
par Jean-Louis Salasc
Le désir est en berne, semble-t-il, dans nos sociétés développées. Parmi les divers indices qui le laissent penser figure la baisse de la natalité. Nos contemporains ne désirent plus d’enfants ; en tout cas de moins en moins. Fâcheuse nouvelle pour l’existence même de nos sociétés.
Nous serions atteints par une sorte d’acédie généralisée. L’amour ne dure plus que trois ans (1), l’enthousiasme est une denrée rare ; l’ennui triomphe. Plus de volonté, plus de projets, plus d’entreprises : nous renonçons d’avance à agir.
Ce mal est identifié depuis la Grèce antique ; la tradition chrétienne en fait un péché capital. Il frappait des individus, voire certaines classes sociales. Mais pourquoi touche-t-il aujourd’hui l’ensemble de la société ? Pourquoi ceux qui lui échappent nous semblent-ils des extraterrestres ? Theillard de Chardin, il y a plus d’un siècle, s’inquiétait déjà de voir le « dégoût de la vie » se répandre (2). Quelles peuvent-être en les causes?
Ce billet suggère une réponse, grâce au double secours de Michel Henry et de René Girard.
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Michel Henry s’est opposé au dualisme que les traditions philosophiques et religieuses cultivent à propos de l’être humain : le corps et l’âme, l’homme est un animal doué de raison, habité par le Logos ; le langage nous distingue, etc.
Pour Michel Henry, notre corps présente deux réalités : d’une part, notre corps physique, en tant qu’objet matériel de l’univers ; et d’autre part, ce qu’il appelle notre « corps subjectif ». Ce « corps subjectif » est le siège de ce que nous ressentons, de ce que nous éprouvons. C’est l’endroit du surgissement permanent de la vie en chacun des vivants.
Le point clef est que ce « corps subjectif » n’est pas réductible à notre corps physique, contrairement à ce que professent les doctrines matérialistes. Michel Henry n’affirme pas cela par adhésion à tel ou tel dogme métaphysique ou religieux. Il tire cette conviction de la méthode phénoménologique, laquelle se consacre à examiner la manière dont les phénomènes se manifestent. Or, Michel Henry constate que la manière par laquelle nous percevons l’existence de notre corps physique (par contact, via un miroir ou autre) est radicalement différente de celle par laquelle nous percevons notre « corps subjectif », c’est-à-dire en éprouvant à chaque instant ce que nous ressentons.
Si nous ajoutons le langage, la pensée rationnelle, le Logos, c’est bien une structure à trois éléments à laquelle parvient Michel Henry : corps matériel, corps « subjectif » et Logos.
Les développements technologiques les plus récents permettent de mieux encore préciser cela. Prenez un robot, muni d’une «Intelligence artificielle ». Ce robot est un objet matériel de l’univers, capable de se mouvoir, d’agir, porter des charges, transformer des objets, bref, de réaliser tout ce que notre corps physique réalise ; parfois, si ce n’est souvent, avec davantage d’efficacité. A Malmö, en janvier 2025, un robot constitué de deux bras articulés a joué en public un concerto pour violoncelle, accompagné par l’orchestre de la ville.
L’ « Intelligence artificielle » d’un tel robot lui fournit, via ses algorithmes, des capacités qui s’apparentent à notre Logos, c’est-à-dire des capacités de mémorisation, de classement, d’évaluation, de synthèse et de raisonnement hypothético-déductif.
Mais il manque à ce robot le « corps subjectif » de Michel Henry, ce « corps subjectif » qui nous permet d’éprouver notre propre existence (et donc, disons-le au passage, de la tenir comme certaine).
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Arrivé à ce point, le girardien du rang se retrouve face à une question que Michel Henry n’a jamais posée, mais que l’anthropologie de René Girard rend inéluctable : où se situe le désir (mimétique donc) ? Dans le Logos ? Dans le « corps subjectif » ? Dans le corps physique ?
Les limites de ce billet (et surtout celles de leur auteur) ne permettent par un traitement argumenté exhaustif de cette question.
Les tenants des doctrines matérialistes pourront invoquer l’existence des neurones-miroirs pour situer le désir mimétique dans le corps physique.
