
par Matthias Delori
Mathias Delori est chargé de recherche CNRS (HDR) au CERI de Sciences Po Paris. Ses travaux portent sur la guerre, la paix et la sécurité. Dans son ouvrage La guerre contre le terrorisme comme rivalité mimétique, paru aux éditions Peter Lang en 2025, il s’interroge sur les catégories de pensée qui englobent les notions de terrorisme et de contre-terrorisme. Mathias Delori analyse comment partisans du djihad armé et de la guerre globale contre le terrorisme ont construit un monde qui a rendu possible une escalade de la violence. Il prend appui pour cela sur la pensée de René Girard.
Nous proposons ci-dessous des extraits significatifs d’une interview de Mathias Delori par Miriam Périer, au printemps 2025.
Voici le lien vers la version complète :
https://www.sciencespo.fr/ceri/fr/actualites/terrorisme-contre-terrorisme-et-rivalite-mimetique
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Vous voulez comprendre ces deux violences – le terrorisme islamique et le contre-terrorisme guerrier – et vous récusez les explications en termes de radicalisation (des terroristes) ou d’impérialisme (des partisans de la guerre contre le terrorisme). Votre thèse est que le « terrorisme » et le contre-« terrorisme » guerrier représentent deux faces d’une même relation violente.
Oui. Ces explications en termes de radicalisation des uns et d’impérialisme des autres ont un point commun : elles ne s’intéressent qu’à l’un des deux belligérants tout en jetant, d’ailleurs, un regard normativement critique sur ses pratiques. L’approche relationnelle de la violence que je déploie dans ce livre se veut réflexive par rapport au rapport normatif à l’objet. Ces violences ne me laissent pas indifférent. J’ai perdu une connaissance dans un attentat, mais je m’efforce de trouver la juste distance. Cette approche est également plus éclairante. Elle permet, tout d’abord, de rendre justice au sens que les uns, les unes et les autres donnent à leurs pratiques. Les partisans de la « guerre globale contre le terrorisme » et les « terroristes » d’al-Qaïda ou de l’Etat Islamique l’énoncent très clairement : ils sont en guerre. Ils n’utilisent pas ce terme de manière métaphorique comme a pu le faire Emmanuel Macron aux premières heures de la pandémie de Covid 19. Plus que d’être en guerre, ils la font. Concrètement, les bombardements français en Irak à partir d’août 2014 et les attaques commando comme celle du Bataclan en 2015 sont des actes de guerre. Or la guerre est une relation violente.
L’approche relationnelle de la violence que je mobilise diffère de celle qu’on trouve dans le noyau dur des études stratégiques. Ces dernières postulent que la guerre est une interaction violente structurée par des adaptations rationnelles aux actions de l’adversaire. De fait, de telles logiques se retrouvent dans la « guerre globale contre le terrorisme ». Par exemple, la centralité prise par les frappes de drones en Irak, au Yémen, en Somalie et au Pakistan à partir de la fin des années 2000 peut s’interpréter comme une adaptation stratégique aux attaques suicides qui ont causé de trop nombreuses victimes dans les rangs des forces terrestres contre-« terroristes » en Afghanistan et en Irak. Cette grille de lecture interactionnelle et rationaliste peut aussi éclairer le recours, par l’organisation État Islamique, aux attaques contre les civils des pays de la coalition internationale à partir de 2014/2015. Frappée depuis les airs, cette organisation ne pouvait pas riposter contre des troupes combattantes. Elle a réagi comme de nombreuses organisations se trouvant dans le même cas de figure : en intensifiant sa violence contre les civils(5). Cette grille de lecture en termes d’adaptations stratégiques souffre cependant d’un point aveugle. Elle est incapable de rendre compte de l’évolution des identités, des représentations de l’Autre et des affects guerriers dans le temps de la relation violente. C’est ce que la théorie de la rivalité mimétique permet de faire.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur cette théorie de la rivalité mimétique et sur la manière dont vous entreprenez de la « sociologiser » ?
