Baudelaire, Bergson, Girard et moi !

J’ai souvent été frappé par le caractère éminemment sérieux des essais sur le rire. Et je vais m’efforcer d’éviter ici et tant bien que mal cet écueil. Alors pour être sûr de mon affaire, j’ai d’abord misé sur le titre de la présente communication ! M’inspirant d’un recueil de Woody Allen intitulé par son traducteur en français Dieu, Shakespeare et moi, je me suis donc amusé à énumérer trois théoriciens  majeurs du rire en m’accrochant à leurs basques. Cela donne donc : “Baudelaire, Bergson, Girard et moi !”

Imaginez un nabot montant sur une pyramide humaine dont la base est formée par des colosses, chacun juché sur son prédécesseur, histoire de prétendre voir un horizon un peu plus éloigné que celui qu’ils ont embrassé. De deux choses l’une, ou vous me condamnerez pour fatuité, ce qui pourrait être un sujet de moquerie bienvenu, ou vous me reconnaîtrez une certaine capacité à l’autodérision et me gratifierez d’un sourire complice. Bref, que je glane un rire moqueur ou un sourire approbateur, à tous les coups j’aurai gagné. Et si j’échoue lamentablement, tombantt lourdement de la pyramide, je pourrai toujours rire des pisse-froid qui n’auront rien compris à mes intentions drôlatiques…

Pour me hisser sur les épaules des géants dont je fais présomptueusement ma base, encore faut-il que je vous présente succinctement mon degré de compréhension de ce qu’ils ont écrit sur le rire pour que je m’essaie à une critique sentencieuse.

1-Baudelaire et le grotesque

Commençons donc par Baudelaire qui, au milieu du XIXe siècle, entend identifier rien moins que “l’essence du rire”. Critique d’art, Baudelaire traite d’abord de la caricature même s’il généralise très vite. Ce point de départ n’est pas anodin : il part ainsi d’un rire produit par des professionnels.

Pour lui, “comme le rire est essentiellement humain, il est essentiellement contradictoire, c’est-à-dire qu’il est à la fois signe d’une grandeur infinie et d’une misère infinie, misère infinie relativement à l’Être absolu dont il possède la conception, grandeur infinie relativement aux animaux. C’est du choc perpétuel de ces deux infinis que se dégage le rire. Le comique, la puissance du rire est dans le rieur et nullement dans l’objet du rire. Ce n’est point l’homme qui tombe qui rit de sa propre chute […].”  Il se situe donc plutôt du côté du moqueur que du risible. Il ajoute une distinction entre un “comique absolu” ou “grotesque” qui a sa préférence et un comique qu’il qualifie de “significatif” : le grotesque est pour lui “une création mêlée d’une certaine faculté imitatrice d’éléments préexistants dans la nature.” Où l’on retrouve la caricature, dont ce pourrait être une définition. Alors que le “comique significatif” serait davantage inféodé à l’imitation, seule une part de création y étant ajoutée. Le “comique absolu” ferait rire sur le coup, le “comique significatif”, “un langage plus clair, plus facile à comprendre pour le vulgaire, et surtout plus facile à analyser”, déclencherait le rire après coup.

Reprenant une longue tradition catholique, Baudelaire qualifie le rire de satanique : il semble ainsi en exclure Jésus selon une logique manichéenne imparable. Personnellement, j’en doute et me demande si Jésus a ou non résisté à la tentation de l’humour ? S’il ne semble pas à la première lecture éclater de rire ou faire rire son auditoire, c’est peut-être là le résultat d’un biais introduit par les évangélistes, confirmé à leur suite par les pères de l’Eglise et la pompe sacerdotale : à leur décharge, il semble incongru de raconter une plaisanterie lors d’une cérémonie mêlant adoration divine, sacrifice suprême et révélation ultime. Mais il est bien connu que les rabbins sont en général plus enclins à rire que les prêtres, les pasteurs ou les imams : or jusqu’à preuve du contraire, Jésus était plus rabbin de son vivant qu’officiant chrétien ou musulman… Justement, entièrement Dieu mais aussi tout à fait humain selon la théologie chrétienne, Jésus fait un usage répété de la métaphore caricaturale. L’opposition de la paille et la poutre est à l’évidence une énorme exagération, un procédé comique fréquent selon Bergson, exagération incongrue doublée d’une féconde imagination métaphorique, quasi-poétique, “surnaturaliste” pourrait-on même dire. Bref, il adopte en l’espèce le registre du grotesque tant prisé par Baudelaire. En notre époque où le blasphème est pour les uns liberté souhaitable et pour d’autres, irrespect insupportable, imaginons un instant Coluche en faisant un sketch [1].

Vous me direz, une exception ne suffit pas. Mais il y a maints autres exemples : Breughel l’Ancien nous en donne un aperçu saisissant, toujours dans le registre du grotesque, lorsqu’il représente sur une toile la parabole des aveugles. Tout est à mon avis une question d’intonation dans les propos de Jésus : enseignait-il au moyen d’imprécations, de bons mots ou alternait-il les registres rhétoriques ?

