De l’inconvénient d’être « anti »

par Jean-Louis Salasc

Les « anti » sont légion. Antiaméricains, antibourgeois, anticapitalistes, antichasse, antichrétiens, anticléricaux, anticolonialistes, anticommunistes, anticonformistes, anticorridas, antiesclavagistes, antifas, antiflic, antigouvernemental, anti guerre, antihéros, anti-impérialistes, anti-IVG, antimilitaristes, antimondialistes, antinucléaires, antipapistes, antiracistes, antisémites, antisionistes, antispécistes, antisystèmes, antivaccins, etc.

Le suffixe « phobe » désigne une peur. Une évolution sémantique en a fait un synonyme du préfixe « anti ». La liste est ainsi décuplée : homophobes, islamophobes, publiphobes, russophobes et autres xénophobes.

Enfin, certains termes ne comportent ni préfixe ni suffixe indicateur, mais l’idée d’un rejet y est tout aussi présente : ainsi les végétaliens, les anarchistes ou le dodécaphonisme (1).

Certains vouent leur existence à servir la cause définie par l’un de ces mots. Pourquoi et comment cela se produit-il ? Quelle valeur recèle cette démarche ? La théorie girardienne peut nous donner quelques indications.

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Il ne s’agit pas ici des personnes partageant simplement une opinion : nous pouvons ne pas aimer les corridas ou la publicité, sans toutefois consacrer notre existence entière à obtenir leur éradication. Le cas qui nous intéresse est celui de la personne dont « l’anti quelque chose » est devenue la raison de vivre. La plupart du temps, cela se traduit par l’activisme ou le militantisme.

La pensée de René Girard permet d’interpréter ce cas. Le farouche partisan « anti quelque chose » était au départ, comme tout le monde, étreint par l’incertitude fondamentale : à quoi sert ma propre existence ? Il va trouver sa raison d’être dans le désir de corriger une injustice, de combattre des opinions qui lui semblent néfastes, d’œuvrer à faire disparaître certaines pratiques, etc. L’engagement partisan « anti quelque chose » trouve ainsi son origine et sa force dans ce manque, exprimé par tant de penseurs, sous des formes diverses : « Je ne sais pas pourquoi je vis » (maître Eckhart) ; le déficit d’être de Sartre ;  « l’effarement » devant le « jaillissement permanent de la vie en soi » (Michel Henry) ou bien sûr le « désir métaphysique » dans la vision de René Girard.

La théorie mimétique propose une explication au choix de telle ou telle vocation « anti » : par le biais d’un médiateur, dont le prestige va éveiller chez le sujet le désir de lui ressembler. Certaines personnes reconnaissent devoir leur engagement à tel ou tel personnage : Robespierre, Jean Jaurès, Che Guevara, le commandant Cousteau, Salvator Allende, Gandhi, Jack Kerouac, Al Gore et tant d’autres autres. Pardon pour le vrac, mais vous voyez l’idée.

Une difficulté se présente tout de même. Dans la pensée girardienne canonique, le médiateur inspire un désir, non une détestation. En première lecture, le désir est le désir d’un bien pour soi. La détestation, selon Girard, n’apparaît qu’ensuite, avec la rivalité mimétique à l’égard du modèle qui devient un obstacle ; avec les antagonismes qui se répandent par contagion dans toute la communauté ; avec les boucs émissaires qui cristallisent cette détestation.

Dans le cas des « anti quelque chose », il semble bien que le médiateur emmène directement le sujet à cette dernière étape. Pour l’instant et compte-tenu du gabarit de ce billet, nous en resterons à ce constat, sans perdre de vue qu’il appelle à des approfondissements.  

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Quelle évaluation porter sur cette solution « anti quelque chose » au désir métaphysique ?

Une première observation est à faire. Une posture « anti quelque chose » recherche le prestige accordé à une lutte courageuse pour une juste cause. Or, les « justes causes » sont parfois sujettes à une certaine variabilité. Dans notre liste initiale, certaines options sont marquées du sceau de l’infamie, vous savez bien lesquelles. Affaire de temps et de lieux ? Les Verts allemands des années soixante-dix étaient farouchement antimilitaristes. Ils professaient le slogan : « Besser rot als tot ». Qui signifie : « Il vaut mieux être rouge (accepter le communisme) que mort » (la traduction française perd l’assonance entre « rot » et « tot », qui faisait l’efficacité de la formule). Les Verts allemands d’aujourd’hui ont bien changé ; ils soutiennent totalement le projet de réarmement de l’Allemagne que le chancelier Scholz vient d’annoncer, projet de cent milliards d’euros.

Deuxième observation,  un « anti quelque chose » se place de lui-même dans une boucle réflexive contradictoire, un « double bind » pour parler franglais (mais comme le terme est devenu un mot-clé de la théorie mimétique, nous pouvons bien l’employer). Cette boucle est la suivante : notre « anti quelque chose » trouve sa raison de vivre dans un phénomène qu’il aspire à faire disparaître. Fâcheuse situation. Il est pris entre le désir sincère d’éradiquer ce contre quoi il milite et le désir secret que la chose perdure, puisqu’il y trouve sa raison d’être.

Serait-ce là le principal inconvénient d’être « anti » ? C’est possible. Pour preuve, l’acharnement des « antis » confrontés à l’amenuisement de leur « quelque chose ».  Ils cherchent à prolonger la nécessité de leur lutte en amplifiant le caractère néfaste de leur « quelque chose », en exagérant son influence et en réclamant que le travail d’éradication soit mené jusqu’au bout ; ou encore annonçant la menace d’un réveil potentiel. Notre pays compte 6,6% de catholiques pratiquants (IFOP 2021) et plus de 50% des Français se déclarent incroyants ; nombre de valeurs majoritaires aujourd’hui ne sont pas celles du christianisme, notamment en matière de mariage, d’avortement, d’euthanasie. Il est ainsi difficile de soutenir que l’Eglise exerce une influence sociale dominante. Cela n’empêche pas les mouvements anticléricaux de combattre la libre expression des valeurs chrétiennes, par exemple avec  l’interdiction des sites proposant des alternatives à l’IVG, ou de réclamer la suppression de tout symbole catholique, crèches ou statue de Saint Michel.

Nous avons déjà effleuré la troisième observation : le « quelque chose » dont notre personne est un « anti » a des allures de bouc émissaire. C’est parfaitement clair dans le cas de l’antisémitisme ou de la xénophobie. Le choix « anti quelque chose » implique la plupart du temps l’objectif d’expulser la chose en question, de la faire disparaître, de l’anéantir. Ainsi les anticapitalistes aspirent-ils à mettre fin au capitalisme ; Hervé Kempf l’a exprimé sans timidité excessive dans le titre de l’un de ses ouvrages : « Que crève le capitalisme. Ce sera lui ou nous. »

C’est une telle aspiration à expulser qui donne au « quelque chose » en question cette allure de bouc émissaire. Tout au moins de bouc émissaire désigné par une faction de la communauté, faction qui précisément tire sa cohésion de son hostilité à son égard. Mais s’il est une leçon que la théorie mimétique nous enseigne, c’est bien de remettre en question la culpabilité des boucs émissaires.

Dernière observation, le bénéfice de l’expulsion du « quelque chose » de « l’anti » est souvent incertain. Ce bénéfice repose en effet sur une hypothèse assez contestable : de la suppression du mal jaillirait automatiquement le bien.

Quelques exemples en montrent les limites. Stendhal et Balzac se demandaient déjà, autour de 1830, pourquoi les Français n’étaient pas heureux, alors que la Révolution avait accompli son œuvre d’expulsion du tyran.

Plus récemment, l’expérience soviétique a réalisé, dès 1917, le rêve d’Hervé Kempf de mettre fin au capitalisme ; mais il est assez difficile de déceler, au cours des quatre-vingts années qui ont suivi, l’émergence consécutive du bien ailleurs que dans la propagande du régime (Staline : « Vivre est devenu meilleur, vivre est devenu plus gai »). Symétriquement, personne ne soutiendrait que les réussites des Etats-Unis dans la seconde partie du vingtième siècle sont le fruit du maccarthysme, ni celles de l’Allemagne fédérale de l’interdiction de tout parti communiste.

L’amitié de quelqu’un, psychopathes exceptés, ne s’obtient pas en assassinant ses adversaires ; faire advenir le bien demande des actes positifs.

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Que conclure des ces observations ?

Qu’il est bien dangereux de nous définir comme un « anti quelque chose », d’y chercher notre raison de vivre. Ce qui n’empêche pas d’être vigoureusement opposé à certaines choses ou certaines personnes : simplement, nous n’en faisons pas une question « métaphysique », le terme étant à prendre dans le sens que lui donne René Girard dans le concept de « désir métaphysique ».

