdividuelle. En accord avec la modestie des scientifiques, il ne prétend pas être l’auteur des révélations qu’il porte à notre connaissance et a déclaré espérer avoir contribué à une science des rapports humains. Nous pouvons convenir qu’“espérer avoir contribué” est une locution dépourvue d’arrogance et un indice d’une volonté de s’inscrire dans un processus d’accumulation de connaissances. Assez logiquement de ce point de vue réaliste, il maintient ses distances avec les philosophes et même les théologiens : non seulement il a refusé d’être étiqueté de la sorte mais il a rarement manqué une occasion de les critiquer.

Pourtant, s’il se veut non sans quelques arguments solides, réaliste, disons un réaliste hétérodoxe, il n’en est pas moins tout aussi explicitement manichéen. Il y a dès l’origine de son œuvre une invocation de la vérité, une certitude qu’il existe une voie d’accès pour y parvenir. Et pour lui, cette voie d’accès nous a été donnée par la Bible qui nous dévoile Des choses cachées depuis la fondation du monde. Il identifie la violence essentielle au mal absolu. Il s’avoue un apologiste du christianisme, donc d’un manichéisme assumé où Satan qu’il identifie, comme nous le dit Hervé van Baren, au tentateur, à l’adversaire, à l’accusateur, au diviseur et au dissimulateur s’oppose au Dieu trinitaire. Tout ceci pourrait conduire à une sorte de fanatisme. Mais en réaliste conséquent, il confronte immédiatement le mal, non à un bien qui lui serait antagonique, mais à un moindre mal, celui du sacrifice et des institutions qui en découlent. Si l’horizon de la révélation ultime est très tôt présent chez lui, il nous invite à reconnaître qu’une moindre violence peut contenir la violence délétère pour maintenir en vie l’humanité, qu’elle suive pour ce faire des procédures religieuses, politico-judiciaires, voire économiques.

Au terme de cette brève réflexion, il me semble que René Girard est un réaliste manichéen, formule oxymorique seulement en apparence. Si le qualificatif manichéen vous semble péjoratif, nous pourrions parler de la théorie mimétique comme d’un manichéisme réaliste. La cohérence de sa pensée prouve, s’il en était besoin, qu’un équilibre subtil est non seulement possible mais aussi parfois fécond dans la composition de ces deux modes d’appréhension du monde.    


[1] Fruit sans doute de corrélations interprétées comme des causalités.

[2] Comme l’a déclaré l’ancienne présidente de l’université d’Harvard devant une commission du Congrès américain interrogée si elle estimait qu’« appeler au génocide des juifs viol[ait] le règlement concernant le harcèlement à Harvard », tout dépend du contexte.

[3] Pensons à la taqiya (dissimulation et tromperie autorisée par la doctrine) que pratiquent les islamistes dans l’intérêt de l’islam.

[4] Extrait de Wikipedia : “ selon cette théorie, le pouvoir spirituel possède un ascendant moral et politique sur le pouvoir temporel exercé par le prince en vertu duquel celui-ci préside aux destinées des hommes dans le respect strict des préceptes religieux.”

Robert Badinter

Je ne connaissais pas Robert Badinter et n’ai rien à ajouter aux nombreux hommages qui lui sont rendus. En me fondant sur ce que tout le monde sait, je me limiterai ici à évoquer quelques aspects de sa vie et de son action qui méritent de retenir l’attention des lecteurs de René Girard.

Il est courant dans certaines sphères de fustiger l’universalisme abstrait de l’idéologie des droits de l’homme par opposition implicite au caractère incarné de la charité chrétienne. Or, ce n’est pas une idée abstraite qui a poussé Robert Badinter à faire de l’abolition de la peine de mort le combat de sa vie, mais l’exécution le 28 novembre 1972 de Claude Buffet et Robert Bontemps, une exécution à laquelle il était professionnellement tenu d’assister en tant qu’avocat. Lors du procès de Patrick Henri en 1977, dans la plaidoirie qui sauva la tête de l’accusé (un meurtrier, sans l’ombre d’un doute), il évoquait le « bruit que fait la lame qui coupe un homme vivant en deux ». Le souvenir de ce moment ne l’a jamais quitté et il y revint plus d’une fois dans sa vie. Le malaise que provoque désormais l’idée même d’un corps coupé en deux n’a rien d’anodin, c’est un marqueur significatif du changement intervenu dans notre regard sur la violence. L’exécution capitale des condamnés, faut-il le rappeler, fut longtemps un spectacle public, une sorte de fête barbare censée édifier la foule, rappeler chacun à ses devoirs et renforcer le lien social. Pour un lecteur de René Girard, la découpe brutale d’un corps vivant évoque inévitablement le lynchage par démembrement. En 1972, justement, dans La violence et le sacré, Girard soulignait la continuité entre les processus victimaires, les rites sacrificiels et la peine de mort :

