
par Hervé van Baren
Souvent dans ce blogue et ailleurs, on peut lire des articles et des commentaires qui cherchent à répondre aux principales critiques adressées à la théorie mimétique (TM). Le désir ne saurait se limiter à un phénomène mimétique, ni le mécanisme sacrificiel constituer la racine de toutes les violences. Cette démarche se double souvent d’une comparaison avec d’autres penseurs influents, qui, sur tel ou tel sujet, détiennent « plus » de vérité que la TM. Le risque qu’elle comporte est de s’éloigner des thèses girardiennes au point de leur enlever leur pertinence.
C’est la question de l’épistémologie de la théorie mimétique, soulevée un peu partout, mais rarement abordée directement. Elle a pourtant son importance, notamment préalablement à toute tentative d’extension du domaine de la TM, ou de sa réfutation.
Une question centrale dans toute réflexion épistémologique est celle du paradigme (1). Il existe différents points de vue sur un même phénomène. L’erreur courante est de critiquer une théorie à partir d’un point de vue qui lui est étranger. Par exemple, si on critique la TM à partir du paradigme psychanalytique, on n’aura aucun mal à en démontrer la fausseté si tel est l’objectif ; mais cette démonstration s’apparente à un biais de confirmation, elle est sans valeur.
Mon premier article sur le blogue partait d’une analyse psychologique d’un texte de la Bible ; Christine Orsini m’avait, à l’époque, donné une leçon de choses, en me signalant justement cette erreur paradigmatique. En substance, disait-elle, vous avez parfaitement le droit d’adopter un point de vue psychologique, mais en aucun cas de prétendre que c’est un point de vue girardien.
Pour qu’une méta-analyse puisse nous apprendre quelque chose, elle devrait se situer en surplomb de la théorie qu’elle analyse, et de toutes les théories qu’elle convoque dans son initiative. Je postule ici (évidemment, ce postulat est sujet à discussion) qu’un point de vue qui engloberait tous les autres points de vue, appelons cela « la Vérité », s’il existe, n’est pas accessible à la raison. Nous sommes condamnés à étudier un phénomène depuis différents points de vue (avec différentes théories), chacun d’eux étant par principe borné (et l’étude de ce bornage est précisément l’affaire de l’épistémologie). Nous ne pouvons espérer nous approcher de la vérité qu’en adoptant successivement ces différents paradigmes, tout en évitant de les confondre. Bien sûr, il est parfois possible de fusionner deux paradigmes, mais force est de constater que ce tour de force est plutôt rare. Je pense aux tentatives infructueuses d’unification de la physique quantique et de la relativité d’Einstein, ou à l’incompatibilité entre psychologie et sociologie.
Qu’on me permette une métaphore. Le réel est une statue située au centre d’une rotonde. Les spectateurs, confinés sur la passerelle circulaire qui entoure la statue, ne peuvent pas accéder à la vision englobante, ils ne peuvent en voir à chaque moment que tel ou tel aspect, conditionné par leur position sur la passerelle. De tel point de vue, la statue nous apparaîtra comme un être puissant, effrayant, menaçant. De tel autre, comme une mère aimante et protectrice. De tel autre encore, comme un être indifférent, tout à ses mystérieuses affaires. Etc. La seule possibilité d’accès à la vérité de la statue consiste à tourner autour et à contempler ses multiples faces.
Ce postulat a pour conséquence que la démarche classique de la méthode scientifique, qui consiste à confronter une théorie à l’expérience, a ses limites. Aucune théorie ne pourra jamais rendre compte de tout le réel (ne fût-ce que parce qu’une théorie est par définition une généralisation, une simplification, alors que le réel se caractérise par son infinie complexité). L’exercice qui consiste à dévaloriser une théorie en démontrant qu’elle ne rend pas compte de tel ou tel phénomène est aisé, mais il rate l’essentiel. Les grandes théories ne rendent pas compte de tout, mais elles ont le mérite de bouleverser en profondeur nos représentations symboliques et de rendre impossible tout retour en arrière. Elles sont des « game changers ».
Comment catégoriser la TM avec cette approche ? On l’a suffisamment dit, la TM se mêle de pratiquement toutes les disciplines « classiques » en sciences humaines, au point qu’on la soupçonne parfois d’être un fourre-tout sans réelle pertinence. Ce que les détracteurs de Girard ne semblent pas disposés à voir, c’est que la TM est tout sauf une tentative de synthèse des approches classiques. C’est avant tout un point de vue différent sur l’humain. On confond souvent ce paradigme nouveau avec la méthode, elle aussi nouvelle. Par exemple, son insistance sur les similitudes entre les grands romans, qui se démarque de la critique littéraire de l’époque, essentiellement axée sur les différences. Or le paradigme précède et définit la méthode. C’est l’intuition de la singularité du désir humain et de l’importance du mimétisme qui conduit à cette démarche ; ce n’est pas la démarche qui donne accès à l’intuition.
A bien y réfléchir, c’est ce qui distingue les grands penseurs des autres. Les savants les plus influents ont tous adopté un paradigme radicalement nouveau. Le génie de Copernic ne réside pas dans un modèle mathématique, mais dans un changement de point de vue ; il faut s’extraire de la vision nombriliste de l’univers, adopter un point de vue extérieur pour pouvoir contempler le système planétaire et comprendre que c’est le soleil qui est au centre. Newton comprend que tous les corps s’attirent mutuellement, Einstein que tout est en mouvement relatif. Une fois ce paradigme nouveau établi, le reste (observation, modèle mathématique, formulation…) n’est que cuisine.
Reste donc la question : le paradigme girardien est-il un de ces points de vue inédits sur le monde, un endroit de la passerelle où jamais personne ne s’est tenu, qui change en profondeur notre perception du réel ? La question est vaste et je l’ouvre aux commentaires. Je me contente ici de lancer le débat, avec ma petite contribution.
La preuve que le paradigme girardien est bel et bien un de ces éclairages nouveaux, je la vois, plus clairement que toute autre contribution de la TM à la connaissance, dans la découverte simultanée de l’innocence de la victime émissaire et de notre participation active ou passive à son expulsion ou à son meurtre. Il n’y a pas de phénomène plus dévastateur pour notre monde, de contribution intellectuelle qui nous oblige autant à revoir nos présupposés, nos fondations symboliques, nos identités. Copernic nous a arrachés à notre vision nombriliste de l’univers, et les réactions de panique de l’époque disent assez le bouleversement que cela représentait. Girard fait la même chose, mais, à mon avis, à une échelle supérieure encore.
(1) Je ne prétends pas à une fidélité absolue à la définition épistémologique du mot paradigme. J’aime bien la définition d’Edgar Morin : un paradigme contrôle la logique du discours. J’utilise le terme dans un sens plus géométrique : un point de vue donné sur un phénomène ou un ensemble de phénomènes donnés.








