Quand la diabolisation n’est pas une simple métaphore

par Bernard Perret

Les mythes archaïques, on le sait, sont peuplés de figures monstrueuses, à la fois hommes, bêtes et dieux. L’interprétation de ce fait est au cœur de la « grande guerre » qui fracture le monde de l’anthropologie, et qui oppose, notamment René Girard et Claude Levi-Strauss[1]. Pour ce dernier, les mythes sont de pures créations de l’esprit humain, de simples explorations des possibilités du langage pour symboliser les contradictions de l’existence. Le mythe ne renvoie à aucun référent historique, il ne raconte rien, sinon l’affrontement de l’esprit humain à des faits incompréhensibles qu’il tente de mettre en récit (naissance et mort, paix et guerres, alternance jour-nuit, etc). Pour le dire autrement, le mythe tente de rendre compte de la création d’un monde humain différencié à partir d’un chaos initial. Levi-Strauss ne s’intéresse aux mythes que pour en étudier la structure logique, l’agencement d’unités élémentaires (les mythèmes, par analogie aux phonèmes et aux morphèmes de la linguistique structurale) :

Les mythes dont les hommes se sont nourris pendant si longtemps (…) sont aussi cela : une exploration systématique et jamais inutile des ressources de l’imagination. Les mythes mettent en scène toutes sortes de créatures et d’événements absurdes ou contradictoires au regard de l’expérience ordinaire, qui cesseront d’être totalement dépourvus de sens à une échelle sans commune mesure avec celle où les mythes s’étaient d’abord placés. Mais c’est parce qu’elles sont déjà inscrites, en pointillé, pourrait-on dire, dans l’architecture de l’esprit qui est « du monde », qu’un jour ou l’autre, les images du monde proposées par les mythes se révéleront adéquates à ce monde, et propres à en illustrer des aspects. »[2].

Pour Girard au contraire, les mythes sont, pour nombre d’entre eux, des récits de persécution rendus méconnaissables par des siècles ou des millénaires de remaniements plus ou moins volontaires et par les aléas de la transmission orale.  La démonstration de Girard repose notamment sur l’identification de quelques stéréotypes identifiables à travers les multiples variations des récits mythiques :

Chaque fois qu’un témoignage oral ou écrit fait état de violences directement ou indirectement collectives, nous nous demandons s’il comporte également : 1. la description d’une crise sociale et culturelle, c’est à dire d’une indifférenciation généralisée – premier stéréotype, 2. des crimes « indifférenciateurs » – second stéréotype, 3. si les auteurs désignés de ces crimes possèdent des signes de sélection victimaire – troisième stéréotype. Il y a un quatrième stéréotype et c’est la violence elle-même[3]

À quoi on peut ajouter la transfiguration de la victime, tantôt divinisée, tantôt diabolisée ou apparaissant soudain sous les traits d’une bête monstrueuse, déshumanisée dans tous les cas comme dans le récit de « L’horrible miracle d’Apollonius de Tyane »[4] :

Lui que ses yeux clignotants faisaient paraître aveugle leur jeta soudain un regard perçant et montra des yeux pleins de feu. Les Éphésiens reconnurent alors qu’ils avaient affaire à un démon et le lapidèrent de si bon cœur que leurs pierres formèrent un grand tumulus autour de son corps. […] Une fois qu’ils eurent dégagé la créature sur laquelle ils avaient lancé leurs projectiles, ils constatèrent que ce n’était pas le mendiant. À sa place il y avait une bête qui ressemblait à un molosse, mais aussi grosse qu’un lion.

Ces mensonges mythologiques, ces phénomènes de diabolisation au sens le plus propre du terme, appartiennent-ils au passé ? Ne survivent-il qu’à l’état de métaphore (presque) innocente (la diabolisation sans conséquence directe de telle ou telle personnalité, idéologie ou pratique) ? On aimerait le croire, mais il n’en est rien. En voici la preuve, rapportée par un journal Nigérian.

