Pour réduire la violence, il faut y renoncer, et non pas tuer le violent

 par Emmanuel Portier

Jacqueline Sauvage est cette femme reconnue coupable du meurtre de son mari, tué de trois coups de fusil dans le dos en 2012, après quarante-sept ans d’enfer conjugal. Condamnée en première instance (fin 2014), confirmation en appel (fin 2015), par deux cours d’assises distinctes (soit 6 magistrats et 21 citoyens, au total, ayant eux eu accès à l’intégralité du dossier) à la même peine de 10 ans d’emprisonnement, assortie d’une période de sûreté automatique et incompressible de cinq ans.

Le 31 janvier 2016, François Hollande, sous la pression médiatique, lui accorde une première grâce présidentielle partielle, soit une remise de peine. Suite à cela, en août 2016, le tribunal d’application des peines de Melun notifie à Jacqueline Sauvage son refus de libération conditionnelle. Le 28 décembre 2016, deux jours après la demande publique de Benoît Hamon, alors candidat à la primaire de gauche, de gracier totalement Jacqueline, François Hollande accorde à celle-ci une grâce présidentielle totale, cette fois. (Jacqueline Sauvage aura purgé à environ 3 années de détention, 4 années supplémentaires lui ayant été épargnées par ces deux grâces présidentielles). Selon l’avocate de cette dernière, cette seconde grâce présidentielle s’explique ainsi : « A un moment donné, forcément, le politique intervient. Le président s’est dit « là, c’est moi qui suis responsable du fait qu’elle reste en prison parce qu’elle n’a pas eu le temps nécessaire pour faire son introspection », donc très logiquement il l’a graciée totalement ». Très « forcé » que le politique se mêle de contredire le judiciaire ? Très « logique » que le Président fasse le choix de l’irresponsabilité, sous couvert d’une humanité dont les jurys populaires auraient été dépourvus ?

Que l’opinion ait été profondément émue par la souffrance et le drame de cette femme et de cette famille, on ne peut que le comprendre et le partager. Mais l’émotion ne doit pas faire perdre tout moyen de réflexion et, en période de campagne électorale, on peut s’inquiéter de l’exploitation de cette émotion à laquelle s’adonne toute une brochette de « responsables » politiques quasi unanimes (de Jean-Luc Mélenchon à Florian Philippot, en passant par Pierre Laurent, Anne Hidalgo, Daniel Cohn-Bendit, Nathalie Kosciusko-Morizet, Jean-Christophe Lagarde, Valérie Pécresse…), et par un très actif comité de soutien initié par des people. Pourtant, ainsi que l’a très sagement rappelé l’ancien procureur Philippe Bilger : « L’impérialisme de l’émotion ignorante est dévastateur ».

Premièrement, il importe d’écouter la justice, avant de la condamner, et en cela l’argument du tribunal d’application des peines de Melun est fort intéressant : « Mme Sauvage est encouragée à se cantonner dans un positionnement exclusif de victime, sans remettre en question son fonctionnement psychique personnel et sans s’interroger sur sa part de responsabilité dans le fonctionnement pathologique de son couple […] Le sens de la peine lui échappe et elle a été confortée dans cette position par les soutiens dont elle a bénéficié […] Mme Sauvage a besoin d’aide psychique « pour remettre de l’interdit dans le passage à l’acte ».

Deuxièmement, il doit être possible d’échapper à ce chantage affectif illustré par Raphaëlle Rémy-Leleu, porte-parole d’Osez le féminisme, commentant ainsi cette décision de justice de maintien de détention : « C’est la démonstration d’un système qui ne comprend pas les violences faites aux femmes. » Ainsi donc, soit une femme qui tire dans le dos sur son mari non armé doit être libérée sans délai, car c’est elle la vraie victime, et non pas l’assassiné, soit on ne comprend pas la violence faite aux femmes. La palme de l’inversion des valeurs revient, sans conteste, au secrétaire national du PCF, Pierre Laurent selon lequel cette décision équivaut à un « permis de tuer pour tous les hommes violents« . Mais qui a tué qui, dans le cas présent, faut-il le rappeler ?

Qui est responsable de quelle violence ? Cette question essentielle, René Girard n’a cessé de la poser, à chacun d’entre nous, à travers toute son œuvre. Il n’y a pas de violence des hommes faites aux femmes. Il y a certains hommes qui violentent certaines femmes, ce qui est un crime puni par la loi. René Girard aurait certainement été intéressé par cette pétition de soutien à la libération immédiate de Jacqueline Sauvage, ayant recueilli près de 460.000 signatures : « La société dans son ensemble est responsable et complice de ce drame, complice du silence et de l’omerta qui a régné autour de cette violence. » Ce n’est pas la société qu’il convient de convoquer devant ce tribunal, c’était le mari violent, dès le début de ses violences.