C’est dangereux parce que nous y sommes exposés à de nombreux risques : nous tromper d’adversaire ; tomber dans une logique de bouc émissaire ; voir notre cause passer du prestige à l’opprobre ; éprouver la déception de constater que l’éradication de notre « quelque chose » ne conduit pas réellement à un bien ; retrouver notre vide métaphysique une fois que nous aurons nous-mêmes éliminé le « quelque chose » dont nous étions un « anti » ; vivre la frustration de ne pas atteindre notre but existentiel si nous échouons à l’éliminer.

Si, comme nous l’enseigne René Girard, il nous est impossible d’échapper au mimétisme du désir inspiré par des modèles, alors que ce soit en imitant leurs désirs positifs, et non leurs haines.

(1) Langage musical rejetant la notion de tonalité.

Quand le couple se déchire

par Hervé van Baren

En quelques semaines, deux affaires secouent la gauche du spectre politique français. Adrien Quattenens, figure montante de La France Insoumise, est accusé d’avoir giflé sa conjointe. Julien Bayou, secrétaire national d’EELV, accusé de harcèlement moral, est poussé à la démission.Le déchaînement médiatique est justifié par une « tolérance zéro » à l’égard des actes de violence conjugale.

Les rares défenseurs des deux accusés se voient immédiatement brocardés sur les réseaux sociaux. Jean-Luc Mélenchon tente de prendre la défense de son ami, Manuel Bompard essaye de relativiser la gravité d’une gifle comparée à des violences récurrentes. Mal leur en prend. Ils sont sévèrement jugés pour leurs propos jusqu’au sein de leur parti.

On a là l’exemple d’une justice de foule biaisée d’emblée par un phénomène en soi sain et souhaitable, la libération de la parole des femmes victimes de violences conjugales. Dans les deux cas, aucune plainte n’a été déposée et dans les deux cas les conjointes souhaitaient garder le conflit au niveau privé et en-dehors de la justice. Il y a aussi un amalgame entre les violences conjugales types et les actes reprochés. Dans le premier cas, on constate une relation déséquilibrée dans laquelle les violences vont toujours dans le même sens. La victime – majoritairement une femme – est généralement sous influence et subit passivement la violence de son conjoint. Ici, d’après les informations fuitées dans les médias, on se trouve en présence de séparations conflictuelles.

Parlons donc, ce que personne ne fait dans le débat, de séparations conflictuelles.

N’en déplaise aux accusatrices et accusateurs de Quattenens et Bayou, dans ce cas de figure, la violence n’est pas limitée aux agressions physiques et nullement imputable aux hommes seulement. La guerre psychologique que se livrent les ex-amants peut prendre des formes terrifiantes. En témoignent entre autres–avec un relais médiatique beaucoup plus discret – les pères qui dénoncent l’instrumentalisation de la garde parentale par une conjointe sans scrupule. La justice, d’après les statistiques, semble aujourd’hui encore privilégier la mère pour des raisons idéologiques. En France, d’après l’INSEE1, lorsque la justice ne retient pas la solution de la garde alternée (seulement 11,5% d’enfants de parents séparés en 2020), elle favorise la résidence chez la mère dans 86% des cas. Mais le plus alarmant concerne le nombre de pères qui, par décision de justice, par impossibilité pratique ou par découragement, renoncent à rester en contact avec leurs enfants. Une partie de ces cas relève d’une stratégie délibérée de la mère de couper tout contact entre ses enfants et leur père. Les conséquences sont parfois désastreuses, comme en témoignent les associations qui tentent de faire entendre la voix des pères divorcés.

Précisons. Non, je ne cherche pas à défendre un discours masculiniste, ni à « détourner l’attention », crime dont sont accusés toutes celles et ceux qui essayent de mettre un peu de nuance dans le débat. Je traite de ce problème de société seulement pour illustrer la réalité multiforme de la violence quand le ressentiment réciproque a remplacé l’amour, quand le couple tourne à l’aigre.

Quid des enfants ? Les débats de pédopsychiatres ne permettent pas de trancher quant à la prééminence du lien entre la mère et ses enfants, ou l’importance de garder le lien avec les deux parents. En réalité les enfants s’adaptent très bien à toutes les situations familiales, à condition de ne pas être pris en étau dans un conflit violent entre les parents, et surtout de ne pas être instrumentalisés. C’est seulement lorsque ces conditions ne sont pas remplies que le développement de l’enfant sera perturbé. Or la justice et le débat de société s’évertuent à s’appuyer sur des critères discutables et des positions idéologiques qui nient cette primauté du conflit.

Le problème, c’est qu’on ne peut pas juger un conflit, la relation n’est pas un sujet de droit. Il faut donc nécessairement désigner un « gentil » et un « méchant », et sanctionner ce dernier. Dans le cas de figure que nous traitons, aucun jugement ne pourra jamais être juste. Dans le cas d’un conflit conjugal violent, il n’y a ni gentil ni méchant, seulement deux personnes enfermées dans ce « double bind » qui gomme les différences, qui transforme les deux rivaux en pitbull, l’objet de désir que l’on cherche à s’arracher étant souvent la progéniture.

La justice, en la matière, présente l’exemple parfait d’un système sacrificiel. Au nom du bien-être de l’enfant, désigné arbitrairement comme la seule personne susceptible de souffrir, la seule méritant d’être préservée, défendue, on sacrifie sans vergogne un des deux parents.

Pour en revenir aux scandales qui nous préoccupent, on voit qu’ils illustrent un phénomène inédit : un monde qui dénonce sa violence est condamné à des rapports humains de plus en plus conflictuels, et toute tentative de la justice, du législateur ou du monde des idées de résoudre le problème ne fait que l’attiser. C’est ce qu’Isaïe nous expliquait déjà il y a bien longtemps :

L’homme fort devenu amadou,
Son travail étant l’étincelle,
Tous deux ensemble brûleront,
Et personne pour éteindre.
(Isaïe 1, 31)

René Girard l’a énoncé sans ambiguïté : un monde qui choisit le refus du sacrifice ne peut survivre sans faire le choix radical de la non-violence. On constate, sans surprise puisque ce message n’a jamais été entendu, exactement le contraire : le moindre fait divers est jeté, pour des raisons légales, idéologiques ou politiques, sur la place publique, confié au tribunal populaire, autrement dit à la foule sacrificielle. Et nous nous étonnons de vivre dans un pays où le vivre-ensemble se dégrade année après année…

Je l’ai déjà cité, mais ce passage du livre de l’Apocalypse reste le meilleur résumé du phénomène que nous vivons :

Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes de ceux qui avaient été immolés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu’ils avaient porté.
Ils criaient d’une voix forte : Jusques à quand, Maître saint et véritable, tarderas-tu à faire justice et à venger notre sang sur les habitants de la terre ?
(Apocalypse 6, 9-10)

Il y a là une véritable prophétie, mais elle ne concerne nullement une civilisation ni un moment de l’histoire en particulier. Elle met en garde contre la frénésie revancharde qui s’empare d’une société lorsque celle-ci a l’audace d’étaler au grand jour sa violence ordinaire. Notre société satisfait assez bien au critère et démontre avec zèle, scandale après scandale, la pertinence de la réflexion de l’auteur du Livre de la Révélation2.

A quand le procureur contre la violence réciproque, l’avocat de la relation ? Qui, parmi les brillants esprits qui se sont crus autorisés à donner leur avis sur ces deux affaires, s’est intéressé aux individus et à leurs souffrances, sans prendre parti ? Qui a cherché à comprendre la genèse de la polarisation violente, du déchirement du couple ? Qui a cherché à prendre contact avec les intéressés pour tenter une médiation, une sortie, non pas du conflit, mais de la violence du conflit, loin des projecteurs et des tribunes militantes ? Je ne peux que confesser une certaine admiration pour le courage de Jean-Luc Mélenchon et de Manuel Bompard lorsqu’ils osent prendre la défense d’un homme, à contre-courant de l’unanimité sacrificielle. Mais quand comprendrons-nous que les positions de principe, en cas de scandale et surtout lorsqu’elles sont médiatisées, ne pourront jamais nous sortir de la polarisation violente ; bien au contraire, qu’elles ne font que rendre la situation plus inextricable ?

