
Les descendances prolifiques restent dans les mémoires. Ainsi la Bible énumère-t-elle celle de David. Quant à Gengis Khan, une étude (1) en fait l’aïeul de 8% de la population asiatique actuelle. Cependant, ces prestigieux exemples céderont peut-être la palme à un mystique pythagoricien du premier siècle après Jésus Christ : Apollonios de Tyane. Les esprits chafouins objecteront qu’il ne se maria pas et vécut dans la chasteté. Voyons donc.
Apollonios de Tyane est bien connu des lecteurs de René Girard. Il est le « héros » du quatrième chapitre de « Je vois Satan tomber comme l’éclair ». Il est réputé avoir mis fin à une épidémie de peste dans Ephèse. Il y serait parvenu en excitant la population et la poussant à lapider un mendiant aveugle. Selon l’historiographie (2), celui-ci, juste avant de mourir, se serait révélé un démon « aux yeux pleins de feu ». René Girard tire de ce récit une magistrale analyse des mécanismes du bouc émissaire ; plus précisément, des moments décisifs où le choix de la victime se fixe et la lapidation se déclenche.
Or, de ces deux moments, Apollonios de Tyane s’avère le complet instigateur ; le passage du « tous contre tous » au « tous contre un » est entièrement son œuvre. Il choisit la victime ; il donne le signal du lynchage. Mais celui-ci est difficile à obtenir, car la foule hésite à massacrer un malheureux estropié. Apollonios y parvient en accablant sa victime d’une accusation mensongère : « C’est un ennemi des dieux ».
Jeter l’anathème sur quelqu’un et réclamer sa mise à mort : ce comportement a-t-il disparu avec les sociétés archaïques ? Apollonios est-il sans descendance ?
Divers exemples nous inclinent à penser que non. Ainsi Marat, ne cessant d’appeler le peuple à l’élimination directe des ennemis de la Révolution, jusqu’à la veille des Massacres de Septembre. Ou encore Mao lors de la Révolution culturelle, invitant lycéens et étudiants à mettre au pas leurs professeurs et plus généralement les gens instruits (mettre au pas signifiait « rééduquer » ou lyncher).
Les médias modernes offrent des moyens accrus. Nous n’avons pas constamment sous la main une foule chauffée à blanc ; mais les réseaux sociaux permettent de mobiliser rapidement une meute de « followers », qui se livreront aisément à un lynchage médiatique. Parfois plus, d’ailleurs, comme à Toulouse il y quelques mois, où un jeune garçon a donné rendez-vous à ses « amis » du réseau social pour venir tabasser un prétendu rival (les protagonistes avaient treize ans…) Jouer son Apollonios est aujourd’hui à la portée du quidam.
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