J’emprunte cette théorie à l’anthropologue René Girard. C’est un auteur singulier dans le paysage des sciences humaines et sociales. En effet, si la plupart des chercheurs et chercheures s’efforcent de produire des théories dites « de moyenne portée », c’est-à-dire éclairant un ensemble restreint de phénomènes, Girard entendait expliquer la violence sous toutes ses formes et sous toutes les latitudes de l’Antiquité à nos jours. Les matériaux qu’il a mobilisés – les tragédies grecques et les romans de l’époque moderne notamment – sont également originaux, d’autant qu’il ne les interprétait pas seulement comme des récits de fiction mais, aussi, comme des commentaires sur la réalité. Notons que Girard a fait preuve d’une certaine réflexivité sur le caractère iconoclaste de sa démarche lorsqu’il a écrit que sa théorie repose « sur des faits dont le caractère empirique n’est pas vérifiable empiriquement »(6). La théorie de Girard ne me semble pas applicable, telle quelle, à une enquête de sciences sociales. Je me suis donc appliqué à la sociologiser et je ne suis pas le premier à le faire. Didier Bigo, Daniel Hermant ou encore Xavier Crettiez ont fait œuvre de précurseurs. La revue Cultures et Conflits a aussi contribué à cette recherche. Enfin, mon travail doit beaucoup aux réflexions conduites dans les années 2010 au sein du groupe OCTAV (Observatoire Collaboratif sur le Terrorisme, l’Antiterrorisme et les Violences) animé par Philippe Bonditti.
René Girard a élaboré cette théorie pendant un demi-siècle, de telle sorte qu’il en a formulé plusieurs variantes. La première, exposée dans Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), a pour clef de voûte la notion de « désirs mimétiques ». Elle stipule que les êtres humains croient désirer des choses, des personnes ou des idées pour elles-mêmes alors qu’en réalité, ils se prennent mutuellement comme modèle et désirent ce que l’autre désire. Girard ajoute que les acteurs se voilent la face sur la dimension mimétique de leurs désirs. Dans Le Rouge et le noir de Stendhal, par exemple, Julien Sorel croit désirer Madame de Rênal de manière romantique, c’est-à-dire pour elle-même et contre les conventions sociales, alors qu’il imite en réalité Monsieur de Rênal, maire de la petite ville de Verrière, son modèle. C’est le sens du titre du livre de Girard : il existe une « vérité romanesque » derrière le « mensonge romantique » du désir pour l’être ou la chose aimée. Cela porte les germes de la violence, car « deux désirs qui convergent vers le même objet se font mutuellement obstacle »(7). Dans son ouvrage Achever Clausewitz (2007), Girard donne l’exemple des guerres franco-allemandes engendrées, selon lui, par le désir mimétique d’être la première puissance européenne et le seul porte-drapeau de la « Kultur » et de la « civilisation ». Cette variante de la théorie de la rivalité mimétique n’est toutefois pas articulable avec l’approche socio-historique que je déploie. Sa théorie de l’action est trop restrictive. Les désirs, mimétiques ou non, ne sont pas les seuls déterminants de l’action sociale, tout du moins pas à la guerre. La théorie est par ailleurs trop déterministe. Les acteurs apparaissent comme des éléments de mécanismes mimétiques qui les dépassent totalement.
Dans La violence et le sacré (1972), Girard formule une variante de sa théorie à la fois complémentaire de la première, mobilisable de manière autonome et plus compatible avec une démarche socio-historique. Elle porte non pas sur l’origine de la violence, mais sur son développement. La question est : pourquoi certaines rivalités prennent-elles la forme d’une escalade de la violence alors que d’autres sont résolues pacifiquement ou sous la forme d’un conflit violent stabilisé dans un régime de limites ? Girard répond que les sociétés humaines qui ont survécu à l’autodestruction ont inventé des stratagèmes : les rituels du bouc-émissaire dans le cas des sociétés traditionnelles et la justice pénale dans le cas des sociétés modernes. Mais la justice pénale internationale est trop peu internationale et trop faible pour réguler tous les conflits et leurs tendances mimétiques. Ce stratagème est donc inopérant.
Qu’en est-il alors de votre approche de la théorie girardienne ?