Que dire encore de la représentation d’un riche incapable de franchir la porte d’entrée du Royaume, là encore un exemple d’exagération grotesque ? Que le chas de l’aiguille soit le comble de l’étroitesse ou le surnom donné à une des portes pratiquées dans l’enceinte de Jérusalem, peu importe, l’idée est la même : une fois de plus, Jésus pousse à l’extrême la situation, tel un caricaturiste forçant le trait et emploie une image drôle, à la Plantu : le chameau passe la tête, le cou, une première bosse à l’intérieur de Jérusalem et même en se contorsionnant sa seconde bosse et son arrière-train. Quant au riche, traînant ses sacs d’or et de diamants, il reste définitivement coincé à l’extérieur de l’enceinte en raison de sa charge excessive : il ne peut plus ni avancer, ni reculer ! Et Jésus peut aller jusqu’au scatologique lorsqu’il affirme que ce qui souille l’homme n’est pas ce qui sort de son corps mais ce qu’il profère par sa bouche.

Nous pourrions également faire l’hypothèse d’autres modalités d’action et de discours de type ironique quand il tourne en dérision des interdits en accomplissant des miracles un jour de sabbat ou oppose le bon samaritain à un prêtre et un lévite : il s’agit de provocations délibérées pour mettre en face de leurs contradictions hypocrites ceux qui privilégient confortablement la lettre à l’esprit. Je pourrais continuer : comment ne pas rire par exemple en se figurant les démons de Gerasa se réfugier dans un troupeau de porcs se précipitant ensemble dans le vide ? J’imagine Jésus blagueur et son auditoire hilare, une foule au rire communicatif. Si nous acceptons ce point de vue, les Béatitudes pourraient aussi s’entendre comme un sommet de l’ironie : peut-être une promesse aux malheureux mais surtout comme un avertissement aux opulents, aux puissants, aux violents, aux hédonistes, etc.

Au terme de cette petite démonstration, il me semble que l’on peut rire de tout, en particulier avec Jésus. C’est une question de point de vue adopté, sinistre ou goguenard. Toutes les paroles du Christ que je viens d’évoquer peuvent être entendues comme des avertissements sévères mais aussi des bonnes blagues destinées à ancrer un enseignement dans la mémoire des disciples et des foules qui l’écoutent. Pourquoi ne pas croire que si Jésus attirait un public aussi large, c’était aussi en l’amusant par ses propos comme savent le faire certains enseignants charismatiques ou comme il est de coutume dans tout bon discours prononcé par un anglo-saxon ? Une autre vision de l’alternative entre la pesanteur et la grâce nous est ainsi donnée. Vous l’aurez compris, pour moi la pesanteur est du côté de l’esprit de sérieux et la grâce divine peut se manifester par certains rires comme tant de rabbins, héritiers de la culture dans laquelle Jésus vivait, l’ont si bien compris.

Autre point de désaccord avec la thèse de Baudelaire : le rire serait la manifestation d’une prétention à la supériorité. C’est à l’évidence avéré dans certaines formes mais pas dans toutes : l’autodérision tend au contraire à se moquer de soi, de ses travers, à se reconnaître l’égal des autres susceptibles d’être moqués, voire à manifester plaisamment son infériorité. Avec l’autodérision, contrairement à ce qu’affirme Baudelaire, c’est bien l’homme qui tombe qui rit de sa chute. Là se trouve le burlesque des Keaton, Chaplin, Tati, Laurel et Hardy, Bourvil, De Funès, Monty Python, ou aujourd’hui Dujardin et consorts.

2-Bergson et le burlesque

Me voilà donc maintenant juché sur les épaules de Baudelaire. Attaquons désormais la face nord de Bergson, un demi-siècle plus tard. Sobrement intitulé Le rire, son célèbre essai sans cesse réédité entend expliciter “la signification du comique”. Comme Baudelaire, Bergson voit dans le trébuchement d’un passant l’archétype de la situation risible. Face à cette chute, le rieur pourrait s’entendre rétorquer par une personne compatissante ou la victime du trébuchement : “Et vous trouvez ça drôle ?” Le rire est alors pourtant irrépressible face à une situation burlesque : le grotesque d’un bipède un instant condamné à s’affaler sur son séant, les quatre fers en l’air. En philosophe, Bergson se démarque néanmoins du poète qu’il cite peu au demeurant. En premier lieu, si Baudelaire s’intéresse au rieur, au caricaturiste, Bergson se centre sur le risible, le caricaturé, remarquant par exemple que “la nature obtient souvent elle-même des succès de caricaturiste”. Ensuite ce dernier énonce ainsi un but différent : “notre méthode, qui consiste à déterminer les procédés de fabrication du comique, tranche sur celle qui est généralement suivie, et qui vise à enfermer les effets du comique dans une formule très large et très simple.” Je ne suis pas sûr qu’il soit parfaitement fidèle à son projet quand il pose que le comique, selon une formule qui a fait florès, est “du mécanique plaqué sur du vivant”. Sur du vivant, certes, mais du mécanique, n’est-ce pas un peu réducteur ? Lui-même utilise souvent le vocable de ”raideur”, plus général et plus compatible avec des attitudes humaines que le terme de “mécanique”. Soyons honnête en ajoutant un développement un peu moins synthétique et un peu plus englobant de Bergson : “Est comique tout arrangement d’actes et d’événements qui nous donne, insérées l’une dans l’autre, l’illusion de la vie et la sensation du mécanique.” Bergson penche du côté du burlesque, ce prisme contemporain du cinéma muet naissant au moment où il publie son essai. Henri Bergson semble annoncer que Buster Keaton sera dans la décennie suivante son meilleur disciple.

