Sur une lacune de la théorie mimétique

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Une coutume africaine nous avait jadis inspiré quelques pages sur l’origine rituelle de la démocratie [38]. Pour régler un conflit sur une question futile, mais qui risquait de dégénérer en affrontement violent entre deux factions irréductibles, on avait eu recours à une chasse rituelle, au terme de laquelle le point litigieux avait été tranché en faveur du camp ayant rapporté le plus de gibier, et s’était achevée par un grand repas de réconciliation générale. Nous avions argué que notre procédure démocratique, consistant à compter les voix au lieu de compter les proies, pour trancher des questions politiques aux conséquences parfois énormes, n’était ni plus ni moins rationnelle que cette règle coutumière. L’essentiel est l’accord unanime sur la procédure à suivre et la participation la plus large possible à sa mise en œuvre. Nous avons supprimé la chasse rituelle, aux effets cathartiques, mais non la chasse aux voix et les campagnes électorales, avec leurs coups bas et leurs petites phrases assassines. Le vote lui-même, à en juger par son histoire et son vocabulaire, porte les traces de son origine violente. On d’abord a voté avec des cailloux ou des jetons, en donnant son suffrage (fragment de poterie brisée) ou en donnant de la voix. C’est dans le bruit et la fureur qu’est née la procédure paisible qui nous est devenue familière. Dans un mythe rapporté par Walter Burkert, Hermès est lapidé avec des cailloux de vote. Il est probable que ce mythe inverse l’ordre des choses ou raconte une régression : on a d’abord lapidé, puis on a voté en faisant un nouvel usage des cailloux, d’abord dans les tribunaux, puis d’autres assemblées [39].

Comme Hobbes l’a bien vu, la première fonction du politique est de garantir, sinon la concorde, au moins la paix. Mais la solution qu’il préconise pour obtenir cette paix n’est guère compatible avec ses propres hypothèses, ni avec celles de Girard. Si tout objet non partageable est ipso facto un objet de rivalité potentielle, et si la souveraineté est par principe indivisible, on voit mal comment les hommes, si fort que soit leur désir d’échapper à l’état de guerre de tous contre tous, pourraient se mettre d’accord pour choisir le même Souverain et accepter son autorité. Ils vont au contraire se battre pour exercer la souveraineté.

Par ailleurs, c’est un fait d’expérience que la plupart des hommes aspirant au pouvoir le désirent pour lui-même, c’est-à-dire comme une fin en soi plutôt que comme un moyen, et ils ont d’autant plus de chances de le conquérir, et de l’exercer, qu’ils sont dans cette disposition, prêts à éliminer les rivaux de leur propre camp autant et plus que les adversaires du camp opposé. On ne s’en étonnera pas. C’est l’illustration politique du thème girardien par excellence, celui des frères ennemis et des jumeaux de la violence. Dans ces conditions, plus l’institution tend à concentrer le pouvoir et à le rendre inamovible, plus elle multiplie les frustrations et les rancœurs. C’est au contraire en le divisant, pour l’affaiblir, et en le rendant précaire, pour en ritualiser la conquête, qu’elle peut en maîtriser la violence potentielle. Autrement dit, ce n’est pas en utilisant l’appareil politique pour tenter d’éliminer tout conflit, mais en faisant du pouvoir politique lui-même l’enjeu des principaux conflits, qu’on a les meilleures chances d’en préserver les biens et les personnes.

C’est bien ce que l’on observe, par exemple, chez les Nambikwara, où la compétition pour accéder à la chefferie et à la polygamie dont elle est le privilège, évite une compétition entre les hommes pour la possession des femmes, qui ne permettrait pas à chacun d’avoir une épouse et mettrait en péril la communauté [40]. Celle-ci conserve son intégrité en substituant une institution à des personnes, et en dirigeant sur elle les principaux conflits qui pourraient éclater entre ses membres.

