Violence et non-violence dans les arts martiaux

par Didier Olivry

Didier OLIVRY est Renshi 7ème dan de kendo, 5ème dan d’iaïdo, 2ème dan de jodo et ceinture marron de judo. Il est aussi l’auteur de « Des arts martiaux – Quatre explorations inspirées par Edgar MORIN, René GIRARD, François JULLIEN et Yoshi OÏDA », L’Harmattan, Paris, 2022. Le présent article fait de nombreuses références à cet ouvrage, en particulier au chapitre : « Deuxième exploration en compagnie de René GIRARD – La violences des arts martiaux est-elle une violence comme les autres ?« 

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La violence interindividuelle n’est pas une matière aisée à traiter. Deux siècles d’humanisme, relayant le discours rousseauiste (L’Homme est bon par nature…), ont presque réussi à évacuer de la conscience que cette violence interindividuelle reste une composante essentielle de la vie en société. Et puis, la violence, c’est toujours celle des autres. Il nous est difficile d’admettre que, pourtant, nous sommes tous capables (coupables ?) de violence ; mieux, lorsque nous avons des accès de violence, c’est toujours de la faute des autres, bien entendu ; ou encore, quand nous sommes violents de nous-mêmes, c’est toujours pour une bonne cause.

Un minimum d’honnêteté nous amènerait cependant à reconnaître que chacun d’entre nous entretient en permanence un fonds de violence multiforme, capable de s’exercer à la première occasion : en famille, au travail, en voiture, sur un terrain de sport, dans une file d’attente… selon toute une gamme très raffinée d’attitudes et de comportements, depuis l’indifférence affichée et l’incivilité ordinaire jusqu’au meurtre commis froidement ou dans un état de démence, en passant par les violences verbales, psychologiques, sexuelles, économiques… Ainsi devons-nous admettre que nous sommes continuellement partie à des conflits interindividuels, vers lesquels il semble que nous soyons insidieusement mais inéluctablement entraînés. Insidieusement, car le conflit peut naître n’importe quand : l’envie, la jalousie, le ressentiment s’installent et viennent rapidement à bout des meilleurs sentiments, déclenchant la colère, la haine ou la violence verbale ou physique. Ainsi, inéluctablement, les conflits s’enclenchent-ils; jusqu’à leur apaisement, leur épuisement, parfois même leur résolution. Avant de renaître plus tard, autrement.

Il est un domaine, les arts martiaux japonais [1], qui est fait d’un aller-retour constant entre l’exercice de la violence la plus rude et le respect des adversaires/partenaires dans le cadre d’une éthique, le Bushidô (La Voie du Combattant) et des rites veillant scrupuleusement aux rapports pacifiques entre pratiquants. De manière généralement inconsciente mais réelle, ces arts du Duel sont ainsi pétris de violence et de sacré. On entre généralement en arts martiaux avec l’objectif de se défendre, pour maîtriser la violence des autres. Mais, autant qu’une école de maîtrise de la violence, les arts martiaux sont une école de violence. On ne peut contenir la violence des autres et sa propre violence sans faire l’apprentissage de son renforcement. Il ne s’agit d’ailleurs pas que d’une violence apprise. La maîtrise de la violence ne peut naître, se développer, se perfectionner, on ne peut en percer les secrets, sans un certain attrait pour elle. Attrait partagé en France par plus d’un million de licenciés, soit la moitié du football, au même niveau que le tennis, quatre fois celui de l’athlétisme. Quels sont les mécanismes d’apprentissage/maîtrise de la violence dans les arts martiaux ? L’architecture conceptuelle de René GIRARD offre une aide précieuse pour y voir plus clair.

A la base, le désir mimétique …

A la manière de Don Quichotte vouant une admiration sans borne pour Amadis de Gaule, le monde des arts martiaux nous offre une galerie de portraits remplie de « Grands Maîtres », des héros capables de susciter les désirs mimétiques les plus forts, mais il y a aussi toute une série de modèles croisés au fil des entraînements et des compétitions. On peut les répartir en six groupes, déclinant la fonction de médiation, entre médiation externe et médiation interne :

– Les grandes figures, analogues d’Amadis de Gaule, ont ici pour nom : KANO Jigorô pour les judoka, FUNAKOSHI Gishin pour les karatéka, UESHIBA Morihei pour les aïkidoka, MINAMOTO no Tametomo pour les kyudoka, MIYAMOTO Musashi pour les kendoka. Autant de héros incontestés, auteurs de hauts faits incontestables, morts depuis longtemps : la distance entre les ambitions des pratiquants d’aujourd’hui et celles de ces héros est… grande. Ils constituent le premier groupe de médiateurs externes.

– Les grands propagateurs des différentes disciplines dans les années 1950 à 1970 : des japonais venus en Occident ; Maîtres KAWASHI et OSAWA en judo, Maître KAZE en karaté sont venus en France et y ont implanté leur art avec une détermination et une abnégation exemplaires. Ils forment une autre catégorie de médiateurs externes incontestés.

– Les quelques centaines de pratiquants de la première heure dans les différentes disciplines. Ils sont devenus les actuels dirigeants des différentes fédérations, au niveau régional, national, voire international. Ils ont été les disciples directs des membres du deuxième groupe et ont favorisé la venue régulière en Europe de Japonais, maîtres bien établis dans leurs disciplines ou champions étudiants invités comme « sparing partners » de nos équipes nationales. C’est grâce à eux que les arts martiaux ont pris l’ampleur qu’ils connaissent désormais, ont été véritablement inscrits dans le paysage occidental. Eux aussi médiateurs externes, quoique déjà plus proches de la masse des pratiquants.

– Les milliers d’enseignants et assistants formés d’abord par les pionniers, puis par les élèves de ceux-ci. Les professeurs chenus d’aujourd’hui ont tous travaillé avec un professeur français du groupe précédent formé par un des maîtres japonais du deuxième groupe. Un petit nombre de pratiquants ont consacré leur vie à l’art martial qu’ils se sont choisi et sont devenus professionnels ; ils sont 5ème, 6ème, 7ème dan acquis au fil d’examens passés en France ou en Europe. Les autres, le grand nombre, sont 2ème, 3ème ou 4ème dan, et sont bénévoles. C’est sous leur impulsion commune que les arts martiaux sont devenus un phénomène de masse en occident, notamment en France, le deuxième pays des arts martiaux japonais, après le Japon.

– Un tout petit nombre de la catégorie précédente (quelques dizaines) ont tout quitté dans leur pays d’origine pour aller suivre sur place les enseignements de maîtres japonais, avec généralement pour objectif de revenir enseigner « au pays ». Ces quelques « moines-soldats » se subdivisent aussi en deux sous-ensembles : (1) Ceux qui sont restés entre 5 et 12 ans, qui, après avoir quelquefois fait une ou deux tentatives infructueuses, ont trouvé « le » senseï qu’ils « cherchaient de tout temps ». Ils ont une seule référence, un seul personnage exemplaire à proposer à leurs élèves, vis-à-vis duquel ils sont les médiateurs : leur médiation est « mono-produit ». (2) Ceux qui sont (pour faire court) restés 12 mois, sont allés dans douze dojo et ont reçu l’enseignement des « douze plus grands maîtres de leur discipline ». Ils sont généralement imbattables sur l’étiquette et les traditions les plus anciennes et ésotériques, fortement teintées de religiosité et de « philosophie » orientales. Ils se veulent les médiateurs qualifiés de ces douze senseï. Leur médiation est « multi-produits » orientée vers un patchwork de figures idéales.

La grande masse des pratiquants enfin : depuis les « vétérans » ménageant leur vieux os, jusqu’aux « poussins » amenés par leur maman pour « apprendre à se défendre » et à respecter une discipline venue en droite ligne de la « sagesse orientale », en passant par la cohorte des jeunes, des adolescents et des jeunes adultes. Ils ont tous en tête les grandes figures de la Grande Légende des Arts martiaux : les discussions dans les vestiaires sont pleines des références à ces héros légendaires, dont les médiateurs sont les membres des groupes ci-dessus. Mais ceux-ci ne sont pas seuls. En effet, dans le processus de massification de la pratique des arts martiaux, un grand nombre de pratiquants est amené à jouer le rôle de médiateur vis-à-vis des autres : les plus « anciens » (de quelques semaines à quelques années) sont sollicités pour montrer les techniques et conseiller les moins avancés qu’eux.

Dans un tel contexte, quelle est la charte des pratiquants d’arts martiaux ? Victoire sur soi-même et victoire sur les autres, dans l’imitation des grandes figures, des senseï et des anciens (sempaï) : avec ces quelques mots, le théâtre de la rivalité mimétique est installé. Si la victoire sur soi-même est le désir majeur, l’objectif affiché, l’excuse et l’au-delà de la violence interindividuelle, le quotidien des dojo est de faire passer la victoire sur soi-même par la victoire sur les autres, au sein du même dojo ou dans le cadre de compétitions entre dojo différents et… rivaux. Le moyen le plus sûr de vérifier les progrès sur nous-mêmes n’est-il pas de constater nos progrès dans la domination sur les autres ? Le choc des volontés de domination et la dynamique du désir mimétique s’y renforcent mutuellement.

… et la double contrainte

Dans la pratique, les entraînements remettent forcément en cause en continu les hiérarchies, par l’évolution des pratiquants les uns vis-à-vis des autres. D’abord capables de faire jeu égal avec leurs égaux/rivaux, les pratiquants sont progressivement en mesure d’égaler, puis de surpasser les anciens, voire leurs senseï. Ce qui n’est pas du goût de tout le monde, qu’ils soient égaux/rivaux, anciens, ou senseï. D’ailleurs l’introduction implicite, sournoise, d’un double langage vis-à-vis du partenaire/rival est finalement assez facile, puisque l’on est (heureusement) jamais (sauf accident/exception) dans une situation réelle, où l’un des combattants reste sur le carreau. D’où la tentation de transgresser les règles établies, si cela peut momentanément permettre de montrer qu’on serait quand même le plus fort « si on se bagarrait à fond ». Certes, cette violence est encadrée par les règles du jeu, mais, comme il est tentant de ne pas les respecter ! D’ailleurs ces règles du jeu, traitant essentiellement des limites de violence à ne pas dépasser, des ruses déloyales à ne pas utiliser, sont sujettes à interprétation, donc à transgression plus ou moins explicite (pas vu, pas pris !), à rejet plus ou moins conscient, voire à contestation plus ou moins bruyante (de la part des supporters, coach, etc.) prolongeant la violence physique de l’assaut sous d’autres formes. Cette tentation est souvent présente, y compris de la part d’un ancien, voire d’un senseï, de recourir plus ou moins consciemment à des pratiques « border line » : « bétonner », « jouer la montre », prétexter d’être souffrant ou blessé ou épuisé par le combat précédant… On touche ici à l’angle mort des arts martiaux, au cœur de son ambivalence, générant des situations de double bind, de double contrainte. C’est en scrutant cet angle mort avec les outils que René GIRARD a développé pour démonter les mécanismes de la violence mimétique que l’on peut mieux comprendre comment celle-ci s’articule autour de la dynamique du désir mimétique et de la double contrainte.

