
par Hervé van Baren
Je suis tombé par hasard sur une série néerlandaise, Een van ons (L’un d’entre nous), qui passe actuellement sur Netflix (Belgique – je ne sais pas si elle est disponible en France). C’est l’histoire du viol et du meurtre d’une adolescente retrouvée morte dans un champ isolé d’une commune rurale, et des 13 ans d’enquête policière qui conduisent à l’arrestation du meurtrier, un fermier de la région. La série aborde le thème en centrant la narration de chaque épisode sur un personnage particulier. Il n’y a pas de suspens, le visage du meurtrier apparaît dès les premières images. L’accent est mis sur l’aspect psychologique, sans oublier pour autant le thème de l’impact d’un crime de sang sur la communauté. C’est ce dernier point qui a retenu mon attention.
Le premier épisode passe assez rapidement sur les faits pour montrer la convergence rapide de tous les regards vers le centre d’accueil pour migrants situé dans le village. Les accusations gratuites de la famille de la victime sont rapidement reprises par une partie des habitants, avec le soutien du maire qui fait pression sur la police pour qu’on arrête un jeune Afghan, essentiellement sur la base de ragots. Celui-ci est finalement disculpé.
Le second épisode s’attache sur la mère de la victime, qui finit par embrasser une théorie complotiste qui accuse une hypothétique secte sataniste. Les tentatives de sortir de l’incertitude conduisent les membres de la famille de la victime à radicaliser leurs positions et ces trajectoires divergentes finiront par avoir raison de l’unité familiale ; la mère divorce et s’en va vivre ailleurs.
Le troisième épisode est le plus marquant du point de vue de la théorie mimétique. Il suit l’indéboulonnable maire, un enfant du village, dans ses tentatives désespérées de préserver l’unité de la communauté. Représentatif de la social-démocratie et de son culte du compromis, il n’est pas outillé pour faire face aux théories paranoïaques et extrémistes qui se répandent comme la poudre. Ses initiatives maladroites et son obsession d’éviter le conflit en tentant de satisfaire tout le monde finiront par réunir les conditions d’une explosion généralisée de violence, une nuit d’émeute. Il n’y survit pas politiquement. L’épisode dessine en toile de fond l’échec de la démocratie et la montée de l’extrême-droite.
Cette histoire m’a fait penser à un passage du Deutéronome que je reproduis ici.
Cas d’un meurtre anonyme
1Si, sur la terre que le SEIGNEUR ton Dieu te donne en possession, on trouve un homme victime d’un meurtre, gisant dans les champs, sans qu’on sache qui l’a frappé, 2tes anciens et tes juges sortiront pour mesurer la distance jusqu’aux villes situées autour de la victime ; 3on verra quelle est la ville la plus proche de la victime : les anciens de cette ville prendront une génisse qu’on n’aura jamais fait travailler, ni attelée sous le joug ; 4les anciens de la ville feront descendre la génisse vers un torrent permanent, à un endroit ni cultivé ni ensemencé ; là, dans le torrent, ils briseront la nuque de la génisse.
5Alors, les prêtres fils de Lévi s’avanceront, car c’est eux que le SEIGNEUR ton Dieu a choisis afin d’officier pour le SEIGNEUR et de bénir en son nom, et ce sont leurs déclarations qui tranchent toute contestation et tout cas de blessure.
6Et tous les anciens de la ville qui se sont approchés de la victime du meurtre se laveront les mains dans le torrent au-dessus de la génisse dont on aura brisé la nuque, 7et ils déclareront : « Ce ne sont pas nos mains qui ont versé ce sang, ni nos yeux qui l’ont vu. 8Absous Israël, ton peuple que tu as racheté, SEIGNEUR, et ne laisse pas l’effusion du sang innocent au milieu d’Israël, ton peuple. » Et ils seront absous de l’effusion de sang. 9Et toi, tu auras ôté du milieu de toi l’effusion de sang innocent, en faisant ce qui est droit aux yeux du SEIGNEUR. (Deutéronome 21, 1-9)
Le texte du Deutéronome ne nous parle pas des conséquences d’un crime violent sur une communauté, mais on peut les extrapoler à partir de la description détaillée des mesures qui doivent être prises pour les éviter. Comme le dit Girard, il y avait dans les sociétés archaïques une connaissance inconsciente des phénomènes mimétiques et des dangers associés.
Tout dans le Deutéronome parle de religion ; tout dans la série néerlandaise parle d’une société sécularisée, qui a perdu cette sagesse. La solution religieuse consiste à purifier la communauté salie par le meurtre à l’aide de rites. Le remède passe par le sacrifice d’une génisse ; les détails permettent de reconstituer la dynamique de la crise que le rite permet d’éviter.