Mais ce modèle convient aussi aux grandes sociétés modernes. Il permet d’en saisir mieux la réalité que la théorie de Hobbes, tenant la guerre civile pour inévitable en l’absence d’un pouvoir indivisible, ou celle de Rousseau, refusant le système des partis politiques, au motif qu’ils verraient s’affronter des volontés particulières au détriment de la volonté générale. Montesquieu a montré qu’il fallait diviser le pouvoir pour en neutraliser la violence potentielle, et Schumpeter que la démocratie est indissociable de la concurrence entre plusieurs partis politiques [41]. Ce pluralisme n’est pas seulement nécessaire pour protéger la liberté, mais aussi pour apaiser la soif de pouvoir et ritualiser les conflits.

C’est sur ce dernier point, sans doute, que Girard pourrait apporter un supplément d’intelligibilité, même si ses devanciers ont déjà fait l’essentiel, mais incidemment et en ordre dispersé. Car, l’histoire et l’ethnologie nous l’ont depuis longtemps appris : partout où il y a des hommes et des sociétés relativement stables, on n’a jamais affaire à une masse indifférenciée, mais segmentées, renfermant des divisions et des compétitions ritualisées entre elles. Seules changent leurs configurations et leurs dénominations. Aussi Murdock rapproche-t-il à bon droit le bipartisme des sociétés démocratiques modernes des nombreuses « organisations dualistes », présentes un peu partout dans le monde, faites de deux moitiés opposées mais complémentaires, liées par des services mutuels et des affrontements rituels, et associées respectivement à l’Aîné et au Cadet, au Ciel et à la Terre, à la Droite et à la Gauche, à la Lumière et aux Ténèbres, etc. Leurs joutes intérieures, remarque-t-il, ne les aident pas seulement à maîtriser la violence endogène, elles l’empêchent aussi de s’accumuler et de déferler sur d’autres communautés [42].

À bien regarder les choses, la démocratie n’abolit absolument pas la division entre le peuple et le pouvoir. Elle n’est pas, ni ne peut être, le gouvernement du peuple par le peuple. Le peuple, en réalité, ne gouverne jamais. On peut seulement, note Schumpeter, le faire gouverner par définition. En revanche, il peut choisir ses gouvernants, et c’est cela, et rien d’autre, qui caractérise la démocratie. Or, ce choix n’est effectif qu’à deux conditions : il faut que plusieurs candidats soient en lice, et il faut surtout que les élus puissent être congédiés. C’est la possibilité pour le peuple mécontent de renvoyer ses gouvernants, qui est la pierre de touche du régime démocratique. Un premier ministre, dit expressément Schumpeter, est un bouc émissaire. La fonction officielle d’un ministre est de faire prévaloir la volonté du peuple dans son département. Sa fonction principale est de servir, le cas échéant, de soupape de sûreté [43]. En période de canicule, nous ne mettons plus à mort le faiseur de pluie, mais nous chassons le ministre de la santé qui n’a pas su donner à boire aux personnes fragiles.

Il n’est pas nécessaire d’en dire plus pour voir que le mécanisme victimaire a plus d’un tour dans son sac et ne sous-tend pas moins la vie des sociétés modernes que celles des sociétés traditionnelles. Si Schumpeter a raison, il constitue même l’un des principaux ressorts de la démocratie. Notons seulement qu’il en résulte des conséquences déplaisantes pour le « demi-habile » qui sommeille en chacun de nous. Par exemple, qu’il serait futile de déplorer ou de tourner en dérision le trop grand nombre de candidatures à la Présidence de la République, sous prétexte que certains candidats n’ont aucune chance d’être élu. De prétendre que les meetings politiques, qui rabattent des problèmes complexes sur des slogans simplistes à grands flots d’éloquence, ne seraient qu’énergie gaspillée et temps perdu. De s’indigner des piques assassines que se lancent les candidats, etc. Il est inévitable que, dans le tumulte électoral, les hommes s’affrontent beaucoup plus souvent que les programmes. Mais, sur l’agora comme au tribunal, sans doute est-il sain que les passions et les groupes s’expriment et s’opposent avec quelque véhémence. Ce côté théâtral des choses chagrine les esprits forts, mais le théâtre et la politique ont des racines rituelles et des effets cathartiques qui les rendent peut-être à jamais solidaires. On pourrait dire encore, en retournant la formule de Clausewitz, que la politique est la continuation de la guerre avec d’autres moyens, et, plus particulièrement dans les sociétés démocratiques, une guerre en dentelles, leur épargnant émeutes et massacres.