« La notion de peine légale ne peut être détachée du mécanisme fondateur. Elle remonte à l’unanimité spontanée, à la conviction irrésistible qui dresse la communauté entière contre un responsable unique. »

Dans les anciens rituels judiciaires comme dans les sacrifices sanglants, la communauté entière était concrètement ou symboliquement associée à la mise à mort. À la fin du siècle dernier il n’était plus possible de montrer la mise à mort et les exécutions au petit matin, en catimini, avaient déjà un caractère honteux, ce qui n’empêchait pas la majorité de la population d’y rester favorable. Mais les temps changent et certains changements paraissent irréversibles. Comme le montre Girard, le christianisme, à défaut de faire reculer la violence, prive définitivement les sacrifices sanglants de légitimité et de pouvoir pacificateur. Même aux États-unis, l’abolitionnisme progresse dans l’opinion.   

Dans le passage cité plus haut, Girard soulignait à quel point la procédure judiciaire peine à éliminer totalement l’élément d’arbitraire inhérent au mécanisme victimaire :

« Elle a donc un caractère aléatoire qui n’est pas toujours méconnu puisqu’il apparaît ouvertement dans bien des formes intermédiaires entre le religieux et le judiciaire proprement dit, dans l’ordalie, notamment. »

Robert Badinter ne croyait pas Bontemps coupable de meurtre, et ce doute contribua semble-t-il à sa décision de faire de l’abolition de la peine de mort le combat de sa vie. Un combat sous-tendu par un rejet conscient et déterminé de l’injustice du principe sacrificiel – la raison supérieure qui conduit à prendre le risque de condamner à mort un innocent en vertu de l’antique conviction qu’« Il y a intérêt à ce qu’un seul homme meure pour le peuple. » La double exigence de mettre la justice au-dessus de la violence, privée et à distance de l’esprit sacrificiel, est au cœur de son discours du 17 septembre 1981 à l’Assemblée nationale. Après avoir démonté la thèse de la valeur dissuasive de la peine de mort, voici en effet ce qu’il déclarait :

« La mort et la souffrance des victimes, ce terrible malheur, exigeraient comme contrepartie nécessaire, impérative, une autre mort et une autre souffrance. A défaut, déclarait un ministre de la justice récent, l’angoisse et la passion suscitées dans la société par le crime ne seraient pas apaisées. Cela s’appelle, je crois, un sacrifice expiatoire. » 

C’est au nom de la même volonté d’instituer une justice plus civilisée et donc plus civilisatrice, dépassant la « loi du talion », qu’il avait fait de l’amélioration des conditions de vie en prison l’un des axes de son action au ministère de la Justice. 

Ajoutons ceci pour conclure : Robert Badinter se tenait à l’écart des surenchères victimaires dont la marée montante avait été vue de manière prémonitoire par René Girard. Ce juif était avant tout un républicain imprégné du meilleur de l’universalisme français. Malgré la mort de ses parents en déportation, son point de vue sur l’histoire n’était pas d’abord celui d’un membre d’une communauté persécutée. C’était en citoyen du monde attaché aux libertés et aux droits de tous les hommes, qui s’inquiétait du retour de l’antisémitisme et d’autres vieux démons. Quand on voit ce qui se passe aujourd’hui en Israël, et même en France, c’est une attitude suffisamment rare et précieuse pour être louée. 

Michel Serres pour l’exception agricole

Au regard de l’actualité, cet entretien de Michel Serres en 2017 apparaît prémonitoire et nécessaire :

Michel Serres n’aborde que superficiellement l’aspect économique de l’exception agricole dans une société libérale et capitaliste. Il évoque la spéculation, mais une comparaison avec l’activité industrielle peut nous aider à poursuivre son propos ; cela dit en toute modestie.