Lors de l’entraînement technique, l’apprentissage de la violence s’effectue de deux manières : (1) en position d’attaquant, on apprend à faire des attaques de plus en plus efficaces, tant pour elles-mêmes que pour permettre au partenaire de se perfectionner, (2) en position de contre-attaquant, on apprend à se faire violence à soi-même pour ne pas rester au niveau du simple réflexe de défense et pour surmonter l’attaque de l’autre par une contre-attaque, plus habile, plus puissante, en mobilisant une énergie supérieure à celle du partenaire, y compris en utilisant l’énergie déployée par l’attaquant pour la retourner contre lui. Dans les deux cas, on est dans le cadre initial de l’imitation du senseï et des anciens, dans le cadre du désir mimétique de faire comme eux, surtout si l’on s’exerce avec le senseï ou avec un ancien.

Combat libre et compétition franchissent un pas supplémentaire : ici, il s’agit précisément de montrer qu’on est le meilleur : le meilleur à appliquer les techniques apprises, le meilleur à y résister. Le désir de prouver qu’on est le meilleur est symétrique : la mécanique mimétique, jouant à plein, s’avère aussi plus complexe qu’au cours de l’entraînement technique proprement dit. En effet, d’une part il convient d’exercer une pression sur l’adversaire, résister à celle qu’il exerce, tout en contenant son propre désir de violence instinctive (à savoir d’attaquer sans occasion) ; d’autre part il faut être en position, selon les cas, de profiter d’une faille dans la garde de l’adversaire pour attaquer sans réticence (c’est-à-dire avec le maximum de violence possible) ou de contrecarrer/surmonter une violente attaque de l’adversaire. Le désir mimétique de domination de l’autre, de la victoire, doit donc s’accommoder en même temps de la violence et de la résistance à la violence. Le contexte de la compétition accroît d’un coup l’intensité du combat pour produire un véritable duel devant s’achever sur un ippon, en reconnaissance d’un coup qui, dans la vie réelle, aurait sûrement entraîné l’anéantissement provisoire ou définitif de l’adversaire. Au fil des entraînements (dont la compétition fait partie), on voit donc se dessiner la figure emblématique du double monstrueux de René GIRARD, où l’indifférenciation nourrit l’excitation qui génère l’agressivité, donc la violence : un combat « à fond » entre deux adversaires au fort tempérament peut d’ailleurs être une bonne image du « double monstrueux ».

Notons au passage que, dans les arts martiaux avec assaut (judo, karaté et kendo), les combattants peuvent être sanctionnés pour manque de combativité, pour manque de désir de violence. Inversement, on récompense régulièrement le déploiement de combativité, c’est-à-dire le déploiement de violence, de certains compétiteurs par le trophée du « fighting spirit » (une spécialité d’origine irlandaise). C’est dire combien, dans les arts martiaux, la violence est… obligatoire, consubstantielle, exacerbée même dans le cadre contradictoire du double bind.

Contenir“ la violence

Mais, si le monde des arts martiaux sait générer de la violence, il sait aussi l’arrêter et produire des effets propres à sa limitation. Ainsi, à la différence des sports de combat (boxe anglaise, boxe thaï, krav maga…) ou les MMA (Multiple Martial Arts), où le KO d’un des adversaires est le but explicitement recherché, les arts martiaux japonais « contiennent » la violence, au double sens du terme : un arsenal de règles tant à l’entraînement que dans les compétitions est là pour contenir la violence dans des limites préservant l’intégrité physique de l’adversaire/partenaire. La violence ne peut s’exercer que limitée, et cette limitation « quantitative » est institutionnalisée, organisée : (1) d’une manière générale, il y a des techniques permises et des techniques interdites. Dans les compétitions, si un des adversaires se livre à des pratiques interdites, il peut (doit) être sanctionné, voire exclu de la compétition. (2) Quand un des protagonistes se trouve en posture de se faire blesser (étranglement, luxation d’un bras, d’un poignet ou d’une jambe par exemple) il peut demander l’arrêt immédiat du combat en tapant sur le sol ou sur le corps du partenaire/adversaire. L’aïkido reste quant à lui cantonné dans la défense : l’aïkidoka n’attaque pas, il répond aux attaques de ses adversaires, occasion pour lui de retourner la violence de l’attaquant contre lui, avec une menace de luxation ou de frappe. Dernier né des arts martiaux, il est emblématique de cette volonté des dirigeants des arts martiaux de descendre dans la manifestation de la violence.

La limitation de la violence est donc au cœur de la pratique des arts martiaux. Elle en est la condition et scande l’évolution des pratiquants. Cependant l’appréciation de la réalité de ses progrès se heurte à une difficulté constante, celle d’en mesurer les évolutions réelles, d’en percevoir les fluctuations. Car le fait de demeurer dans un contexte « amical » ne facilite pas l’objectivité. Source donc d’illusions, de frustrations, qui viennent alimenter le fonds de violence qu’entretient chaque pratiquant d’arts martiaux. Dans la compétition, l’appréciation de la domination de l’adversaire n’est plus une affaire personnelle ou amicale ; elle passe par la reconnaissance des arbitres. Quelle que soit la réalité du combat, c’est la décision des arbitres qui fait loi, au-delà de la perception interne de chaque combattant. Comme l’arbitrage est une activité humaine, donc soumise à toutes les imperfections possibles, les décisions peuvent déboucher sur plusieurs issues. Soit la décision est incontestable et la violence organisée prend fin dans la paix retrouvée : le perdant doit travailler pour renforcer ses points faibles et augmenter ses chances de victoire à la prochaine fois. Soit la décision arbitrale est sujette à caution et, après l’arrêt temporaire de la violence qu’elle organise, elle devient une source de frustration allant réalimenter fortement le fonds de violence du combattant, qui s’estime spolié, et de ses supporters. Mais l’arbitre a toujours vraiment raison. Pour le clan des perdants, ce doit être une occasion de cultiver son aptitude au fairplay. D’une manière ou d’une autre, à partir d’un moment, il faut que la violence s’arrête. À chacun d’en tirer les conséquences et les leçons.

Ainsi voyons-nous que les arts martiaux, en organisant en continu l’apparition et l’arrêt de la violence, constituent un lieu où chaque pratiquant actualise le principe général de l’organisation sociale. Dès lors, la violence qui s’y exprime et s’y trouve contenue a moins besoin de s’exprimer ailleurs, “dans le civil“, dans la vie courante, dans les relations sociales ordinaires. Les pratiquants de haut niveau apparaissent le plus souvent très calmes. Les médias se plaisent même à les présenter comme des “gros nounours“ … mais gare à celui qui chatouille les moustaches du tigre ! En se situant à un niveau intermédiaire entre le déchaînement débridé de la violence et une paix toujours précaire, les arts martiaux se présentent comme une pratique susceptible de contribuer au lien social, en cantonnant la violence interindividuelle dans des limites acceptables. Pour ce faire, les arts martiaux font appel à une pratique très ritualisée

Du rituel à la non-violence

Quiconque entre pour la première fois dans un dojo ne peut manquer d’être frappé par l’omniprésence des rituels. Le plus visible, le plus fréquent est le salut à la japonaise : inclinaison du buste, les mains sur les cuisses en position debout, ou bien les mains posées sur le sol à partir de la position en seïza, assis sur les talons. Dans un entraînement d’une heure et demie, on peut ainsi facilement compter plus de cinquante saluts. Et pas n’importe quel salut : le fait de s’incliner face à quelqu’un, de courber l’échine, dans toutes les civilisations, exprime le respect marqué à la personne saluée. Bien sûr, l’alignement des pratiquants dans les saluts collectifs n’est pas aléatoire. Le grade et l’ancienneté sont les critères habituels de classement. Chacun a toujours un supérieur et un inférieur, contraste frappant avec les mœurs modernes, où l’égalitarisme (de façade) est la règle. De l’extérieur, une telle ritualisation peut paraître très contraignante. Dans le vécu des pratiquants, elle facilite considérablement la vie en résolvant d’emblée les conflits éventuels, lissant les rapports interindividuels entre personnalités à fort tempérament. Toujours de l’extérieur, la prégnance rituelle, le quasi-silence des pratiquants à l’entraînement, l’exotisme du vocabulaire peuvent faire penser à un culte religieux, d’une religion laïque.

Vient une question : le chemin vers la non-violence pourrait-il passer par les arts martiaux ? Lanza DEL VASTO, disciple de GANDHI, grand militant de la cause de la non-violence, n’hésitait pas à vanter les vertus martiales : « Notre non-violence, nous devons la mettre dans la ligne des vertus héroïques, non comme une négation, mais comme un prolongement, une purification, un achèvement de l’antique et mystique épopée et nous devons sauver une chose oubliée de nos temps : l’Honneur ! ». Ailleurs : « La non-violence est une façon de forcer l’adversaire (car force il y a), de le forcer à réfléchir… de le tenir les yeux ouverts sur son méfait jusqu’à ce que la vérité s’impose à lui. » (…) « Sans combat contre moi-même il n’y a pas de victoire possible sur l’ennemi dans la Non-Violence. Si le mal est en moi comme en mon ennemi, et si c’est au mal seul que j’en ai, il s’ensuit que je dois procéder par ordre et commencer par combattre le mal en moi. »

Sans prétendre épuiser ici le sujet, on voit combien, s’il y a violence dans les arts martiaux, la violence des arts martiaux n’est pas une violence comme les autres, car, d’emblée consciente d’elle-même, elle sait s’autolimiter et ne pas céder aux excès de la violence mimétique pure. Les arts martiaux transforment les adversaires en partenaires, et inversement. Plus précisément, les arts martiaux, tout en connaissant la différence entre partenaires et adversaires, n’établissent pas une frontière infranchissable entre les deux. On peut être reconnaissant à l’œuvre de René GIRARD de nous permettre une exploration novatrice de ce monde fascinant dans sa diversité et son unicité.


[1] Judo, karaté, aïkido, kendo/iaïdo/jodo (escrime) et kyudo (tir à l’arc)

De l’inconvénient d’être « anti »

par Jean-Louis Salasc

Les « anti » sont légion. Antiaméricains, antibourgeois, anticapitalistes, antichasse, antichrétiens, anticléricaux, anticolonialistes, anticommunistes, anticonformistes, anticorridas, antiesclavagistes, antifas, antiflic, antigouvernemental, anti guerre, antihéros, anti-impérialistes, anti-IVG, antimilitaristes, antimondialistes, antinucléaires, antipapistes, antiracistes, antisémites, antisionistes, antispécistes, antisystèmes, antivaccins, etc.