Il eut aussi été passionnant de pouvoir entendre René Girard se prononcer sur la jurisprudence canadienne du « syndrome de la femme battue » évoquée par la défense de Jacqueline Sauvage. Reconnu depuis 1990, par la Cour suprême du Canada, l’évocation de ce syndrome permettra à Rita Graveline d’être acquittée en 2006, après l’assassinat, en plein sommeil, de son mari violent. Le verdict fut alors suivant : « elle a agi par automatisme, sans troubles mentaux, et n’était pas en contact avec la réalité lorsqu’elle avait fait feu sur son mari, sans que cela ne soit de la légitime défense ». Ce syndrome est l’ancêtre d’un autre concept plaidé par Maitre Nathalie Tomasini dans l’affaire Sauvage : « la légitime défense différée ». Un concept inexistant en droit français, d’où la stratégie de la défense gagnante de « porter sur la place médiatique ». « La légitime défense différée » ? : un droit de tuer, au moment où le ou la meurtrier(e), victime de violence par ailleurs, décide, ou trouve la force, de se faire justice contre son agresseur. Le retour du sacrifice primitif.

Le Parti radical de gauche avait appelé M. Hollande « à accorder la grâce à Madame Jacqueline Sauvage », pour apporter « une réponse humaine à une situation inhumaine ». Non, ce n’est pas la bonne réponse. La violence du mari et celle, en retour, de sa femme, sont toutes deux ô combien humaines, malheureusement. Un manichéisme dangereux s’est emparé de cette affaire. Lorsque les filles de Jacqueline Sauvage sur France 2, ont commenté ainsi l’énoncé de la grâce présidentielle accordée à leur mère : « Le bonheur total… on est super heureuse. Elle va pouvoir vivre tranquille maintenant. Profiter de ses enfants, de ses petits enfants », aucune réserve ne fut émise par l’interviewer du service public. Les filles de Jacqueline Sauvage également immunisées par leur statut de victimes, pour avoir elles aussi subi la violence de leur père pendant des années ? Qu’elles s’expriment ainsi, sous le coup de l’émotion ou la douleur, encore une fois, on peut le comprendre. Mais où est la responsabilité de l’interviewer ? Aucune réserve de ce dernier quant à la perspective indécente d’un « bonheur total » de pouvoir enfin « vivre tranquillement, avec enfants et petits-enfants », après avoir assassiné son mari, leur père et leur grand-père. Faut-il rappeler au passage le suicide du fils, l’avant-veille du meurtre (les débats ayant « plutôt fait apparaître un fils trouvant dans la mort le moyen d’échapper à l’emprise de la mère », selon une avocate) ? Le devoir de cet interviewer n’était-il pas au minimum reprendre la question de la présidente de la Cour d’appel : « Face à l’horreur du quotidien, pourquoi pas la moindre fuite ni résistance, sinon par le meurtre si tardivement ? Pourquoi ne pas avoir déposé plainte ? ». Non, le silence. Bonnes clientes pour le journal, émotion garantie, audimat au rendez-vous, recettes publicitaires à la hausse… Show must go on.

Tuer une personne violente n’est pas tuer la violence. Tuer un mari atrocement violent n’est pas devenir le symbole de la diminution en marche de la violence faite aux femmes. Même si on en rêverait. C’est au contraire y avoir recours à son tour, encore plus, au point culminant de la montée aux extrêmes qu’engendre la violence, et dont on n’arrive pas à inverser la logique inflationniste. C’est cette logique qui a fait dire à Maître Nathalie Tomasini, également avocate de Sylvie Leclerc, cas similaire jugé quelques mois plus tard, pour définir l’évolution de sa cliente : « un être humain, normal, doté d’une énergie vitale, transformée en une sorte de légume qui s’enferme petit à petit dans cette spirale infernale qui ne peut avoir d’issue que fatale ». Cette escalade de la violence est un sujet crucial dont René Girard s’est longuement entretenu de façon passionnante avec Benoît Chantre, dans Achever Clausewitz. Le message girardien est clair et vraiment d’actualité : les meurtres de boucs émissaires, à l’heure où ce mécanisme millénaire est plus que détraqué, ne rendent les retours au calme que de plus en plus illusoires et éphémères.

Le deuxième cas judiciaire, celui de Sylvie Leclerc, moins médiatisé, est la parfaite illustration des risques d’inflation de violence dus à la jurisprudence politique du cas Jacqueline Sauvage : une quinquagénaire condamnée à neuf ans de prison ferme par la cour d’assises de la Meurthe-et-Moselle, pour avoir tué son compagnon d’un coup de fusil tiré à bout portant, en mai 2012, près de Nancy.