La production industrielle est maîtrisable en termes de quantité produite – il suffit d’arrêter les machines – et peut donc s’ajuster à la demande« en temps réel », ce qui n’est pas le cas de l’agriculture. C’est d’ailleurs là que réside la fonction du marchandisage (marketing), qui inclut études de marché, en amont, et publicité, en aval. Les formidables capacités de production engendrées par la technologie doivent impérativement être encadrées, au risque de saturer le marché, ou plus exactement de l’inonder, puisqu’il est désormais saturé en permanence. Une production excédentaire voit automatiquement s’effondrer les prix des objets présentés sur le marché, la « loi de l’offre et de la demande » oblige ainsi les publicitaires à faire accroire que les produits sont « exclusifs », produits en « série limitée », et surtout : différents de leurs concurrents. Il s’agit de réveiller ou de provoquer le désir émoussé des consommateurs, d’orienter leur recherche de la différence ; car les produits sont devenus pour eux des facteurs d’identité : « tout désir est désir d’être » (Girard). La diversité s’accroît par conséquent sur les rayons des supermarchés (combien de marques de café, de pâtes, de brosses à dents…). Girard avait déjà compris que suivre la mode consiste, paradoxalement, à vouloir se différencier, et cela concerne prioritairement l’habillement, où le renouvellement permanent des « collections » produit un gaspillage invraisemblable en vue de solder, puis de détruire les stocks d’invendus en fin de saison.

Les saisons, justement, concernent avant tout l’agriculture, qui ne peut maîtriser la production en fonction du marché, « en flux tendus », « juste-à-temps » comme on dit dans l’industrie. Ce qui est semé sera récolté dans un délai qu’on ne peut ni raccourcir, ni allonger, et ce délai peut être très long ; cas des arboriculteurs. S’il est soumis au marché, l’agriculteur ne peut qu’en subir les conséquences, puisque le temps qu’il fait (les intempéries) et la production globale d’un même produit (moins de variétés de melons que de brosses à dents sur les rayons…) ne sont pas maîtrisables. La rareté d’un produit ne peut être décidée par un service marketing agricole, d’ailleurs inexistant : à quoi pourrait-il servir ?

On pourra opposer à Michel Serres le fait que le marché est, dès son origine, essentiellement agricole. Et nos marchés de plein-air en témoignent, en en ayant conservé le nom. Toutefois, ce qui précède montre une différence qui s’est creusée avec le temps et le progrès technique, et il est plus que jamais nécessaire d’en tenir compte pour revenir, comme Serres nous y invite, à la simple réalité : ce dont la doctrine économique dominante ne tient pas compte. C’est là l’origine principale de la crise actuelle. Bien sûr, quelques mécanismes de compensation ont été prévus par les politiques, et par les agriculteurs eux-mêmes, qui se sont associés en coopératives. Mais les subventions publiques sont souvent perçues comme des avantages par une population majoritairement urbaine, qui a perdu tout contact avec ceux qui la nourrissent. De plus, l’obtention de ces subventions est tributaire de contraintes bureaucratiques écrasantes (trois heures par jour environ pour la petite exploitation familiale d’élevage bovin de mon voisin). C’est là l’origine secondaire de la crise actuelle.

Pour illustrer notre rapport à la nourriture et sa dégradation « à l’américaine » (intégrant à la fois les conditions de production mais aussi de consommation : fin du repas familial, etc.), je voudrais évoquer une famille nigériane amie, qui a traversé les pires difficultés, hélas bien connues, pour parvenir en France (traversée du désert, violence d’un Etat marocain soumis à l’Islam, quasi-esclavage en Libye, traversée terrible de la Méditerranée, expulsion d’Italie…) et qui, travaillant dur dans notre beau pays, ne peut pas bénéficier des aides sociales pour lesquelles le père verse une part importante de son salaire… Les cinq enfants savent ce que signifie la faim. Lorsque nous partageons notre table, ce sont toujours les enfants qui insistent pour dire une bénédiction improvisée, avant de commencer. J’avoue avoir considéré ce genre de coutume avec circonspection avant de les connaître, je l’associais à une pratique imposée par un conservatisme désuet. Depuis que je connais cette famille et que j’ai découvert cet interview de Michel Serres, je la vois tout autrement. Je trouve important, et émouvant, que ce soient des enfants qui l’improvisent spontanément, et que ce ne soit pas une formule récitée. Je finirai par l’évocation d’un sondage international, visant à classer les peuples du monde sous le rapport de leur optimisme. Il apparaît que les français seraient les plus pessimistes et les nigérians, les plus optimistes au monde ! Lorsque je leur ai dit cela, ils ont éclaté de rire. Pourtant, si l’enfer existe sur terre, il doit être situé au Nigeria.