D’autres pourront affirmer que le Logos est le siège du désir mimétique. En effet, Girard nous a suffisamment expliqué que nous n’avons de désir que par le truchement d’un médiateur ; ce qui exige une aptitude à comprendre et interpréter ce que nous percevons de l’univers externe. Ce que précisément le Logos nous apporte.
Ce billet en reste à l’hypothèse que le désir mimétique se situe dans le « corps subjectif ». A partir de l’observation courante que le désir surgit en nous ; et, si médiateur il se trouve pour l’éveiller, nous ne le voyons pas (ou inconsciemment ne voulons pas voir).
Pour Michel Henry, le lieu de notre individualité propre est très clairement notre « corps subjectif ». Si nous suivons Spinoza, c’est le désir qui caractérise l’être humain : il faut donc bien que le lieu de notre désir soit notre « corps subjectif » (j’aurais dû mettre ce cher Baruch dans la liste des tributaires au début de ce billet).
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Or, Michel Henry s’est penché sur le devenir historique des « corps subjectifs ». Et il a fait un constat qui suggère une réponse à notre question initiale : pourquoi le désir est-il en berne dans les sociétés occidentales ?
Dans la plupart de ses ouvrages, et spécialement celui intitulé « La Barbarie » (1987), Michel Henry exhibe ce qu’il appelle un « archi-fait ». Il s’agit selon lui du choix opéré par Galilée au début du 17ème siècle, de circonscrire la science à la seule connaissance des formes de l’univers physique et de leurs évolutions dans le temps (Michel Henry mentionne les extraits révélateurs des textes de Galilée).
Ce choix a été par la suite adopté progressivement par tous les savants et penseurs ; Michel Henry pense qu’il s’est totalement imposé dans la seconde partie du vingtième siècle. Le girardien du rang est tenté d’invoquer ici un mécanisme mimétique. Mais peu importe. Nous sommes, en Occident tout du moins, engrammés par l’idée que la seule véritable connaissance possible est le savoir relatif au monde physique. Ce savoir est fourni par les sciences dites « dures », au premier rang desquels figure la géométrie, c’est-à-dire la science des formes et de leurs évolutions (3).
Michel Henry ne remet pas en cause la pertinence de ce savoir, dans la mesure où il reste appliqué à son domaine. Ce qu’il qualifie de « barbarie », c’est de nier ou mettre de côté l’existence d’un autre savoir, d’une autre nature, en relation avec notre « corps subjectif » : la subjectivité.
Car notre « corps subjectif » nous fournit des certitudes : celles d’exister, de souffrir ou de jouir, de désirer, etc. Dans un schéma parallèle au « Je pense, donc je suis » de Descartes, Michel Henry nous fait remarquer que lorsque nous souffrons, par exemple, l’existence de notre souffrance, donc de nous-mêmes, est absolument indubitable.
Mais ces certitudes subjectives sont passagères et individuelles ; elles n’ont pas le caractère universel et permanent des certitudes géométriques. C’est la raison pour laquelle Galilée, et à sa suite toute la science occidentale, les a exclues du champ de la connaissance. Nous avons aujourd’hui perdu de vue à quel point les penseurs « ante-Galileo », sans même parler des théologiens ou des métaphysiciens, considéraient la subjectivité comme un objet de connaissance ; par exemple, ils s’efforçaient de classer, décrire et analyser les vices et les vertus, les passions, de comprendre la « nature humaine » et tout ce genre d’études. Cette tradition s’est éteinte progressivement après Galilée. Même si Descartes a encore rédigé un « Traité des passions », Adam Smith une « Théorie des sentiments moraux » et David Hume un « Traité de la nature humaine » (dans laquelle se trouve la merveilleuse phrase, girardienne en diable : « Les esprits des hommes sont des miroirs les uns pour les autres »).
Mais aujourd’hui, les sciences dites humaines ou sociales, ont voulu s’approprier le prestige des sciences « dures » (4). Et pour pouvoir se targuer d’employer des outils mathématiques (la statistique en l’occurrence), elles ont développé leurs études en remplaçant la réalité vivante des humains par des concepts d’où la subjectivité est chassée : classe sociale, origine ethnique, genre, niveau de revenu, catégorie socioprofessionnelle, habitat (urbains, ruraux et « France périphérique »), niveau d’instruction, etc. La réalité de l’effort dans le travail, la souffrance ou le plaisir qu’il procure, sont remplacé par des concepts abstraits, mais mesurables, comme le « temps de travail » ou « la productivité » ; le bonheur et la joie se sont plus considérés comme des sujets d’études, contrairement au « pouvoir d’achat ».