Le suffixe « phobe » désigne une peur. Une évolution sémantique en a fait un synonyme du préfixe « anti ». La liste est ainsi décuplée : homophobes, islamophobes, publiphobes, russophobes et autres xénophobes.

Enfin, certains termes ne comportent ni préfixe ni suffixe indicateur, mais l’idée d’un rejet y est tout aussi présente : ainsi les végétaliens, les anarchistes ou le dodécaphonisme (1).

Certains vouent leur existence à servir la cause définie par l’un de ces mots. Pourquoi et comment cela se produit-il ? Quelle valeur recèle cette démarche ? La théorie girardienne peut nous donner quelques indications.

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Il ne s’agit pas ici des personnes partageant simplement une opinion : nous pouvons ne pas aimer les corridas ou la publicité, sans toutefois consacrer notre existence entière à obtenir leur éradication. Le cas qui nous intéresse est celui de la personne dont « l’anti quelque chose » est devenue la raison de vivre. La plupart du temps, cela se traduit par l’activisme ou le militantisme.

La pensée de René Girard permet d’interpréter ce cas. Le farouche partisan « anti quelque chose » était au départ, comme tout le monde, étreint par l’incertitude fondamentale : à quoi sert ma propre existence ? Il va trouver sa raison d’être dans le désir de corriger une injustice, de combattre des opinions qui lui semblent néfastes, d’œuvrer à faire disparaître certaines pratiques, etc. L’engagement partisan « anti quelque chose » trouve ainsi son origine et sa force dans ce manque, exprimé par tant de penseurs, sous des formes diverses : « Je ne sais pas pourquoi je vis » (maître Eckhart) ; le déficit d’être de Sartre ;  « l’effarement » devant le « jaillissement permanent de la vie en soi » (Michel Henry) ou bien sûr le « désir métaphysique » dans la vision de René Girard.

La théorie mimétique propose une explication au choix de telle ou telle vocation « anti » : par le biais d’un médiateur, dont le prestige va éveiller chez le sujet le désir de lui ressembler. Certaines personnes reconnaissent devoir leur engagement à tel ou tel personnage : Robespierre, Jean Jaurès, Che Guevara, le commandant Cousteau, Salvator Allende, Gandhi, Jack Kerouac, Al Gore et tant d’autres autres. Pardon pour le vrac, mais vous voyez l’idée.

Une difficulté se présente tout de même. Dans la pensée girardienne canonique, le médiateur inspire un désir, non une détestation. En première lecture, le désir est le désir d’un bien pour soi. La détestation, selon Girard, n’apparaît qu’ensuite, avec la rivalité mimétique à l’égard du modèle qui devient un obstacle ; avec les antagonismes qui se répandent par contagion dans toute la communauté ; avec les boucs émissaires qui cristallisent cette détestation.

Dans le cas des « anti quelque chose », il semble bien que le médiateur emmène directement le sujet à cette dernière étape. Pour l’instant et compte-tenu du gabarit de ce billet, nous en resterons à ce constat, sans perdre de vue qu’il appelle à des approfondissements.  

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Quelle évaluation porter sur cette solution « anti quelque chose » au désir métaphysique ?

Une première observation est à faire. Une posture « anti quelque chose » recherche le prestige accordé à une lutte courageuse pour une juste cause. Or, les « justes causes » sont parfois sujettes à une certaine variabilité. Dans notre liste initiale, certaines options sont marquées du sceau de l’infamie, vous savez bien lesquelles. Affaire de temps et de lieux ? Les Verts allemands des années soixante-dix étaient farouchement antimilitaristes. Ils professaient le slogan : « Besser rot als tot ». Qui signifie : « Il vaut mieux être rouge (accepter le communisme) que mort » (la traduction française perd l’assonance entre « rot » et « tot », qui faisait l’efficacité de la formule). Les Verts allemands d’aujourd’hui ont bien changé ; ils soutiennent totalement le projet de réarmement de l’Allemagne que le chancelier Scholz vient d’annoncer, projet de cent milliards d’euros.

Deuxième observation,  un « anti quelque chose » se place de lui-même dans une boucle réflexive contradictoire, un « double bind » pour parler franglais (mais comme le terme est devenu un mot-clé de la théorie mimétique, nous pouvons bien l’employer). Cette boucle est la suivante : notre « anti quelque chose » trouve sa raison de vivre dans un phénomène qu’il aspire à faire disparaître. Fâcheuse situation. Il est pris entre le désir sincère d’éradiquer ce contre quoi il milite et le désir secret que la chose perdure, puisqu’il y trouve sa raison d’être.

Serait-ce là le principal inconvénient d’être « anti » ? C’est possible. Pour preuve, l’acharnement des « antis » confrontés à l’amenuisement de leur « quelque chose ».  Ils cherchent à prolonger la nécessité de leur lutte en amplifiant le caractère néfaste de leur « quelque chose », en exagérant son influence et en réclamant que le travail d’éradication soit mené jusqu’au bout ; ou encore annonçant la menace d’un réveil potentiel. Notre pays compte 6,6% de catholiques pratiquants (IFOP 2021) et plus de 50% des Français se déclarent incroyants ; nombre de valeurs majoritaires aujourd’hui ne sont pas celles du christianisme, notamment en matière de mariage, d’avortement, d’euthanasie. Il est ainsi difficile de soutenir que l’Eglise exerce une influence sociale dominante. Cela n’empêche pas les mouvements anticléricaux de combattre la libre expression des valeurs chrétiennes, par exemple avec  l’interdiction des sites proposant des alternatives à l’IVG, ou de réclamer la suppression de tout symbole catholique, crèches ou statue de Saint Michel.

Nous avons déjà effleuré la troisième observation : le « quelque chose » dont notre personne est un « anti » a des allures de bouc émissaire. C’est parfaitement clair dans le cas de l’antisémitisme ou de la xénophobie. Le choix « anti quelque chose » implique la plupart du temps l’objectif d’expulser la chose en question, de la faire disparaître, de l’anéantir. Ainsi les anticapitalistes aspirent-ils à mettre fin au capitalisme ; Hervé Kempf l’a exprimé sans timidité excessive dans le titre de l’un de ses ouvrages : « Que crève le capitalisme. Ce sera lui ou nous. »

C’est une telle aspiration à expulser qui donne au « quelque chose » en question cette allure de bouc émissaire. Tout au moins de bouc émissaire désigné par une faction de la communauté, faction qui précisément tire sa cohésion de son hostilité à son égard. Mais s’il est une leçon que la théorie mimétique nous enseigne, c’est bien de remettre en question la culpabilité des boucs émissaires.

Dernière observation, le bénéfice de l’expulsion du « quelque chose » de « l’anti » est souvent incertain. Ce bénéfice repose en effet sur une hypothèse assez contestable : de la suppression du mal jaillirait automatiquement le bien.

Quelques exemples en montrent les limites. Stendhal et Balzac se demandaient déjà, autour de 1830, pourquoi les Français n’étaient pas heureux, alors que la Révolution avait accompli son œuvre d’expulsion du tyran.

Plus récemment, l’expérience soviétique a réalisé, dès 1917, le rêve d’Hervé Kempf de mettre fin au capitalisme ; mais il est assez difficile de déceler, au cours des quatre-vingts années qui ont suivi, l’émergence consécutive du bien ailleurs que dans la propagande du régime (Staline : « Vivre est devenu meilleur, vivre est devenu plus gai »). Symétriquement, personne ne soutiendrait que les réussites des Etats-Unis dans la seconde partie du vingtième siècle sont le fruit du maccarthysme, ni celles de l’Allemagne fédérale de l’interdiction de tout parti communiste.

L’amitié de quelqu’un, psychopathes exceptés, ne s’obtient pas en assassinant ses adversaires ; faire advenir le bien demande des actes positifs.

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Que conclure des ces observations ?

Qu’il est bien dangereux de nous définir comme un « anti quelque chose », d’y chercher notre raison de vivre. Ce qui n’empêche pas d’être vigoureusement opposé à certaines choses ou certaines personnes : simplement, nous n’en faisons pas une question « métaphysique », le terme étant à prendre dans le sens que lui donne René Girard dans le concept de « désir métaphysique ».

C’est dangereux parce que nous y sommes exposés à de nombreux risques : nous tromper d’adversaire ; tomber dans une logique de bouc émissaire ; voir notre cause passer du prestige à l’opprobre ; éprouver la déception de constater que l’éradication de notre « quelque chose » ne conduit pas réellement à un bien ; retrouver notre vide métaphysique une fois que nous aurons nous-mêmes éliminé le « quelque chose » dont nous étions un « anti » ; vivre la frustration de ne pas atteindre notre but existentiel si nous échouons à l’éliminer.

Si, comme nous l’enseigne René Girard, il nous est impossible d’échapper au mimétisme du désir inspiré par des modèles, alors que ce soit en imitant leurs désirs positifs, et non leurs haines.

(1) Langage musical rejetant la notion de tonalité.

En hommage à Michel Henry

par Jean-Louis Salasc

Cette année 2022 est à la fois le centenaire de sa naissance et les vingt ans de sa disparition ; deux raisons d’honorer sa mémoire. Mais pourquoi dans ce blogue dédié à René Girard ?

Permettez-moi un souvenir personnel. En février 2015, l’Association Recherches Mimétiques organisa une journée en l’honneur de René Girard, à la suite de son décès en novembre 2014.  Au cours de l’après-midi se tint une messe en l’église de Saint-Germain-des-Prés et le soir, un concert fut donné par l’ensemble à cordes constitué par les neveux et nièce de René Girard. J’eus la chance d’y être invité. Avant que la musique ne parle, Jean-Luc Marion, manifestement ému, fit une allocution pleine de profondeur et de gravité. Au moment de commencer l’un de ses paragraphes, au lieu de dire « Selon René Girard… », il dit : « Selon Michel Henry… ». Il s’interrompit presqu’immédiatement, ayant perçu sa méprise, puis il ajouta, un instant plus tard : « Voilà un lapsus dont il y aurait beaucoup à dire ».

Ce blogue a déjà évoqué les liens qu’il est possible de tisser entre ces deux penseurs : https://emissaire.blog/2021/01/28/etoiles-doubles-rene-girard-et-michel-henry/

Pour Michel Henry, la civilisation occidentale s’inscrit aujourd’hui dans ce qu’il appelait le « projet galiléen ». Ce projet consiste à circonscrire le réel aux seuls phénomènes matériels et mesurables, et par conséquent d’expulser (pour employer un terme à forte connotation girardienne) la subjectivité. Ce faisant, selon Michel Henry, c’est la vie elle-même qui se trouve expulsée. Il a exprimé cette vision dans de nombreux endroits, notamment dans « La Barbarie »  et dans « Du communisme au capitalisme ». Jamais il ne l’aura formulée avec autant de puissance que dans la dernière page de « C’est moi la Vérité », page d’anthologie dans laquelle sa lucidité n’efface pas l’espérance. La voici en guise d’hommage :

« Partout où l’homme ou la femme n’est qu’un objet, une chose morte, un réseau de neurones, un faisceau de processus naturels – où quiconque, mis en présence d’un homme ou d’une femme, se trouve en présence de ce qui, dépouillé de du Soi transcendantal qui constitue son essence, n’est plus rien, n’est plus que de la mort.

