A propos de la « ligature d’Isaac »

par Bernard Perret

ligature d'isaac

Parmi les textes lus au cours de la célébration catholique de la Veille de Pâques figure le récit du quasi sacrifice d’Isaac (Genèse 22). La lecture du passage se termine par le verset 18 : « Par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre, parce que tu m’as obéi. » En l’absence de tout commentaire spécifique de la part du célébrant, ce verset tient implicitement lieu de morale du récit (morale reprise et assumée dans un grand nombre de sermons centrés sur le thème de l’obéissance), dans la ligne de la lettre aux Hébreux (11, 17-19). Remarquons toutefois que l’auteur de cette lettre prête audacieusement à Abraham la pensée suivante : « Dieu, pensait-il, est capable même de ressusciter les morts », ce qui suggère au moins une certaine gène.

Quoi qu’il en soit, nous avons de bonnes raisons pour penser que le texte en question témoigne de la pratique bien réelle du sacrifice des premiers nés par les anciens hébreux. Il constitue en fait un témoignage clef sur « la transition, du passage d’un Dieu qui demandait le sacrifice des premiers-nés à un Dieu qui n’en veut plus. » Je renvoie ici à la lumineuse démonstration de James Alison au chapitre 3 des 12 leçons sur le christianisme. Si l’on suit cette démonstration, le texte lu le soir de Pâques, avec le respect du à la Parole de Dieu (« Parole du Seigneur. – Nous rendons grâce à Dieu. ») est en fait un texte remanié dont la version initiale racontait la mise à mort d’un enfant.

Continuer à lire … « A propos de la « ligature d’Isaac » »

Sodoma de Frédéric Martel

par François Hien

Sodoma, de Frédéric Martel, est un livre parfois agaçant, et qui n’est pas constamment rigoureux. Il aligne au même niveau des éléments d’enquête incontestables, et des passages qui relèvent davantage de la supputation douteuse. Il offre trop de prises à la critique, et nul doute que ceux qui veulent que rien ne changent sauront exploiter ces faiblesses. Et pourtant, il serait dommage de passer à côté de l’opportunité qu’offre ce livre.

Il est incontestable que Martel a mené une enquête d’une ampleur inouïe. Les passages racoleurs ou complaisants de son ouvrage ne doivent en aucun cas nous distraire de ce que cette enquête révèle. Résumons : le clergé catholique est massivement homosexuel – pratiquant ou chaste ; plus on grimpe dans la hiérarchie catholique, plus le taux d’homosexuels est conséquent. Plus fascinant : les prélats dont l’enquête révèle non seulement les inclinations sexuelles, mais surtout les turpitudes, sont systématiquement ceux qui tiennent les discours les plus hostiles aux homosexuels. Le livre multiplie les exemples édifiants, les affaires étouffées, les témoignages concordants ; ce foisonnement de détails, certains touchants (la poignante vie sexuelle des prêtres décrite par les prostitués immigrés de Roma Termini), d’autres répugnants (le sadisme inouï de certains prélats), finit par déployer un paysage d’ensemble. Extrapolant à partir de l’enquête de Martel, j’aimerais décrire ici l’Eglise dont le livre m’a donné l’image.

Continuer à lire … « Sodoma de Frédéric Martel »

Droit pénal international : deux incriminations rivales

par Jean-Marc Bourdin

À un moment où se pose la question du traitement à réserver aux criminels de Daech, entre autres pour les crimes commis contre les Yézidis, où la Cour pénale internationale est déstabilisée tant du fait de ses résultats mitigés que de son incapacité à incriminer des actes commis par des soldats d’armées des grandes puissances, où le génocide des Tutsis est commémoré à l’occasion de son vingt-cinquième anniversaire avec la demande de faire la vérité sur l’implication de la France, il n’est pas inutile de se rappeler ce qui a été considéré depuis plus de 70 ans comme le comble de la violence et la manière dont le droit pénal international a tenté de la sanctionner et, par voie de conséquence, de la dissuader.

Un ouvrage exceptionnel publié dans sa traduction française en 2017 par les éditions Albin Michel sous le titre Retour à Lemberg (titre original : East-West Street) peut nous y aider. Son auteur est Philippe Sands, un avocat et professeur de droit, de nationalités anglaise et française.

Continuer à lire … « Droit pénal international : deux incriminations rivales »

Philippe Barbarin est-il un bouc émissaire ?

par Pierre-Yves Gomez

Nous partageons ici l’interrogation publiée dans le Figaro par Pierre-Yves Gomez, professeur d’université d’économie qui enseigne à Lyon où il dirige notamment l’Institut français de gouvernement des entreprises en éminent penseur girardien qu’il est depuis les débuts de ses recherches. Une question qu’il faudrait effectivement se poser avant d’émettre nombre de jugements.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2019/03/29/31003-20190329ARTFIG00054-philippe-barbarin-est-il-un-bouc-emissaire.php

 

Du temps de travail dans la fonction publique

par Thierry Berlanda

L’Inspection Générale des Finances vient de remettre au ministre Darmanin un rapport selon lequel 310 000 fonctionnaires d’État (sur 1 100 000 agents) travailleraient moins de 1607 heures par an (la durée légale). Commentant cette information, le journaliste Jean-Michel Aphatie prétendait que personne ne saurait dire, en s’appuyant sur une statistique globale, si les fonctionnaires travaillent trop ou pas assez. Il ajoutait que pour mesurer correctement l’effectivité du travail, il faudrait vérifier que chaque membre de chaque service effectue un travail utile à la collectivité. Ce n’est pas mal vu, bien qu’à mon avis, dès lors qu’on cessera de confondre temps de travail et temps de présence, on pourrait avantageusement auditer aussi les unités de production du secteur privé.