Ma théorie de la rivalité mimétique s’appuie donc sur une autre idée qui traverse toute l’œuvre de Girard : la question de la reconnaissance (ou non), par les acteurs, du caractère relationnel de la violence. Les configurations violentes où les acteurs reconnaissent le caractère relationnel de la violence ne tendent pas vers l’escalade. Elles peuvent même conduire à une réconciliation, comme l’a montré Valérie Rosoux à propos des relations franco-allemandes(8) . À l’inverse, la représentation de l’autre comme un agresseur tend à produire de l’escalade, car on passe facilement de cette idée à celle selon laquelle l’autre est un être cruel (un mécréant, un fanatique islamique…) et à la conclusion qu’il est légitime, face à la cruauté, de dépasser les limites de ce qu’on estime être, en temps normal, la juste violence. Les pratiques violentes deviennent parfaitement mimétiques quand la contre-cruauté répond à la cruauté, et inversement. Girard parle de « double monstrueux » ; Germaine Tillion des « ennemis complémentaires »(9).
Dans la configuration violente étudiée dans La guerre contre le terrorisme comme rivalité mimétique , ce mimétisme destructeur commence quand al-Qaïda estime que les bombardements états-uniens au Soudan et en Afghanistan en août 1998 justifient une attaque d’ampleur contre des civils (l’attaque du 11 septembre 2001) et quand les États-Unis décrètent, le 1er janvier 2002, que les « terroristes » d’al-Qaïda peuvent être considérés comme des « combattants illicites » ne bénéficiant pas, de ce fait, de la protection du noyau dur des conventions de Genève. Par la suite, les attaques contre les civils ont répondu à la torture et la torture aux attaques contre les civils. Le mimétisme réside dans le fait que la contre-violence des uns apparait comme de la cruauté aux autres, et inversement.
Quel est le mérite de cette théorie de la rivalité mimétique dans le cas présent ?
Outre le fait qu’elle est agnostique sur l’origine de la violence, cette interprétation de la théorie de la rivalité mimétique évite l’écueil du déterminisme. Si les logiques d’escalade ont dominé, certains acteurs ont fait, c’est tout à fait vrai, le choix de sortir de la relation violente après avoir reconnu le caractère relationnel de celle-ci. Au niveau des acteurs collectifs, citons la décision du gouvernement espagnol de retirer ses troupes d’Irak après les attentats de Madrid en 2004. Je documente aussi, dans mon ouvrage, des trajectoires individuelles. Au début du mois de mai 2004, par exemple, l’homme d’affaire américain Nicholas Berg est capturé puis décapité par des militants d’un groupe dirigé par Abu Musab al-Zarqawi. La vidéo, la première du genre, a fait le tour du monde. Deux ans plus tard, les forces armées états-uniennes répliquent en assassinant al-Zarqawi. En réaction, le père de Nicholas Berg exprime son désarroi avec dignité, face à cette conception contre-« terroriste » de la loi du talion : « Ma réaction est que je suis désolé lorsqu’un être humain meurt. Zarqawi est un être humain. Il a une famille qui réagit comme ma famille a réagi lorsque Nick a été tué, et je me sens mal pour cela ». Il convient de rendre justice aux personnes qui ont œuvré contre l’escalade mimétique(10).
À l’inverse, d’autres acteurs collectifs et individuels sont passés de la reconnaissance du caractère relationnel de la violence – synonyme de maintien de la violence dans un régime de limites – à la négation de cette relation et, par conséquent, à l’escalade mimétique. En ce qui concerne les acteurs collectifs, le cas le plus fascinant est la France. Au cours des années 2000, la France fait preuve de prudence par rapport à l’approche guerrière du contre-« terrorisme » islamique en participant de manière secondaire à la guerre d’Afghanistan et en s’abstenant de participer au bombardement et à l’invasion de l’Irak en 2003. Cette politique s’adosse alors à la conviction, formulée par un dirigeant de la DGSE devant le Sénat en 2010, selon laquelle la guerre contre le « terrorisme » attise le « terrorisme »(11). Contrairement aux États-Unis, au Royaume-Uni et à l’Espagne, la France n’est alors pas visée par des attentats islamistes majeurs. À partir de 2013-2014, en revanche, la France épouse l’approche guerrière du contre-« terrorisme » dans le Sahel et, surtout, en Irak contre l’organisation État Islamique. Les attentats des années 2015 et suivantes sont une conséquence de ce tournant. Je montre dans mon livre que des « experts » ont présenté ces attentats comme des agressions alors qu’ils avaient expliqué, une décennie plus tôt, que le non-engagement français en Irak lui avait épargné de nombreux attentats. Certains avaient même prédit, quand la France a commencé à bombarder l’Etat Islamique en août 2014, que cette décision conduirait probablement à une riposte de l’Etat Islamique.