« En ces jours-là, les hommes chercheront la mort mais sans la trouver ; ils souhaiteront mourir mais la mort les fuira » (Apocalypse, 9,6).

Les hommes abaissés, humiliés, méprisés et se méprisant eux-mêmes ; dressés dès l’école à se mépriser, à se tenir pour rien – pour des particules et des molécules ; admirant tout ce qui est moins qu’eux ; exécrant tout ce qui est plus qu’eux. Tout ce qui est digne d’amour ou d’adoration. Des hommes réduits à des simulacres, à des idoles qui ne sentent rien, à des automates. Et remplacés par eux – par des ordinateurs, par des robots. Les hommes chassés de leur travail et de leur maison, poussés dans les coins et dans les creux, recroquevillés sur les bancs du métro, dormant dans des boîtes en carton.

Les hommes remplacés par des abstractions, par des entités économiques, par des profits et de l’argent. Les hommes traités mathématiquement, informatiquement, statistiquement, comptés comme des bestiaux et comptant pour beaucoup moins qu’eux.

Les hommes détournés de la Vérité de la Vie, se jetant sur tous les leurres, les prodiges où cette vie est niée, bafouée, singée, simulée – absente. Les hommes livrés à l’insensible, devenus eux-mêmes insensibles, dont l’œil  est vide comme celui d’un poisson. Les hommes hébétés, voués aux spectres, aux spectacles qui exposent partout leur propre nullité et leur déchéance ; voués aux faux savoirs, réduits à des coquilles vides, à des têtes inhabitées – à des « cerveaux ». Les hommes dont les émotions et les amours ne sont que des sécrétions glandulaires. Les hommes qu’on a libérés en leur faisant croire que leur sexualité est un phénomène naturel, en lieu et place de leur Désir infini. Les hommes dont la responsabilité et la dignité n’ont plus aucun site assignable. Les hommes qui, dans l’avilissement général, envieront les animaux.

Les hommes voudront mourir – mais non la Vie.

Ce n’est pas n’importe quel dieu aujourd’hui qui peut encore nous sauver, mais – quand partout grandit et s’étend sur le monde l’ombre de la mort – Celui-là qui est Vivant. »

Cette dernière phrase ne rejoint-elle pas la vision apocalyptique de Girard, pour qui le mécanisme sacrificiel, représenté par les dieux archaïques (« n’importe quel dieu »), est définitivement impuissant à sortir l’humanité de la crise mimétique ?

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Réf. : « C’est moi la Vérité – pour une philosophie du christianisme », Michel Henry, éditions du Seuil, mars 1996, 345 pages.

Les limites du concept de « médiation interne /externe »

par Benoît Hamot

J’ai toujours éprouvé une gêne par rapport à cette dialectique girardienne entre « médiation interne » et « médiation externe ». Si elle se vérifie expérimentalement (les exemples cités dans ma réponse à l’article « Mimétisme et cordonnerie » le confirment), elle pose néanmoins une frontière (externe-interne) extrêmement floue, impossible à établir formellement. Comment intégrer cette proposition dans l’architecture de la théorie mimétique ? Si toute dialectique est bien « une logique de l’apparence », selon Kant, cette distinction entre deux types de médiation peut-elle y échapper ?

Pour dire les choses plus simplement : pourquoi Ravel et Debussy s’imitent-ils, tout en s’évitant froidement, alors qu’ils auraient très bien pu ne pas bouder leur plaisir à ce jeu ? Et pourquoi Braque et Picasso peuvent-ils s’imiter au point de produire des œuvres interchangeables [1] et n’en éprouver aucune gêne ? Même remarque à propos de Vivaldi-Bach ou de Haydn-Mozart. Quand placer le moment, où situer cette frontière, qui une fois transgressée, transformerait une admiration réciproque en une rivalité pouvant déboucher sur de la violence ?

Comme toujours en théorie mimétique, il faut aller chercher un tiers, trianguler en quelque sorte une structure qui s’épuise rapidement dans une confrontation binaire. Ce peut être, comme Jean-Louis Salasc le montre dans son article sur Ravel-Debussy, le commentaire malveillant du critique Pierre Lalo, mais enfin, on comprend mal comment des esprits aussi cultivés que ces deux compositeurs ne soient pas parvenus à passer outre tant de médiocrité. Aussi, il me semble que la notion de tiers doive être étendue au contexte plus général de l’époque, de l’air du temps.

Au début du vingtième siècle, les effets pernicieux du positivisme dixneuvièmiste se sont largement étendus : on croit au progrès en art, et les diverses écoles prétendant créer du nouveau se succèdent, en voie rapide de création et de dissolution. Elles se présentent comme des factions, où l’on s’exclut mutuellement au nom de principes doctrinaux préalablement forgées, qui définissent des frontières inclusives (l’exclusion de Duchamp du Salon des indépendants de 1912 en témoigne a contrario). C’est en tant que postulants au titre de fondateur de l’impressionnisme en musique que Ravel et Debussy s’affrontent. Heureusement, le ridicule ne tue pas.

Mais alors, pourquoi Braque et Picasso ne se sont-ils pas affrontés pour le titre de fondateur du cubisme ? Ces peintres sont-ils plus intelligents que les musiciens précédemment évoqués ? C’est bien sûr possible [2], mais là encore, mieux vaut aller chercher de l’aide auprès d’un tiers. Il a pour nom Paul Cézanne : « notre père à tous » (Picasso), « une sorte de bon dieu de la peinture » (Matisse [3]). En élaborant ensemble ce qu’un critique nommera ensuite, par dérision, le « cubisme », Braque et Picasso ne songent pas à constituer une école, mais à approfondir l’enseignement d’un maître unanimement reconnu. A cette époque, Picasso gagnait correctement sa vie avec des images complaisantes (ses périodes bleues et roses…) et Braque exploitait les dernières lueurs de l’impressionnisme (le fauvisme). Ils comprirent qu’ils avaient tout à gagner en partageant leurs recherches formelles, et ils furent dès le début de leur entreprise généreusement soutenus par quelques mécènes éclairés (le prix des toiles cubistes est d’emblée très élevé : le mythe romantique de l’artiste pauvre et incompris est un mensonge bien connu).

Le public, les critiques et les collectionneurs tiennent une place très importante. Ces tiers peuvent induire une situation de concurrence, ou bien favoriser au contraire la recherche en commun, l’émulation positive. Pour ce qui concerne la musique, le public est vaste et peu engagé ; ce sont en majorité des consommateurs, et non des mécènes. La peinture exige l’engagement financier conséquent d’un nombre réduit d’amateurs éclairés, ce qui élimine l’effet de foule, si prégnant dans les concerts, au profit d’une réflexion commune (Gertrude Stein est un bon exemple).

Mais cet environnement culturel, jouant le rôle de tiers arbitrant la confrontation des doubles, s’entend dans une dimension plus vaste encore, littéralement historique, dont Tocqueville nous a révélé les arcanes. Il a profondément marqué la pensée de René Girard : « [Tocqueville] explique grosso modo qu’au moment de la Révolution des milliers de jeunes gens ont pensé qu’en abattant le roi, ils abattaient l’obstacle qui les empêchait d’ « être » celui qui avait pris leur place. Ils croyaient alors qu’ils allaient tous « être », et ils ne se rendaient pas compte que cet obstacle unique, lointain, relativement anodin, serait remplacé par tous les petits obstacles que chacun serait dorénavant pour tous les autres. C’est donc le passage du courtisan heureux, qui rit et s’amuse –parce que pour Stendhal, l’Ancien Régime, c’est le rire –, à la vanité triste. La Révolution, c’est la naissance du monde balzacien, où chacun est le rival de l’autre. Il y a là une découverte profonde et qui a nourri tout mon travail [4]. »

Durant l’Ancien Régime, Bach peut transposer les sonates de Vivaldi sans bouder son plaisir et sans crainte d’être accusé de plagiat [5], et il en est encore de même pour Mozart imitant Haydn. Cézanne joue en quelque sorte le rôle du roi sacré pour le petit groupe de peintres que le positivisme ambiant nommera « cubistes ». Car l’esprit du temps aime les classifications, à la manière des entomologistes, des Homais et autres Bouvard et Pécuchet. Cézanne agit comme un contrepoison. La rivalité ridicule au sujet de la place à prendre, celle d’un « fondateur » de la classe désignée par le critique, n’a plus lieu d’être. Tel un « bon dieu » ou un « notre père » surplombant la situation, Cézanne est placé au-dessus d’une prétention aussi puérile, sans pour autant se prétendre lui-même le fondateur de quoi que ce soit. En revendiquant la place du Musée du Louvre pour son œuvre (ce qui ne lui sera hélas pas accordé), Cézanne signifie au contraire son appartenance à une longue tradition, celle qui unit les peintres à travers les siècles.

Elargissons encore cet environnement au sein duquel se forment les relations mimétiques, les rivalités, les doubles. Pour un chrétien, c’est évidemment Jésus qui occupe la place du roi sacré, ou plus directement, celle du « bon dieu », que l’on peut, et que l’on doit même imiter ensemble, sans qu’aucune rivalité n’en découle. Cela n’a pas toujours été évident pour les disciples… « Une pensée leur vint à l’esprit : qui pouvait bien être le plus grand d’entre eux ? …» (Lc 9, 46, et Mc 9, 33, Mt 18, 1).

La question posée par la réalité empirique qui nous occupe, dans laquelle semble apparaître une dialectique nommée « médiation externe / médiation interne », se complique dès lors qu’on s’en approche, si bien que Girard a préféré la laisser de côté. Mais sans l’éviter pour autant, car cette question parcourt l’ensemble de son œuvre sans qu’il ait éprouvé le besoin de l’exprimer en une formulation aussi réductrice. On finira néanmoins par la voir ressurgir dans la tentative puritaine d’isoler un « bon mimétisme» (« good models and positive mimesis ») par rapport au « mauvais mimétisme» (rivalitaire) sensé déboucher sur une violence incontrôlable. J’ai montré dans mon article précédent, à propos du film « Charulata » de Satyajit Ray, à quel point cette distinction n’était pas seulement difficile à définir, mais qu’elle se révélait simplement impossible à pratiquer. Et si la dialectique qui nous occupe semble se matérialiser parfois, c’est uniquement pour des raisons statistiques évidentes : en les imitant, j’ai plus de chances d’entrer en rivalité avec mon voisin qu’avec tel acteur de cinéma… Nul besoin de la théorie mimétique pour expliquer le phénomène

S’acharner à rechercher la frontière entre le bien et le mal reviendrait en quelque sorte à céder à la tentation qui se présente au premier couple humain dans le mythe de le Genèse. En croquant le fruit défendu qui leur permettrait d’accéder précisément à cette connaissance du bien et du mal, convoitée par les idéologues – « Et vous serez comme des dieux… » – le couple mythique comprend bien vite que la promesse du serpent était non seulement illusoire, mais qu’elle est vouée à déboucher sur une violence démultipliée entre les hommes. Ces considérations, réputées religieuses ou morales, trouvent également un écho dans le domaine de l’art et des idées. Une idéologie, une école artistique, toutes ces organisations abstraites, mais qui prétendent connaître une limite entre ce qui doit être inclus et ce qui doit être rejeté, ignorent la présence bienveillante, surplombante et inaccessible du créateur invisible de l’univers.