On remarquera toutefois que JM Aphatie ne prend pas le problème à la racine. En effet, il ne sert à rien de produire une analyse de l’utilité sociale des agents service par service, si l’on n’a pas d’abord évalué celle des services eux-mêmes. Et selon quel critère mesurer l’utilité de tout un service, voire d’une direction, voire même d’un ministère ? Comment remonter à l’origine de la légitimité de toute structure, indépendamment de l’inertie et de ce que Sartre appelait la minéralisation bureaucratique de l’État ? Contrairement à ce qu’en pensent les gouvernements en général et l’actuel en particulier, cette évaluation ne doit pas procéder d’une exigence comptable. Couper dans le financement d’un service est abusif quand ce service est utile, et insuffisant quand il ne l’est pas.

Continuer à lire … « Du temps de travail dans la fonction publique »

Dostoïevski encore et toujours

Le philosophe et journaliste Alexis Feertchak nous propose de nouveau sur le site iPhilo un article consacré à René Girard et, plus particulièrement en l’occurrence, à son analyse de l’oeuvre de Dostoïevski sous le titre « Dostoïevski lu par René Girard ou l’achèvement du roman moderne ». Nous le relayons avec plaisir.

https://iphilo.fr/2019/03/31/dostoievski-lu-par-rene-girard-ou-lachevement-du-roman-moderne/

Modérateurs : ceux qui se sont chargés de nos fautes

Par Hervé van Baren

 

«  … A chacun d’eux ce qu’il s’est acquis comme péché. Celui d’entre eux qui s’est chargé de la plus grande part aura un énorme châtiment. »  Coran, Sourate 24, verset 11

The Verge, un magazine multimédia spécialisé dans les nouvelles technologies, publie sous le titre « The Trauma Floor » (l’étage des traumatismes) un article1 sur les ravages psychologiques que subissent les modérateurs de Facebook dans la pratique de leur métier.

L’auteur a interviewé plusieurs collaborateurs ou ex-collaborateurs de l’entreprise Cognizant, une des sociétés auxquelles Facebook sous-traite cette activité. Il y a actuellement 15 000 modérateurs travaillant pour Facebook dans le monde.

Facebook est né d’une intention louable : mettre le miracle numérique au service du vivre ensemble en constituant des réseaux de taille inédite, mettre à notre disposition un outil de socialisation à la puissance incomparable. Le postulat à la base de cette idée, c’est que nous ferions de cet outil le meilleur usage. On constate aujourd’hui que cet objectif a été réalisé partiellement. Des études montrent qu’à peu près 30% des « amis » sur Facebook sont de véritables amis2. Malheureusement, Facebook c’est aussi le lieu de la compétition féroce, du narcissisme exacerbé, de la recherche compulsive de « likes », des fausses nouvelles, de l’ultraviolence et des théories du complot, des règlements de compte et des lynchages numériques, de la récupération commerciale et de l’hégémonie publicitaire. Continuer à lire … « Modérateurs : ceux qui se sont chargés de nos fautes »

On ne va pas se mentir

par Jean-Marc Bourdin

Ce n’est qu’une impression que je serai bien incapable de quantifier pour l’étayer, mais j’ai entendu ces derniers temps avec une fréquence qui ne m’avait pas frappé jusqu’à présent la locution « on ne va pas se mentir ». Le 12 mars 2019, elle était employée sur une radio nationale par une intervieweuse politique réputée. Il y a quelques jours, un malheureux footballeur interrogé après une non-qualification inattendue en « Ligue des champions » en avait fait également l’usage pour concéder que son équipe n’était pas au niveau. Dans les réponses données à de telles interpellations appelant à la vérité et la lucidité, l’adverbe « honnêtement » est aussi souvent présent. Comme si l’interlocuteur déniait par avance toute intention de travestir la réalité. Mais l’expérience montre que le déni préalable révèle souvent une réalité contraire. Car de deux choses l’une : chaque fois que l’on prononce le mot « honnêtement », cela peut signifier, soit qu’on ne respecte pas la vérité dans les autres occasions où on ne l’emploie pas, soit, plus probablement, qu’on l’emploie sciemment ou inconsciemment parce qu’on s’estime forcé de faire en l’occurrence une entorse à la vérité.