Michel Henry voit cette expulsion de la subjectivité, donc de la réalité humaine et de la vie, dans tous les domaines. L’expression « supplément d’âme » exprime bien cette marginalisation de la subjectivité qu’il dénonce : elle est là pour fournir un ornement à l’existence, comme le maître queux ajoute une pincée de paprika sur un plat un peu fade.
La littérature elle-même, qui fut un lieu privilégié d’étude de la « nature humaine » et de la diffusion de sa connaissance, a renoncé à cette vocation. Le roman américain a sonné la charge, en bannissant la psychologie des personnages. Le consensus est aujourd’hui bien établi selon lequel la littérature ne réfère qu’à elle-même, et n’a plus rien à dire des réalités humaines.
Consensus ? Pas tout à fait, puisqu’un penseur au moins ne s’y est pas soumis : René Girard. Et c’est dans la littérature précisément qu’il a trouvé l’intuition fondatrice de sa vision anthropologique. Il est même allé plus loin, affirmant que la théorie mimétique développe un savoir de nature scientifique. Ne pouvant ainsi que faire hurler les tenants de l’ordre galiléen : « sans équations mathématiques, pas de science véritable ».
Nous pouvons donc saluer René Girard, notre héros, comme l’un des rares à avoir échappé à l’ « archi-fait » galiléen que Michel Henry a diagnostiqué.
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Mais le début de ce billet promettait une réponse à la question : pourquoi le désir est-il en berne ? Pourquoi une acédie généralisée s’est-elle emparée des sociétés occidentales ? Il est temps d’y venir.
Selon le diagnostic de Michel Henry, nos sociétés sont dominées par l’ordo galiléen. Cela signifie qu’elles évacuent la subjectivité ; plus précisément, qu’elles la maintiennent enfermée dans chaque individu vivant, autrement dit, qu’elles lui interdisent l’accès à l’espace des relations sociales.
Il s’agit là d’une expulsion du « corps subjectif » hors de la société. Mais si le désir, mimétique ou pas, fait partie du « corps subjectif », le désir se trouve donc également expulsé.
Ainsi, le désir en berne de nos sociétés, leur acédie générale, n’est pas le fruit d’un malheureux concours de circonstances. Il résulterait, si nous suivons les visions conjuguées de Michel Henry et René Girard, de l’emprise sur nos sociétés de l’ordo galiléen : pas de faits autres que les faits mesurables, pas de science autre que les lois physiques, pas de vérités autres que celles de la géométrie.
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Cette lecture apporte, sinon une bonne nouvelle, du moins un espoir : peut-être que redonner une place à la subjectivité dans nos sociétés suffirait à faire renaître le désir.
Mais comment faire ?
Une difficulté particulière est d’abord à surmonter. L’ordre galiléen s’est imposé en calomniant la subjectivité, l’accusant de ne pas être rationnelle, donc impropre à la recherche de la vérité. Elle est renvoyée au rayon des amulettes, des gourous et des superstitions.
Il est donc nécessaire de montrer que la subjectivité est capable de nous apporter des connaissances stables et universelles. Que la subjectivité, toute fluctuante et particulière qu’elle soit, n’est pas irrationnelle. Une subjectivité seule est certes souvent insuffisante pour atteindre un savoir permanent et universel. Mais la réconciliation entre subjectivité et rationalité est produite par l’intersubjectivité, c’est-à-dire par la discussion de bonne foi (5), l’échange, le débat ; là où nous pouvons mettre en commun et confronter nos subjectivités à propos d’un même objet, et ainsi, construire progressivement un savoir stable et général. Cette approche a été développée par Jürgen Habermas, avec ses théories de l’éthique de la discussion et de la rationalité communicative. Le citer ici est une manière de lui rendre hommage, alors qu’il nous a quittés voici quelques semaines.
Comment donc redorer le blason de la subjectivité, si c’est le moyen de réveiller le désir dans nos sociétés occidentales ?
Nous pouvons toujours commencer par en parler dans notre blogue…
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(1) Selon Frédéric Beigbeder.
(2) Cité par Joël Hillion dans son ouvrage « Crise du désir » (2021).