Sans doute pourrait-on trouver cette vision du politique trop réductrice. On objectera que le pouvoir est aussi un moyen de modifier les normes en vigueur dans une société et la gamme des possibles offertes aux individus et aux groupes [44], et que le combat politique lui-même n’est pas seulement un conflit d’ambitions rivales, mais un conflit de valeurs. C’est exact, et si ces valeurs s’affrontent comme le Bien contre le Mal, le conflit peut tourner à la guerre civile et dégénérer en massacre d’un camp par l’autre. Ce qui empêche généralement cette issue fatale, c’est le fait, bien observé et analysé par Tocqueville et Pareto [45], que la plupart des conflits n’opposent pas des masses mais des minorités bien résolues et soudées par des valeurs communes, des élites au sens de Pareto. Une élite sûre d’elle-même et unie, qui détient le pouvoir, est pratiquement indéboulonnable. C’est le doute et les divisions qui entraînent sa déchéance et permettent à une élite plus déterminée de l’évincer. Avec des modalités différentes, ce principe prévaut sous tous les régimes. Ce n’est jamais le peuple qui provoque une révolution. Ce sont des minorités qui transforment des aspirations vagues de telle ou telle partie du peuple en volonté et force politique. Comme dans les westerns et dans les sociétés traditionnelles, des petits groupes s’affrontent, et le peuple rallie le camp du vainqueur. Sa victoire est la preuve de sa légitimité [46]. Dans tous les domaines (politique, moral, esthétique, etc.), ce sont les élites qui donnent le ton, qui décident que telle ou telle chose n’est plus possible ou, au contraire, devient indispensable. On parle probablement à tort de « démocratie d’opinion ». Dans les démocraties, aussi, l’élite se prononce, le peuple suit, puis on le consulte, et les sondages ou le vote « confirment » que l’élite exprimait bien l’opinion du peuple, et la sacralisent. Chacun se targue d’opiner par lui-même et de refuser, à l’opinion de ses semblables, une autorité supérieure à la sienne, mais il s’incline devant l’opinion collective ou se sent coupable de s’en écarter. C’est sous le régime de la médiation externe, dont nous étions partis, que se font les changements de valeurs et que peut s’installer la « tyrannie de la majorité [47] ».

Si sommaires soient-elles, ces indications montrent que les hypothèses de Girard qui nous avaient semblé les plus solides, dans leur domaine d’origine, pourraient se révéler tout aussi pertinentes pour penser les institutions et les activités politiques. S’il n’en est pas la preuve, ce petit exercice est, au moins, un indice de leur robustesse.

Notes :

 [38] L. Scubla, « De la démocratie comme rite ou comme pure procédure », Cahiers du CREA n°2, Paris École polytechnique, 1983, pp. 143-145 ; « Peut-on mettre la loi au-dessus de l’homme ? Sur la philosophie politique de Jean-Jacques Rousseau », op.cit. p. 142.

[39] W. Burkert, [1972], Homo necans, Rites sacrificiels et mythes de la Grèce ancienne, Paris, Les Belles Lettres, 2005, p. 202 et 254. Ce livre a paru la même année que La Violence et le sacré. Sur un domaine plus restreint, mais avec beaucoup plus d’érudition, il arrive à des conclusions qui recoupent souvent les analyses de Girard.