Justement, vous montrez que l’escalade n’était pas une fatalité, mais que les logiques mimétiques l’ont souvent emporté. Pourquoi ?
Girard pensait que le mimétisme est inscrit dans la nature humaine. C’est une des raisons pour lesquelles il s’est enthousiasmé, à la fin de sa vie, pour la théorie biologique des « neurones miroirs ». Il a vu dans cette théorie une confirmation de ses intuitions. Mon approche socio-historique repose sur la notion de construction sociale de la réalité. À travers leurs discours et leurs pratiques, les acteurs sociaux produisent des normes et des représentations qui les poussent, ou non, à vouloir répondre à la violence par la violence. Comme toutes les constructions sociales, celle documentée dans mon livre, à savoir l’escalade des violences « terroristes » et contre-« terroristes », n’était pas nécessaire. D’ailleurs, les retraits d’Irak, d’Afghanistan et du Sahel ont produit une désescalade à partir de 2020. Au cours des deux décennies précédentes, les logiques mimétiques l’ont emporté car des acteurs puissants (responsables officiels, experts, journalistes…) ont nié le caractère relationnel des deux violences. Ils ne l’ont pas fait de mauvaise foi, mais pour des raisons qui prenaient sens dans leurs champs sociaux respectifs.
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Vous écrivez dans la conclusion de l’ouvrage que la rivalité mimétique l’a souvent emporté sur la réflexion stratégique. Que voulez-vous dire par là ?
La réflexion stratégique, qu’il ne faut pas confondre avec le champ peu réflexif des études stratégiques, consiste à s’interroger sur le meilleur moyen de parvenir à son objectif. Cela implique de comprendre les motifs de l’adversaire. On réalise alors automatiquement, pour reprendre une formule de René Girard, que « l’agression n’existe pas. (…) L’agresseur a toujours déjà été agressé »(18). La réflexion stratégique constitue donc un antidote puissant à la rivalité mimétique. Elle peut aider à sortir du cercle vicieux de la vengeance comme dans le cas, évoqué plus haut, de l’Espagne en 2004. Elle peut aussi conduire à poursuivre la guerre tout en la maintenant dans un régime de limites. Chaque année, le président des États-Unis reçoit un document intitulé « National Intelligence Estimate » qui synthétise les rapports annuels des différents services de renseignement. Celui de 2006 observait que le bombardement et l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak ont engendré une multiplication des vocations terroristes. Les auteurs de ce document y prescrivaient de faire preuve de davantage de discernement dans l’usage de la force. Cela a permis une courte désescalade jusqu’à l’intensification des frappes de drones au tournant des années 2000 et 2010.
À l’heure où les bruits de bottes deviennent assourdissants, ce livre peut aussi être lu comme un appel à la réflexion sur le caractère souvent contre-productif de l’usage de la violence pour arrêter celle-ci.
Notes
1. Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962, p. 176.
2.Isabelle Sommier, Le Terrorisme, Paris, Flammarion, 2000
3.Anonyme, Working Group Report on Detainee Interrogations in the Global War on Terrorism, Torture documents (The Rendition Project), 4 avril 2003, p. 65.
4.Rebecca Mihnot-Mahdavi, Drones and International Law. A Techno-Legal Machinery, Cambridge, Cambridge University Press, 2023.
5.Simon Collard-Wexler, Costantino Pischedda et Michael G. Smith, « Do Foreign Occupations Cause Suicide Attacks? », Journal of Conflict Resolution, 58(4), 2013, pp. 625-657.
6.René Girard, La violence et le sacré, Paris, Grasset, p. 463.
7.René Girard, La violence et le sacré, op. cit., p. 216.
8.Valérie Rosoux, Les usages de la mémoire dans les relations internationales : le recours au passé dans la politique étrangère de la France à l’égard de l’Allemagne et de l’Algérie de 1962 à nos jours, Bruxelles, Edition Bruylant, 2002
9.Germaine Tillon, Ennemis complémentaires. Guerre d’Algérie, Editions Tiresias, 2005.