(3)L’histoire des sciences montre ce tropisme vers la géométrie. Isaac Newton avait découvert la loi de gravitation universelle, à savoir que « deux corps (célestes) s’attirent proportionnellement à leurs masses et en raison inverse du carré de la distance qui les sépare ». Mais Newton n’était pas satisfait, car il lui restait sur les bras ce terme sulfureux de « s’attirent ». C’est Einstein qui soldera l’affaire deux siècles plus tard, avec la Relativité générale ; elle affirme que le tenseur d’énergie-impulsion est proportionnel au tenseur de forme de l’espace-temps. Autrement dit, c’est la forme de l’univers qui engendre le mouvement : tout est bien géométrie (un tenseur est un groupe d’équations qui expriment à tout moment les paramètres de l’état des systèmes-objets de l’univers).
(4) Cf. notre billet : https://emissaire.blog/2021/07/27/pour-saluer-jacques-bouveresse/
(5) Autrement dit, sans rivalité mimétique.
Merci pour ce billet .
Plus que Beigbeder c’est aussi une donnée évolutionniste qui considère que l’amour dure trois ans :
chez l’humain la période critique pour la survie des nourrissons est les 3 premières années. Une relation stable pendant cette période augmente les chance de survie de l’enfant …. Cf The évolution of Desire : stratégies of Human Mating . Buss D.M 2003.
Ce qui est frappant aujourd’hui c’est que le relais temporel au-delà des 3 ans , ne serait plus ou peu accompagné par le process religieux ou culturel … Telle est la marque de notre époque : Etre ou ne pas être Kleenex …
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Je suis enthousiaste: voilà que tu réussis brillament à lever le voile sur un phénomène que je percevais confusément, mais que je ne parvenais pas à saisir. Merci Jean-Louis.
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Merci pour cet billet, je le trouve très intéressant car cela me permet de mettre en perspective le sentiment d’appel débridé à la subjectivité que je perçois dans notre société.
Le ressenti personnel est de plus en plus présenté comme parole dernière et incontestable par un point de vue extérieur. L’auteur doit arriver à exprimer ses sentiments les plus intimes en littérature et les sciences humaines deviennent une accumulation de témoignages sans regard vraiment critique de la part de celui qui les reçoit.
Le renoncement au traitement scientifique de la subjectivité, que ce billet souligne et face auquel en effet Girard résiste, aboutit à une subjectivité débridée incapable d’accéder à son inter-subjectivité et donc source de renfermement communautariste et de violence.
La question que je me pose alors est : comment tout ce processus contemporain a-t-il commencé ?
Julien Lysenko
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Merci, Julien, de votre commentaire.
Effectivement, restaurer la subjectivité exige de développer l’inter-subjectivité, sans quoi la subjectivité reste enfermée en elle-même, et ne produit que le relativisme et l’individu-roi. Il me semble que ce que vous nommez la subjectivité débridée est précisément cela, le relativisme et l’individu-roi. A mon sens, relativisme et individu-roi résultent de l’enfermement de la subjectivité en elle-même (ce que j’exprime dans le texte par « la subjectivité est interdite d’accès dans les relations sociales »). Et c’est précisément la mentalité galiléenne qui serait, sinon la cause, du moins une des causes principales de cet enfermement ; le « processus contemporain » aurait ainsi commencé avec l’ère galiléenne.
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Merci pour votre réponse.
Dans le prolongement de votre réflexion on accuse aussi parfois René Descartes, contemporain de Galilée, d’être à l’origine de la dimension problématique de l’individualisme (à cause de son invention du solipsisme méthodologique). Pourtant un tel jugement m’a toujours paru injuste, il s’agit seulement d’un principe méthodologique, qui n’a de valeur que dans cette parenthèse qu’est la recherche scientifique. C’est d’ailleurs un principe qui a été très fructueux et qui permet à tous les individus de trouver en eux la raison, et donc des principes semblables qui ouvrent à l’inter-subjectivité (« le bon sens est la chose du monde la mieux partagée »).
Ne faudrait-il pas plutôt juger que la dérive est plus tardive, avec une généralisation d’un tel principe en dehors du cadre de la recherche ? Devrions-nous identifier le romantisme comme la première figure de cette dérive ?
