
« Et ma vision se poursuivit.
Lorsque l’Agneau ouvrit le premier des sept sceaux, (…) apparut à mes yeux un cheval blanc ; celui qui le montait tenait un arc ; on lui donna une couronne et il partit en vainqueur (…)
Lorsqu’il ouvrit le deuxième sceau, (…) surgit un autre cheval, rouge feu ; celui qui le montait, on lui ordonna de bannir la paix hors de la terre, et de faire en sorte qu’on s’entr’égorgeât ; on lui donna une grande épée (…)
Lorsqu’il ouvrit le troisième sceau, (…) apparut à mes yeux un cheval noir ; celui qui le montait tenait une balance, et j’entendis comme une voix (…) : « un litre de blé pour un denier ; trois litres d’orge pour un denier ! Quant à l’huile et au vin, ne les gâche pas ! »
Lorsqu’il ouvrit le quatrième sceau, (…) apparut à mes yeux un cheval verdâtre ; celui qui le montait, on le nomme la Mort ; et l’Hadès le suivait.
Alors, on leur donna le pouvoir sur le quart de la terre, pour exterminer par l’épée, par la faim, par la peste et par les fauves de la terre ».
(Saint Jean, Apocalypse ou Livre des Révélations, 6-1 à 6-8)
« Briser le sceau » : c’est une métaphore pour « révéler ». Dans ce passage fameux, Jésus désigne les fléaux fondamentaux : volonté de domination, guerre, famine et épidémie. Avaient-ils vraiment besoin d’être révélés ? Personne n’a jamais douté de leur caractère funeste.
Ce message en fait nous dit deux autres choses.
La première est que ces fléaux surviennent ensemble. « On leur donna le pouvoir sur le quart de la terre » : le partage implique la simultanéité. En fait, ils forment un cycle : la volonté de domination produit les guerres, qui conduisent à la famine, et expose les populations aux épidémies. Sans chercher une quelconque valeur statistique, notons que l’histoire abonde en exemples. En pleine guerre du Péloponnèse, c’est-à-dire la rivalité entre Sparte et Athènes pour la domination du monde grec, une épidémie de peste éclate à Athènes, et une disette s’ensuit (cf. Thucydide). En 1337, Edouard III d’Angleterre revendique la couronne de France et déclenche la Guerre de Cent Ans ; le royaume de France est vite submergé, la situation économique est déplorable ; le 1er novembre 1347, un navire entre au port de Marseille avec quelques pestiférés à bord : ce sera la Peste Noire, le tiers de la population européenne mourra. Quant à la première guerre mondiale et sa coïncidence avec la grippe espagnole, l’exemple parle de lui-même.
La seconde chose que dit le texte est révélé par le « on », qui donne à ces fléaux les instruments de leur puissance (« On » lui donna une couronne, « on » lui donna une grande épée, etc.) Dans d’autres traductions, ainsi qu’en anglais, la phrase est à la voix passive. C’est-à-dire que nous avons affaire à une « unanimité indifférenciée », ce que la langue française rend parfaitement par le « on », qui glisse aisément vers le « nous ». Ces fléaux nous frappent parce que nous les acceptons collectivement, voilà ce que suggère le texte. Quoi ? Mais une épidémie s’abat sur nous, tout comme une famine ; elles sont fortuites, nous ne les recherchons pas ! Et pourtant, nous en sommes d’une certaine manière la source, car dans le cycle dont il est question ci-dessus, c’est bien souvent la volonté de domination qui donne le départ de la chevauchée. Et cette « unanimité indifférenciée », c’est bien sûr celle que nous a enseigné René Girard.
Ce texte peut-il nous guider dans l’analyse de la situation actuelle ?
D’abord, une pandémie, qui vient de Chine. De façon fortuite ? Très probablement. Les hypothèses de complots pullulent : laboratoire secret, attaque biologique de la Chine par les Etats-Unis, mais aussi l’inverse, propagande russe, etc. Rien de tout cela ne résiste une seconde au filtre d’Occam.
Ensuite la famine.
Regardons de plus près le texte de Saint Jean. Il ne parle de famine que dans la récapitulation finale. Le troisième cavalier, sur le cheval noir, ne répand pas la disette : il fixe les prix. Un denier le litre de blé, un denier les trois litres d’orge. La famine est une conséquence, non seulement de la pénurie (Ne gâche pas ton huile et ton vin), mais aussi de prix fixés par une puissance inconnue. Qui, aujourd’hui, joue ce rôle ? Ce sont les banques centrales, avec la Réserve Fédérale des Etats-Unis comme chef de file. Certes, nombreux sont ceux qui se livrent à l’exercice : subventions, taxes, blocages de prix, réglementations, droits de douane, etc. Mais ce sont là des ajustements locaux. L’ultime contrôle des prix, c’est celui imposé par le taux de refinancement du système bancaire, c’est-à-dire le taux fixé par les banques centrales. Or, ces taux sont aujourd’hui très bas, parfois négatifs. Ils conduisent à des prix qui n’ont plus de sens, c’est-à-dire qu’ils ne reflètent plus ni les valeurs de production, ni les valeurs d’échange, ni les valeurs d’usage. Ils condamnent également l’activité future ; car des taux faibles ou négatifs ruinent ou chassent les épargnants, ce qui compromet les investissements. Pas d’investissement, pas de production. Ici commence la disette.
