Qu’ajoute Shakespeare à la théorie mimétique ?

par Joël Hillion

A suivre dans les semaines qui viennent quelques articles autour de Shakespeare…

Ayant compris très tôt que le désir mimétique, la rivalité entre pairs, la compétition des doubles, conduisent à une violence sans fin, Shakespeare expérimente, avec son théâtre, pendant la vingtaine d’années que dure sa carrière, toutes les « figures » de la crise mimétique. De La Comédie des erreurs (1592), et surtout des Deux Gentilhommes de Vérone (1594) au Conte d’hiver (1610), il étudie comment les crises se déclenchent et quelles en sont les conséquences. Elles sont toutes catastrophiques et les « résolutions » sont généralement sacrificielles. D’où la réputation de son théâtre qui serait essentiellement sanglant.

Les familles ennemies, Montaigu et Capulet, ne se réconcilient que sur la tombe de leurs enfants, et reconnaissent que c’est leur haine mutuelle qui les a poussées au sacrifice. Roméo et Juliette est écrite dans la première période de Shakespeare, vers 1595. Le dramaturge ne possède pas d’emblée les clés de la crise mimétique ― même s’il la met superbement en scène ― mais elle concentre déjà toute son attention et son talent.

Progressivement, le dramaturge va « travailler » sur des scenarii de moins en moins tragiques. Dans Beaucoup de bruit pour rien, comédie écrite vers 1599, les doubles abondent, s’opposent ; on frôle la tragédie la plus noire, mais il se trouve un intercesseur (Don Pedro) pour éviter le pire, pour dévier la violence fatale (Héro, la victime désignée, passe pour morte mais elle échappe finalement au sort classique des boucs émissaires). Dans le théâtre de Shakespeare, le dernier mort de mort violente ― dans une lapidation hystérique ―, c’est Coriolan (1607-1608).

Dans ses dernières « romances », toute fin cathartique a disparu. Beaucoup de lecteurs, et presque que tous les critiques, ne comprennent pas pourquoi et traitent ces pièces de « mystery plays ». Shakespeare achève sa carrière en mettant en scène une issue absolument non violente au drame des doubles, et il écrit La Tempête, en 1610. À la place du meurtre rituel, il n’y a aucune victime, aucun mort ; après la tempête mise en scène par Prospero ― une tempête qui est un condensé de crise mimétique ―, il n’y a pas de sacrifice autre que virtuel (la féérie à laquelle nous assistons). À la place, nous trouvons une scène de pardon mutuel (entre frères ennemis), un renoncement réciproque à la vengeance et une réconciliation finale : ‘O wonder ! O brave new world !’, s’écrie Miranda.

En moins de vingt ans, Shakespeare est donc passé de la violence gratuite qui nous fascine ― celle de Richard III, un tueur qui sème la terreur et en jouit jusqu’à l’extase (1592) ―, à la vision apaisée d’une humanité susceptible d’être « rachetée ». Ainsi essaie-t-il de nous convaincre, nous spectateurs, que la violence n’a pas toujours raison et que la « montée aux extrêmes » n’est pas inéluctable. Encore faut-il, comme Prospero, renoncer à notre magie (c’est-à-dire à notre méconnaissance), et ― plus difficile encore ― nous faut-il admettre que la violence n’est pas le fait du destin, des dieux jaloux, etc. mais que c’est bien nous qui en sommes responsables. Cela passe par une conversion semblable à celle redécouverte et décrite par René Girard, quatre siècles plus tard, dans Mensonge romantique et vérité romanesque.

4 réflexions sur « Qu’ajoute Shakespeare à la théorie mimétique ? »

  1. La violence et sa résolution/purgation au cœur de la Tragédie ;
    Une proposition pour emboîter les mécaniques mimétiques d’Aristote et de René Girard, à la lecture d’un Hamlet, tragédie de la Justice :
    https://www.hamletultimetraduction.fr/single-post/2019/09/18/TRIPTYQUE-ANTHROPOLOGIQUE
    Point d’entrée : la violence des sentiments ;
    La Mimesis tragique inspire des sentiments de pitié et de crainte car la tragédie est représentation d’une violence ;
    La Catharsis tragique, purgation de ces sentiments (…), est résolution de cette violence.
    Point de sortie : différentes Mimesis traitent de différentes violences ;
    Et entraînent différentes Catharsis :
    Tragique, Judiciaire et Religieuse…

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  2. Magnifique, merci !
    La conversion est en effet manifeste.
    L’illusion tragique est absurde et, ne tenant qu’à nous, ne sait qu’accuser :

    SEYTON

    — La reine est morte, monseigneur.

    MACBETH

    Elle aurait dû mourir plus tard ; — le moment serait toujours venu de dire ce mot-là !… — Demain, puis demain, puis demain — glisse à petits pas de jour en jour — jusqu’à la dernière syllabe du registre des temps : — et tous nos hiers n’ont fait qu’éclairer pour des fous — le chemin de la mort poudreuse. Éteins-toi, éteins-toi, court flambeau ! — La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien — qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène — et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire — dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, — et qui ne signifie rien…

    https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Shakespeare_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes,_traduction_Hugo,_Pagnerre,_1866,_tome_3.djvu/170

    Pour arriver au modèle impeccable, la victime qui voit, entend, comprend, et par son interprétation propose par le pardon l’exemple de sa résurrection, mon dieu que c’est beau un poète qui sait ainsi décrire ce qui délie :

    ÉPILOGUE
    PRONONCÉ PAR PROSPERO.

    Maintenant tous mes charmes sont détruits ;
    Je n’ai plus d’autre force que la mienne.
    Elle est bien faible ; et en ce moment, c’est la vérité,
    Il dépend de vous de me confiner en ce lieu
    Ou de m’envoyer à Naples. Puisque j’ai recouvré mon duché,
    Et que j’ai pardonné aux traîtres, que vos enchantements
    Ne me fassent pas demeurer dans cette île ;
    Affranchissez-moi de mes liens,
    Par le secours de vos mains bienfaisantes.
    Il faut que votre souffle favorable
    Enfle mes voiles, ou mon projet échoue :
    Il était de vous plaire. Maintenant je n’ai plus
    Ni génies pour me seconder, ni magie pour enchanter,
    Et je finirai dans le désespoir,
    Si je ne suis pas secouru par la prière[6],
    Qui pénètre si loin qu’elle va assiéger
    La miséricorde elle-même, et délie toutes les fautes.
    Si vous voulez que vos offenses vous soient pardonnées,
    Que votre indulgence me renvoie absous.

    https://fr.wikisource.org/wiki/La_Temp%C3%AAte_(Shakespeare)/Traduction_Guizot,_1864/Acte_V

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