Dans le domaine artistique, cela entraine une forme de modestie. Les prétendus « créateurs » autoproclamés d’œuvres culturelles feraient mieux d’admirer la Création : « Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire point les originaux ! » Cette pensée de Blaise Pascal mérite d’être rappelée régulièrement, particulièrement à notre époque, et on peut remarquer que les peintres qui ont suivi l’enseignement de Cézanne se sont tous méfiés de l’abstraction, de l’art conceptuel et des écoles artistiques en général. Ils ont su garder leur liberté en approfondissant leur regard sur le monde.


[1] Je dois ici raconter une erreur que j’ai commise il y a fort longtemps. En pleine discussion avec mon ami peintre Philippe Bluzot, je prétendais pouvoir distinguer facilement une œuvre de Braque de la période cubiste d’une œuvre de Picasso – j’avoue avoir toujours préféré Braque et méprisé (injustement) la virtuosité (imitative) de Picasso –, et Philippe affirmait que la distinction était impossible. A court d’arguments, il eut l’idée de me présenter la reproduction d’un certain tableau, en cachant le nom de l’auteur. J’hésitais, pour finir par l’attribuer à Braque : il était de la main de Picasso. La discussion était close…

[2] Les musiciens, comme les mathématiciens, explorent un univers abstrait, chiffré, invisible, ce qui a tendance à les éloigner de certaines réalités plus tangibles. Leur intelligence n’est pas à mettre en question, mais une certaine forme, assez courante, d’inadaptation sociale ou de naïveté peut en découler. Ces observations n’engagent que moi…

[3] Je prends connaissance à l’instant de l’article de J-L Salasc sur la rivalité Picasso-Matisse, et il me semble aller dans le même sens que mon propos.

[4] René Girard (2008), La conversion de l’art, Carnet Nord, p. 17

[5] « Un compositeur pouvait arranger, réorchestrer et adapter la musique d’un collègue. Aujourd’hui, c’est illégal, mais à l’époque, le processus était perçu comme flatteur pour le compositeur copié. » Raar Schaad, cité dans l’excellent article : Bach plagiaire de Vivaldi ?

Picasso et Matisse : rivalité mimétique ?

Picasso et Matisse sont souvent présentés en contrepoint l’un à l’autre. Ils étaient à la fois concurrents et amis, s’échangeant des toiles et surtout des regards mutuels sur leurs œuvres respectives.

S’agit-il pour autant d’une rivalité mimétique, au sens que René Girard a donné à l’expression ? Sont-ils des doubles ?

Accréditent cette lecture le parallèle constamment fait entre les deux artistes, leur concurrence comme symboles de la modernité, leur amicale émulation et surtout un Picasso désemparé à la mort de Matisse. C’est aussi Matisse qui, par sa propre passion à leur égard, avait attiré l’attention de Picasso sur les arts premiers.

Cependant, plusieurs indices cadrent mal avec une interprétation girardienne. Gertrude Stein voit en Picasso le « pôle Nord » et en Matisse le « pôle Sud ». Ils s’influencent mutuellement, mais cherchent-ils vraiment à s’imiter ? On peut se laisser prendre par le doute lorsque Picasso dit : « Matisse peint de beaux et élégants tableaux » et que Matisse écrit : « Picasso est capricieux et imprévisible ».

Ils sont certes sur le même champ, celui de la « modernité » en peinture. Mais ce champ n’est-il pas plutôt vague ? Constitue-t-il un objet assez précis pour engendrer une rivalité mimétique ? N’offre-t-il pas suffisamment de place pour des chemins bien distincts ?

D’ailleurs, sans forcément adhérer à la vision de Judith Benhamou (« Picasso surpasse Matisse »), il faut bien avouer que, si Matisse fut très vite reconnu comme un immense artiste, le seul symbole de la modernité, en tout cas aux yeux du grand public, c’est Picasso.

Rivalité mimétique ou respect mutuel entre deux génies ?

Pour vous forger votre idée, voici une émission du magazine d’Annick Cojean, « Duels », émission consacrée à nos deux peintres et diffusée le 1er mai 2014 sur France 5 (plusieurs rediffusions depuis) :

Sur You Tube :

Sur Daily Motion avec une introduction nouvelle :

Mimétisme et cordonnerie

Abel et Caïn, Etéocle et Polynice, Rémus et Romulus : autant d’exemples de frères ennemis dont René Girard a éclairé l’hostilité réciproque par le mimétisme et la théorie du double « monstrueux ».

L’histoire récente nous offre un cas dont les ressorts sont similaires, même si la dimension en est quelque peu prosaïque et l’intensité insuffisante pour aboutir au meurtre : le cas des frères Dassler, Rudolf et Adolf, nés respectivement en 1898 et en 1900. Leur père est cordonnier dans la paisible bourgade d’Herzogenaurach (débrouillez-vous pour la prononciation), au nord de la Bavière.

Tous deux rejoignent l’activité familiale. L’aîné est un créateur, passionné de chaussures de sport et il invente en 1924 la chaussure à crampons destinée aux footballeurs. Le cadet est un génie du marketing et de la gestion. Belle complémentarité en première lecture, mais qui ne résistera pas à la rivalité mimétique. Après le football, ils s’intéressent à tous les sports : tennis, course à pied, etc. Dès les Jeux olympiques de 1936, la quasi-totalité des athlètes sont équipés des chaussures de la firme des « Frères Dassler ».

Mais la brouille était depuis longtemps en gestation et éclate avec l’aventure nationale socialiste. Rudolf accuse Adolf de l’avoir dénoncé comme SS auprès des Américains.

En 1948, c’est la rupture. Les deux frères se séparent et fondent chacun une entreprise, mais en restant dans la même ville et en persévérant dans la même activité : rivalité totale.

Adolf Dassler baptise sa société « Adidas » ; Adi comme diminutif d’Adolf et « das » comme contraction de Dassler. Rudolf quant à lui opte d’abord pour Ruda (Rudi est le diminutif de Rudolf et vous voyez parfaitement d’où vient le « da »), puis le fait évoluer en « Puma ».

Ces deux marques vont dès lors dominer leur marché. Elles se livrent une guerre commerciale d’une incroyable férocité, à coup de procès et en s’arrachant les champions comme des trophées : Pelé ou Boris Backer chez Puma, Mohamed Ali ou Stan Smith chez Adidas (recherche effrénée de médiateurs girardiens en direction des clients). Cela durera jusque dans les années 80, au cours desquels la firme américaine Nike les reléguera aux deuxièmes et troisièmes places.

Deux remarques pour compléter la touche mimétique de l’affaire : l’hostilité entre Adolf et Rudolf s’est propagée à leurs enfants et héritiers respectifs, qui aujourd’hui encore ne se parlent toujours pas ; alors que les uns comme les autres ont perdu le contrôle des firmes familiales.

La discorde s’est également répandue à Herzogenaurach : les habitants, les édiles, les commerces, tous devaient choisir leur camp, et le boucher étiqueté « Puma » ne servait pas les familles d’obédience « Adidas ».

Une petite vidéo pour illustrer cette saga :

Dans le palais des miroirs

par Jean-Louis Salasc

René Girard enrôlé par le féminisme radical ?

Liv Strömquist est l’une des figures de ce mouvement. Elle s’exprime via la bande dessinée ; elle a publié une douzaine d’ouvrages depuis 2005. Leur style caustique et percutant a rencontré le succès et deux d’entre eux ont fait l’objet d’adaptations théâtrales.

« Dans le palais des miroirs » est sorti fin 2021. Liv Strömquist  y interroge l’idéal contemporain de la beauté féminine, alimenté par le culte de l’image qui règne sur nos sociétés.

Liv Strömquist est diplômée en sciences politiques et prend toujours soin d’adosser ses analyses à de solides références : Simone Weil, Zygmunt Baumann, Byung Chul Han, etc. Dans son dernier opus, c’est René Girard qui est sollicité et Liv Strömquist y propose une présentation rafraichissante de la théorie mimétique.

Le site de son éditeur, les éditions Rackham, offre gracieusement un extrait de cette bande dessinée. Nous y retrouvons René Girard en personne. Voici cet extrait de trente pages :

Liv Strömquist est suédoise, elle née en 1978 ; elle dessine depuis l’âge de huit ans. Elle est également journaliste et animatrice de radio et de télévision.

« Dans le Palais des miroirs » de Liv Strömquist, octobre 2021, aux éditions Rackham, collection le Signe Noir, 168 pages en couleur.

Charulata

par Benoît Hamot

Trois films de Satyajit Ray sont actuellement visibles (sur arte.tv), dont Charulata, un chef-d’œuvre absolu, tant du point de vue de la forme, du jeu des acteurs, et pour ce qui nous intéresse plus particulièrement ici : une analyse particulièrement subtile des relations de désir et de rivalité.

La comparaison avec « L’éternel Mari », ce court roman de Dostoïevski que Girard considérait comme une illustration limpide du « désir triangulaire », pivot de l’hypothèse mimétique, s’impose à ses lecteurs. Néanmoins, Ray adopte un point de vue diamétralement opposé. Les personnages de Dostoïevski, à la psychologie sommaire, sortes de pantins plongés dans la brume, se débattent sans amour, sans même se reconnaître. Le triangle est voué à se reproduire, chaque personnage restant en quelque sorte rivé à son rôle, condamné d’avance à une damnation sans appel. Dostoïevski, joueur lui-même, sait que l’on joue pour perdre. Le modèle-obstacle a gagné d’avance, mais on ne cesse de buter contre lui, comme une mouche attirée par la lumière au-delà de la vitre. Mais il en va tout autrement dans l’œuvre de Ray. Si la structure triangulaire du désir est fixe et pathologique chez Dostoïevski, elle est mouvante, évolutive chez Ray, car elle conduit à l’amour. La spirale mimétique est ascendante.