Julien
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En effet, le romantisme pourrait être également qualifié d' »archi-fait » comme dirait Michel Henry. Cette idée est soutenue par Jean Duchêne (Incurable romantisme) et Jean Nayrolles (Le Sacrifice imaginaire) qui tous deux s’appuient sur René Girard. Mais le romantisme est déjà une subjectivité enfermée en elle-même, l’artiste romantique est un être à part, incapable de communiquer avec les autres et se sacralisant lui-même ; l’intersubjectivité ne l’intéresse pas le moins du monde. Alors pourquoi un tel mouvement ? Réaction à une rationalisation excessive au temps des Lumières ?
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Une grande résistance à la séparation entre subjectivité et rationalité a été menée par Emmanuel Kant, dont certaines analyses des Critiques me paraissent définitives.
Par ailleurs, aussi bien chez Galilée que chez Newton, l’exclusion de la subjectivité dans la mesure est surtout méthodique : il s’agit d’abattre la science issue d’Aristote et notamment la preuve par induction. Ni l’un ni l’autre n’affirment cependant que la vie humaine se résument à la physique et à la connaissance rationnelle (surtout pas Newton). En aplatissant la vie intérieure, les matérialistes contemporaines font à mon avis, une mauvaise lecture de ces scientifiques.
Clément Alfonsi.
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Ne pouvant « liker » votre commentaire, Monsieur Alfonsi, je tiens à vous dire que je l’approuve tout à fait : la vie humaine, même pour des philosophes matérialistes comme Karl Marx, ne s’est jamais laissée « résumer » à des rapports de forces mesurables. En voulant « traiter les rapports sociaux comme des choses », Durkheim a cependant fait figure de fondateur des sciences humaines. Car la question est celle de la connaissance : n’y a-t-il que les sciences exactes qui, par leurs méthodes, donnent accès à un discours objectif universalisable ? N’y a-t-il de vrai savoir que mathématisable ? Faut-il imposer une méthode (ayant fait ses preuves) à toutes les recherches qui prétendent à la scientificité (Descartes écrit un discours de LA méthode) ou convient-il au contraire d’adapter la méthode à son objet ? (Girard a choisi la seconde option).
Citant Descartes, j’en profite pour apporter une précision ; il n’est pas question de nier le rationalisme de Descartes mais de tenir compte de la nuance qu’il apporte lui-même à sa profession de foi selon laquelle « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » ; lisons la phrase qui suit, annoncée par deux points : « car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils ont. » Le ton est légèrement ironique, non, qui accompagne ce propos ?
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Premettez moi alors de poursuivre la citation : « En quoi il n’est pas vraisemblable que tous se trompent… » Il y a certes de l’ironie dans la formulation mais le constat est bien confirmé par Descartes : la différence selon lui ne réside pas dans la nature de la raison d’un individu à l’autre mais dans la manière dont il l’utilise, dans la méthode.
Plus généralement vos propos semblent ne pas falsifier, pour le moment, l’hypothèse qui ressortait de nos discussions : les principes de Descartes sont restés suffisamment généraux pour pouvoir être adaptés aux divers domaines et objets d’étude (il ne demande jamais, à ma connaissance, à ce que tout savoir soit mathématisé par exemple).
A l’inverse, certains successeurs ont voulu poser comme généraux des principes trop particuliers et donc trop restrictifs pour la subjectivité. Ce qui a amené Paul Feyerabend, dans son ouvrage Contre la méthode, à constater que tous les principes méthodologiques ont été violés au moins une fois et ce pour le plus grand bien du progrès scientifique (et d’en conclure que le seul principe valable est « tout est bon »).
Julien Lysenko
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Je ne suis pas spécialiste de cette période historique mais la dernière hypothèse porposée me semble intéressante.
Un abus des principes de la rationnalité, dans leur application à la dimension subjective de l’existence, peut être à l’origine d’une réaction disproportionnée en sens inverse. Ce qui par un jeu de rivalité peut amener chaque position à se radicaliser au fur et à mesure, au point d’aboutir à la situation actuelle.
On pourrait peut-être aussi l’associer à une autre hypothèse complémentaire : l’association de la crainte (liée à l’orgueil) et de la stratégie (liée au jeu de la rivalité) chez les romantiques de voir de plus en plus se révéler la dimension non unique de leur subjectivité. Pour conserver l’affirmation de sa singularité absolue il faut désormais refuser en bloc toute analyse de la subjectivité, tout usage des méthodes scientifiques, et se réfugier dans la notion d’ineffable à propos de tout et surtout de n’importe quoi.