Comme il n’y a pas de coupable connu, les rumeurs, les soupçons et les accusations peuvent se répandre sans obstacle, puisque la résolution rétributive qu’offre la loi est inapplicable. La communauté finit par sombrer dans le tous contre tous et, soit elle disparaît, soit elle survit par le massacre d’une victime émissaire – mais dans ce cas il y a encore du sang versé. L’animal sacrifié est substitué à cette victime humaine. Les précautions prises pour éviter la contagion du sang sont pointilleuses : le sacrifice doit avoir lieu hors de la ville, loin de tout lieu civilisé (un « endroit ni cultivé ni ensemencé »), il doit être réalisé dans un torrent pour garantir l’évacuation rapide du mal, bien que la « nuque brisée » de la génisse suggère un sacrifice sans sang.
Le passage traduit bien la transition entre deux paradigmes. Les prêtres sont chargés de l’application de la loi aussi bien que de l’exécution des rites. En tant que juges, ils ont « pouvoir de trancher tout litige » ; en tant que prêtres, avec l’aide des « anciens », ils sont responsables de la purification de la société par le sacrifice. Leurs prières sont des aveux explicites de l’objectif de ces rites compliqués : rétablir la pureté de la communauté, évacuer le mal. « Ne laisse pas l’effusion du sang innocent au milieu d’Israël ».
La petite communauté contemporaine ne bénéficie plus de ces formules magiques, et l’autorité religieuse, en la personne du pasteur du village, n’a guère plus qu’un rôle de « consultant spirituel » et de consolation des victimes. La série montre une police inefficace et impuissante, et une justice qui brille par son absence. Seule la généralisation des tests ADN permettra finalement l’arrestation du meurtrier et violeur, un membre de la communauté. Nous confions à la technique le rôle de justicier ; seules les preuves techniques peuvent encore « trancher » pour mettre fin au cycle de la vengeance.
Bien que la série nous montre les effets dévastateurs du crime violent sur la cohésion sociale, elle témoigne aussi de l’adoucissement des mœurs qui permet d’éviter que les haines ne dégénèrent en massacre. Le village survit. En Belgique, la profonde division entre les deux communautés linguistiques se traduit par un débat politique fortement polarisé depuis un siècle, mais le bilan humain de cette guerre civile larvée est de… zéro mort. Le constat est encore plus frappant aux Etats-Unis, où la polarisation entre gauche et droite a atteint un niveau inédit caractérisé par une violence politique débridée, qui se double du risque que pose la prolifération anarchique des armes à feu (plus d’armes que d’habitants), et pourtant la déflagration annoncée (notamment par le très angoissant film Civil War) n’a pas (encore ?) eu lieu.
Ce constat semble confirmer l’efficacité du christianisme dans son rôle de pacification des mœurs. Pour autant, Girard montre bien que notre monde repose encore globalement sur le sacrifice, et nul ne peut dire ce qu’il adviendra lorsque, par la révélation qu’il apporte et la méconnaissance qui chaque jour se rétracte un peu plus, nous devrons nous en passer définitivement.
Dans la dernière scène de la série, l’épouse du violeur meurtrier fait ses courses dans l’épicerie du village lorsqu’elle tombe nez à nez avec la mère de la victime. Elle en fait tomber le paquet de pois qu’elle tenait à la main. Elle se baisse pour ramasser les pois éparpillés. L’autre se baisse à son tour pour l’aider.
Sommes-nous mûrs ? En avons-nous suffisamment appris sur l’amour pour pouvoir nous passer du sacrifice ?
Merci Hervé pour ce billet très stimulant. Je regrette simplement que vous n’ayez pas développé votre idée politique sur « l’échec de la démocratie et la montée de l’extrême-droite ».
Selon vous, le christianisme adoucit les mœurs ! Oui et non pour cet euphémisme. Pour moi, depuis plus de 15 siècles, il déconstruit sans le savoir le mensonge sacrificiel. Mais j’imagine que votre foi vous incline à penser que la Vérité éclatera d’un seul coup, avec la parousie sans doute, et que « nul ne peut dire ce qu’il adviendra » alors.
En attendant ce moment, votre billet pose la question des rapports entre vérité, justice et violence. Vaste et beau sujet que Girard a abordé dans « La violence et le sacré » (pp. 37-44 de l’Edition Grasset).
Pour revenir au cinéma, dans un film de 1974 (Dupont Lajoie), Yves Boisset décrit tout cela : le viol et le meurtre d’une jeune fille, la désignation raciste et l’exécution d’un bouc émissaire, l’échec de la police/justice, et pour finir la justice/vengeance rendue par le meurtre du vrai coupable…
En droit, la recherche des preuves est indispensable à la manifestation de la vérité. Tout est dit. De ce point de vue, les analyses ADN sont aussi (voire plus) importantes que la constitution des fichiers d’empreintes digitales, à mon avis.
Dans la dernière scène du film que vous résumez, la mère de la victime vient en aide à l’épouse du violeur. Il ne s’agit pas de pardon, elle reconnaît simplement en cette femme une victime comme elle l’est elle-même, non ?