[40] D. Sperber, [1968], Le structuralisme en anthropologie, Paris, Éditions du Seuil, 1973, pp. 82-83. Nous adoptons le point de vue de l’auteur, qui rejette avec raison l’interprétation de Lévi-Strauss en termes de services réciproques entre le chef et sa communauté (pp. 77-79).

[41] J. Schumpeter, [1946], Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, 1974. Son analyse de la démocratie (pp. 321-427) est un pur chef d’œuvre resté, à notre connaissance, sans équivalent.

[42] G. P. Murdock, [1949], De la structure sociale, Paris, Payot, 1972, p. 101.

[43] Schumpeter, op. cit., p. 342.

[44] Baechler insiste particulièrement sur ce point : « le politique est l’instance sociale qui détermine l’ouverture ou la fermeture de la gamme des choix » (op. cit., p. 126).

[45] Voir A. de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, et, pour une excellente introduction à un auteur, longtemps tenu pour sulfureux, et encore largement méconnu en France, J. Freund, Pareto, la théorie de l’équilibre, Paris, Seghers, 1974.

[46] Pour un bel exemple ethnographique, voir R. Jamous, Honneur et baraka, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1981. À la mort du sultan, les prétendants à la succession s’affrontent, et le vainqueur est ipso facto l’élu de Dieu. C’est lui qui a la baraka (pp. 225-228).

[47] A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, I, 2e partie, chapitre 7.

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Ci-joint le lien vers le texte complet de l’étude :

https://shs.cairn.info/revue-cites-2013-1-page-107?lang=fr

5 réflexions sur « Sur une lacune de la théorie mimétique »

  1. Je suis particulièrement heureux que votre texte, Lucien SCUBLA, puisse enfin paraître sur ce blogue. Vous êtes le pionnier de ceux qui veulent enrichir (ou faire progresser en pointant certaine lacune) la théorie mimétique.

    Merci à Jean-Louis Salasc de l’avoir permis.

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  2. Et si au lieu de passer par des joutes, des affrontements face à face, des duels même ritualisés, nous concevions un système où les passes d’armes seraient réduites au minimum, où le pouvoir serait vraiment inamovible, donc pas « monnayable » ? Dans nos démocraties, hélas, nous ne sortons jamais des rivalités cycliques, des batailles frontales, des campagnes permanentes (qui n’est pas déjà candidat potentiel pour 2032 ?). Cette guerre en modèle réduit est lassante. Permet-elle de mettre en avant « les meilleurs » ? Les Américains n’ont pas échappé à  Donald Trump, ni les Anglais à Boris Johnson, ni les Italiens à Sergio Berlusconi…

       Évidemment, le système démocratique des élections régulières et des gouvernements renversables est le moins pire de tous. Même avec tous leurs défauts récemment révélés, les États-Unis ne sont pas la Chine.

       Il n’empêche que nos démocraties n’ont pas su se protéger des potentats, détenteurs des vrais pouvoirs, que sont les milliardaires : ils dirigent le monde sans avoir été élus, et sans avoir de compte à rendre à personne. Et avant d’être déchus de leurs trônes, c’est-à-dire ruinés, ils ont le temps de mettre de côté tous leurs profits, accumulés sur le dos des petits, dans des paradis fiscaux, dans des banques complaisantes, ou bien ils les ont convertis en cryptomonnaies.

       Le mode d’élection du pape nous interpelle. Il n’y a pas de campagne électorale longue avant son élection (sauf souterraine et feutrée), il n’y a pas de mandat déterminé, donc pas d’échéance alléchante, l’élu est choisi par ses pairs, parmi ses pairs. Cela assure une stabilité qui a fait ses preuves depuis quelques siècles…

       Pour contourner les conflits mimétiques, comment échapper à la compétition ? Les hommes politiques qui assouvissent leur orgueil dans des carrières tapageuses ne font pas de bons leaders (de bons guides). À l’inverse, on connaît, dans l’histoire récente, deux grands hommes historiques qui ne voulaient pas être présidents de leur pays et qui ont donné le meilleur à leurs concitoyens : Václav Havel et Nelson Mandela. La « chance » qu’ils ont eue est d’avoir évité les pièges de leurs propres ambitions.