« À ceux qui te contredisent à son propos, maintenant que tu en es bien informé, tu n’as qu’à dire : Venez, appelons nos fils et les vôtres, nos femmes et les vôtres, nos propres personnes et les vôtres, puis proférons exécration réciproque en appelant la malédiction d’Allah sur les menteurs. » (Coran, Sourate Al-Imran, 3,61)

Il est d’autant plus difficile de sortir de nos réflexes sacrificiels qu’ils nous sont encore largement invisibles. Raison de plus pour essayer de les révéler. Un peu de recul suffit à constater que nos antiques formules pour résoudre les conflits violents ont perdu leur pouvoir. Nous sommes invités à un changement paradigmatique majeur. Il devient clair que ce n’est ni par la justice rétributive ni par les positions de principe que nous résoudrons les crises. La seule issue est de remplacer la vision manichéenne du bon et du méchant par le souci de la relation. L’entourage d’un couple qui se déchire a le choix entre choisir son camp et rendre le conflit encore plus violent, ou constater que la dégradation de la relation laisse deux victimes à terre, sans compter les victimes collatérales, trop souvent invisibles. Alors, en tant que proches ou moins proches, nous sommes invités à porter un regard bienveillant, miséricordieux et compassionnel, à écouter sans juger, à aider les ex-amoureux à porter leur croix ; et ce choix conscient de la bienveillance, miracle ! suffit souvent à rétablir la paix. Nous sommes des animaux mimétiques, pour le pire comme pour le meilleur.

1site de l’INSEE : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5227614#:~:text=En%202020%2C%20en%20France%20hors,par%20la%20loi%20depuis%202002.

2J’utilise ici la dénomination anglo-saxonne du livre de l’Apocalypse, qui a le mérite de nous rappeler l’étymologie du mot et sa signification profonde.

Influenceurs, trolls et “haters”

par Jean-Marc Bourdin

Les soi-disant réseaux sociaux ont imposé en quelques années seulement une nouvelle trinité, plus démoniaque que sainte : les influenceurs, les trolls et les “haters”.

Des influenceurs, il a été question à plusieurs reprises dans notre blogue. Ils engendrent leurs suiveurs, habituellement dénommés “followers”. Ils ont pour fonction d’exciter l’envie de leurs sectateurs.

Les trolls sont une autre espèce proliférante. D’après la fiche Wikipedia, « un troll caractérise un individu cherchant l’attention par la création de ressentis négatifs, ou un comportement qui vise à générer des polémiques […]. À l’origine, le troll tire satisfaction d’avoir réussi à berner ses victimes, à leur avoir fait perdre du temps. [Ce qualificatif] peut dorénavant aussi s’appliquer à l’envoi de messages provocateurs et offensants, exacerbés par l’anonymat et la tribune que procure Internet ».

Quant aux “haters”, selon la même encyclopédie collaborative en ligne, ce terme désigne en anglais (on peut le traduire par haineux) les personnes qui, « en raison d’un conflit d’opinions ou parce qu’ils détestent quelqu’un ou quelque chose, passent leur temps à [les ] dénigrer” sur les réseaux sociaux.

Je suis frappé par le parallèle qu’il est tentant de faire entre ces nouveaux acteurs des rapports humains médiatisés par Internet et une citation supposée extraite des Mémoires d’un touriste de Stendhal que René Girard mentionne dans Mensonge romantique et vérité romanesque (MRVR) : “l’envie, la jalousie et la haine impuissante” ainsi placées entre guillemets. Il introduit ainsi cette énumération : “[…] Stendhal met ses lecteurs en garde contre ce qu’il appelle les sentiments modernes, fruits de l’universelle vanité.” Et il poursuit : “Cette formule stendhalienne rassemble les trois sentiments triangulaires […]” (chapitre 1er, page 28 de l’édition de poche Pluriel). Ce texte est au demeurant repris presque en tête de la quatrième de couverture de mon édition de poche de MRVR, dénotant son importance pour lui. A vrai dire, je n’ai trouvé aucun texte libellé sous cette forme ramassée en feuilletant électroniquement (et donc paresseusement) les œuvres complètes de Stendhal dans une édition bon marché (1€99) qui se targue d’en regrouper 142 et dont je ne peux qu’espérer l’exhaustivité. Quoi qu’il en soit, j’ai toutefois relevé dans Les mémoires d’un touriste une concentration particulièrement significative d’une dizaine d’occurrences de la locution “haine impuissante”. D’où probablement la référence de Girard à cette œuvre. Parmi les extraits, j’en retiens deux qui signalent l’importance du concept chez Stendhal : “le grand malheur de l’époque actuelle, c’est la colère et la haine impuissante. […] Le soin de notre bonheur nous crie : chassez la haine, et surtout la haine impuissante.” “Nous sommes fort exposés entre nous à l’affreuse et contagieuse maladie de la haine impuissante.”

Un peu déçu malgré tout, tant la formule m’avait en son temps impressionné (et je pense ne pas être le seul dans ce cas), j’ai tout de même recherché les occurrences dispersées des termes ainsi agrégés par Girard en une séquence saisissante, toujours dans les œuvres supposées complètes de Stendhal. Résultat : 646 “envies” et ses dérivés, 476 “jalousies” et ses dérivés, 545  “haines” et ses dérivés, dont pas moins de 24 qualifiées d’impuissante. Quant à la vanité, elle revient 1 445 fois sous la plume de Stendhal, soit presque autant que la somme des emplois des trois premiers termes mentionnés ! La fréquence des occurrences vient ainsi suppléer une mémoire probablement par trop synthétique et/ou corriger l’usage inapproprié de guillemets autour de cette brillante énumération [1].

Devenus contemporains, ces sentiments modernes repérés par Stendhal ont trouvé de nouvelles incarnations sur les réseaux sociaux. Déjà souligné et si évident, le rôle de l’influenceur est de susciter l’envie. Quant au troll, il me semble emprunter aux jaloux son désir de détruire l’objet qu’il ne parvient pas à s’approprier en nuisant délibérément au bon déroulement des échanges entre les commentateurs intéressés par la publication et les réponses qu’ils sont susceptibles d’obtenir en retour. Il s’agit d’empêcher la conversation, d’y faire obstacle. Quant aux “haters”, leur nom n’en fait pas mystère, c’est la haine qui inspire leurs dénigrements, haine qui traduit en outre leur impuissance à produire de leur côté des contenus attrayants.

Il me semble également que ces trois figures de l’influenceur, du troll et du “hater” correspondent aux trois situations mimétiques identifiées par Girard et reprises de manière systématique par Jean-Michel Oughourlian dans sa nosologie des psychopathologies [2] : l’influenceur se veut un modèle, le troll s’imagine en obstacle et le “hater” se rêve en rival, c’est-à-dire un modèle pour ceux qu’il amènerait à partager ses sentiments par ses commentaires doublé d’un obstacle empêchant d’apprécier la personne ou l’œuvre dénigrée tout en aspirant à devenir au moins l’égal de ce qu’il dénigre.

Face à cet amoncellement de ressentiments, les modérateurs se trouvent bien démunis quand les propriétaires des réseaux évaluent la nécessité d’intervenir en fonction de leurs objectifs de fréquentation.

Bref, l’envie, la jalousie et la haine impuissante ont su s’insinuer dans les réseaux sociaux comme dans tant d’autres rapports humains soumis à la mécanique mimétique. Et je crains que ces sentiments ne leur survivent.


[1] Je serais bien sûr très reconnaissant à qui trouverait cette énumération dans une quelconque des œuvres de Stendhal.

[2] Notre troisième cerveau. Paris : 2013, Albin Michel, p. 113 et suivantes sur les trois possibilités du rapport interdividuel et tableau synthétique p. 132.

Thierry n’est plus là

Thierry Berlanda s’est éteint jeudi dernier, après deux années de combat contre la maladie. Son départ nous laisse dans une profonde affliction. Il était l’un des contributeurs de notre blogue, l’un des tout premiers. Que ses proches, en particulier Sabine sa compagne, Matthias, Judith et Raphaëlle leurs enfants, sachent combien nous partageons leur chagrin et nous associons à leur peine.

Thierry était un grand connaisseur de la pensée de René Girard, et plus encore de celle de Michel Henry. Il désirait partager tout ce savoir ; conférencier, consultant, il avait également épousé la vocation de romancier, d’auteur de « thrillers » dans lesquels il se jouait des lois du genre et savait faire passer sa vision de la vie. En témoignent, entre autres, « L’affaire Creutzwald », la trilogie « Naija », « Jurong Island » et « Cerro Rico », ou encore « Destination  Nord », ainsi que son dernier opus, « Idol ».

Thierry avait monté, en 2016, avec l’appui de l’Association Recherches Mimétiques », un colloque consacré à l’exploration des liens entre la pensée de René Girard et celle de Michel Henry : le Désir de l’Autre.

Voici les vidéos de cet événement :

https://youtu.be/EDydFd8Mo8c (première partie),

https://youtu.be/GfhWhYG4MCU (seconde partie).