10.“Beheaded man’s father: Revenge breeds revenge”, cnn.com, 9 juin 2006, consulté le 17 octobre 2023.
11.Alain Chouet, « Al Qaida, Commission des affaires étrangères de la défense et des forces armées du Sénat », Conférence du 29 janvier 2010, (consulté le 12 mars 2020). La séquence se trouve ici : 19’50’’
12.Jean Baudrillard, Simulacre et simulation, Paris, Editions Galilée, 1981.
13.Jean Baudrillard, La guerre du Golfe n’a pas eu lieu, Paris, Editions Galilée, 1991.
14.« Villepin », LeMonde.fr, 12 septembre 2014
15.Jérôme Fenoglio, « Éditorial : Attaque de Saint-Etienne-du-Rouvray : Résister à la stratégie de la haine », Le Monde, 28 juillet 2016. Notons que Le Monde a édité la version électronique de cet éditorial après que le site Arrêt sur image a relevé l’inversion de la chronologie.
16.Emmanuel Carrère, V13. Chronique judiciaire, Paris, P.O.L, 2022, pp 127-128
17.Gilbert Burnham, Riyahd Lafta, Shannon Doocy et Les Roberts, « Mortality after the 2003 invasion of Iraq: a cross-sectional cluster sample survey », Lancet, 368, 2006, pp. 1421-28
18.René Girard, Achever Clausewitz, Paris, Carnets Nord, p. 53.
bonjour cette analyse vaut pour l’escalade de la violence entre Israël et le hamas….il est tragique de voir Israël et le hamas se ressembler dans l’horreur depuis les attentats d’octobre 2023 sans doute maintenant pour des années….la fin n’étant envisagée par les 2 camps que par la disparition du camp adverse….
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Réflexions très intéressantes.
Je livre pour les prolonger un article de La Croix (accessible, intégralement, aux seuls abonnés, désolé) que je commente ainsi
La fraternité n’est pas qu’une valeur occidentale ni, comme les notions de réconciliation et de pardon, spécifiquement chrétien.
Aziz Abu Sarah codirige InterAct International, une organisation dédiée à la paix. Il a cofondé Medji Tours pour transformer le tourisme en force de réconciliation. Son frère Tayseer est mort quand il avait 10 ans, après avoir été frappé et torturé dans une prison militaire en Israël.
Maoz Inon codirige InterAct International. Il a construit le réseau d’auberges de jeunesse Abraham, conçues comme un tremplin pour promouvoir la paix en Israël. Ses parents ont été tués par balles le 7 octobre 2023 par des hommes du Hamas, qui ont incendié la maison. Les restes du père ont été identifiés quatorze jours plus tard et ceux de sa mère n’ont pas été retrouvés.
https://www.la-croix.com/international/aziz-abu-sarah-et-maoz-inon-nous-transformons-le-traumatisme-de-la-guerre-au-moyen-orient-en-guerison-20260522?utm_source=batch&utm_medium=push&utm_campaign=edito
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extrait :
La réflexion stratégique, qu’il ne faut pas confondre avec le champ peu réflexif des études stratégiques, consiste à s’interroger sur le meilleur moyen de parvenir à son objectif. Cela implique de comprendre les motifs de l’adversaire. On réalise alors automatiquement, pour reprendre une formule de René Girard, que « l’agression n’existe pas. (…) L’agresseur a toujours déjà été agressé ».
remarque :
Tout à fait d’accord avec cette conclusion.
question :
Comment appliquer cette réflexion à la guerre de la Russie contre l’Ukraine ? Certes, on comprend que dans la propagande russe, la Russie répond à des menaces et des provocations de l’ « Occident ».
Or, que faire, dans le cas où ces menaces et provocations étaient largement une vue de l’esprit des idéologues russes ?
On peut, et devons peut-être répondre à l’agression par l’agression, mais pas que.
C’est ce « pas que » qui pourrait intéresser, ici. Comment désarmer non pas l’agresseur mais le conflit, dans ce cas-ci ? Concrètement, si on est un Matthias Delori de plus dans le monde, que faire ? Répondre « plus de diplomatie » ne me satisferait pas. Quelle action poser, quelle attaque mener, dans la guerre contre la guerre (clin d’œil pour le choix de mots) ? (D’accord en partant que ce blogue est un élément essentiel de cette guerre… appelons-le « école des officiers », avec un autre clin d’œil).