Si la nourriture est sacrée, dans le sens d’essentielle, vitale, nécessaire, ce n’est pas par hasard si le seul rite nouveau instauré par l’Église [1] consiste précisément à manger le fruit du travail des hommes ; le pain et le vin, corps du Christ ressuscité. Cessons de nous émerveiller pour tous ces objets « cultes », pour ces idoles vantées et inventées par nos industriels et autres producteurs de spectacles, et souvenons-nous du veau d’or – ce pur produit de l’industrie des hommes –, de son culte et de son destin. Souvenons-nous surtout de la manne, et du pain et du vin partagés.


[1] L’Église s’inspire des seuls synoptiques, car Jean évite toute dimension sacramentelle : il n’est pas question de l’eucharistie dans la Cène et le baptême de Jésus n’est pas mentionné.

Sommes-nous des lemmings ?

Le journal Le Monde du 29 janvier dernier consacre quatre pages (1) au rejet croissant des politiques de retour à la neutralité carbone. Cette inflexion correspond généralement à l’arrivée au pouvoir de gouvernements de droite ou d’extrême droite. Des pays hier à la pointe de la transition écologique sont en train de tourner casaque : l’Allemagne, la Suède…  En France, les bonnes intentions du gouvernement se heurtent régulièrement aux crises sociales, notamment la fronde en cours des agriculteurs, qui neutralisent toutes les mesures climatiques. Le rejet de l’écologie participe au succès des politiciens populistes un peu partout sur la planète (Donald Trump, Javier Milei …). En Angleterre, les actions militantes et non-violentes de l’organisation « Just Stop Oil » déclenchent les réactions parfois très violentes des automobilistes affectés par les blocages routiers :

On se dirige assez rapidement vers un rejet épidermique de toute forme de remise en question de notre mode de vie, qui fait le lit des populismes et des extrémismes, rajoutant la crise politique à la crise climatique.

Dans le même temps, la vulgarisatrice scientifique Sabine Hossenfelder publie une vidéo alarmiste dans lequel elle peine à contenir un sentiment de panique :

Hossenfelder relaie une information restée jusqu’ici confidentielle. Les modèles climatiques les plus pessimistes avaient été jusqu’ici rejetés par les spécialistes au prétexte qu’ils ne rendaient pas bien compte des évolutions climatiques passées. De récentes recherches suggèrent au contraire qu’ils seraient plus fiables que les modèles plus optimistes. Si cela se confirme, nous sommes condamnés à un réchauffement moyen de plus de cinq degrés Celsius. Elle rappelle les conséquences prévisibles de cette catastrophe annoncée : flux migratoires hors de contrôle, guerres, crise économique globale, pandémies, etc. Elle nous donne encore 20 ans de sursis, tout au plus, avant l’effondrement civilisationnel.

Le mythe du suicide de masse des lemmings comme mécanisme d’autorégulation de l’espèce est aujourd’hui rejeté. Les animaux ne participent pas à des suicides collectifs. Sauf une espèce, semble-t-il : les humains.

Le plus troublant dans le phénomène du dérèglement climatique n’est pas le déni, la désinformation, la mauvaise foi des climato-sceptiques, l’indifférence du public, mais bien la violence qui accompagne ce rejet de la réalité. Voyons si René Girard peut nous éclairer sur cet aspect.

On connaît mon approche : toute révélation est une crise. Plus le monde scientifique expose les faits, plus il ajoute à l’angoisse liée à l’effondrement du monde tel que nous le connaissons. Or ce n’est pas, je pense, la dimension matérielle qui préside à cette anxiété. Notre espèce a démontré une formidable capacité d’adaptation. Qu’on pense à la reconstruction de l’Europe après la seconde guerre mondiale. La dimension symbolique est, elle, largement ignorée. Notre psyché repose sur l’image que nous avons de nous-mêmes, individuellement et collectivement. Ce qui nous est, de loin, le plus insupportable, c’est le constat que nous ne sommes pas purs et innocents. Dès que cette image est ébréchée, se met en place le mécanisme qui permet de la rétablir : accuser l’Autre de nos malheurs, expulser le mal, trouver un bouc émissaire. Ce mal, diffus, tabou, impensable, nous fait mille fois plus peur que les armes de destruction massives, les épidémies ravageuses, les catastrophes naturelles, l’effondrement économique. Or dans le cas du dérèglement climatique, l’Occident se voit mis face à sa responsabilité écrasante dans la catastrophe, sans possibilité de blâmer quelqu’un d’autre. Nous ne sommes plus les maîtres du monde, seulement ses destructeurs.