Laissons-lui maintenant la parole, avec cet extrait d’un texte envoyé à son cercle voici deux ans, pas encore publié, dans lequel son amour de la vie nous touche au plus profond du cœur :

« Qu’est-ce qu’un sentiment ? C’est ce qui vous fait entrer en présence de vous-même chaque fois que vous l’éprouvez. Je ne parle pas ici des sentiments évoqués dans les bluettes à l’eau-de-rose, mais du sentiment que vous avez d’être vous-mêmes, d’être des « soi » vivants et cela, vous en avez le sentiment parce que vous avez préalablement, et souvent inconsciemment, le sentiment constant et insurmontable de vivre. Car votre tristesse, votre fatigue, votre honte, votre fierté, votre faim, votre soif, votre joie, ce sont toujours, in fine, la tristesse, la fatigue, la honte, la fierté, la faim, la soif ou la joie de vivre. »

God save the Queen…

par Christine Orsini

A entendre les soi-disant « humoristes » de France Inter, nous autres « mangeurs de grenouilles » et régicides, sommes très loin de communier avec le Royaume-Uni, le Commonwealth et une partie de la planète dans la vénération de la couronne d’Angleterre et l’émotion suscitée par le décès d’une reine qui aurait porté cette couronne non seulement plus longtemps mais plus dignement qu’aucun de ses ancêtres. « Trop, c’est trop » entendons-nous au sujet de cette saga windsorienne : on peut suivre en temps réel à la télévision ou sur d’autres écrans la totalité des cérémonies consacrées à ce deuil planétaire ; et au cas où on aurait raté « the Queen », l’excellent film de Stephen Frears ou les nombreux épisodes de « The Crown » sur Netflix, des spécialistes de la monarchie anglaise et une foule de documentaires nous font savoir tout ce qui peut se savoir sur un règne hors-série.

Naturellement, il n’est pas besoin d’avoir lu Girard pour se rendre compte que le mépris des fastes royaux, l’ironie au sujet de traditions ancestrales, la condescendance des esprits éclairés à l’égard d’une émotion populaire indéniable, tout cela, qui contraste avec la couverture médiatique de l’événement, relève le plus souvent d’une posture idéologique plutôt que de sincères convictions républicaines. Les esprits forts sont en plein « mensonge romantique » !  Ce deuil royal intéresse tout le monde, c’est le cas de le dire et il faut se demander pourquoi.

Dans « Mensonge romantique… », René Girard écrit : « La révolution ne détruit qu’une chose, la plus importante bien qu’elle paraisse vide aux esprits vides : le droit divin des rois. Depuis la Restauration, les Louis, Charles et Philippe montent encore sur le trône ; ils s’y cramponnent, ils en descendent plus ou moins précipitamment ; seuls les sots prêtent attention à cette monotone gymnastique. La monarchie n’existe plus (…) La vraie puissance est ailleurs. Et ce faux roi qu’est Louis-Philippe joue en Bourse se faisant ainsi, déchéance suprême, le rival de ses propres sujets. » (1)

Il est vrai que la monarchie constitutionnelle anglaise ne donne pas au monarque le pouvoir de gouverner. On peut dire en effet, dans ce cas précis, que « la vraie puissance est ailleurs ». Mais s’il leur est arrivé d’être régicides, les Britanniques n’ont jamais désacralisé leur royauté. Leur chant national « God save the Queen » n’est pas comme le nôtre un chant guerrier révolutionnaire, mais un cantique (2). De la puissance du monarque, chef de l’Eglise anglicane et régnant sur le Royaume Uni et sur les pays du Commonwealth (56 pays, tout de même, dont le Canada, l’Australie et la Nouvelle Zélande), on peut dire qu’elle est purement symbolique. Mais, comme dirait Girard, seuls les esprits vides peuvent croire vide de puissance le domaine du symbolique ! Dans les sociétés humaines, le symbolique non seulement fait partie du réel mais en commande l’interprétation et la représentation. Le réel est d’abord ce que nous nous représentons. La force (militaire, économique) est « sans dispute », dirait Pascal, c’est-à-dire qu’elle s’impose d’elle-même, mais elle reste inféodée au pouvoir politique ; or, le pouvoir politique ne peut exister comme tel et s’exercer que s’il parvient à s’incarner dans ses « représentants » : Montaigne fait état de l’étonnement scandalisé des « sauvages » venus (importés) d’Amérique devant la personne du roi de France, un enfant de 10 ans.

Elizabeth II aura été, de l’avis général, une représentante parfaite de la monarchie britannique, on n’aura jamais fini de décliner les qualités qui ont fait d’elle une servante au service de son peuple et de sa glorieuse histoire. Son influence personnelle sur la marche de certains événements est avérée. Mais il me semble qu’on ne peut comprendre l’émotion suscitée par son départ définitif de la scène publique en se référant à sa seule personne et aux péripéties de sa propre histoire, comme on se complaît toujours à le faire. J’ai été frappée du fait que les médias et les « spécialistes » de la cour d’Angleterre, en même temps qu’ils nous abreuvaient d’images et de récits, constataient que la reine défunte emportait son secret dans sa tombe et que personne, dans son entourage proche, peut-être même pas elle-même, ne pouvait se vanter de la connaître. Elle s’était totalement forgée et fondue dans son statut et son rôle de monarque.

« La reine est morte, vive le roi ». La personnalité du souverain n’a jamais été négligeable, même pas de nos jours dans des démocraties qui ne lui confèrent que ce pouvoir symbolique de « représentation ». Mais l’essentiel est dans ce que Girard désigne comme la « médiation externe ». Les rois ne sont pas à proprement parler des modèles ; mais ils incarnent une transcendance, une « identité » incontestable dans un monde « globalisé » où les peuples comme les individus sont en quête d’identité. L’idée ne serait venue à personne d’imiter Elizabeth II, même quand elle apparaissait en foulard et en bottes, en balade avec ses chiens dans la lande écossaise. Et il ne serait venu à l’esprit de personne de la voir, dans cet accoutrement, en train d’imiter ses sujets. Elle ne s’est jamais comportée en rivale de ses sujets, même dans ses affaires de famille. Son identité était dans l’incarnation et la vénération d’une histoire, celle du Royaume Uni.  Et son statut de reine couronnée (sacralisée) lui conférait ce pouvoir extraordinaire de représenter ici et maintenant des siècles de civilisation : une civilisation pleine de bruit et de fureur, comme toutes les autres mais une civilisation « modèle » qui a donné au monde le théâtre de Shakespeare etc., et finalement un style britannique, fait de multiples singularités, dans lequel se reconnaissent la plupart de ses sujets et que le monde entier leur reconnaît.

Dans une émission récente de « Répliques », sur France-Culture, Alain Finkielkraut cite Ortega y Gasset, qui écrit dans « La révolte des masses » à propos de la monarchie britannique et de sa fonction de « symboliser », en particulier par le rite du couronnement : « L’Anglais tient à nous faire constater que son passé, précisément parce qu’il est passé et qu’il en est libéré, continue d’exister pour lui. Ce peuple circule dans tout son temps, il est véritablement seigneur de ces siècles dont il conserve l’active possession. » Cette force que constitue pour un peuple le fait de pouvoir circuler dans tout son temps n’est-elle pas, pour lui, à l’heure de la mondialisation, vitale ?

Il est sans doute moins facile pour les Français de circuler dans leur histoire en se l’appropriant complètement. Je pense à ces deux catégories de Français distinguées par Marc Bloch en 1940, et qui selon lui, ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims et ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ; comment vibrer à la fois pour la sacralisation du roi et pour la souveraineté du peuple ?  Pour circuler dans tout leur temps, il faudrait que les citoyens français ne soient pas divisés entre eux et en eux-mêmes entre deux nostalgies incompatibles, la nostalgie monarchique et la nostalgie révolutionnaire.

