« Moi, président ! »

par Thierry Berlanda

Les vœux télévisés de François Hollande, quel que soit le bilan que nous pouvons dresser de son mandat (il est d’ailleurs probable que sa politique ne fut pas aussi néfaste que ses adversaires de tous bords se sont acharnés à constamment le prétendre), avaient quelque chose d’émouvant, voire de pathétique. Non seulement parce que le président y a tenté une défense quasi désespérée de sa politique, mais aussi et surtout parce que le point d’énonciation du discours présidentiel, soit son principe même et sa structure idéologique, y apparaissaient clairement. Or ce sont ce principe et cette structure, d’ailleurs grandement commune à la gauche et à une partie de la droite, qui suscitent précisément le problème de la fameuse distance séparant le peuple de ses élites (politiques ou autres, en France et dans le monde). Or cet écart, qui fut longtemps nié, s’il est à peu près admis aujourd’hui, reste néanmoins mal compris, et notamment par l’actuel président.

En quoi consiste cette mécompréhension ? En cette croyance, incarnée et proclamée par Hollande, que l’identité de la France est constituée par des valeurs de reconnaissance et d’éloge de la diversité, et donc de l’altérité. Ces valeurs, il est vrai, furent au principe de notre civilisation avant même la diffusion de l’Evangile, dans l’Odyssée, lorsque le roi des Phéaciens Alcinoos y reçoit dignement l’étranger démuni, qui se révélera plus tard être Ulysse. En ce sens, bien que l’Histoire nous ait souvent conduits à douter de la validité de cet héritage trois fois millénaire, le président Hollande n’a fait que rappeler qu’il est notre bien le plus propre, notre trésor national même, ce socle sans lequel nous serions menacés d’effondrement dans le mercantilisme exclusif, la défiance généralisée et le repli mortifère.

Or c’est de cette identité là, incarnée ou en tout cas diffusée inlassablement par les « élites », que les Français (pas seulement eux) semblent vouloir aujourd’hui divorcer. Et c’est donc bien le fond du discours officiel lui-même, quel que soit par ailleurs l’intérêt éventuel de telle ou telle mesure prises dans l’exercice ordinaire du pouvoir, qui est radicalement mis en cause.

Qu’est-ce à dire ? Que nous sommes passés d’un système politique dans lequel la rivalité mimétique est surmontée dans le cadre d’une résolution post-sacrificielle, ce qui est en réalité l’héritage chrétien de « la politique occidentale » depuis Constantin, à un système politique archaïque, dans lequel la rivalité mimétique s’exprime (ou tend à s’exprimer) sans autre résolution possible que l’élimination physique (extermination) ou spirituelle (conversions forcées) de l’étranger. C’est le regard que l’islamisme radical porte sur nous ; c’est aussi celui que nous sommes peut-être en train de commencer à porter sur le reste du monde…

Il y eut de nombreuses occurrences de cette vision au cours des siècles, au point d’ailleurs qu’on pourrait se demander si l’Histoire fut jamais tramée dans un autre tissu, mais il n’en demeurait pas moins que le paradigme moral, que la référence ultime, avait toujours été, sous nos latitudes en tout cas, les valeurs reprises par François Hollande dans ses vœux. Mais voilà que nous nous apprêtons peut-être à changer le paradigme lui-même, et que ce qui était mal jadis, et que nous faisions quand même, mais en cachette, ou honteusement, ou sans honte mais en prenant garde de sauver quelques apparences (les procès truqués de Moscou par exemple), est sur le point de devenir la valeur de toutes valeurs, l’étalon or de toute politique.

Girard l’avait pressenti explicitement dans Achever Clausewitz[1] : ce qui n’était que l’apanage de militaires exaltés, poussant à la « montée aux extrêmes » ou poussés par elle, est en passe de devenir (ou de révéler ?) l’essence du politique. Hollande ne pouvait pas comprendre cette mutation profonde, et c’est ce hiatus qui a rendu ses vœux si pathétiques, dernière pétition de principe du dernier représentant d’une sorte d’âge d’or, celui de l’humanisme universaliste, fondé dans l’antiquité, retrempé et fortifié par l’Evangile, reconduit par la laïcité néo-kantienne bien que de plus en plus oublieuse de ses propres racines, et désormais menacé d’effacement complet.

Cela dit, non plus que Girard ne fût un prophète de malheur, nous ne devons aujourd’hui nous complaire dans la déploration. Comme dit l’autre « tout a toujours été de mal en pis », et perdre notre âme est le risque inhérent à notre nature même. Ce risque doit toutefois nous engager à une prise de conscience radicale et à nous préparer à l’action responsable, non pour que rien ne change jamais, mais pour que les changements ne nous écartent pas de nos valeurs originelles, mais au contraire nous en rapprochent toujours.

Thierry Berlanda

[1] Achever Clausewitz. Entretiens avec Benoît Chantre, Paris, Flammarion, coll. «Champs essais», 2011

2 réflexions sur « « Moi, président ! » »

  1. Malheureusement il y a une forte pression vers l' »archaïsme » à tendance sacrificiel lié en grande partie à l’obscurantisme véhiculé par les moyens institutionnels d’enseignement et d' »information ». René Girard à travers la figure du bouc-émissaire fournit une illustration lumineuse de l’évolution des sociétés dont l’actualité est brûlante. Je me souviens du sketch de Fernand Raynaud dans lequel le douanier se réjouissait du départ forcé du boulanger polonais même si le village ne mange plus de pain.

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    1. Il me semble que le regard que portent les islamistes radicaux sur nous est plutôt celui de violents « archaïques » sur une société libérale et qu’ils nous reprochent nos « droits de l’homme » avant toute autre chose. Il serait très dommage que le mimétisme qui a fonctionné pour rendre nos ennemis idéologiques aussi agressifs et compétitifs que nous sur le plan politique et technologique fonctionne aussi pour nous rendre aussi « archaïques » qu’ils le sont sur le plan des « valeurs ». Le problème, au sujet des « valeurs », c’est qu’il n’y a plus la même foi en leur universalité qu’au siècle des Lumières. Pour moi, ce ne sont pas NOS valeurs que nous avons à défendre contre les djihadistes, ce sont les valeurs de l’humanité tout entière. René Girard ne s’est pas fait défenseur de « valeurs » mais de vérité.

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