Les acteurs de cette révélation sont de deux ordres. Le monde scientifique n’accuse personne et fait son boulot : exposer les faits, prédire les conséquences. L’absence d’accusation rend très malaisé le recours à la contre-violence. Dans ce cas, on fera appel au déni. Les militants écologistes, eux, accusent : c’est l’ensemble du système, des grandes compagnies aux simples consommateurs, en passant par les politiques, qui porte la faute et qui détient la solution. L’accusation explicite déclenche immédiatement la réaction violente. Il ne fait pas bon être écologiste ces temps-ci.

J’affirme que le phénomène est du même ordre que celui que j’ai encore exposé récemment dans ma conférence sur Genèse 9 (2). La faute, un acte incestueux, menace l’image de patriarche parfait de Noé et par extension, la pureté de toute la communauté. La tentative de dénonciation de la faute par la victime se solde par la malédiction qui la frappe. Toute la violence de la communauté est projetée sur la victime. Je dis victime et non victime émissaire, pour distinguer la violence qui s’abat sur l’annonciateur – qui est déjà victime avant que la résolution sacrificielle ne se mette en place – de celle qui frappe un membre arbitraire de la communauté.L’expulsion de la source du scandale ramène paix et concorde, fût-ce au prix du déni de la réalité, de l’injustice, du silence.

Dans le cas du dérèglement climatique, les victimes sont principalement les jeunes générations, qui auront à supporter les conséquences de l’irresponsabilité des anciens (dont je suis). Les mouvements qui militent pour une transition écologique rapide et volontaire sont composés en majeure partie de jeunes (par exemple, Extinction Rebellion). La dérive politique actuelle toujours plus à droite, vers toujours plus de climato-scepticisme et vers des réactions toujours plus violentes, s’apparente à une tentative de résolution sacrificielle, dans laquelle les parents n’hésitent pas à sacrifier leurs enfants, non, comme on l’entend toujours, pour préserver la matérialité de leur mode de vie (nous ne sommes pas ces monstres d’égoïsme), mais bien plus pour défendre avec l’énergie du désespoir l’image de pureté que toute société humaine construit d’elle-même et qui garantit sa stabilité. Pour préserver nos mythes.

J’aimerais pouvoir glisser ici un paragraphe qui s’intitulerait « solutions ». Je préfère être honnête : je n’en vois aucune. Aucune solution matérielle, idéologique ou politique assez crédible pour prétendre vaincre le mécanisme anthropologique le plus souterrain et le plus puissant : ôter le mal du milieu de nous, quoi qu’il en coûte.

Soyons girardien jusqu’au bout. Cette crise sacrificielle est inévitable. Nous retournerons l’épée contre nos frères, contre nos enfants ; c’est ce que nous avons toujours fait dans les grandes crises existentielles, et ce que nous ferons encore cette fois-ci. Je réitère cependant ma foi profonde dans le message eschatologique des Ecritures : c’est au cœur de cette crise, et seulement là, que nous pourrons trouver en nous les ressources pour nous reconnaître impurs, nous pardonner les uns les autres et, alors seulement, devenir capables de prendre notre destin en main.

Nous ne sommes pas des lemmings. C’est, au contraire, pour survivre que nous nions la réalité, que nous cherchons par tous les moyens à préserver notre monde. Nous ne savons que trop bien les risques d’un effondrement de l’image collective, celle qui garantit la supériorité de notre culture, de nos valeurs, de nos croyances. C’est un mensonge, soit. Girard nous apprend pourtant que c’est un mensonge vital. La crise multiforme qui secoue le monde a pour enjeu d’apprendre à vivre ensemble sans ce mensonge. Sacré défi.

(1) Le Monde 29/01/2024, Le pacte vert européen à l’épreuve de contestations croissantes

(2) Conférence Bible et violence du 8/1/2024 : Maudit soit Canaan !