En retraçant une histoire du désir dans les temps modernes, de Cervantès à Proust, Girard a aussi montré l’irréversibilité du temps : sous l’effet de la mimésis, moteur de l’histoire, le passage d’une société hiérarchisée, aristocratique à une société égalitaire, démocratique, est à la fois inévitable et irréversible ; on ne revient pas en arrière, la médiation externe, la vénération à l’égard de modèles inaccessibles a été remplacée par la médiation interne, l’imitation du semblable, puis la médiation double, c’est-à-dire la concurrence de tous. « La médiation double est un creuset où se fondent lentement les différences entre les classes et les individus. »

La monarchie britannique, la seule en Europe, par le rite du couronnement, à sacraliser son monarque, a conservé un certain sens de la hiérarchie héréditaire, soit une verticalité, une transcendance au sein d’une véritable démocratie, multiculturelle en raison du passé colonial. Cette transcendance qui plonge ses racines dans le temps historique, est de l’ordre d’un temps « immémorial », elle ne donne pas seulement l’épaisseur de la durée à un Etat moderne, elle lui confère une vocation. Les sujets de Sa Majesté n’ont pas à choisir leur identité, ce « moi » ou ce « nous » qu’il faut affronter aux autres, ils la reçoivent sous la forme d’une singularité qui s’affiche dans des détails, une façon de parler hésitante, « l’understatement », un style vestimentaire : la reine ne porte pas toujours sa couronne mais des chapeaux invraisemblables ;  assortis à des tailleurs de la même couleur criarde que leur fameuse « jelly », ils  symbolisent cette singularité ; on ne se demande pas si c’est de bon ou de mauvais goût, il s’agit d’une inimitable différence. Rien d’étonnant que les excentricités et les innovations, par exemple la minijupe, soient également une spécificité anglaise.

Girard a montré que l’autonomie est un leurre. « Ni Dieu ni maître », cette belle formule est entachée de suspicion. Tocqueville avoue, dans un passage de La Démocratie en Amérique que j’ai gardé en mémoire, ne pas croire à la possibilité pour l’homme de jouir d’une entière liberté ; c’est pourquoi, écrit-il : « s’il est athée, il faut qu’il serve et s’il est libre, il faut qu’il croie. » L’autonomie est cependant un concept irrécusable pour penser la démocratie ; le tort de l’individu moderne est sans doute d’avoir rendu l’autonomie incompatible avec l’hétéronomie. Pourtant, l’idée selon laquelle on doit recevoir de l’extérieur les moyens de se construire et de se définir n’est-elle pas une idée de bon sens ? L’acceptation de la verticalité (la médiation externe) est le seul moyen d’éviter les affres de la « transcendance déviée », c’est-à-dire l’idolâtrie, si bien analysée par Girard. En effet, ce désir légitime d’« être soi-même » dans un monde concurrentiel serait mieux protégé des affres de l’envie, de la jalousie et de la haine impuissante (3) s’il était à l’abri de quelque chose qui nous transcende et nous permet de nous rattacher à nous-mêmes ; c’est ce « quelque chose » qui s’est incarné, y compris pour le Commonwealth, dans une reine, pendant le règne d’Elizabeth II.

Pour enfoncer le clou, je pense à l’autre événement historique que constitue le nouveau gouvernement de Sa Majesté, présidé par Liz Truss.  Les postes-clés y sont confiés à des personnes que nous dirions issues de la « diversité » ; c’est une représentation de la société multiculturelle britannique au plus haut niveau de l’Etat dans un cabinet plus que droitier ; événement remarquable, auquel il faut ajouter ces sondages édifiants : 53% des Britanniques estiment que l’immigration est une bonne chose et 70% que la diversité est bénéfique. On peut se poser la question : comment se fait-il que la colonisation anglaise, qui fut d’une grande violence, n’ait pas creusé entre les pays ex-colonisés et la nation ex-impériale ce fossé de haine et de rejet tel qu’on le voit ailleurs, par exemple chez nous ?

Proposons, pour conclure, un élément de réponse girardienne : la colonisation française, malgré sa violence indéniable, a été « universaliste », elle a préféré l’assimilation au séparatisme ou au régime d’apartheid. Elle a voulu effacer les différences plutôt que de les reconnaître et de les pérenniser. « Nos ancêtres les Gaulois » ont été imposés à tous les écoliers, quelle qu’ait été la réalité de leur passé. Le résultat a été que le ressentiment du colonisé s’est porté sur ce « creuset » où devaient se fondre les différences entre les peuples : ils ont haï l’universalité comme symbole de la violence indifférenciatrice de l’impérialisme occidental.

La monarchie britannique n’est pas « universaliste ». Elle a été impérialiste, elle a constitué un Empire. Et le Commonwealth, composé de nations devenues indépendantes et libres d’y adhérer, pleure aujourd’hui sincèrement SA souveraine.  Vue sous l’angle de la théorie mimétique, cette réussite pourrait s’expliquer ainsi : une haine impuissante, celle de la médiation interne, répand sur les âmes un poison mortifère parce qu’on ne peut haïr l’autre sans ressentiment à l’égard de soi-même ; or, il semble que les sujets de la Couronne aient réussi à éviter cet écueil et même à tirer avantage de leur servitude comme de leur indépendance en insufflant à leur haine ce qu’il faut voir comme de la vénération, en tous cas une forte dose d’admiration qui a fait barrage au ressentiment, c’est-à-dire à la haine de soi.

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Notes :

 1) Mensonge romantique et Vérité romanesque, chapitre V « Le Rouge et le noir »

 2) Comme la Marseillaise, l’hymne anglais est d’origine française. Composé pour demander à Dieu la guérison de Louis XIV, en 1686, par une dame de la cour, la duchesse de Brinon, pour les paroles et Lully pour la musique.

3) Stendhal dans les Mémoires d’un touriste.

En hommage à Michel Henry

par Jean-Louis Salasc

Cette année 2022 est à la fois le centenaire de sa naissance et les vingt ans de sa disparition ; deux raisons d’honorer sa mémoire. Mais pourquoi dans ce blogue dédié à René Girard ?

Permettez-moi un souvenir personnel. En février 2015, l’Association Recherches Mimétiques organisa une journée en l’honneur de René Girard, à la suite de son décès en novembre 2014.  Au cours de l’après-midi se tint une messe en l’église de Saint-Germain-des-Prés et le soir, un concert fut donné par l’ensemble à cordes constitué par les neveux et nièce de René Girard. J’eus la chance d’y être invité. Avant que la musique ne parle, Jean-Luc Marion, manifestement ému, fit une allocution pleine de profondeur et de gravité. Au moment de commencer l’un de ses paragraphes, au lieu de dire « Selon René Girard… », il dit : « Selon Michel Henry… ». Il s’interrompit presqu’immédiatement, ayant perçu sa méprise, puis il ajouta, un instant plus tard : « Voilà un lapsus dont il y aurait beaucoup à dire ».

Ce blogue a déjà évoqué les liens qu’il est possible de tisser entre ces deux penseurs : https://emissaire.blog/2021/01/28/etoiles-doubles-rene-girard-et-michel-henry/

Pour Michel Henry, la civilisation occidentale s’inscrit aujourd’hui dans ce qu’il appelait le « projet galiléen ». Ce projet consiste à circonscrire le réel aux seuls phénomènes matériels et mesurables, et par conséquent d’expulser (pour employer un terme à forte connotation girardienne) la subjectivité. Ce faisant, selon Michel Henry, c’est la vie elle-même qui se trouve expulsée. Il a exprimé cette vision dans de nombreux endroits, notamment dans « La Barbarie »  et dans « Du communisme au capitalisme ». Jamais il ne l’aura formulée avec autant de puissance que dans la dernière page de « C’est moi la Vérité », page d’anthologie dans laquelle sa lucidité n’efface pas l’espérance. La voici en guise d’hommage :

« Partout où l’homme ou la femme n’est qu’un objet, une chose morte, un réseau de neurones, un faisceau de processus naturels – où quiconque, mis en présence d’un homme ou d’une femme, se trouve en présence de ce qui, dépouillé de du Soi transcendantal qui constitue son essence, n’est plus rien, n’est plus que de la mort.

« En ces jours-là, les hommes chercheront la mort mais sans la trouver ; ils souhaiteront mourir mais la mort les fuira » (Apocalypse, 9,6).

Les hommes abaissés, humiliés, méprisés et se méprisant eux-mêmes ; dressés dès l’école à se mépriser, à se tenir pour rien – pour des particules et des molécules ; admirant tout ce qui est moins qu’eux ; exécrant tout ce qui est plus qu’eux. Tout ce qui est digne d’amour ou d’adoration. Des hommes réduits à des simulacres, à des idoles qui ne sentent rien, à des automates. Et remplacés par eux – par des ordinateurs, par des robots. Les hommes chassés de leur travail et de leur maison, poussés dans les coins et dans les creux, recroquevillés sur les bancs du métro, dormant dans des boîtes en carton.

Les hommes remplacés par des abstractions, par des entités économiques, par des profits et de l’argent. Les hommes traités mathématiquement, informatiquement, statistiquement, comptés comme des bestiaux et comptant pour beaucoup moins qu’eux.