Pourtant, le déroulement du drame filmé traverse en apparence des étapes similaires à celles du roman russe. Les deux rivaux, le mari (Bhupati) et l’amant potentiel (Amal) se livrent à un bras de fer au cours duquel, en gagnant la partie, Bhupati croit pouvoir assurer sa maîtrise d’une situation qu’il a sciemment provoquée. Mais la lutte est sincèrement amicale, il s’agit précisément de s’assurer de ses différences, à la fois respectueuses et hiérarchiques, quand le combat entre les rivaux du roman russe obéit à la fascination des doubles, à une haine féroce pouvant les mener à la mort.

Le triangle amoureux « positif » du film de Ray connaît bien entendu des drames, sans quoi cette histoire ne serait ni crédible, ni même intéressante. La présence et l’action « négative » d’un couple extérieur permet d’introduire le double catalyseur précipitant la révélation de l’amour. La jeune femme (Manda) devient une rivale pour Charu (diminutif de Charulata), provoquant son désir jaloux vers Amal. Son mari (Umapada), devenu comptable de l’entreprise de presse dirigée par Bhupati, tient en quelque sorte la place de Judas : il provoque par sa trahison la ruine du journal, mais cette épreuve permettra au couple Charu-Bhupati de se retrouver, l’advenue d’un amour plus grand, plus conscient de l’existence de l’autre, de sa différence et de ses qualités. Bhupati et Charu parviendront alors à accepter leurs différences, qui semblaient d’emblée irréconciliable, à travers la création d’un nouveau journal, dans lequel ils publieront ensemble, lui des articles politiques en anglais, et elle, des poèmes en bengali.

Après le départ d’Umapada (le traître), de Manda (la rivale) et d’Amal (l’aimé), le couple se retrouve seul. Dans la scène de la plage où Bhupati et Charu se parlent enfin et décident de ce nouveau projet, à la question de sa femme qui lui demande innocemment : « Tu y arriveras ? », son mari répond par l’appel à un nouveau personnage tiers, sensé l’aider dans cette entreprise. Afin de refonder un triangle ? Mais ce Nishikanta ne viendra pas au rendez-vous… La scène suivante commence par l’image même de la structure triangulaire sous-jacente à l’intrigue : un long travelling ascendant, amorcé par un plan fixe sur le socle tripode d’un guéridon. L’image de cette base triangulée emplit d’emblée tout l’écran. Puis la caméra s’élève lentement le long du fût torsadé [1] de la table, aboutit à l’image fixe du plateau marqueté de la table circulaire, figurant les cases d’un échiquier sur lequel est posée la lettre cachetée adressée par Amal au couple ami. C’est cette lettre qui provoquera l’éclatement de la vérité du couple, et sa refondation dans l’amour. Mais je ne voudrais pas divulgâcher cette œuvre magnifique : chaque détail, chaque scène et chaque plan du film trouve sa justification dans l’économie du désir mimétique et de l’amour, précisément mise en place par Ray. Il faut voir et revoir le film pour les découvrir…

Cette analyse serait incomplète – mais elle ne prétend pas l’être, car tout chef-d’œuvre authentique reste inépuisable – sans évoquer plus précisément le personnage central de Charulata, à la fois prise par la passion amoureuse et poétesse distanciée, bouleversante d’intériorité, mais observatrice attentive du réel. Lorsque le film commence, elle nous fait observer des scènes de rue à travers sa paire de jumelles. On pourrait dire que Charu « se fait son cinéma » avant même l’invention du procédé cinématographique, car le film se déroule en 1880. Charu occupe la place du réalisateur, ou plus précisément, Ray se projette en elle à travers cette scène inaugurale [2]. Egalement scénariste et compositeur de la musique du film, Satyajit Ray semble vouloir nous prévenir d’emblée : « Charulata, c’est moi ».

Mais on pourrait tout aussi bien lui faire dire : « Bhupati, c’est moi », car les ressemblances sont frappantes entre sa pratique artisanale et très personnelle du cinéma, et ce qu’il nous montre des difficultés traversées par son personnage : la façon également toute artisanale dont le journaliste élabore et imprime directement son journal, dans sa maison, la passion qui l’anime (il parle de son entreprise comme la concurrente principale de son épouse), et enfin la question que Bhupati ne cesse de se poser tout au long du film :  comment concilier la poésie (l’imaginaire) et la politique (la réalité) ? Ces positions ne s’opposent-elles pas ? Cette question s’incarne dans les difficultés que le couple traverse. Plus largement, toute l’œuvre de Ray nous parle de la difficulté d’aimer, l’amour étant la seule quête digne d’être poursuivie.

D’un point de vue théorique, ce film répond avec une grande efficacité, difficile à égaler avec de simples mots, à la vaine recherche d’un certain nombre de disciples de Girard, pour la plupart anglo-saxons et d’influence puritaine, d’un « mimétisme positif » qui serait à opposer au « mimétisme négatif » prétendument prévalant dans sa théorie. Girard lui-même s’était montré particulièrement agacé par cette dérive [3].

Au cœur même de l’amour entre Charu et Amal s’exprime leur rivalité, elle porte sur l’écriture et la publication de leurs œuvres dans une prestigieuse revue de poésie. La rivalité est source de créativité et peut se vivre au grand jour [4]. Elle se cache seulement lorsque le sentiment d’impuissance d’un homme humilié par ses échecs (Umapada) le conduit à s’approprier frauduleusement le bien d’autrui. On devine que la tentation de s’emparer de l’argent est paradoxalement exacerbée par la confiance accordée par son bienfaiteur idéaliste (Bhupati), car sa position surplombante de grand bourgeois libéral fait ressentir plus cruellement encore une dépendance et une condition subalterne qu’Umapada n’accepte pas. Mais il serait présomptueux de vouloir isoler le Bien du Mal, afin de s’en protéger, et d’opposer en ce sens une rivalité créatrice d’un côté, une rivalité vénale de l’autre [5]. C’est aussi dans le but de provoquer chez ses victimes une prise de conscience de la réalité – réalité qui n’a effectivement rien d’idéal : par définition – que le délinquant agit.

Le mimétisme d’appropriation, que l’on pourrait trop hâtivement associer au « mimétisme négatif » des puritains, possède aussi sa part de vérité « positive ». Dans le film de Ray, c’est à travers cette épreuve que Bhupati parvient enfin à franchir le gouffre d’incompréhension qui le séparait des autres, et en particulier de son épouse. Cette distance que toutes ses bonnes intentions de militant politique humaniste et généreux ne parvenaient pas à réduire. Persuadé de se placer dans le camp du réel (la politique) quand Charu et Amal évoluaient dans un monde imaginaire (la poésie), Bhupati n’en revient pas de constater l’inversion de ces positions respectives. Il n’avait rien vu venir. « Cette leçon vaut bien un fromage ? » conclut finement le renard de la fable.

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[1]  Les colonnes torsadées, de même que les jumelles, sont deux motifs récurrents dans le film. Au moment le plus décisif pour Charu, alors que son mari bouleversé d’avoir découvert son amour pour Amal est sorti, elle se tient assise et silencieuse sur le lit à baldaquin, adossée à une colonne torsadée, et on devine que c’est au moment même où elle a fait le tour de ses pensées et prit sa décision qu’elle laisse sa tête reposer contre la colonne ; la spirale ascendante de la vie et de l’amour.

[2] L’identification amoureuse avec son actrice est d’autant plus probante que c’est au cours de ce film que Ray prendra pratiquement la place du cameraman, Subrata Mitra, qui finira par se fâcher et le quitter tout à fait par la suite. Dans la scène du jardin, la paire de jumelles de Charulata (Charu) se perd dans le feuillage, puis focalise sur une femme saluant de loin un homme qu’on imagine être le père de l’enfant qu’elle tient dans les bras, puis Charu, troublée, dirige son appareil sur le visage d’Amal. C’est à ce moment que son désir se focalise consciemment sur son objet. Mais cet objet du désir est également Charu elle-même, en mouvement sur une balançoire, et la fixation érotique a lieu par le biais du montage, par deux plans très courts (une fraction de seconde : Ray invente pratiquement le message subliminal…) sur son pied nu effleurant le sol. Ainsi, Charu découvre son désir pour Amal en même temps que le cameraman exprime son désir pour son actrice. Et l’on rapporte que Ray eut effectivement une aventure avec Madhabi Mukherjee dans ces années-là. Quoi qu’il en soit, ces images sont à ce point imprégnées de son regard amoureux que les spectateurs eux-mêmes ne peuvent sortir de cette projection sans en être eux-mêmes troublés… Le désir est mimétique, n’est-ce-pas ? Voir également à ce propos le témoignage de Jean-Pierre Dupuy sur Vertigo, d’Alfred Hitchcock (La Marque du sacré, p.255-280), où le phénomène se dédouble dans l’intrigue elle-même, puisque l’actrice Kim Novak joue le rôle occulte d’une actrice, ce qui produit un effet d’infini que Dupuy développe sous les termes d’auto-référence et d’auto-transcendance, en lien avec le sacré, ce qui lui permet de saisir quelques paradoxes.

[3] J’en fus notamment témoin au cours d’un certain Colloquium On Violence & Religion, organisé à Koblenz.

[4] Ceci peut aussi être mis en rapport avec l’excellent article de Jean-Louis Salasc, récemment paru sur ce site, au sujet de la rivalité Ravel-Debussy.

[5] Voir également Illich : « Si nous supprimons l’expérience du mal, nous supprimerons du même coup l’expérience du bien » (cité par Dupuy, La Marque du sacré, p.104), et bien entendu, Muray qui ne cessait de pester à la fin de sa vue contre « l’empire du bien ».

Chacun cherche son « qui »

Un entretien de Bertrand Vergely, initialement publié par Atlantico le 15 août 2021.

Lors d’une manifestation anti-pass sanitaire, une manifestante portait une pancarte où l’on pouvait lire « mais qui ? » ainsi que plusieurs noms majoritairement juifs. La portée antisémite de cet acte n’a pas fait débat et il a été largement condamné et sanctionné. Chaque couche de la société n’a-t-elle pas tendance à se trouver son bouc émissaire ? Y a-t-il des boucs émissaires que l’on n’identifie pas comme tels et donc des auteurs que l’on a plus de mal à sanctionner ? 

Bertrand Vergely : Le bouc émissaire dont René Girard a étudié le mécanisme repose sur trois éléments.  Le premier réside dans un meurtre collectif pratiqué à l’encontre d’une  victime innocente. Le second consiste  dans le mythe visant à camoufler ce meurtre en expliquant que la victime est coupable et mérite de mourir. Le troisième concerne  l’euphorie provoquée par le fait de tuer et de pouvoir se donner bonne conscience en tuant grâce au fait de transformer la victime en coupable. 