« On ne va pas se mentir » a également donné son titre à une émission télévisuelle de débat contradictoire programmée de 2012 à 2016 sur iTELE qui a contribué à la renommée de Léa Salamé, Audrey Pulvar et Marc Fauvelle, trois journalistes importants du paysage médiatique français. Là encore, l’ambition affichée par le titre de l’émission semblait à la mesure du doute qui planait sur la sincérité spontanée des politiques invités à débattre. Jonathan Swift avait, il est vrai, publié L’art du mensonge en politique, en 1733 (sous un nom d’emprunt !) où il affirmait, entre autres : « Il n’y a point d’homme qui débite et répande un mensonge avec autant de grâce que celui qui le croit ». Il concluait qu’un mensonge était combattu le plus efficacement par un autre mensonge. Bref, le mensonge serait, pour cette raison en particulier, une maladie sociale contagieuse. Dans le domaine politique, l’observation montre que cela ne fait guère de doute. Continuer à lire … « On ne va pas se mentir »

Quand la diabolisation n’est pas une simple métaphore

par Bernard Perret

Les mythes archaïques, on le sait, sont peuplés de figures monstrueuses, à la fois hommes, bêtes et dieux. L’interprétation de ce fait est au cœur de la « grande guerre » qui fracture le monde de l’anthropologie, et qui oppose, notamment René Girard et Claude Levi-Strauss[1]. Pour ce dernier, les mythes sont de pures créations de l’esprit humain, de simples explorations des possibilités du langage pour symboliser les contradictions de l’existence. Le mythe ne renvoie à aucun référent historique, il ne raconte rien, sinon l’affrontement de l’esprit humain à des faits incompréhensibles qu’il tente de mettre en récit (naissance et mort, paix et guerres, alternance jour-nuit, etc). Pour le dire autrement, le mythe tente de rendre compte de la création d’un monde humain différencié à partir d’un chaos initial. Levi-Strauss ne s’intéresse aux mythes que pour en étudier la structure logique, l’agencement d’unités élémentaires (les mythèmes, par analogie aux phonèmes et aux morphèmes de la linguistique structurale) :

Les mythes dont les hommes se sont nourris pendant si longtemps (…) sont aussi cela : une exploration systématique et jamais inutile des ressources de l’imagination. Les mythes mettent en scène toutes sortes de créatures et d’événements absurdes ou contradictoires au regard de l’expérience ordinaire, qui cesseront d’être totalement dépourvus de sens à une échelle sans commune mesure avec celle où les mythes s’étaient d’abord placés. Mais c’est parce qu’elles sont déjà inscrites, en pointillé, pourrait-on dire, dans l’architecture de l’esprit qui est « du monde », qu’un jour ou l’autre, les images du monde proposées par les mythes se révéleront adéquates à ce monde, et propres à en illustrer des aspects. »[2].

Continuer à lire … « Quand la diabolisation n’est pas une simple métaphore »

Le perfectionnisme, pathologie du désir

par Jean-Marc Bourdin

 

Nous vous proposons aujourd’hui de prendre connaissance d’un article de la revue universitaire en ligne TheConversation intitulé “Une épidémie de perfectionnisme s’abat sur les jeunes” de Simon Sherry et Marin M. Smith. Pour eux, “le perfectionnisme, c’est une quête d’absolu et une exigence de perfection chez soi et chez les autres. Il se manifeste par des réactions extrêmement négatives à la critique, une autocritique très dure, un sentiment d’incertitude par rapport à sa propre performance, et la conviction profonde que les autres sont aussi critiques et exigeants d’eux-mêmes.”

Ce phénomène est probablement le symptôme d’une aggravation depuis 1990 des ravages de la contagion du désir métaphysique ou ontologique, comme l’est aussi, dans un autre registre, la montée du ressentiment. Les parents désignent des modèles inaccessibles et les images proposées aux adolescents et aux adultes aux fins d’identification font le reste : selon les auteurs de l’article, “rivaliser avec ses voisins n’a jamais été aussi difficile.” Nous sommes bien au cœur de la théorie mimétique. Chacun est invité à croire en ses rêves par ceux qui les ont accomplis : mais personne n’indique la probabilité de réussite. Si la quête vise la perfection, le taux est évidemment proche de 0. Il manquera au mieux, ou au pire, un presque rien qui fait toute la différence… et le malheur inconsolable du perfectionniste.

Les préconisations de l’article révèlent la source de la pathologie : “mettre l’accent sur des méthodes préventives – réduire les pratiques parentales sévères et contrôlantes, ainsi que les influences socio-culturelles, telles que les images médiatiques irréalistes qui encouragent le perfectionnisme.”

Comme le constat alarmant, la conclusion est aussi aisément partageable : “il semble que l’amour inconditionnel, celui par lequel un parent ne valorise pas son enfant sur les seules bases de sa performance, de son classement ou de son apparence, soit le meilleur antidote au perfectionnisme…” Et encore, “il nous faut insuffler une forte dose de scepticisme envers ces vies « parfaites » qu’on agite devant nous par l’intermédiaire des médias sociaux ainsi que dans les publicités qui apparaissent dans les médias traditionnels.”

Bonne lecture : https://theconversation.com/une-epidemie-de-perfectionnisme-sabat-sur-les-jeunes-111310