Les hommes détournés de la Vérité de la Vie, se jetant sur tous les leurres, les prodiges où cette vie est niée, bafouée, singée, simulée – absente. Les hommes livrés à l’insensible, devenus eux-mêmes insensibles, dont l’œil  est vide comme celui d’un poisson. Les hommes hébétés, voués aux spectres, aux spectacles qui exposent partout leur propre nullité et leur déchéance ; voués aux faux savoirs, réduits à des coquilles vides, à des têtes inhabitées – à des « cerveaux ». Les hommes dont les émotions et les amours ne sont que des sécrétions glandulaires. Les hommes qu’on a libérés en leur faisant croire que leur sexualité est un phénomène naturel, en lieu et place de leur Désir infini. Les hommes dont la responsabilité et la dignité n’ont plus aucun site assignable. Les hommes qui, dans l’avilissement général, envieront les animaux.

Les hommes voudront mourir – mais non la Vie.

Ce n’est pas n’importe quel dieu aujourd’hui qui peut encore nous sauver, mais – quand partout grandit et s’étend sur le monde l’ombre de la mort – Celui-là qui est Vivant. »

Cette dernière phrase ne rejoint-elle pas la vision apocalyptique de Girard, pour qui le mécanisme sacrificiel, représenté par les dieux archaïques (« n’importe quel dieu »), est définitivement impuissant à sortir l’humanité de la crise mimétique ?

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Réf. : « C’est moi la Vérité – pour une philosophie du christianisme », Michel Henry, éditions du Seuil, mars 1996, 345 pages.

L’objet du désir : un impensé de la théorie mimétique ?

par Jean-Marc Bourdin

Il ne s’agira pas ici de parler du film de Luis Buňuel, dont l’affiche sert à illustrer le présent billet, ou alors à la marge. Je souhaite plutôt évoquer ce qui me semble ici une étrangeté de la géométrie du désir girardien : le manque d’intérêt pour l’objet du désir.

Celui-ci apparaît explicitement lorsque le désir conduit l’être désirant et son modèle-obstacle à focaliser leur attention sur leur rivalité au point de perdre tout intérêt pour l’objet originel de leur désir commun. Mais avant même cette phase violente, l’objet du désir me semble d’emblée réifié par la théorie mimétique. Dans ce jeu de rôles, il n’en joue aucun et il n’est guère là que pour se faire expulser dans le second temps de la rivalité et des modèles-obstacles devenus des doubles.

Or, dès lors qu’il s’agit de rapports humains, dès lors que l’objet convoité n’est pas inerte mais fait de chair et de sang et susceptible de ressentir des émotions, est-il logique de simplifier le tableau au point de le traiter par une sorte de toutes choses égales par ailleurs comme aiment à le faire les mathématiciens ?

Car le plus souvent, ce n’est pas un bien matériel, fréquemment duplicable ou fabricable en série qui est l’enjeu du désir, mais un être aimé dont l’affection est recherchée, qu’il s’agisse d’une amante ou d’un amant comme on disait au XVIIe siècle, d’un enfant lors d’un divorce ou plus simplement dans la vie familiale courante, d’une mère ou d’un père dont la préférence est à obtenir, d’une équipe de travail à séduire pour mieux la mobiliser, d’une population en cas de guerre, de colonisation ou, là aussi plus banalement, d’élections démocratiques. Parmi les auto-transcendances, celle qu’il est d’usage de nommer, faute de mieux, l’opinion publique, cruciale dans nos régimes qui se veulent démocratiques, n’est autre qu’une émotion collective. Il n’y a pas si longtemps, Benoît Hamot usait dans ce blogue de la belle expression de “l’air du temps” (https://emissaire.blog/2022/08/23/les-limites-du-concept-de-mediation-interne-externe/ ). Il est certes possible de traiter l’opinion publique ou l’air du temps comme des résultantes du mécanisme, mais pas une population, une équipe de travail, une assemblée de fidèles, les tenants d’une idéologie, un collectif de bénévoles, un parent, un enfant ou la personne aimée.

Dans Mensonge romantique et vérité romanesque ou les autres ouvrages à l’origine de la psychologie interdividuelle, il me semble que le désir de l’objet du désir n’est que très peu abordé, sauf peut-être à travers certaines pathologies comme la coquetterie ou le sado-masochisme. Mais là encore, la coquette ou le partenaire d’une relation sado-masochiste n’est pas vu comme objet du désir mais sujet à un désir. Mon titre interrogatif et les idées que je développe ici constituent un appel à témoins de la pensée girardienne, qui m’indiqueront les passages où l’objet du désir est aussi sujet au désir et acteur à part entière du désir. Il est fort possible que je ne sois pas parvenu à me les remémorer.

Car s’il est bien un espace de relative liberté, c’est celui que crée la situation où un objet de désir a le choix entre ses convoitants, ses “appropriants” mimétiques : dans le théâtre de Molière, il est fréquent que l’intrigue mette aux prises un père avec sa fille et d’autres membres de la famille qui la soutiennent pour le choix d’un mari/parti. Bref, l’objet du désir est aussi souvent un sujet désirant qui complexifie le mécanisme de la théorie mimétique. Quand René Girard en arrive à la conclusion que la liberté se résume au choix de son modèle et que le seul modèle émancipateur est le Christ, a-t-il vraiment raison ? Certes, choisir entre des “appropriants” relève d’une forme de servitude volontaire, mais l’oxymore de La Boétie fait une place à la volonté. Et de tels choix que mon ami Gilles Tenoux qualifie d’imparfaits sont des choix majeurs durant toute la vie : des amis, un conjoint, un employeur, un chef, un parti politique ou un candidat à qui confier le pouvoir, une idéologie à laquelle s’affilier, etc. L’objet du désir a donc fréquemment l’occasion d’être un acteur du désir sans être pour autant modèle ou sujet premier du désir mimétique. Et la situation où se mêlent plusieurs positions d’être désirant, de modèle et d’objet du désir ou encore d’obstacle et de rival est plus réaliste que le schéma archétypal du triangle mimétique. Pensons à Jules et Jim d’Henri-Pierre Roché.  

Au terme de ce qui reste pour moi une interrogation que je vous soumets, je comprends mieux certaines critiques féministes de la théorie mimétique : en choisissant un corpus littéraire d’auteurs masculins enclins le plus souvent à envisager le désir de leur point de vue, la pensée de René Girard a pu apparaître comme contribuant à la réification de la femme objet du désir. De ce point de vue, il est heureux que Liv Strömquist (https://emissaire.blog/2022/08/02/dans-le-palais-des-miroirs/) que nous a récemment fait connaître ici Jean-Louis Salasc, ait montré dans sa bande dessinée anthropologique que la théorie mimétique était aussi utile au point de vue féministe qu’à tous ceux qui se préoccupent du sort des victimes des mécanismes du désir mimétique.

Un tour d’actualité sacrificielle

par Hervé van Baren

La guerre en Ukraine a suivi le destin de toutes les fièvres médiatiques. Les nouvelles du front s’éloignent des grands titres. Finalement, ce n’était qu’une guerre comme une autre, il n’y aura pas de troisième guerre mondiale, pas d’holocauste nucléaire. Il reste les irritantes conséquences économiques : le blé et le gaz qui viendront à manquer. La question, lancinante il y a quelques mois, de la motivation profonde d’un grand pays comme la Russie à verser dans l’expansionnisme guerrier a disparu dans les limbes. Elle était pourtant d’une certaine pertinence, cette question. La patrie de Tchaïkovski et de Dostoïevski s’enfonce dans les mêmes gouffres obscurs que jadis celle de Goethe et de Bach. Quelle est la raison profonde de cet effondrement moral ? Les raisons invoquées, la démographie désastreuse ou la perte de prestige consécutive à l’effondrement de l’Union Soviétique, sont-elles suffisantes ?

Il est, paraît-il, « fasciné » par le régime iranien, l’homme qui a tenté d’assassiner l’écrivain indien Salman Rushdie le vendredi 12 août dernier. Le réveil des défenseurs de la liberté d’expression est brutal : on croyait la fatwa de l’ayatollah Khomeini (1989) enterrée. Elle avait été réaffirmée par son successeur en 2019. Pourquoi cette résurgence soudaine du fanatisme religieux ? Pourquoi, surtout, prendre pour symbole de l’ennemi à abattre un homme et un livre, quelques lignes ironiques qui n’ajoutent ni n’enlèvent rien au Coran et à la tradition qui s’en réclame ? On l’a dit et répété, bien peu de ceux qui réclamaient la tête de Rushdie avaient lu Les versets sataniques.

Terminons par le cas de la saoudienne Salma Al-Chebab, condamnée à 34 ans de prison pour avoir retweeté (de façon confidentielle) des messages de soutien à une militante féministe et visionné des vidéos en ligne. Traduction de ces actes par le régime : c’est une terroriste. Salma Al-Chebab fait partie de la minorité chiite du pays, régulièrement stigmatisée. Salma Al-Chebab est le parfait bouc émissaire d’un pays de plus en plus écartelé entre un ordre moral rigoriste et passéiste et l’attrait pour une modernité occidentale libertaire.