Dans le sud-est du Nigéria, des milliers d’enfants se retrouvent à la rue après avoir été accusés de sorcellerie. À l’origine de ces accusations, des films populaires et des prophètes évangéliques qui s’enrichissent en profitant des craintes de la population. Les causes de cette victimisation la rendent encore plus atroce :

Généralement, l’accusation de sorcellerie sert à désigner comme boucs émissaires des enfants vulnérables. Les motifs de cette imputation sont divers : un comportement dissipé, l’absentéisme à l’école, mais aussi une mauvaise récolte ou une panne de la moto familiale.[5]

D’après une ONG citée par cette même source, « Quand une famille chasse un enfant de la maison, ça revient quasiment à le tuer. ». D’après une enquête réalisée en 2010 dans une région de l’Etat d’Akwa Ibom, 85% des enfants abandonnés auraient été accusés de sorcellerie.

N’en déplaise à Levi-Strauss et à ses émules, les monstres qui peuplent les mythes ne sont pas le produit d’un simple jeu de l’imagination. Ou plutôt : les délires d’une imagination torturée ont souvent commencé par produire une violence bien réelle avant de s’inscrire dans un récit.

 

[1]    Cf. Camille Tarot, Le Symbolique et le sacré, La Découverte 2008, pp. 541 et ss.

[2]    Cahiers de l’Herne, Flammarion 2014, p. 100.

[3]    Le Bouc émissaire, op. cit., pp. 37 et 51.

[4]    Je vois Satan tomber comme l’éclair, pp. 73 et ss.

[5]    « Nigeria. Le cauchemar des enfants sorciers », d’après Al Jazira English, Courrier international du 21 au 27 février 2019, p. 28.

3 réflexions sur « Quand la diabolisation n’est pas une simple métaphore »

  1. Les monstres qui peuplent les mythes, d’après M. Harari, que le magazine « Le Point » qualifie d' »homme le plus intelligent de la planète » sortent tout droit de l’imagination de l’homo sapiens. On lit ceci dans « Sapiens, une brève histoire de l’humanité »:  » Les primitifs cimentent leur ordre social en croyant aux fantômes et aux esprits et se rassemblent à chaque pleine lune pour danser autour de leur feu de camp » (p.40) Pour faire comprendre à ses innombrables lecteurs ce qu’est une création de l’imagination collective, Harari choisit la marque Peugeot, une fiction ingénieuse. Comment Armand Peugeot a-t-il créé la société Peugeot, destinée à lui survivre ? « En gros, comme les prêtres ont créé dieux et démons tout au long de l’histoire et comme des milliers de curés français créaient encore le corps du Christ chaque dimanche dans leur église paroissiale. » (p.43) Il ajoute : « il s’agissait au fond de raconter des histoires et de convaincre les gens d’y croire. » On lira plus loin, au chapitre 12 un éloge de l’idolâtrie et du polythéisme que « deux millénaires de lavage de cerveau monothéisme » ont avili. « L’intuition fondamentale du polythéisme est propice à une profonde tolérance religieuse »(p.253) En effet, « les Égyptiens, les Romains et les Aztèques n’envoyèrent pas de missionnaires en terres étrangères propager le culte d’Osiris, de Jupiter ou d’Huitzipochtli et ne dépêchèrent certainement pas d’armées à cette fin. » Bref, les monothéistes ont généralement été bien plus fanatiques et missionnaires que les polythéistes » (p.256)
    Pourquoi citer Harari ? Parce que c’est l’homme le plus intelligent, celui dont les livres se vendent comme des petits pains et que donc, il faut le savoir, la résistance à l’anthropologie girardienne, fondée sur une vision simplette de la psyché humaine et sur les atrocités des guerres de religion, n’est pas près de faiblir. On vend énormément de livres en faisant fond sur les opinions et les faits les plus propices à alimenter cette « résistance ».

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    1. Harari l’homme le plus intelligent de la planète — Girard le plus grand génie! 😉
      Girard semble-t-il affectionnait cette phrase de Luc: « Tu as caché cela aux sages et aux prudents et tu l’as dévoilé aux enfants ». Fallait-il une âme d’enfant pour forger l’hypothèse mimétique?