En tout cas merci une nouvelle fois de nous donner l’occasion de nous poser de telles questions.
Julien Lysenko
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La géométrie du désir laisserait penser que les lois psycho-physiologiques dégagés par l’analyse girardienne des grands romanciers, prophètes inclus, sont aussi immuables que les lois de la gravitation universelle, quand elles n’en seraient pas, allez savoir, une variation.
Voilà qui nous amène, ou nous ramène, tout près de Ratisbonne avec Benoit XVI et son caractère raisonnable de la foi quand, pour ne pas froisser les athées, on transmute la formule de Girard -Le réel n’est pas rationnel mais religieux – en :
Le réel n’est pas rationnel mais relationnel.
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Le sujet de réflexion choisi par les commentateurs est la révolution galiléenne : on se demande si l’impérialisme de la raison n’a pas été dommageable à la connaissance du monde humain, à l’injonction du « connais-toi toi-même ». La connaissance du monde matériel (à partir de la notion de force) a permis de le dominer ; elle a donné naissance à l’aménagement de ce monde par l’industrie. A la différence de l’auteur de ce billet qui accuse Galilée d’avoir détourné l’homme de lui-même, Simone Weil déplore que la société n’ait pas eu son Galilée, car ce n’est pas la notion de besoin comme le croyait Marx, qui permet de lire les phénomènes sociaux mais bien la notion de force. Et elle déplore que les hommes, qui ont su domestiquer la nature, n’aient jamais pu aménager le milieu social. Après La Boétie, elle s’étonne de la tyrannie qui fait que partout « le grand nombre obéit jusqu’à se laisser imposer la souffrance et la mort, alors que le petit nombre commande« , ce qui est contradictoire avec la loi naturelle qui veut que le nombre soit une force. Elle écrit : « La société ne peut pas avoir ses ingénieurs aussi longtemps qu’elle n’aura pas eu son Galilée. »
Nous laisserons pendante la question de savoir si René Girard et sa théorie mimétique ne pourraient pas répondre en quelque façon à l’attente de Simone Weil et si René Girard ne pourrait pas être le Galilée des sciences humaines. Le fait est que le désir est une force, surtout le désir mimétique. Il y a un point commun, en tout cas, entre Weil, Girard et Salasc : tous trois déplorent la coupure entre sciences et littérature, entre les faits et les valeurs, et, qu’au nom du relativisme et du subjectivisme (on ne désire pas une chose parce qu’elle est bonne mais on la juge bonne parce qu’on la désire, selon Spinoza) nos « valeurs » aient été dévaluées, trop souvent confondues avec nos intérêts. Weil va jusqu’à reprocher à la science moderne, donc à Galilée, d’avoir rompu avec la sagesse grecque : les modernes ne sont géomètres qu’en matière de science, écrit-elle, alors que les Grecs l’étaient aussi en matière de morale. Dans le Gorgias, Socrate rétorque à Calliclès, qui fait l’éloge de la « loi du plus fort », c’est-à-dire de la tyrannie : « Tu ne parlerais pas ainsi, Calliclès (sous-entendu : tu ne dirais pas tant de sottises) si tu avais fait de la géométrie. »
En fin de compte, si la subjectivité des jeunes et leur intersubjectivité nous semblent se diluer plutôt que se construire dans la fascination de leur portable, qui à la fois les isole et leur tient lieu de société, c’est peut-être à cause de Galilée mais pas seulement. Bien avant que le « corps subjectif » soit expulsé de la société, que l’irrationnel soit repoussé hors des frontières de la civilisation, que la géométrie s’impose comme langage universel, les communautés humaines ont connu des Calliclès en pagaille, la tyrannie des subjectivités séparées, c’est-à-dire des rapports uniquement fondés sur la force. Et le mécanisme victimaire tend aujourd’hui à faire durer son règne dès lors qu’il n’est plus contrecarré par les forces conjuguées de la raison et de la sensibilité que j’oserai dire chrétienne.
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C’est intéressant, savez-vous en quel sens S. Weil souhaiterait que la géométrie soit intégrée à la morale ? Dans le sens pythagoricien où l’ordre géométrique du monde serait à prendre comme modèle ? Au sens plus ou moins Pascalien selon qui pour penser il faut avoir été formé au raisonnement rigoureux de la géométrie (ce dispenserait même selon lui d’étudier la logique) ?