Sylvie Leclerc avait affirmé à la cour que son compagnon était « jaloux » et « colérique », qu’il l’insultait et la contraignait à des rapports sexuels longs et douloureux, inspirés de films pornographiques. Ce soir de mai 2012, Sylvie Leclerc a tué Gérard Schahan, son compagnon depuis trente-cinq ans, d’une balle de fusil tirée à bout portant dans le thorax, tandis qu’il dormait dans le lit conjugal. Elle s’est ensuite réfugiée chez des voisins, leur expliquant : « Il me harcelait, je serai tranquille ! ». A l’audience, Aude, fille unique de Sylvie Leclerc a déclaré : « Je pense que c’était la seule issue pour ma mère et qu’elle a bien fait de faire ce qu’elle a fait. Il me faisait très peur, même s’il ne m’a jamais frappée… Maman, tu as bien fait de le tuer. Il est mieux là où il est… Je ne demande pas un permis de tuer, mais un permis de tranquillité pour lui comme pour elle » – revirement important par rapport à sa déposition initiale. Elle avait alors déclaré n’avoir jamais vu son père commettre un acte de violence sur sa mère ou sur elle. Elle avait également décrit son père comme un homme doux et gentil, mais dépressif et renfermé.

Le sacrifice de la vie de son compagnon a conduit Sylvie Leclerc dans une impasse assez bien résumée par sa phrase de conclusion, devant la Cour : « Je l’ai aimé et je l’aime toujours. Il est toujours là. J’ai besoin de lui. Il me manque beaucoup. »

La réalité de la vie infernale de Jacqueline Sauvage a été prouvée ; elle inspire pitié et compassion. Celle de Sylvie Leclerc aussi, dans une moindre mesure. Mais elles ne peuvent en aucun cas justifier un meurtre. Le « Tu ne tueras point » n’est pas une vieille loi bigote, tombée en désuétude. Face au sentiment que nous avons toujours, tous, que la violence vient de l’autre et que nous ne faisons qu’y répondre pour nous défendre, voire nous protéger, elle est la seule réponse possible. La seule qui permet d’éviter l’escalade meurtrière de la violence. Gandhi nous a ainsi mis en garde : « Œil pour œil est une règle qui finira par rendre le monde aveugle. »

Le fait d’être victime d’une violence, quelle quoi soit la nature, n’ouvre aucun droit à être soi-même violent. Laisser penser le contraire constitue une grave perversion de l’esprit de compassion. Du point de vue de la société, il y a des crimes, des délits, et des tribunaux pour juger les coupables. La justice est imparfaite, certes, mais n’oublions jamais qu’elle a pour principale fonction de nous dissuader de nous faire justice nous-mêmes, afin d’interrompre la contagion mimétique de la violence, le cercle infernal de la vengeance sans fin. Exiger de la justice qu’elle cautionne un acte meurtrier de justice privée, fût-il légitime aux yeux d’un certain sens commun, c’est ne rien comprendre à cette fonction vitale pour la paix civile. Laissons donc les juges juger sereinement, en gardant en mémoire le conseil de Philippe Bilger : « Ceux qui savent jugent. Ceux qui jugent les juges ne savent rien ».

Emmanuel Portier, le 20 février 2017

4 réflexions sur « Pour réduire la violence, il faut y renoncer, et non pas tuer le violent »

  1. Merci de nous avoir fait partager votre réflexion sur cette affaire. Vous avez modifié mon point de vue; j’ai réalisé que j’avais pris (sans y penser, à mon insu) le point de vue de la foule, de l’opinion dominante… et je vous rejoins.

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  2. Pourquoi le droit de grâce cette survivance du théologico politique comme dirait l’autre, si ce n’est que pour rappeler à la justice qu’elle n’est que l’institution justice, qu’elle n’est pas forcément juste, qu’elle ne peut prétendre à la Vérité des conflits mimétiques qui nous animent et qu’elle n’en juge qu’un instant où qu’un maillon( ça aussi René Girard l’a dit ) qu’elle n’est qu’un mal nécessaire pour palier à notre incapacité à exercer la bonne réciprocité contre la mauvaise seul vrai remède contre la violence ( comme le proclame l’évangile du 19 février ) . Et si la justice nous protège des conséquences de notre violence, le droit de grâce qui n’absout rien , peut bien de temps en temps faire droit à la vox populi quand elle appelle à la clémence et à l’oubli .L’un n’est pas plus injuste que l’autre . Et tant pis pour la magistrale rectitude de Bilger dont le  » ceux qui savent jugent » me paraît pour le moins prétentieux !

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    1. Je comprends votre réserve sur la Phrase de Bilger. Je lis cette phrase de manière « relative » : ceux qui ont assisté intégralement au procès, entendu toutes les parties et eu accès à toutes les pièces jugent mieux que c’est qui ont lu un article dans le Journal, ou sur Facebook.

      A mes yeux, la décision de la justice est juste par définition, car je m’inquiète toujours de ceux qui souhaitent s’auto-proclamer plus juste qu’elle. Maintenant, je vous suis sur le fait qu’elle soit humaine, contestable et parfois, sans doute, erronée. Sur la Vox populi, à l’heure des réseaux sociaux, je vous répondrai volontiers prochainement par une autre contribution sur ce type, que vous pourrez également commenter

      bien à vous

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