       Un système de tirage au sort, comme sont choisis les jurés dans un tribunal, pourrait nous préserver des calamités engendrées par des ego surdimensionnés et l’orgueil personnel. La liste des postulants pourrait être constituée de volontaires.

       Enfin, pour désamorcer l’appétit des aspirants aux charges suprêmes, il serait peut-être judicieux de retirer à celles-ci toute la pompe et la gloire qui entourent la fonction et font du Président un être quasi sacré. « Le monde est toujours abusé par l’apparat », avait remarqué Shakespeare (Le Marchand de Venise).

       Depuis Pie XII, l’Église a montré, en particulier grâce à Vatican II et aussi grâce à François, qu’en la dépouillant de son apparat, elle n’a rien perdu de son influence. Au contraire, même. La simplicité de Léon XIV incite à la confiance. Et sa position comme en retrait, comme au-dessus de la mêlée, lui assure une autorité que certains présidents dûment élus ailleurs lui envient. Voir la répercussion de sa dernière encyclique Magnifica Humanitas qui dérange beaucoup de monde parmi les « puissants ».

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  3. Lucien Scubla écrit :

    « Le peuple, en réalité, ne gouverne jamais. […] En revanche, il peut choisir ses gouvernants, et c’est cela, et rien d’autre, qui caractérise la démocratie ».

    1 – Les Suisses élisent leurs députés et gouvernants tous les quatre ans ; par contre, ils gouvernent eux-mêmes tous les trois mois, par les référendums fédéraux, cantonaux et communaux, en particulier par les référendums constitutionnels, tout changement constitutionnel devant y être approuvé par la population, ce qui fait bien une souveraineté populaire, les règles supérieures ne pouvant être validées que par la décision supérieure de la population (contrairement à la France avec la possibilité de changement constitutionnel par le Congrès, réunion des députés et des sénateurs, comme pour le Traité de Lisbonne en 2008, les Français n’ayant pas voté en 2005 ce que voulait l’oligarchie, les privant de tout référendum national depuis).

    2 – Il y a un problème sémantique, qu’on peut considérer comme un clivage entre langage étymologique et novlangue, et qui s’est produit en 1800, lorsqu’aux États-Unis le Parti Républicain s’est rebaptisé Parti Républicain Démocrate par électoralisme. Alexis de Tocqueville (aristocrate antidémocrate) a importé cette novlangue en 1835 dans De la démocratie en Amérique.

    Cela rompit la sémantique étymologique et stable durant deux millénaires quant à la démocratie, d’Aristote à Sieyès en passant par Spinoza, Montesquieu et Rousseau.

    Aristote écrivait qu’ « il est considéré comme démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort et comme oligarchique qu’elles soient électives » (Politique, IV, 9, 1294 b 7-9) ; « Les élections sont aristocratiques et non démocratiques : elles introduisent un élément de choix délibéré, de sélection des meilleurs citoyens, les « aristoï », au lieu du gouvernement par le peuple tout entier. » (Politique, IV, 1300b4-5).