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  2. Bernard Perret, dans cet article, expose clairement un cas d’école, une preuve éclatante de la prévalence du mécanisme victimaire en temps de crise.
    Cependant, je ne sais pas s’il faut distinguer cette diabolisation explicite et une diabolisation banale, « métaphorique », quelque chose de « presque innocent », qui serait « sans conséquence directe ». A mon avis, une telle chose n’existe pas. La diabolisation et les nombreuses formes qu’elle prend est, je pense, une condition pour pouvoir exercer la violence.
    Une fois de plus, ce sont les Évangiles qui révèlent la réalité violente de ce que nous considérons comme relativement inoffensif.
    Dans Mt 15, 21-28, une femme cananéenne apostrophe Jésus au sujet de sa fille :
    « Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David ! Ma fille est cruellement tourmentée par un démon. »
    Dans ces propos, personne n’entend autre chose que la démarche bienveillante d’une mère tout souci pour sa fille « malade ». Personne ne relève le côté autocentré de la démarche : « aie pitié de MOI », ni la véhémence de la femme. A cause de cela, toute la violence semble appartenir à Jésus, à travers son silence méprisant, son rejet dogmatique et ses propos insultants (« Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens »).
    Si nous n’avons pas noirci l’Autre jusqu’à la caricature, tant que nous lui reconnaissons une part de lumière, la violence envers elle ou lui nous est impossible. La diabolisation est une étape incontournable dans le processus qui mène à la relation antagoniste violente.
    Cette hypothèse ne remet pas en cause la lecture girardienne, à condition de remonter à la source du phénomène, la relation interpersonnelle. Son extension à l’entourage est par ailleurs parfaitement reconnue par Matthieu :
    « Ses disciples, s’approchant, lui firent cette demande : « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris. » »
    La violence invisible de la femme se propage par mimétisme, sans même que les disciples soient conscients de sa réalité.
    Si la diabolisation est un sentiment intime, l’accusation en est l’expression. Tout comme la cananéenne, nous cherchons toujours des témoins pour confirmer que l’Autre est possédé, propriétaire du mal.

    L’expression de la diabolisation n’est jamais métaphorique, quel que soit le langage qu’elle emprunte, tout comme le mythe, comme le démontre Bernard Perret, ne peut se résumer à une « création de l’esprit humain », à une « exploration symbolique des possibilités du langage ». Le mythe est l’expression d’une violence collective dont le but est d’en masquer la réalité ; la diabolisation, c’est la même chose. La cananéenne, en accusant sa fille d’être possédée, se lave de toute responsabilité dans la relation antagoniste qui s’est installée entre elles. Elle se voit comme parfaitement innocente, et c’est parce que les disciples donnent crédit à cette accusation, c’est parce qu’ils se laissent prendre à son mensonge, que cette violence se propage à tous les protagonistes de l’histoire. Nous réagissons, vingt siècles plus tard, exactement comme eux. Aucun politicien, pour prendre un exemple, n’a jamais fait carrière sans diaboliser ses adversaires, et c’est nous qui votons pour eux.
    Dans une mise en abyme vertigineuse, Matthieu utilise sur nous, ses lecteurs, la même ruse (inconsciente) que la femme, la même ruse reprise consciemment par Jésus, et nous plongeons dans le piège, aveugles à la réalité de la violence. Pauvre femme ! Comme elle doit souffrir… Quelle foi ! Quel bel exemple d’amour filial !

    Les Evangiles prouvent ce que j’affirme. La diabolisation de la fille nous apparaît comme une formule conventionnelle sans grande importance, ou au pire comme une métaphore d’un mal inconnu, une affection sans lien avec la relation mère-fille. Depuis 2000 ans, personne n’a vu ou voulu voir la réalité violente des relations telle que décrite dans les six premiers versets du passage, tellement l’accusation initiale, celle qui déclenche la violence généralisée, nous semble banale et innocente. Le phénomène n’a donc rien de nouveau ; il était déjà actif au premier siècle, et sans aucun doute bien avant.
    La diabolisation n’est jamais sans conséquence directe, qu’elle soit explicite et reconnue, comme dans l’exemple des enfants sorciers, ou qu’elle nous apparaisse comme un simple effet de langage.

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