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Cher Claude,
Merci pour ces commentaires eux aussi très stimulants. Selon moi, la parousie éclatera (pas nécessairement d’un seul coup) avec la vérité (à cause de la vérité), ce qui est d’ailleurs conforme à la vision de Girard. Quant à votre remarque finale, je me demande où est la différence entre reconnaître en l’autre une victime comme soi-même, et le pardon.
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Sur le pardon : Jésus pardonne à ses persécuteurs, peut-être parce qu’il les voit comme ils sont, victimes de leur aveuglement (ils ne savent pas ce qu’ils font), mais enfin lui est sur la croix et eux sont au pied…
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Twin Peaks de David Lynch, sur le même thème. Je crois tjs rediffusé sur Arte…
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Merci, Hervé, pour ce billet qui illustre si bien à la fois notre actualité (qui a aussi quelque chose d’intemporel) et le secours moral et intellectuel que nous apporte la théorie mimétique. Nous ne sommes plus au temps des procès en sorcellerie et des bûchers purificateurs et cependant, les sempiternels réflexes agressifs qui se croient défensifs sont toujours là. En nous tous. Et la question que vous posez est une question que nous nous posons tous les jours : pouvons-nous, pourrons-nous un jour nous passer du mécanisme victimaire ? Ne nous faut-il pas pouvoir désigner, nommer la cause du Mal, l’ultra-droite, l’ultra-gauche, le capitalisme, Israël, le Hamas, le terrorisme, Poutine, Trump etc. ? Ne nous faut-il pas pouvoir haïr ? Et cette nécessité n’est-elle pas un obstacle insurmontable, même et surtout pour un être fait pour aimer ?
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Je viens de relire les premières pages de La Violence et le Sacré, sur le conseil de Claude Julien, et je me permets de rajouter à mon premier commentaire cette précision : je ne suis pas tout à fait d’accord avec votre oxymore, Hervé, selon lequel les sociétés archaïques auraient eu une « connaissance inconsciente des phénomènes mimétiques et des dangers qu’ils représentent ». Dans ce texte du Deutéronome, les précautions rituelles relèvent d’une connaissance empirique et donc tout à fait consciente, des phénomènes de violence et en particulier de leur caractère éminemment contagieux. Nous séparons radicalement la science de la religion mais à tort concernant des pratiques qui leur sont communes, par exemple à l’égard de phénomènes inexpliqués comme une épidémie dont on ne sait pas isoler l’agent pathogène (on a connu ça récemment) : les précautions rituelles comme les précautions médicales peuvent paraître exagérées, elles sont raisonnables et même efficaces en cas de maladie contagieuse et la violence en est une.
Ce qui est tout à fait girardien, affirmé dans votre billet et suggéré dès le premier chapitre de la Violence et le Sacré (portant sur le sacrifice), c’est l’idée que la civilisation qui est encore la nôtre a bénéficié, à l’égard des formes de violence les plus virulentes, d’une « protection assurément très mystérieuse, d’une immunité qui visiblement n’est pas de son fait mais dont elle pourrait être le fait » : ce propos lui-même très mystérieux sera éclairé et justifié par la lecture girardienne du message chrétien.
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Je voudrais rebondir sur cette citation et cette « protection assurément très mystérieuse ». Cela concerne bien sur le christianisme et l’idée d’un protecteur divin: le paraclet, l’esprit-saint, également le katechon. Mais il me semble que cette protection des hommes contre leur propre violence, conséquence de leur hypermimétisme, est assurée dès l’origine par le sacrifice, qui est aussi une « protection assurément très mystérieuse » en ce sens que : « Le sacrifice n’est pas, dans son principe, une invention humaine» (Le sacrifice, p.24). On est là au coeur de la question soulevée par Schwager, et qui conduira Girard à abandonner sa « lecture non sacrificielle du texte évangélique ». Bien entendu, je ne nie pas que le sacrifice chrétien inverse en quelque sorte le sens du sacrifice originel, puisque Dieu se sacrifie pour les hommes, quand les hommes « offraient » une victime à leur dieu.
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A défaut de pouvoir « liker », j’approuve votre commentaire, Benoît. Si RG n’avait pas précisé qu’il s’agissait de « la civilisation occidentale », on aurait pu croire qu’il faisait allusion au sacrifice originel, soit le « mécanisme de la victime émissaire », qui fait sortir l’ordre du chaos, dont il exposera l’hypothèse plus loin dans La Violence et le Sacré.
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Effectivement Christine, vous avez raison de souligner cette différence entre les deux citations. Et c’est pour cela que j’ai précisé que le sacrifice chrétien inverse le type de « protection trés mystérieuse » offerte aux hommes dans leur malheur (le péché originel ou leur hypermimétisme). Le mystère qui entoure le Paraclet n’a plus rien à voir avec le mystère qui entoure Satan, qui est justement dévoilé. Mais le mystère ne cesse pas. Le mystère eucharistique succède en quelque sorte au musterion antique : c’est à dire à ces cérémonies secrètes qu’on appelle des mystères. Le voile du Temple est déchiré de haut en bas, tout est révélé.
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