La grande coalition du ressentiment

Un billet, publié il y a quelque temps par le blogue, nous a proposé de regarder les relations internationales contemporaines à travers le prisme de l’humiliation (https://emissaire.blog/2023/10/10/relations-internationales-humiliation-oligarchie-et-desir-triangulaire/). Un pont paraît ainsi envisageable entre les rapports humains interdividuels et ceux qui font interagir les peuples. Par interpolation, il est donc aussi probable que cela vaille pour les rapports entre communautés d’identité, que celle-ci soit objective ou imaginaire.

Le choix du terme d’humiliation me pose néanmoins un problème. Il tient à sa définition multiple : à la fois action d’humilier, fait d’être humilié, action de s’humilier soi-même, sentiment d’une personne qui a été humiliée par autrui ou par elle-même, enfin le fait ou l’acte qui humilie. Si ce foisonnement autour d’un tronc unique n’est pas dénué d’intérêt, il peut être source d’ambiguïtés.

Je lui préfère celui de ressentiment dont la définition actuelle et désormais communément admise, est :  “Animosité que l’on ressent des maux, des préjudices que l’on a subis, avec le plus souvent le désir de se venger” [1]. Il est à la fois un effet attribuable à une cause passée et la cause d’une action (ou inaction) à venir. Le ressentiment est un processus psychologique. Il a pour synonymes rancœur et rancune. Ce terme relativement univoque a néanmoins plusieurs antonymes : amour, amitié, oubli et pardon. Il s’agit donc d’un mot qui se trouve à la convergence de multiples antonymes qui n’ont pas grand’chose de commun. Si l’amour et l’amitié sont indéniablement proches, leurs rapports avec l’oubli et le pardon sont moins immédiats. En poursuivant la chaîne des antonymes, souvent éclairante, nous nous éloignons encore de notre point de départ : à l’amour répond la haine, à l’amitié, l’hostilité et à l’oubli, le souvenir ou plutôt ici la “rumination” ainsi que le signale Max Scheler en 1912 dans L’homme du ressentiment [2]. Seuls en définitive les antonymes de pardon nous permettent de revenir au ressentiment, à la rancune, à la rancœur, auxquels nous pouvons ajouter, pour faire bonne mesure, la condamnation, la revanche et les représailles.

Cette diversité met en évidence la complexité du ressentiment et la difficulté à interagir pour l’atténuer ou, mieux encore, le faire disparaître.

Dès ses premiers essais, René Girard a attiré notre attention sur cet agrégat de passions modernes que forment l’envie, la jalousie et la haine impuissante, identifiées par Stendhal. Puis, dans son incarnation romanesque dostoïevskienne, celle du narrateur (judicieusement innommé) des Carnets du sous-sol. Le ressentiment est ainsi devenu central dans la théorie mimétique. Nietzsche, promoteur du vocable de ressentiment est ainsi lui-même montré comme rongé par cet affect face à Wagner. La figure du modèle-obstacle, dès lors qu’elle est vue à travers le filtre d’un sentiment d’infériorité et d’impuissance, conduit au ressentiment chez celui qui se sent incapable de triompher de son rival.

Dans le monde contemporain des réseaux sociaux, le ressentiment s’assume et se manifeste sous le terme de “haters[3]. Et un débat se poursuit pour savoir si, en politique, le qualificatif de populisme est péjoratif ou non : il est en tout cas la désignation d’un rapport d’animosité entre le peuple et les élites, ceux de quelque part et ceux de nulle part, ceux qui souffrent des évolutions en cours et ceux qui les perçoivent comme des opportunités, etc.

Ce petit tour d’horizon sémantique nous invite à ne pas fonder trop d’espoirs sur notre capacité à susciter l’amour ou l’amitié, ou même à rechercher l’oubli des préjudices passés, ce qui serait au demeurant probablement une erreur (il ne faut pas oublier ce qui nous fonde, seulement l’accepter comme un fait historique). Peut-être les obtiendrons-nous par surcroît au terme d’un long et difficile processus de réconciliation mais il serait illusoire d’espérer passer du ressentiment à l’amitié ou à l’amour d’un coup.

Il vaut sans doute mieux nous concentrer sur une première étape préalable à tout objectif plus ambitieux : la recherche du pardon, cette miséricorde dont Osée (6, 6) nous dit que Dieu la préfère au sacrifice dans l’Ancien Testament, citation que lui emprunte le Christ (Matthieu, 9, 13), lequel la précède d’une injonction hautement signifiante :  “Allez donc apprendre ce que signifie” cette parole. Or apprendre son sens, c’est se rendre capable de la pratiquer et de se convaincre des avantages qu’elle procure.

