Djihadiste cherche modèle… désespérément

par Jean-Marc Bourdin

Farid Benyettou, dit « l’émir des Buttes-Chaumont », vient de publier en janvier 2017 avec l’anthropologue Dounia Bouzar un témoignage intitulé Mon djihad. Itinéraire d’un repenti aux éditions Autrement.

Son récit part d’une insuffisance d’être et d’un désir idéaliste de le combler en prenant des modèles toujours plus radicaux à chaque fois qu’il éprouve une déception et doute de son utilité, jusques à devenir lui-même un propagandiste du djihad. Son cheminement suit celui d’une pathologie du désir mimétique le conduisant à promouvoir le djihadisme puis à s’en détourner. Se présentant comme fortement suggestible, il semble être récemment parvenu à une auto-élucidation pour orienter désormais ses désirs vers la réparation et le soin. Je veux croire en sa sincérité en raison de la pertinence de son récit repérant les médiateurs auxquels il a soumis ses désirs. Même si, comme il le dit lui-même, son appartenance à des groupes djihadistes est comparable à l’addiction d’un toxicomane, lequel risque toujours la rechute.

Tout a commencé par une absence de projet professionnel, situation somme toute banale. Puis, dès la préadolescence, Farid s’investit en tant que bénévole au Secours islamique au moment de la guerre de Bosnie, alors que l’opinion publique ne s’intéressa au conflit que lorsque les Croates, des chrétiens, sont touchés par le conflit. « Je pouvais m’occuper des autres à travers l’humanitaire, mais aussi me retrouver moi-même à travers la religion. Les deux me comblaient. » Pourtant observant, son père tomba dans l’alcool et devint alors son « modèle inversé : pour ne pas devenir comme lui, je devais pratiquer la religion de manière la plus rigoureuse possible. » Au Secours islamique, il se dit alors à la recherche de pères de substitution.

À seulement 15 ans, il rencontra la « Salafiya ». Il est attiré d’abord par l’apparence vestimentaire de ses membres, adeptes du qamis, l’habit du Prophète devenu pour lui « une enveloppe, une protection […], une nouvelle peau », lui conférant l’image d’un « homme pieux et pur » et le différenciant ainsi, à la fois bien vu des musulmans et mal vu des non-musulmans. Il trouva chez les salafis un cadre strict du permis et de l’interdit ainsi que « le sentiment d’avoir une nouvelle identité, une nouvelle vie ». Les salafis le « dissuadaient de fréquenter d’autres personnes », surtout des musulmans moins rigoristes, encourageant de la sorte son auto-exclusion, « persuadé de faire partie des rares musulmans à détenir la Vérité ». Il attendait de ses frères un « prêt-à-penser sur tel ou tel sujet » et sollicitait son « groupe pour sortir de l’incertitude ». L’un de leurs « sujets de discussion préféré était le Hjira (l’immigration pour cause de persécution). […] La loi divine est présentée comme incompatible avec les lois de la République française. » Le groupe lui donne ainsi son projet : « […] j’avais besoin qu’on me dicte le moindre de mes faits et gestes. […] on devenait incapables de vivre sans injonctions. » Comme ses frères, il ne devait avoir qu’un seul Dieu et éviter l’associationnisme – le fait d’associer d’autres dieux ou d’autres êtres à Dieu dans l’adoration – et qu’un seul modèle, le Prophète, sans pour autant l’adorer.

Puis des djihadistes algériens se présentèrent à lui comme les vrais salafistes, faisant du respect des lois de la République un « acte d’apostasie : on n’est plus musulman si on se soumet à une loi humaine ». Les modèles individuels auxquels s’identifier pour incarner l’utopie du djihad se succédèrent : un « cheikh », un chef de guerre afghan, le leader du Front Islamique du Salut (FIS) Ali Belhadj, Ben Laden… Alors que le « djihad de l’âme » est une « lutte intérieure pour le bien et combattre le mal, les tentations et les sentiments qu’on estime néfastes : la jalousie, l’envie, l’orgueil, le manque de solidarité… », bref les manifestations délétères du désir, l’autre djihad « lié à la notion de légitime défense » l’emporte chez eux pour justifier toute violence perpétrée au nom de la cause.

Un itinéraire de montée progressive aux extrêmes se dessine à la suite de modèles toujours plus intransigeants. La recherche d’une vérité de foi et de pureté y pousse. La redescente se fait lentement encouragée par une succession d’autres modèles, des figures de l’autorité – certains policiers, magistrats, personnels pénitentiaires, éducateurs, formateurs à l’école d’infirmerie, avocat commis d’office, ancien employeur… –  qui adoptent vis-à-vis de lui des comportements justes et lui prodiguent des conseils judicieux. Il commence alors par reconnaître en public l’inutilité de son action, étant de plus en plus assailli de doutes à l’annonce de morts de civils musulmans victimes d’attentats-suicides en Irak, et surtout à la suite des assassinats commis par Mohammed Merah. La reprise d’étude et l’orientation vers une formation d’infirmier, conforme à son idéal initial, contribuent également à sa conversion anthropologique. Fondée sur une accumulation de ressentiments liés au souvenir d’injustices subies, sa haine pour les institutions demeure toutefois longtemps. Les morts de femmes et d’enfants civils le conduisent néanmoins à faire progressivement le deuil de son utopie et à penser enfin par lui-même sans se référer à des « savants ». Il prend aussi conscience de sa culpabilité avec l’attentat des frères Kouachi dont il avait été le mentor.

Interdit de pratiquer son métier d’infirmier par l’ordre professionnel peu après l’obtention de son diplôme au moment de l’attentat contre Charlie Hebdo, ce qu’il a vécu comme une nouvelle injustice, de même que les autres manifestations d’ostracisme qui s’ensuivent pratiquement tous azimuts, il s’engage in fine, malgré son désir de tourner la page, dans les activités de déradicalisation organisées par Dounia Bouzar, d’abord comme bénévole puis comme salarié.

Ce récit met en évidence, me semble-t-il, l’impérieuse nécessité pour nos sociétés d’offrir des modèles permettant à ses adolescents de s’orienter vers des désirs préservés de toute dérive violente. La promotion de tels modèles seraient le meilleur garant contre l’embrigadement idéologique et émotionnel dont trop de jeunes sont aujourd’hui les victimes.

Jean-Marc Bourdin, le 14 février 2017

6 réflexions sur « Djihadiste cherche modèle… désespérément »

    1. Merci Muriel. Cette lecture et celle de David Thomson (Les revenants) permettent de mieux comprendre ce qui se passe, sans pour autant permettre de dégager des solutions simples et rapides à mettre en oeuvre.

      Aimé par 1 personne

      1. Quel paradoxe de voir que si quelques uns s’en échappent violemment des milliers d’autres risquent leur vie pour le rejoindre !
        A la réflexion ce n’est peut-être pas si paradoxal puisque les uns et les autres le font pour la même raison : le désenchantement c’est à dire la désacralisation de notre monde le rendant invivable aux uns qui ne le comprennent pas et désirable aux autres puisque c’est la condition de sa prospérité …

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