Il me faut plus que des mots. Il me faut des stratégies de guerre (avec encore un clin d’œil).
Billet très pertinent, de même que le travail de ce chercheur. Merci.
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Concernant non pas l’idée, mais le fait accompli qui consiste à « transformer le tourisme en force de réconciliation » (commentaire de fxnic, 26 mai, 11 h 10), apparaissant juste avant le mien :
Voilà justement un excellent exemple de stratégie active de « guerre contre la guerre ». Merci ! Il en faut mille autres comme celle-là, avec les guerrières et guerriers qui viennent avec, une armée au complet avec ses multiples divisions. Tous au front !
Dresser des plans. Avec les succès viendront les subsides (question d’ajouter un peu d’optimisme dans l’air…).
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Ne pouvant « liker », je tiens à exprimer ma vive approbation de ce commentaire, plus en phase avec cet excellent billet sur la démarche de pensée girardienne. Merci Brian M.
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Je salue cette tentative de « sociologiser » la TM. Un aspect me semble pourtant réducteur : la négation de la dimension religieuse, que Girard estimait incontournable (si j’ai bien interprété le terme « agnostique »). Les guerres actuelles ne peuvent être pleinement expliquées par une dynamique de montée de la violence, qui dépendrait essentiellement des « représentations » : « À travers leurs discours et leurs pratiques, les acteurs sociaux produisent des normes et des représentations qui les poussent, ou non, à vouloir répondre à la violence par la violence« . Les deux trajectoires, l’une vers l’escalade et l’autre vers la désescalade, dépendent, d’après Girard, plus de la levée de la « méconnaissance », soit encore de la révélation de la violence qui s’attache au sacré. Tous ces termes religieux, même s’il convient, sous peine d’incohérence, de les redéfinir dans un espace désacralisé, rendent mieux compte de la réalité des conflits actuels que le vocabulaire sociologique. Nous avons quantité de preuves que la violence d’état perpétrée par la Russie, Israël ou les Etats-Unis coïncide avec une crise interne d’une gravité telle qu’elle déclenche le recours au mécanisme sacrificiel à grande échelle. Les victimes sacrificielles sont bien identifiées (l’Ukraine, les Palestiniens et les migrants respectivement). La régression sacrificielle de ces peuples est sensible dans les propos détachés de la réalité des politiciens, de la propagande, des médias, et les allusions strictement religieuses que ceux-ci empruntent… Quant à la trajectoire de désescalade, illustrée par des exemples que l’article a le grand mérite de rappeler, elle évoque en moi un mot lui aussi religieux : le pardon.
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Ne pouvant « liker », je tiens à exprimer ma vive approbation de ce commentaire, plus centré que les autres et que cet excellent billet sur la démarche de pensée girardienne. L’escalade et la désescalade de la violence dans les temps qui sont les nôtres, à l’heure de la « modernité », relèvent d’un processus qu’on peut qualifier avec Girard, d‘apocalyptique : la levée d’un certain type de méconnaissance qui assurait le succès relatif du remède sacrificiel et donc la menace d’une violence sans fin ou qui se prend elle-même pour fin.
Nous ne serions pas encore venus à bout du sacré (identifié à la violence par Girard) mais en se décomposant sous nos yeux, le sacré révèle la violence qui l’habite et qu’il avait pour vocation de dissimuler ou en tous cas de maîtriser : d’abord enchaînée religieusement, la violence une fois révélée à elle-même, se déchaîne, telle est l’interprétation girardienne de quelques passages mystérieux de la Bible et du message évangélique. Mais, comme le souligne Hervé van Baren, la désescalade, qui fait l’objet de ce billet, son horizon, relève de la même cause que l’escalade, elle dépend tout entière d’une lucidité neuve : la conscience que nous avons d’être soumis à un mécanisme sacrificiel, jusque dans notre façon de penser, et la décision que nous pouvons prendre de résister à la pente fatale de la violence réciproque. Il s’agit alors d’adopter un comportement quasiment « contre-nature », le pardon.