Il s’agit d’ailleurs d’une affirmation surprenante de mon point de vue. J’aurais au contraire eu tendance à dire celui qui a poussé le plus loin l’approche géométrique en matière de morale est un moderne (Spinoza dans son Éthique more geometrico).
Cordialement,
Julien Lysenko
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Je n’ai pas retrouvé, là, tout de suite, la page de l‘Enracinement où Simone Weil exprime son regret que chez les modernes, la science soit seule à bénéficier de l’esprit de géométrie, (on se souvient de la distinction pascalienne entre l’esprit de finesse et l’esprit de géométrie) elle se réfère à Platon quand elle dit cela (« Nul n’entre ici s’il n’est géomètre« ) et naturellement à la doctrine pythagoricienne. En plusieurs endroits, Weil cite Matthieu, V, 45, 48 : Devenez les fils de votre Père, celui des cieux ; car il fait lever le soleil sur les méchants et les bons et fait tomber la pluie sur les justes et les injustes… Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait. »
Cette impartialité aveugle de la matière inerte, cette régularité impitoyable de l’ordre du monde, ce n’est cependant pas l’indifférence spinoziste : Dieu est amour. Mais c’est d’une part comme vous dites, l’intuition de SW que l’ordre du monde est pythagoricien et, d’autre part son refus d’une Providence personnelle (un Dieu qui récompense et punit, malheureuse déformation du christianisme originel du fait qu’il a été transformé en religion romaine officielle). La Providence pour Simone Weil est impersonnelle : les mécanismes surnaturels sont au moins aussi rigoureux que la loi de la chute des corps. La grâce tombe de Dieu mais ce qu’elle y devient chez un être dépend de ce qu’il est , une terre fertile ou un arbre sec.
L’idée selon laquelle pour penser, pour avoir une certaine conception de la vérité, il faut avoirl’esprit formé par la rigueur géométrique ne me semble pas non plus étrangère à Simone Weil.
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Sur la géométrie , Simone Weil a écrit ce texte remarquable : Commentaires de textes pythagoriciens (1942) que mérite d’être lu et relu. (Quarto Gallimard, p. 595-627)
Benoit Hamot
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Je voudrais célébrer ce billet. Chanter, crier ô joie ! Crier « Enfin ! ». Je découvre ce blog (et je veux encore crier ô joie !)… et ce texte… qui est en plein sur la piste, M. Salasc, selon moi. Il faut rester là-dessus. C’est mon avis. Il y a deux savoirs. Oui ! Et, oui ! Henry est une bonne source pour cette question, en tout cas dans son plus simple : La barbarie. Girard, le diagnosticien : grave problème, la nature humaine est portée à la rivalité ; grand danger, à l’heure de l’armement nucléaire. Henry : sa pensée recèle le remède. Et vous avez mis le doigt dessus : comme nous nous sommes détournés de la connaissance de soi (c’est une autre sorte de connaissance… allez !), nous avons aussi cessé de cultiver notre soi, de nourrir ce savoir mais aussi de développer ce pouvoir qui est non seulement de maîtrise sur soi, de connaissance de soi, mais peut-être encore plus de valorisation de soi. Ce savoir, c’est celui de la sensibilité (comme l’évoque d’ailleurs Christine Orsini à la fin de sa plus récente réponse – 15 mai, 15 h 36). Aussi : Christine Orsini, 16 mai, 14 h 08 : « N’y a-t-il de vrai savoir que mathématisable ? »
Ce sujet a-t-il déjà été approfondi dans des billets antérieurs ? Je m’abstiens ici, dans cette zone de commentaires, de prolonger le propos, surtout avant de voir comment il a pu l’être déjà antérieurement sur ce blogue (ou ailleurs ! Qui, selon vous, a déjà opéré ce rapprochement, cette union fertile entre Henry et Girard ?).
En tout cas, merci et merci.
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Merci beaucoup de ce commentaire !
Le rapprochement entre René Girard et Michel Henry a fait l’objet de trois billets précédemment dans ce blogue :
C’est surtout le premier « Etoiles doubles » qui aborde le rapprochement de leurs pensées respectives.
Cordialement, Jean-Louis Salasc.
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