    Baruch Spinoza écrivit que si la politique « se fait par une assemblée sortie de la masse du peuple, l’État s’appelle démocratie ; si c’est par quelques hommes choisis, l’État s’appelle aristocratie ; par un seul enfin, monarchie. »  (Traité politique, chapitre II : « Du droit naturel », paragraphe 17). C’est ce que les politiciens veulent nous faire croire, que leurs assemblées sont sorties de la masse des peuples. Spinoza précise que ce qui « distingue essentiellement » la démocratie « du gouvernement aristocratique, c’est que, dans ce dernier, la seule volonté du conseil suprême et une libre élection font nommer tel ou tel citoyen patricien, en sorte que nul ne possède à titre héréditaire et ne peut demander ni le droit de suffrage, ni le droit d’occuper les fonctions publiques, au lieu qu’il en est tout autrement dans le gouvernement dont nous allons parler. » (Traité politique, chapitre X : « De la démocratie », paragraphe 1). En une phrase, Spinoza rattache l’élection à l’aristocratie et en détache l’hérédité. « En effet, il y a cette différence principale entre le gouvernement démocratique et l’aristocratique, que dans celui-ci le droit de gouverner dépend de la seule élection, tandis que dans l’autre il dépend, comme je le montrerai au lieu convenable, soit d’un droit inné, soit d’un droit acquis par le sort »  (Traité politique, chapitre VIII : « De l’aristocratie », paragraphe 1).

    Pour Montesquieu, « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie. Le suffrage par le choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie. » (De l’Esprit des lois, livre II : « Des lois qui dérivent directement de la nature du gouvernement », chapitre 2 : « Du gouvernement républicain et des lois relatives à la démocratie »).

    Pour Jean-Jacques Rousseau, « Il y a donc trois sortes d’aristocratie: naturelle, élective, héréditaire. La première ne convient qu’à des peuples simples; la troisième est le pire de tous les gouvernements. La deuxième est le meilleur : c’est l’aristocratie proprement dite. » (Du contrat social, Livre III, chapitre 5 : « De l’aristocratie »).

    Rousseau anticipe surtout le mensonge de la démocratie représentative et la servitude volontaire des citoyens :           

    « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. […] Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement: sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. […] L’idée des représentants est moderne : elle nous vient du gouvernement féodal, de cet inique et absurde gouvernement dans lequel l’espèce humaine est dégradée, et où le nom d’homme est en déshonneur. » (Du contrat social, livre III, chapitre 15 : « Des députés ou représentants »). Il est révoltant que nous soyons traités comme des bêtes, alors que comme l’avait écrit Aristote, l’humain est un animal politique, et que même le chimpanzé l’est déjà, comme l’a montré Franz de Waal dans La Politique du chimpanzé (Odile Jacob, 1995).

    L’abbé Emmanuel-Joseph Sieyès, dans son discours du 7 septembre 1789 opposa gouvernement « représentatif » et démocratie, avant que l’oligarchie ait voulu qu’on les confonde afin de tromper le peuple et désamorcer ses revendications :

    « Ce concours immédiat est ce qui caractérise la véritable démocratie. Le concours médiat caractérise le gouvernement représentatif.  (594c2§3) […] Le choix entre ces deux méthodes de faire la loi n’est pas douteux parmi nous (594c2§4) […] D’abord, la très grande pluralité de nos concitoyens n’a ni assez d’instruction, ni assez de loisir, pour vouloir s’occuper directement des lois qui doivent gouverner la France (594c2§5) […] la France n’est point, ne peut pas être une démocratie (594c2§6) […] Donc les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire immédiatement la loi ; donc ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. (594c2§6) […] S’ils dictaient des volontés, ce ne serait plus cet état représentatif, ce serait un état démocratique. (594c2§6) […] Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. (595c1§4) »(https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k495230/f662.item).

    Donc, ce qu’en novlangue sont appelées des « démocraties » sont en fait des aristocraties électives ou électocraties (selon la dénomination du politologue Dimitri Courant, https://www.sciencespo.fr/cevipof/sites/sciencespo.fr.cevipof/files/DD_DC_SystemeDeliberatif_avril2026.pdf), des oligarchies, des ploutocraties – où le financement des partis politiques, des carrières politiques par les plus riches, en particulier avec leurs médias, fabrique les politiques : ainsi la taxe Zucman (2 % sur le patrimoine des très grandes fortunes définies comme les foyers fiscaux ayant 100 millions d’euros ou plus de patrimoine), quoi qu’approuvée par 86% des Français (https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/la-taxe-zucman-plebiscitee-par-86-des-francais-il-se-passe-un-truc-massif-et-transpartisan-dans-le-pays), ne sera même pas votée par les parlementaires).