Oui, c’est bien cela qui est girardien et vient d’une autre source que l’intelligence des mécanismes mentaux ou sociaux : le pardon est inséparable de la charité, sa source est évangélique, c’est-à-dire surnaturelle. Et si l’on estime qu’il faut être croyant pour dire cela, on se contentera de constater que, selon Girard, l’escalade et la désescalade en matière de violence (il s’agit quand même de vie ou de mort) dépendent de la même révélation, la mise en lumière d’un mécanisme, d’un assujettissement, auquel, une fois connu par ses causes et ses conséquences, il devient alors possible de résister.
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Comment sortir du mécanisme relationnel de la violence ? En regardant l’oppresseur autrement. Françoise Dolto exprime cela en psychanalyste : « Aimer mon ennemi, c’est aimer celui qui est support de ce que je refoule le plus et que je ne veux pas reconnaître en moi. » (L’Évangile au risque de la psychanalyse, tome 2). Comment reconnaître dans mon ennemi un autre moi-même ?
Retenons la leçon de Nelson Mandela : « L’opprimé et l’oppresseur, dit-il, sont tous deux dépossédés de leur liberté. » C’est ce qui explique que Mandela prisonnier n’a jamais voulu négocier sa libération avec des bourreaux qu’il n’aurait pas été capable de considérer comme ses égaux. Cette hauteur d’esprit lui a valu bien des années de prison supplémentaires. Aussi n’est-il pas sorti de sa geôle pour se venger. Avec Desmond Tutu, il a institué la Commission vérité et réconciliation. Compte tenu de ce qu’était l’apartheid, sa sauvagerie, son inhumanité, l’issue devait passer par la reconnaissance mutuelle, voire le pardon, ou c’était le carnage assuré pour un siècle !
Comment Nelson Mandela et Desmond Tutu ne sont-ils pas tombés dans le cycle infernal de la vengeance et le vertige de la « montée aux extrêmes » ─ ce à quoi pousse la rivalité mimétique ? Nos héros sud-africains ont inversé le processus : celui qui est en face de moi n’est pas mon « rival » mais mon « égal ». Il y a là le signe d’un « bon mimétisme » qui ouvre à la résolution possible de bien des conflits. Cela s’appelle aussi « l’amour du prochain ». Dire « aimer son prochain comme soi-même » est un énoncé mimétique provocateur. Les violents préfèrent toujours en découdre avec leur miroir-ennemi.
Joël HILLION
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En réponse à Hervé, dont je partage l’analyse, mais qui écrit curieusement : « Tous ces termes religieux, même s’il convient, sous peine d’incohérence, de les redéfinir dans un espace désacralisé, rendent mieux compte de la réalité des conflits actuels que le vocabulaire sociologique ». Je pense qu’il n’y a rien d’incohérent à définir les conflits actuels dans un espace sacralisé, ô combien! Le but des haredim, ces juifs ultraorthodoxes qui ont pris le pouvoir en Israël, du Hamas et du Hezbollah, c’est de créer un Etat religieux homogène en éliminant toutes les religions qui ne sont pas les leurs. Je passe sur le projet des évangélistes américains qui ont porté Trump au pouvoir, et qui préparent l’envoi de boeufs sélectionnés (sans taches, avec une robe unie d’une certaine couleur) pour les envoyer depuis le Texas afin d’être sacrifiés sur l’esplanade des mosquées afin de la « purifier », aprés avoir détruit ces dernières en vue de reconstruire le Temple…. Je passe aussi sur l’agression russe soutenue par Kirill considérant que la venue au pouvoir de Poutine est « un miracle de Dieu ». et ne parlons même pas de l’Iran. Nous nageons me semble-t-il dans un espace hypersacralisé qui ne voit pas d’autre issue que la guerre pour parvenir à l’accomplissement d’une eschatologie mal comprise (puisque l’Apocalypse est derrière nous).
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Ça dépend comme on lit la phrase de Hervé :
« Tous ces termes religieux, [[[[même s’il convient, sous peine d’incohérence, de les redéfinir dans un espace désacralisé,]]]] rendent mieux compte de la réalité des conflits actuels que le vocabulaire sociologique. »
Hervé et vous semblez donc voir les choses du même œil.
Brian M.