Au cours de la modernité,  le nazisme a été le modèle de cette logique en faisant des juifs le mal sur terre et du sacrifice des juifs à travers un meurtre de masse le moyen de purifier l’humanité de ce mal. Sur la pancarte brandie par une jeune enseignante lors d’une manifestation à Metz contre le passe sanitaire on pouvait lire  les noms de personnalités juives à la fois intellectuelles et économiques jugées responsables de mesures sanitaires qualifiées de liberticide. En dressant ainsi une liste de coupables, cette jeune enseignante a utilisé le procédé habituel alimentant la logique du bouc émissaire. Toutefois, il n’y a pas que l’extrême droite antisémite qui est adepte de cette logique. Le bouc émissaire est un phénomène large qui embrasse toute la société. 

Écoutons les discours qui se tiennent autour de nous en politique. Peu ou prou, tous reposent sur l’idée du sacrifice. Le monde allant mal à cause de telle ou telle partie de l’humanité, il ira mieux quand celle-ci aura été sacrifiée. 

On a du mal à identifier ces discours ainsi que leurs auteurs comme étant les responsables d’un phénomène de bouc émissaire. Rien de plus normal. Leur discours bénéficiant d’une certaine sympathie voire d’une sympathie certaine, la logique du bouc émissaire qui les imprègne passe inaperçue. 

La France admire la Révolution Française qui demeure l’acte fondateur de la République. Elle est persuadée que rien n’est plus évolué, plus humain, plus moral que cette révolution. Pourtant, on y retrouve les trois éléments constitutifs de la logique du bouc émissaire :

1. Des nobles et des prêtres tués par milliers.
2. Le mythe révolutionnaire expliquant qu’étant coupables, alors qu’ils n’avaient rien fait, ils méritaient de mourir.
3. La liesse collective lors de leur exécution. 

La Révolution Française a trempé les mains dans le sang des victimes de la terreur. Comme elle jouit d’un fort coefficient de sympathie, on ne dit rien ou on minimise le phénomène en passant très vite à autre chose.  

Durant tout le vingtième siècle, le mouvement anticapitaliste n’a cessé de soutenir des régimes totalitaires tuant des innocents par millions, en expliquant qu’étant coupables ils méritaient de mourir  et en se réjouissant de la répression à leur égard. L’anticapitalisme appelant à ce que le capitalisme crève et  parfois au meurtre des patrons a très bien passé et passe encore très bien. Jouissant d’un fort courant de sympathie, sa violence n’est nullement jugée répréhensible. Au contraire, saluée comme éclairée et éclairante, ses sympathisants n’hésitent pas à être offensifs en défendant avec aplomb les meurtres révolutionnaires. 

Actuellement, Emmanuel Macron est régulièrement soit brûlé soit guillotiné en effigie lors de manifestations où la foule applaudit en riant. On minimise ce meurtre symbolique. La haine à l’égard d’Emmanuel Macron étant devenue de bon ton, on s’étonne que ce geste puisse étonner. 

Quand la logique du bouc émissaire ne se nourrit pas du mythe révolutionnaire, elle tire sa substantifique moelle de toutes ces petites phrases que l’on entend tous les jours. 

Un jeune militant islamiste fait irruption dans une école juive où il tue entre autres une petite fille de quatre ans en lui logeant une balle en pleine tête. Il faut le comprendre : la France avait qu’à ne pas coloniser l’Algérie. 

Un attentat islamiste fait plus d’une centaine de morts au Bataclan en 2015. C’est normal. Les Français sont racistes. Ils n’ont que ce qu’ils méritent. 

Des militants racialistes revendiquent le droit à un racisme anti-blanc. Ce n’est que justice.  Ils ont tant souffert à cause de l’esclavage. 

À propos de la logique du bouc émissaire, nous baignons dans l’hypocrisie. Le tueur, c’est toujours l’autre. Jamais soi.  Il faut ouvrir les yeux et arrêter de mentir. Le tueur c’est soi et pas l’autre à chaque fois que l’on dit : « C’est bien fait pour lui … Il l’a bien cherché … Il ne l’a pas volé ». Dans ces petites phrases que l’on entend tous les jours, il y a tout ce qui active la logique du bouc émissaire ; la joie de faire souffrir et de tuer.

Cette recherche du bouc émissaire témoigne-t-elle du délitement de notre société et du manque de socle commun ?  Le Covid est-il particulièrement propice à ce phénomène? 

Bertrand Vergely : Dans la société, il convient de distinguer deux sociétés. La première est   la société primaire reposant sur des mécanismes archaïques. La seconde est la société réelle reposant sur des principes élevés.  

La société primaire renvoie au phénomène des bandes. Pour se rassurer, les jeunes créent des agglutinations affectives où chacun trouve un semblant de reconnaissance pour peu qu’il obéisse aux codes et aux rites édictés par la bande. 

On parle de bandes pour désigner ces agglutinations affectives. Le terme est révélateur. On est bandé au sens de lié pour peu que l’on respecte la règle du lien qui organise la bande. 

Quand elles respectent la loi interdisant la violence, ces bandes vont de la bande de copains au groupe de supporters. Quand elles ne la respectent pas, elles donnent les bandes de voyous et de bandits. 

Les bandes délictueuses et délinquantes reposent sur la dualité amis-ennemis. La règle est simple. On fait partie de la bande en respectant ses règles ? On est un ami. On ne fait pas partie de la bande ? On est un ennemi. 

On ne peut pas dire que ces bandes ne sont pas sociales. Puisqu’elles permettent à des individus de se rassembler en constituant un groupe organisé, elles sont sociales. Toutefois, en étant primaires et exclusives, on ne peut pas dire qu’elles sont sociales. D’où leur limite et le fait que la véritable société est à chercher ailleurs, dans des formes d’organisations humaines faisant société non pas à partir d’agglutinations affectives, mais autour de pensées  morales, philosophiques et spirituelles capables d’emmener l’humanité vers le haut. 

Comme le monde contemporain est un monde de masses, il y a beaucoup de socialité primaire. Toutefois, malgré tout, la société se fonde encore sur des pensées capables de l’emmener vers le haut. Si cette socialité élevée n’existait pas, tout aurait sombré depuis longtemps dans la barbarie et le chaos. Or, tout n’a pas encore sombré dans la barbarie et le chaos.   

Durant le Covid, la France a connu une socialité respectable et digne, la société jouant globalement le jeu en respectant le confinement. Certes, elle n’avait pas le choix. Il n’empêche. Elle a accepté de ne pas avoir le choix en choisissant de ne pas avoir le choix. Aujourd’hui, à l’occasion du passe sanitaire, nous assistons à un phénomène qui a commencé bien avant les Gilets Jaunes, curieusement avec Emmanuel Macron. 

Quand celui-ci prend le pouvoir, il se présente comme un candidat antisystème. Il écrit un ouvrage appelé Révolution. Il casse l’opposition droite-gauche qui organisait la cinquième République, en créant un parti rassemblant des politiques de droite et de gauche.  

Quand les Gilets Jaunes apparaissent, que font-ils ? La même chose qu’Emmanuel Macron. Ils sont antisystème et au-delà de la gauche et de la droite. Ils croient être contre Emmanuel Macron dont ils brûlent l’effigie dans la liesse lors de manifestations avant de saccager les centres des grandes villes. Ils ne sont pas contre Emmanuel Macron. Ils sont dans un mimétisme à l’égard de celui-ci en voulant lui voler le leadership en matière d’antisystème. 

Aujourd’hui, avec le mouvement anti-vacc et anti-pass, rebelote. Que veut ce mouvement ? Devenir le nouveau leader du mouvement antisystème en se servant de la question du vaccin et du passe sanitaire pour cela.  

René Girard en analysant la logique du bouc émissaire a fait une découverte : le bouc émissaire prend sa source dans le mimétisme. Quand on est jaloux de quelqu’un, on le hait parce qu’on l’aime. Comme on le hait parce qu’on l’aime, on aime le haïr en le chargeant de tous les maux du monde. 

Les Gilets Jaunes et le mouvement anti-vacc et anti-pass haïssent Emmanuel Macron parce que secrètement ils en sont jaloux. Ils veulent lui ravir le leadership en matière d’antisystème. 

Depuis qu’Emmanuel Macron est arrivé, la société ne fait pas société autour d’une société élevée. Elle fait société autour de la bataille pour être le leader de l’antisystème. Cette manière de faire société a commencé avec Emmanuel Macron lui-même quand il s’est présenté comme étant le candidat antisystème. Elle se poursuit au-delà de lui et contre lui, les Gilets Jaunes et le mouvement anti-pass se présentant comme les porteurs de l’antisystème face à Emmanuel Macron devenu l’incarnation du système. 

D’où la transformation de l’espace social en une multiplicité de bandes. S’il y a la bande  présidentielle, la bande de la santé, il y a la bande des Gilets Jaunes, la bande des anti-vacc et celle des anti-pass. La France était la France des partis. Elle n’est plus la France des partis mais celle des bandes. On pense qu’elle est divisée. Elle ne l’est nullement. Fascinée par le fait d’être antisystème, elle se rassemble autour de la bataille pour en devenir les maîtres. 

Quels sont les risques que font peser sur la société française cette multiplication des boucs émissaires ?

Bertrand Vergely. Une société fait société autour de ce qu’il peut y avoir de plus élevé dans l’humanité. Rien n’étant plus élevé que les grandes figures morales, philosophiques, artistiques et spirituelles, une société se construit autour de ces grandes figures. 

Le contact avec ces figures révélant des trésors, une société fait société autour du partage de ces trésors. Lorsque l’on est gouverné par la logique du bouc émissaire, gouverné par la haine, l’obsession et la fantasme,  pensée, morale et esprit disparaissent. Disparaissant, on débouche sur un monde vide, régressif et obscur. 

Une société fait société autour de l’humanité vécue comme un tout. Lorsque la logique du bouc émissaire s’installe, là où il y a unité inspirée par le tout, il y a fragmentation et remplacement de l’humanité par la logique des camps. On était humain parce que l’on avait un esprit et une conscience. On devient humain parce que l’on est dans le bon camp face au camp ennemi. 

Enfin, on fait société parce que l’on a une vision large de la destinée humaine, fondée sur la volonté de participer à l’extraordinaire aventure du phénomène humain. Quand on est gouverné par la logique du bouc émissaire, là où il y a sens de l’histoire et du phénomène humain, il y a régression intellectuelle, morale et spirituelle. Au lieu d’être unie, la société devient  un patchwork de bandes et de réseaux identitaires, minoritaires et communautaristes avec chacun son bouc émissaire, son ennemi, sa haine. Là où il y avait le plaisir de converser, il y a la peur de s’exprimer et de parler ; les minorités faisant régner un climat de terreur idéologique sous prétexte de se protéger, on n’ose plus parler de rien. La moindre critique étant interprétée comme une atteinte au droit d’exister, on préfère se taire. Une société se fonde sur le fait de cultiver ce qu’elle a de meilleur dans tous les domaines. Quand le bouc émissaire installe sa logique, ce n’est plus la culture qui inspire les esprits, mais la brutalité grossière et aveugle. 