Par contre, ce que des taux faibles ou négatifs n’arrêtent pas, ce sont les opérations spéculatives. Elles n’ont cessé de se développer depuis vingt ans, conduisant aux économies financiarisées que décrit, par exemple, Pierre-Yves Gomez (cf. son « Esprit malin du capitalisme », chroniqué dans nos colonnes). Cela dit, le recours au collectivisme n’apporte strictement rien. Les prix, fixés par l’état, n’y ont également aucun sens, comme en Chine où l’économie est dirigée par la NDRC (Commission du Développement et de la Réforme de l’Etat). Par exemple, pour les précieuses terres rares de nos téléphones portables et de nos éoliennes, la NDRC a fixé des prix qui permettent d’assurer à la Chine leur monopole mondial ; cela sans se soucier des travailleurs dans les mines, ni des dégâts sur l’environnement.
Passons à l’esprit de conquête.
Le texte de Saint Jean parle de « fauves », de « bêtes féroces » dans d’autres traductions. Sur la scène géopolitique, nous avons quelques candidats : l’aigle, l’ours ou le dragon.
Une partie des élites chinoises veut une revanche sur l’Occident, après un siècle d’humiliation consécutif aux Traités inégaux (1842 et 1861). Une autre partie d’entre elles se contente de souhaiter, plus sobrement, que la Chine retrouve sa place naturelle : le premier des Empires. Où se situe monsieur Xi ? Peu le savent. Mais depuis Deng Xiaoping, la Chine reste tactiquement fidèle au profil bas, à « l’émergence pacifique ». La réalité est beaucoup plus âpre, en témoigne la lutte pour les terres rares (cf. « La Guerre des métaux rares », de Guillaume Pitron).
La Russie rêve de retrouver son influence de la période soviétique. Elle y parvient un peu, notamment au Moyen Orient. Elle a développé un arsenal impressionnant, en particulier des armes hypersoniques et des drones sous-marins. Elle se récrie que leur vocation est purement défensive. C’est possible aujourd’hui. Mais depuis Clausewitz, nous connaissons la dialectique (très girardienne d’ailleurs) de l’attaquant et du défenseur.
Les Etats-Unis sont sortis de la Guerre Froide en position hégémonique. Comme le titre de « Leader du Monde Libre » est devenu caduc, ils se sont auto attribué celui de « Nation Indispensable ». Signe d’ivresse, signe d’hubris. L’Angleterre avait comme ligne stratégique la division entre les puissances continentales. Les Etats-Unis en ont hérité ; c’est la doctrine de Mackinder et Spyke : pour dominer le globe, il faut éviter toute entente sur le continent eurasiatique. Confiner la Chine, refouler la Russie, (s’)appuyer sur l’Europe, voilà le triptyque. Les Etats-Unis semblent hésiter constamment entre deux options : celle de Brzezinski (« Je ménage la Chine, car l’ennemi est la Russie ») et celle de Kissinger (« Je m’entends avec la Russie car la Chine est la menace »). Le résultat est aujourd’hui que la Russie et la Chine multiplient les accords, y compris dans le domaine militaire avec l’OCS (Organisation de Coopération de Shanghai). Quant à l’Europe, l’administration américaine a une vision toute personnelle du mot « allié » : « Les Européens restent nos alliés, même s’il faut parfois leur tordre le bras pour qu’ils comprennent ce que nous voulons » (Obama). Les Russes aussi se souviennent avec émotion de leur lune de miel avec les Etats-Unis : les conseillers américains de Boris Eltsine ont mis le pays en coupe réglé et l’ont conduit à la banqueroute en moins de dix ans (faillite de l’état russe en 1998).
Et l’Europe, la pacifique Europe ? Est-elle vraiment exempte de volonté de domination ? Aucun esprit de conquête dans l’idée que tout pays voisin a vocation à intégrer l’Union Européenne ? C’est-à-dire à se soumettre à des lois promulguées ailleurs, à obtempérer aux arrêts de la Cour de Justice Européenne ? Or chaque nouvel état membre fait apparaître de nouveaux voisins : quand et où le processus s’arrête-t-il ?
Le monde de l’Islam est également sujet à un désir d’affirmation de soi, sinon de domination. Mais il ne s’incarne pas dans une puissance prééminente : Iran, Turquie, Arabie séoudite sont en constante rivalité, tandis que l’Indonésie, le plus peuplé des états musulmans, est hors du périmètre.
Enfin, les guerres.
Elles ne manquent pas à l’échelle régionale : Syrie, Yémen, Ukraine actuellement. Mais nous n’avons pas d’affrontements militaires directs entre puissances géopolitiques. Ne croyons pas qu’il s’agit d’un acquis ; la tension monte. Donald Trump a nommément désigné la Russie comme ennemi dans l’actualisation de la doctrine stratégique américaine fin 2017. En mars 2018, Vladimir Poutine annonce l’entrée en service d’armes hypersoniques (missiles volant entre mach 8 et mach 20, indétectables au radar). En octobre, les Etats-Unis sortent du traité de limitation des missiles de moyenne portée. Enfin, depuis quelque mois, les officiels du Pentagone instillent l’idée qu’un emploi tactique d’armes nucléaires à faible portée serait à envisager.
En ce moment-même, l’Europe entière est confinée pour cause de coronavirus, mais pas les 20 000 soldats de l’OTAN qui mènent des manœuvres terrestres, aériennes et navales dans dix pays membres. Le scénario est une guerre contre la Russie, leur nom est Defender Europe 2020.
Revenons au message de Saint Jean, qui réunit ces quatre fléaux. S’il est urgent et vital de trouver un traitement ou un vaccin contre le coronavirus, il serait peut-être également opportun d’en chercher contre ce que la rupture du premier sceau dévoile : l’esprit de domination.