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Effectivement Brian, nous sommes proches, Hervé et moi mêmes, mais pourquoi redéfinir les termes du sacré dans un espace désacralisé, si cet « espace » est toujours imprégné par le sacré? Je ne pense pas que le vocabulaire de la sociologie soit mieux adapté dans ce cas, c’est à dire dans le cas présent, qui voit revenir le sacré le plus archaïque au devant de la scène. Ce que j’interprète pour ma part, on l’aura compris, non comme l’Apocalypse, mais seulement ce retour de Satan: « »Puis je vis un ange descendre du ciel. Il tenait à la main la clé de l’abîme et une grande chaîne. Il s’empara du dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, l’enchaîna pour 1000 ans et le jeta dans l’abîme. Il ferma et scella l’entrée au-dessus de lui afin qu’il n’égare plus les nations, jusqu’à ce que les 1000 ans soient passés. Après cela, il faut qu’il soit relâché pour un peu de temps » (Ap 20 1-3). Nous sommes arrivés au terme de ces 1000 ans. Ce n’est pas l’Apocalypse, mais un mauvais moment à passer. En quoi la sociologie pourrait mieux en rendre compte que la sociologie? Je ne vois pas… A Hervé de nous répondre, si j’ai mal interprété sa pensée, ce qui est probable.
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Le fruit mûr, détaché de la branche, tombe au terreau du pays pour y offrir sa graine féconde, et l’Emmanuel disparu rassemble aux extrêmes de son éviction, désirée par tous, emmêlés de droite jusqu’à gauche en passant par le centre des désirs inassouvis pour l’éternité d’esclavage.
La violence n’expulse plus la violence au doux pays de France, quand l’homme providentiel est celui qu’on exclut.
Le porteur de parole face au porteur d’illusion, la lumière éblouissant les adeptes de la nuit n’empêchera jamais le jour d’entrer, tout pur, sous l’arche des symboles, quand la mort de chacun conclut l’intense parade de nos vies.
Donne ta main, petit pays. De ta faiblesse admise et reconnue, tu feras avec courage le don salvifique de tes défaites pour t’offrir, ô toi le raisonnable, à la victoire glorieuse du véritable sur la fausseté, laissant aux délaissés la place des grands hommes et des guillotinés.
Crois-tu vraiment que la résurgence du passé saurait, sacrifice mis à part, ressusciter le communisme ou le nazisme avec ses millions de torturés ? Mélenchon ou Le Pen, vraiment, en quitus des errances américaines, russes ou chinoises, sans autre image imaginée que le mime des empires de Rome ou de la Grèce, déjà dévastés ?
Allons, il est grandement l’heure de te réveiller et de cesser d’attendre pour t’apercevoir que ta graine est bien morte, enfin suscitée à nouveau au cornet de la fleur fécondée, quand l’abeille ivre de liberté y butine en balle sale son miel de vérité !
L’aurore est là qui nous attend face aux horreurs de la machine, vengeance répliquée.
Il est l’heure de cesser d’élire l’élu à évincer, pour accéder au point de silence en nous, vierge de tout ressentiment, qui est le lieu du vocable, le lieu de la justice et de la fin des iniquités comme des virtualités du mensonge, accès dégagé à la réalité toute humaine d’une France enfin prête à assumer son destin de proue de l’humanité, quand chaque citoyen accéderait à la conscience ultime et souveraine qu’il ne dépend que de lui de savoir recevoir cette espérance et de se l’appliquer, quand l’avenir ne dépend plus de celui qui s’offre en sacrifice aux regards, mais de ceux qui regardent et renoncent à le sacrifier.
Rêve fou ?
Eh bien, soyons fous, laissant aux vengeurs le cauchemar des répliques mécaniques, vaines pensées des sages qui mettent encore la gloire dans les hommes alors que tout, soit le monde, soit la vie, soit la mort, soit les choses présentes, soit les choses à venir, tout est à nous, quand nous serions revenus des admirations vaines de la force, ou de la haine de l’ennemi, ou du mépris des malheureux, pour être ce que nous sommes : des instruments de vérité, déterminés radicalement à défendre la liberté du choix clairement formulé laissé à notre entendement : l’amour ou la destruction.
Aux urnes de nous-mêmes, citoyens !
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