Debussy et Ravel

par Jean-Louis Salasc

Les trajectoires de ces deux grands compositeurs offrent un exemple, presque trop parfait, de la rivalité au sens de René Girard, la rivalité mimétique.

Claude Debussy naquit en 1862 et Maurice Ravel en 1875. Tous deux manifestent des dons musicaux précoces ; ils sont formés au Conservatoire de Paris, sans se croiser car Debussy a terminé ses études lorsque Ravel y entre.

La personnalité artistique de Ravel se manifeste assez vite : son premier chef d’œuvre date de 1901 ; c’est une pièce pour piano, Jeux d’eau. Debussy s’était rendu célèbre dans l’Europe entière en 1894 avec le Prélude à l’après-midi d’un faune.

L’un et l’autre vivent à Paris. Ils se connaissent de réputation, avant de se rencontrer en 1901. C’est d’abord une admiration réciproque. Ravel fut un de ceux qui assurèrent, en 1902, le triomphe de Pelléas et Mélisande, l’opéra de Debussy.

Ravel dira de Debussy : « C’est en entendant pour la première fois le Prélude à l’après-midi d’un faune que j’ai compris ce qu’était la musique ». Debussy écrit à Ravel en 1902 : « Monsieur, au nom des Dieux de la musique et au mien propre, ne touchez pas une seule note de votre quatuor » (allusion au quatuor à cordes que Ravel venait de composer).

Ces phrases ne sont pas tout à fait symétriques. Ravel manifeste son admiration, la plus grande possible pour un musicien, tandis que Debussy décerne un éloge, manière subtile de rester en surplomb. Car ils sont d’ores et déjà concurrents : les deux cultivent le même registre musical, celui de l’impressionnisme en musique (la notion est sujette à d’infinis débats, dont nous nous tiendrons à distance). Le qualificatif fut d’abord employé pour Debussy en 1899, à l’occasion de ses Nocturnes pour orchestre ; pour Ravel, ce fut deux ans plus tard, en 1901, avec sa pièce Jeux d’eau.

Pour se faire une idée de la proximité de leur esthétique, voici les scherzos de leurs quatuors à cordes respectifs, écrits en 1893 pour Debussy et 1902 pour Ravel.

Debussy : https://youtu.be/ovNLEtLJJQs

Ravel : https://youtu.be/ZhN0RRlLhDg

Cette concurrence pouvait-elle ménager la cordialité de leurs relations ? Après tout, un siècle et demi plus tôt, Mozart et Haydn avaient entretenu une amitié sans nuages, alors que le dicton qui courait à Vienne à l’époque était : « Le lundi, Haydn compose comme Mozart et le mardi, c’est Mozart qui compose comme Haydn ». On ne saurait mieux exprimer le mimétisme, qui dans ce cas, n’a pas conduit à la moindre rivalité.

Il n’en sera pas de même pour Debussy et Ravel.

Le 9 janvier 1904, à la Société Nationale de Musique, le pianiste Ricardo Vinès crée La Soirée dans Grenade, une pièce de Debussy. Elle obtient un grand succès et les commentateurs soulignent la trouvaille de génie qui signale cette œuvre : une note persistante dans l’aigu, sur un rythme de habanera (de tango si vous préférez). Le critique Pierre Lalo, qui détestait Ravel, en profita pour attribuer à Debussy l’absolue paternité de la « nouvelle école » (l’impressionnisme). Ravel, vexé, fit remarquer que la fameuse « trouvaille de génie » figurait déjà dans une Habanera pour deux pianos qu’il avait composée presque dix ans plus tôt, en 1895.

Le mieux est d’en juger par nos propres oreilles.

Voici La Soirée dans Grenade de Debussy : https://youtu.be/aL35EDbMQ3c

Et la Habanera pour deux pianos de Ravel : https://youtu.be/R5lik1vy1Ac

Cette polémique sur la paternité du style impressionniste envenime les relations entre les deux musiciens ; leurs entourages respectifs attisent les hostilités ; Ravel et Debussy s’éviteront désormais et ne se parleront plus.

La lecture girardienne est aisée. Deux compositeurs nourrissent d’abord une admiration mutuelle et cultivent la même esthétique. L’aîné se veut le précurseur, le cadet lui conteste ce rôle. L’antagonisme se révèle à l’occasion d’un incident insignifiant. Au passage, mentionnons que la « trouvaille de génie » de la note persistante dans l’aigu n’appartient ni à l’un ni à l’autre ; le véritable inventeur en est Alexandre Borodine trente ans plus tôt, dans les Steppes de l’Asie centrale, un poème symphonique où les violons tiennent obstinément une note aiguë qui figure l’infini d’un horizon inaccessible.

Dès lors, la concurrence fait rage. Voici deux tableaux qui donnent une idée de l’intensité du duel. Qui imite qui ?

Ravel dans le sillage de Debussy :

DebussyRavel
Piano :  
Pagodes (1903)
En bateau (1899)
Hommage à Rameau (1905)  
Jardins sous la pluie (1903)
Children’s corner (1906-1908)
Sarabande, passe-pied (1901-1905)
Toccata (1905)  
   
L’Impératrice des pagodes (1910)
Une Barque sur l’océan (1905)
Le Tombeau de Couperin (1917)  
Le Jardin féérique (1910)
Ma Mère l’Oye (1908-1910)  
Forlane, rigaudon (1917)
Toccata (1917)
Orchestre :  
Prélude à l’après-midi d’un faune (1894)
De l’Aube à midi sur la mer (1905)  
Fêtes (1899)
Nocturnes (1899)  
   
Daphnis et Chloé (1909)

Lever du jour (1909)  
Feria (1907)
Nocturne (1909)  
Musique de chambre :  
Quatuor à cordes (1893)
Sonate pour violon et piano (1917)  
   
Quatuor à cordes (1902)
Sonate pour violon et piano (1923)
Autres :
Colliwogg’s cake-walk (1908)
La Belle au bois dormant (1890)  
   
Five o’clock (1920)
Pavane de la Belle au bois dormant (1906)  

Debussy dans le sillage de Ravel :

RavelDebussy
Piano :  
Habanera (1895)
Jeux d’eau (1901
Ondine (1908)  
Oiseaux tristes (1905)
La Vallée des cloches (1905)
Alborada del gracioso (1905) (en français, la Sérénade du bouffon)  
Scarbo (1908)
Menuet antique (1895)    

La Soirée dans Grenade (1905)
Reflets dans l’eau (1905)
Ondine (1909)
Poissons d’or (1907)
Cloches à travers les feuilles (1907)
La Sérénade interrompue (1909)    

La Danse de Puck (1909)
Epigraphes antiques (1914)
Orchestre :
Rhapsodie espagnole (1907)
Prélude à la nuit (1907)  

Iberia (1908)
Les Parfums de la nuit (1908)  
Musique de chambre :
Trio pour violon, violoncelle et piano (1914)  

Sonate pour flûte, alto et harpe (1917)
Autres :
Le Noël des jouets (1905)
Les grands Vents d’outre-mer (1906) Trois Poèmes de S. Mallarmé (1913)  

La Boîte à joujoux (1913)
Ce qu’a vu le vent d’Ouest (1910) Trois Poèmes de S. Mallarmé (1913)

Le choc est parfois frontal. Témoins Ondine, deux pièces pour piano : Debussy en 1909, juste après Ravel en 1908. Ecoutons ce que cela donne.

D’abord l’Ondine de Ravel : https://youtu.be/94SrLeiKJ-0

Puis celle de Debussy : https://youtu.be/Kfq-8wA_oXg

Autre choc frontal, les Trois poèmes de Stéphane Mallarmé. Tant Ravel que Debussy admiraient beaucoup le poète. En 1913, Ravel annonce travailler sur trois de ses poèmes : Soupir, Placet futile et Surgi de la croupe et du bond. Debussy s’empare de l’idée et compose trois mélodies pour voix et piano : Soupir, Placet futile et Eventail. Debussy gagnera la course ; ses mélodies sont créées en janvier 1914, celles de Ravel en mars.

Si regrettable que soit cette inimitié entre les deux musiciens, il est indéniable qu’elle n’a pas fait obstacle à leurs créativités respectives : pour l’un comme pour l’autre, les années 1901-1917 constituent l’apogée de leurs productions.

Et même, nous pouvons nous demander si cette inimitié ne les a pas stimulés.

La première Guerre mondiale se déclenche. Ravel veut servir. Il est réformé du fait  sa petite taille. Il insiste et obtient d’aller sur le front comme conducteur de camion. Il y tombe malade ; il est évacué puis opéré d’une péritonite dont il se remet difficilement. Pendant ce temps, Debussy affronte un cancer qui l’emporte en 1917. A ces épreuves s’ajoute le décès de la mère de Ravel : ce dernier sort de la guerre dans un état quasi-dépressif. Il n’arrive plus à composer. La disparition de Debussy fait de lui le plus grand compositeur français vivant, le chef de file de l’école impressionniste, mais avec quelle amertume !

Ravel finit par se remettre au travail, mais ses œuvres se raréfient. A quelques exceptions près, elles ont perdu leur bonheur de ton d’avant-guerre. Certaines sont carrément sinistres : comme la Valse, dans laquelle Ravel dépeint l’effondrement du « Monde d’hier » (pour reprendre la formule de Stefan Zweig) ; comme le Concerto pour la main gauche (le pianiste y affronte l’orchestre avec sa seule main gauche), concerto que l’un de ses grands interprètes, Samson François, qualifiait de « maléfique » ; ou encore comme Tzigane, pour violon et piano, une pièce dans laquelle Ravel se donne pour but d’écrire le morceau le plus difficile possible pour le violon.

Les musicologues ont noté combien, dans ses dernières années, Ravel avait besoin d’un obstacle pour stimuler son inspiration, il lui fallait une difficulté à résoudre : faire sonner un morceau techniquement difficile au violon ; donner l’illusion de deux mains au piano en en faisant jouer une seule, etc. Nous pouvons ajouter comme pièce à conviction l’œuvre-phare de Ravel, le Boléro : il s’agissait de composer un morceau d’un quart d’heure en se contentant de répéter une même mélodie. Encore un exemple avec la Sonate pour violon et violoncelle, dans laquelle Ravel cherche à obtenir la plénitude sonore du quatuor à cordes avec seulement deux instruments ; elle date de 1920 et Ravel l’a dédiée à la mémoire de Debussy…

Formulons la lecture girardienne. Pendant les grandes années 1901-1917, c’était Debussy l’obstacle ;  il était un modèle-obstacle au sens le plus strict du vocabulaire mimétique. Une fois Debussy parti, Ravel s’est retrouvé seul et désemparé. Ni son statut de plus grand compositeur français, ni ses tournées triomphales, ni la frénésie des Années folles n’auront stimulé sa force créatrice autant que la rivalité d’un pair qu’il n’a jamais cessé d’admirer.