Le journal Le Monde du 21 août dernier lui consacre sa une, un long article et son éditorial (1). Ce dernier insiste sur le caractère ubuesque de cette condamnation : « … la justice saoudienne a fait le choix du grotesque. » « Avec de tels fonctionnaires [juges], l’Arabie saoudite n’a pas besoin de détracteurs. » L’auteur exprime le souhait que « la raison revienne très vite » aux autorités du pays. L’article pointe l’incohérence du pouvoir, incarné par le jeune Mohammed Ben Salman, qui se présente comme un réformateur mais multiplie les actes violents (guerre au Yémen, assassinat du dissident Jamal Khashoggi).

C’est plus fort que nous. Le réflexe sacrificiel submerge la raison et va à rebours de nos intérêts les plus élémentaires. C’est vraiment un réflexe aveugle, il vise la satisfaction d’un besoin irrationnel, irrépressible et urgent, l’assouvissement d’une pulsion violente, à n’importe quel prix. Jadis il permettait de désamorcer les crises, aujourd’hui il les démultiplie. Le décryptage de l’actualité à la lumière de cette connaissance, accessible depuis plusieurs décennies grâce à René Girard, doit nous conduire à changer radicalement nos réponses citoyennes, politiques et diplomatiques à ce que nous nous évertuons à prendre pour des provocations délibérées, des politiques élaborées, des actes réfléchis.  

Concrètement, la réponse aux poussées de fièvre sacrificielle de plus en plus fréquentes, phénomène sans frontières, demande une réflexion qui passe par plusieurs étapes.

Premièrement, réaliser que le phénomène n’est pas lié à des particularités culturelles, autrement dit nous libérer du filtre qui nous donne l’illusion d’une supériorité morale. Si nous avons, en Europe occidentale, encore largement évité de verser dans ces excès, c’est avant tout parce que la crise n’en est pas encore à ces niveaux chez nous (contrairement aux Etats-Unis, et on en voit les effets quotidiennement). L’histoire a montré que l’Europe n’était pas immunisée contre les régressions sacrificielles. Les résultats des élections, en France et dans les pays voisins, aussi.

En conséquence, abandonner notre discours scandalisé et moralisateur, au nom d’un humanisme que nous sommes bien en peine de préserver chez nous. Insister, comme le fait l’article du Monde, sur le caractère irrationnel et absurde, quand ce n’est pas suicidaire, de ces actes, mais en rappelant que nous sommes des créatures irrationnelles, gouvernées par des réflexes violents ; que le mécanisme sacrificiel est profondément ancré en nous.

Finir par faire le lien entre ce basculement dans la violence institutionnelle et la crise qui secoue le monde. La métaphore de la peste est plus que jamais d’actualité : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » (2).

C’est un paradoxe tout girardien qui surgit du constat du caractère profondément religieux de nos pulsions sacrificielles, individuelles et collectives, spontanées ou transformées en actes politiques, tout en reconnaissant que le remède est lui aussi religieux. La seule manière d’éviter le recours à toujours plus de violence est de constater que la crise actuelle est bien plus spirituelle que matérielle et, surtout, d’accepter la réalité et la particularité de cette crise, de ne plus chercher à la neutraliser par des moyens qui ne font que l’attiser. Nos tentatives d’échapper à la crise sont bien plus destructrices que la crise elle-même.

Le phénomène est général et explosif et aucune politique, aucune recette magique ne pourra en inverser la dynamique. Il nous reste à nous serrer les coudes au lieu de nous déchirer, à nous encourager dans l’épreuve au lieu de nous accuser mutuellement d’en être la cause, à faire le deuil de notre vieux monde pour permettre au nouveau d’accoucher.

(1) Le Monde du 21/8/2022, https://journal.lemonde.fr/data/2276/reader/reader.html?t=1661054507954#!preferred/0/package/2276/pub/3145/page/5/alb/138425

(2) Jean de la Fontaine, Fables, Les Animaux malades de la peste. Voir l’article de Jean-Marc Bourdin sur ce blogue : https://emissaire.blog/2020/03/29/haro-sur-le-baudet-ou-pas/

Les limites du concept de « médiation interne /externe »

par Benoît Hamot

J’ai toujours éprouvé une gêne par rapport à cette dialectique girardienne entre « médiation interne » et « médiation externe ». Si elle se vérifie expérimentalement (les exemples cités dans ma réponse à l’article « Mimétisme et cordonnerie » le confirment), elle pose néanmoins une frontière (externe-interne) extrêmement floue, impossible à établir formellement. Comment intégrer cette proposition dans l’architecture de la théorie mimétique ? Si toute dialectique est bien « une logique de l’apparence », selon Kant, cette distinction entre deux types de médiation peut-elle y échapper ?

Pour dire les choses plus simplement : pourquoi Ravel et Debussy s’imitent-ils, tout en s’évitant froidement, alors qu’ils auraient très bien pu ne pas bouder leur plaisir à ce jeu ? Et pourquoi Braque et Picasso peuvent-ils s’imiter au point de produire des œuvres interchangeables [1] et n’en éprouver aucune gêne ? Même remarque à propos de Vivaldi-Bach ou de Haydn-Mozart. Quand placer le moment, où situer cette frontière, qui une fois transgressée, transformerait une admiration réciproque en une rivalité pouvant déboucher sur de la violence ?

Comme toujours en théorie mimétique, il faut aller chercher un tiers, trianguler en quelque sorte une structure qui s’épuise rapidement dans une confrontation binaire. Ce peut être, comme Jean-Louis Salasc le montre dans son article sur Ravel-Debussy, le commentaire malveillant du critique Pierre Lalo, mais enfin, on comprend mal comment des esprits aussi cultivés que ces deux compositeurs ne soient pas parvenus à passer outre tant de médiocrité. Aussi, il me semble que la notion de tiers doive être étendue au contexte plus général de l’époque, de l’air du temps.

Au début du vingtième siècle, les effets pernicieux du positivisme dixneuvièmiste se sont largement étendus : on croit au progrès en art, et les diverses écoles prétendant créer du nouveau se succèdent, en voie rapide de création et de dissolution. Elles se présentent comme des factions, où l’on s’exclut mutuellement au nom de principes doctrinaux préalablement forgées, qui définissent des frontières inclusives (l’exclusion de Duchamp du Salon des indépendants de 1912 en témoigne a contrario). C’est en tant que postulants au titre de fondateur de l’impressionnisme en musique que Ravel et Debussy s’affrontent. Heureusement, le ridicule ne tue pas.

Mais alors, pourquoi Braque et Picasso ne se sont-ils pas affrontés pour le titre de fondateur du cubisme ? Ces peintres sont-ils plus intelligents que les musiciens précédemment évoqués ? C’est bien sûr possible [2], mais là encore, mieux vaut aller chercher de l’aide auprès d’un tiers. Il a pour nom Paul Cézanne : « notre père à tous » (Picasso), « une sorte de bon dieu de la peinture » (Matisse [3]). En élaborant ensemble ce qu’un critique nommera ensuite, par dérision, le « cubisme », Braque et Picasso ne songent pas à constituer une école, mais à approfondir l’enseignement d’un maître unanimement reconnu. A cette époque, Picasso gagnait correctement sa vie avec des images complaisantes (ses périodes bleues et roses…) et Braque exploitait les dernières lueurs de l’impressionnisme (le fauvisme). Ils comprirent qu’ils avaient tout à gagner en partageant leurs recherches formelles, et ils furent dès le début de leur entreprise généreusement soutenus par quelques mécènes éclairés (le prix des toiles cubistes est d’emblée très élevé : le mythe romantique de l’artiste pauvre et incompris est un mensonge bien connu).

Le public, les critiques et les collectionneurs tiennent une place très importante. Ces tiers peuvent induire une situation de concurrence, ou bien favoriser au contraire la recherche en commun, l’émulation positive. Pour ce qui concerne la musique, le public est vaste et peu engagé ; ce sont en majorité des consommateurs, et non des mécènes. La peinture exige l’engagement financier conséquent d’un nombre réduit d’amateurs éclairés, ce qui élimine l’effet de foule, si prégnant dans les concerts, au profit d’une réflexion commune (Gertrude Stein est un bon exemple).