    L’exemple de la Suisse, avec ses initiatives citoyennes (des pétitions) qui deviennent des référendums (décisionnaires) démontre, quant à l’évitement de la violence, la supériorité de la démocratie réelle sur l’électocratie, où ce qui est majoritairement approuvé par la population, comme le RIC lui-même (https://www.ifop.com/publication/les-francais-et-le-referendum-dinitiative-citoyenne/), ou l’opposition à la réforme des retraites (https://www.tf1info.fr/politique/sondage-70-des-francais-soutiennent-la-mobilisation-contre-la-reforme-des-retraites-2252332.html), est réprimé violemment dans des manifestations (morts, éborgnages, amputations, gazages, emprisonnements).

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    1. Intéressant. Je pense au peuple ukrainien, lequel, en 2004, en 2013/2014 et (même!) en 2025, a pris la rue et a réussi à donner un sérieux coup de barre à la destinée de son pays.

      Je pense à ce même peuple qui se serre les coudes pour répondre et résister au pire cauchemar auquel un pays peut être confronté : l’effort maximal pour vous anéantir exercé par un voisin trois fois plus gros que vous.

      Cette résistance pourrait répondre il me semble à ces définitions de la démocratie dont vous faites état, où le pouvoir s’exerce quotidiennement par le peuple. Écartez-vous de ses volontés, et il vous confrontera sur le parvis de vos bureaux.

      La novlangue à laquelle vous faites référence a ses vertus dormitives. Si elle n’a pas ces effets, malgré la structure (peut-être nécessaire) d’une aristocratie élective, c’est que le pouvoir reste vivant, et la démocratie vivante. L’Ukraine se propose en exemple, et peut-être en donneuse de leçons.

      Leçons à imiter. Il ne s’agit pas d’imiter bien, ou d’imiter mal, mais d’imiter le bien. Ça, c’est un sport où il peut y avoir une sérieuse concurrence, et que des gagnants.

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  4. « Hélas ! l’Évangile a passé ! l’Évangile ! l’Évangile.

    J’attends Dieu avec gourmandise. Je suis de race inférieure de toute éternité. »

    Rimbaud entraina Claudel derrière son pilier à voir la cathédrale s’engager sur la mer des possibles.

    Tant que chaque être sur cette terre ne sera pas renseigné sur sa structure sacrificielle, invité à l’apocalypse intérieure de la révélation, la démocratie ne saura que répliquer en métastase ce que nous savons désormais identifier comme le mal, ouvrant en conséquence la capacité à incarner le bien comme l’exercice d’émancipation de la violence, l’exercice de la liberté en pleine conscience des lois physiques qui régissent les relations humaines.

    Ainsi, exerçant la force sans l’admirer pour combattre l’ennemi sans le haïr, nous aurons capacité à ne laisser aucun malheureux de côté en cette entreprise où chacun, du plus faible au plus fort, est appelé à cette conscience égale du principe supérieur qui le régit.

    C’est un choix rationnel et formulable qu’il est proposé aux êtres humains d’opérer, que tous ceux qui en ont compris la quintessence ont capacité, ici et maintenant, d’incarner la réalité.

    Tout autre interprétation fait de Girard une idole et de la compréhension de la structure mythique une nouvelle mythologie au service de l’orgueil individuel, qui ne sait proprement pas se penser second au regard premier de la révélation évangélique, est donc incapable d’en exercer la liberté proposée et cède aux facilités confortables du retour en esclavage.

    Le temple de Jésus est son corps, potentialité mirifique offerte à notre imitation.

    Je vous laisse conclure sur ce qu’est l’alternative au choix proposé.

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