Nous sommes les témoins largement impuissants de la constitution d’une vaste coalition qu’unit le ressentiment. Ce ressentiment a d’indéniables racines, entre exploitation de ressources matérielles, asservissement humain, orgueil abaissé par la domination exercée et ressentie. Il peut naître parmi les héritiers de grands empires comme la Chine, la Russie, l’Iran, l’Inde, la Turquie et les éphémères califats arabes notamment, lesquels réunissent aujourd’hui plus de la moitié de la population mondiale. Viennent s’y adjoindre les pays issus des décolonisations des empires européens aux XIXe et XXe siècles, toute l’Amérique latine et l’Afrique ainsi que le Sud-Est asiatique notamment. Bref les trois quarts du monde au bas mot et non ce que nous avions appelé un temps révolu, le tiers monde.

Un tel ressentiment se manifeste jusqu’à l’intérieur des États, qui le suscitent par ailleurs, où se maintiennent des projets séparatistes souvent hérités d’une longue histoire culturelle (par exemple en Catalogne, au Pays Basque ou en Irlande, en Belgique, etc.). Et au-delà des particularismes culturels, s’ajoutent les rancœurs qu’ont pu susciter le patriarcat, le colonialisme, l’esclavage, le racisme, l’homophobie, etc.

Un activiste inspiré pourrait publier un Manifeste du parti du ressentiment proclamant “Rancuniers de tous les pays et de toutes les communautés, unissez-vous !” si les mots employés pour ce faire n’étaient pas aussi péjoratifs. Cette union pourrait néanmoins buter sur une intersectionnalité complexe où malgré d’étranges tentatives de rapprochements, les féministes pourraient éprouver par exemple quelques difficultés à faire durablement cause commune avec les Talibans afghans. Les particularismes identitaires devraient faire obstacle à cette unification, comme les intérêts divergents des prolétaires des empires coloniaux et des peuples colonisés et/ou à bas coûts de main d’œuvre limitèrent et réorientèrent les objectifs des internationales communistes au XXe siècle.

Avatar du “souci des victimes” mis en évidence par René Girard en 1999 dans Je vois Satan tomber comme l’éclair, il semblerait bien que le XXIe siècle, en espérant qu’il ne s’agisse pas de tout le troisième millénaire, soit celui du ressentiment ou ne soit pas… Les évolutions sont désormais tellement rapides que nous pouvons raisonnablement espérer qu’un affect chasse l’autre. Mais sera-t-il ou non préférable à celui qui sature aujourd’hui notre horizon ?

Nous connaissons la formule de l’homme du souterrain dans les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, prototype du ressentiment : “Eux, ils sont tous et moi, je suis seul”. Bizarrement la grande coalition du ressentiment tend à l’inverser. Bientôt, ce seront les “victimes” de l’animosité venue de toutes parts qui se sentiront comme des îlots isolés dans un océan de rancœurs qui les condamneront en raison de leur domination réelle ou supposée. Et le risque sera alors grand que le suprémacisme les guette : dominants hier et à l’origine du ressentiment de bien des communautés, ils se trouvent à leur tour submergés par le ressentiment qu’engendrent chez eux les politiques d’égalité. Le ressentiment qui avait semblé un rapport humain asymétrique tend à devenir une relation symétrique. Ainsi se diffuse-t-il toujours plus largement : par exemple les difficiles et lents succès du féminisme ont-ils fait naître un ressentiment masculiniste.

Si bien peu semblent proclamer la parole d’Osée et chercher les voies et moyens de la mettre en pratique, la miséricorde, cette forme de générosité qui conduit à pardonner, devrait pourtant être le projet partagé de l’humanité. Cette apocalypse-révélation est-elle proche, inévitable ou inaccessible ?


[1] Je recourrai ici aux définitions de Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) commodes pour des recherches en ligne.

[2] Max Scheler nous indique également que ce mot n’a pas d’équivalent en allemand et que Nietzsche l’a emprunté au français tel quel. Quant au mot anglais resentment, il ne fait guère mystère de son étymologie.

[3] Voir nos développements ici : https://emissaire.blog/2022/10/04/influenceurs-trolls-et-haters/ et https://emissaire.blog/2022/12/18/ne-jugez-pas-et-vous-ne-serez-point-juges/ notamment.