Mais cet environnement culturel, jouant le rôle de tiers arbitrant la confrontation des doubles, s’entend dans une dimension plus vaste encore, littéralement historique, dont Tocqueville nous a révélé les arcanes. Il a profondément marqué la pensée de René Girard : « [Tocqueville] explique grosso modo qu’au moment de la Révolution des milliers de jeunes gens ont pensé qu’en abattant le roi, ils abattaient l’obstacle qui les empêchait d’ « être » celui qui avait pris leur place. Ils croyaient alors qu’ils allaient tous « être », et ils ne se rendaient pas compte que cet obstacle unique, lointain, relativement anodin, serait remplacé par tous les petits obstacles que chacun serait dorénavant pour tous les autres. C’est donc le passage du courtisan heureux, qui rit et s’amuse –parce que pour Stendhal, l’Ancien Régime, c’est le rire –, à la vanité triste. La Révolution, c’est la naissance du monde balzacien, où chacun est le rival de l’autre. Il y a là une découverte profonde et qui a nourri tout mon travail [4]. »

Durant l’Ancien Régime, Bach peut transposer les sonates de Vivaldi sans bouder son plaisir et sans crainte d’être accusé de plagiat [5], et il en est encore de même pour Mozart imitant Haydn. Cézanne joue en quelque sorte le rôle du roi sacré pour le petit groupe de peintres que le positivisme ambiant nommera « cubistes ». Car l’esprit du temps aime les classifications, à la manière des entomologistes, des Homais et autres Bouvard et Pécuchet. Cézanne agit comme un contrepoison. La rivalité ridicule au sujet de la place à prendre, celle d’un « fondateur » de la classe désignée par le critique, n’a plus lieu d’être. Tel un « bon dieu » ou un « notre père » surplombant la situation, Cézanne est placé au-dessus d’une prétention aussi puérile, sans pour autant se prétendre lui-même le fondateur de quoi que ce soit. En revendiquant la place du Musée du Louvre pour son œuvre (ce qui ne lui sera hélas pas accordé), Cézanne signifie au contraire son appartenance à une longue tradition, celle qui unit les peintres à travers les siècles.

Elargissons encore cet environnement au sein duquel se forment les relations mimétiques, les rivalités, les doubles. Pour un chrétien, c’est évidemment Jésus qui occupe la place du roi sacré, ou plus directement, celle du « bon dieu », que l’on peut, et que l’on doit même imiter ensemble, sans qu’aucune rivalité n’en découle. Cela n’a pas toujours été évident pour les disciples… « Une pensée leur vint à l’esprit : qui pouvait bien être le plus grand d’entre eux ? …» (Lc 9, 46, et Mc 9, 33, Mt 18, 1).

La question posée par la réalité empirique qui nous occupe, dans laquelle semble apparaître une dialectique nommée « médiation externe / médiation interne », se complique dès lors qu’on s’en approche, si bien que Girard a préféré la laisser de côté. Mais sans l’éviter pour autant, car cette question parcourt l’ensemble de son œuvre sans qu’il ait éprouvé le besoin de l’exprimer en une formulation aussi réductrice. On finira néanmoins par la voir ressurgir dans la tentative puritaine d’isoler un « bon mimétisme» (« good models and positive mimesis ») par rapport au « mauvais mimétisme» (rivalitaire) sensé déboucher sur une violence incontrôlable. J’ai montré dans mon article précédent, à propos du film « Charulata » de Satyajit Ray, à quel point cette distinction n’était pas seulement difficile à définir, mais qu’elle se révélait simplement impossible à pratiquer. Et si la dialectique qui nous occupe semble se matérialiser parfois, c’est uniquement pour des raisons statistiques évidentes : en les imitant, j’ai plus de chances d’entrer en rivalité avec mon voisin qu’avec tel acteur de cinéma… Nul besoin de la théorie mimétique pour expliquer le phénomène

S’acharner à rechercher la frontière entre le bien et le mal reviendrait en quelque sorte à céder à la tentation qui se présente au premier couple humain dans le mythe de le Genèse. En croquant le fruit défendu qui leur permettrait d’accéder précisément à cette connaissance du bien et du mal, convoitée par les idéologues – « Et vous serez comme des dieux… » – le couple mythique comprend bien vite que la promesse du serpent était non seulement illusoire, mais qu’elle est vouée à déboucher sur une violence démultipliée entre les hommes. Ces considérations, réputées religieuses ou morales, trouvent également un écho dans le domaine de l’art et des idées. Une idéologie, une école artistique, toutes ces organisations abstraites, mais qui prétendent connaître une limite entre ce qui doit être inclus et ce qui doit être rejeté, ignorent la présence bienveillante, surplombante et inaccessible du créateur invisible de l’univers.

Dans le domaine artistique, cela entraine une forme de modestie. Les prétendus « créateurs » autoproclamés d’œuvres culturelles feraient mieux d’admirer la Création : « Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire point les originaux ! » Cette pensée de Blaise Pascal mérite d’être rappelée régulièrement, particulièrement à notre époque, et on peut remarquer que les peintres qui ont suivi l’enseignement de Cézanne se sont tous méfiés de l’abstraction, de l’art conceptuel et des écoles artistiques en général. Ils ont su garder leur liberté en approfondissant leur regard sur le monde.


[1] Je dois ici raconter une erreur que j’ai commise il y a fort longtemps. En pleine discussion avec mon ami peintre Philippe Bluzot, je prétendais pouvoir distinguer facilement une œuvre de Braque de la période cubiste d’une œuvre de Picasso – j’avoue avoir toujours préféré Braque et méprisé (injustement) la virtuosité (imitative) de Picasso –, et Philippe affirmait que la distinction était impossible. A court d’arguments, il eut l’idée de me présenter la reproduction d’un certain tableau, en cachant le nom de l’auteur. J’hésitais, pour finir par l’attribuer à Braque : il était de la main de Picasso. La discussion était close…

[2] Les musiciens, comme les mathématiciens, explorent un univers abstrait, chiffré, invisible, ce qui a tendance à les éloigner de certaines réalités plus tangibles. Leur intelligence n’est pas à mettre en question, mais une certaine forme, assez courante, d’inadaptation sociale ou de naïveté peut en découler. Ces observations n’engagent que moi…

[3] Je prends connaissance à l’instant de l’article de J-L Salasc sur la rivalité Picasso-Matisse, et il me semble aller dans le même sens que mon propos.

[4] René Girard (2008), La conversion de l’art, Carnet Nord, p. 17

[5] « Un compositeur pouvait arranger, réorchestrer et adapter la musique d’un collègue. Aujourd’hui, c’est illégal, mais à l’époque, le processus était perçu comme flatteur pour le compositeur copié. » Raar Schaad, cité dans l’excellent article : Bach plagiaire de Vivaldi ?

Picasso et Matisse : rivalité mimétique ?

Picasso et Matisse sont souvent présentés en contrepoint l’un à l’autre. Ils étaient à la fois concurrents et amis, s’échangeant des toiles et surtout des regards mutuels sur leurs œuvres respectives.

S’agit-il pour autant d’une rivalité mimétique, au sens que René Girard a donné à l’expression ? Sont-ils des doubles ?

Accréditent cette lecture le parallèle constamment fait entre les deux artistes, leur concurrence comme symboles de la modernité, leur amicale émulation et surtout un Picasso désemparé à la mort de Matisse. C’est aussi Matisse qui, par sa propre passion à leur égard, avait attiré l’attention de Picasso sur les arts premiers.

Cependant, plusieurs indices cadrent mal avec une interprétation girardienne. Gertrude Stein voit en Picasso le « pôle Nord » et en Matisse le « pôle Sud ». Ils s’influencent mutuellement, mais cherchent-ils vraiment à s’imiter ? On peut se laisser prendre par le doute lorsque Picasso dit : « Matisse peint de beaux et élégants tableaux » et que Matisse écrit : « Picasso est capricieux et imprévisible ».

Ils sont certes sur le même champ, celui de la « modernité » en peinture. Mais ce champ n’est-il pas plutôt vague ? Constitue-t-il un objet assez précis pour engendrer une rivalité mimétique ? N’offre-t-il pas suffisamment de place pour des chemins bien distincts ?

D’ailleurs, sans forcément adhérer à la vision de Judith Benhamou (« Picasso surpasse Matisse »), il faut bien avouer que, si Matisse fut très vite reconnu comme un immense artiste, le seul symbole de la modernité, en tout cas aux yeux du grand public, c’est Picasso.

Rivalité mimétique ou respect mutuel entre deux génies ?

Pour vous forger votre idée, voici une émission du magazine d’Annick Cojean, « Duels », émission consacrée à nos deux peintres et diffusée le 1er mai 2014 sur France 5 (plusieurs rediffusions depuis) :

Sur You Tube :

Sur Daily Motion avec une introduction nouvelle :