Si Bergson cite à de nombreuses reprises des scènes ou des paroles comiques, il en atténue la drôlerie en les surplombant de ses démonstrations : ce qui était drôle est ravalé au rang d’argument au risque de ne plus l’être, l’essentiel étant pour le philosophe de définir des procédés comiques.

En notre époque où les promoteurs de l’intelligence artificielle nous font tant de promesses, nous pouvons constater, au moins jusqu’à présent, qu’un plaquage machinique reste bien en peine de produire des effets comiques. Il est vrai que nous avons connu bien des évolutions depuis un peu plus d’un siècle.

Mais Bergson ne pouvait ignorer l’humour dont avait fait preuve Montaigne lorsqu’il affirma : “Au plus élevé trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul”. Ce travail de l’esprit, qui consiste à nous ramener à notre juste mesure, produit de puissants effets comiques. Il résulte d’une réflexion et n’a rien d’automatique ni de mécanique, sauf à considérer après Newton notre cul comme une pomme qui tombe lorsque nous nous asseyons. Et c’est notre séant et non du mécanique qui est alors plaqué sur le siège…

Enfin pour continuer de décortiquer la définition canonique de Bergson, l’humoriste ne plaque pas, il ajuste une mécanique de précision pour en faire émerger de l’inattendu amusant, lorsqu’il a le talent nécessaire pour ce faire. Cela marche ou non selon l’humeur du public, la justesse de la construction et la qualité de l’interprétation. Un même sujet peut donner lieu à des réussites ou des échecs. En recourant au terme de “ressort” à de nombreuses reprises, Bergson suggère bien plus qu’un simple plaquage, une cinématique complexe plutôt qu’un trivial aplatissement. Les rapports humains sont ici nécessairement élaborés.

L’expression de la “politesse du désespoir” utilisée pour définir l’humour suggère des sentiments subtils. Elle sonne si juste qu’elle a été attribuée à de nombreux auteurs prestigieux d’aphorismes même si elle semble être due au cinéaste Chris Marker, écrivain et, entre autres, réalisateur de films expérimentaux (dont La jetée). Difficile d’inclure la politesse du désespoir dans la catégorie bergsonienne du mécanique plaqué sur du vivant : du vivant, certainement oui, mais du mécanique, sauf à imaginer une horloge sensorielle, je vois moins. Ni la politesse ni le désespoir ne relèvent du registre du mécanique. Il serait sans doute toujours possible de faire glisser cette expression raffinée dans la description du procédé par souci d’orthodoxie bergsonienne, mais ne perdrions-nous pas l’essentiel par ce forçage ? Bref, le projet de Bergson d’une définition précise est tout aussi louable dans son intention que brillant dans son exécution mais à mon sens par trop réducteur.

3-Girard et la chatouille

Avançons encore d’un demi-siècle pour découvrir l’inédit de René Girard que Benoît Chantre a eu l’heureuse idée de porter à notre connaissance, ouvrage intitulé d’une manière quelque peu inattendue Naïveté du rire. D’autres que moi, et Benoît le premier, qui a soigneusement commenté et annoté l’essai, vous en parleraient plus savamment que je ne saurais le faire. Je vais malgré tout vous dire ce que j’en retiens pour ma propre gouverne.

Girard part du chatouillement comme moyen de provoquer le rire en effleurant des parties du corps en général les mieux protégées comme les aisselles ou la plante des pieds. Cette origine reste présente jusques dans un essai d’interprétation du comique parue en 1972 sous le titre Un équilibre périlleux : “Le rire physique […] a pour but de repousser une agression venue de l’extérieur et de protéger le corps contre une éventuelle intrusion.” Mais s’il se prolonge en quasi-convulsions, il finit par nous affaiblir face à cette menace.

Chez Girard comme chez ses prédécesseurs, l’approche du rire hésite entre l’involontaire et l’intentionnel. La canonique chute impromptue du passant ou du patineur cède parfois la place au savoir-faire de l’auteur comique capable de doser une sorte de drogue pour produire l’effet désiré.

Ce qui est particulièrement amusant dans l’essai de Girard est la disqualification du philosophe pour traiter du rire : il s’agit d’un objet qui lui échappe. Et Girard finit par se référer à la célèbre scène du Bourgeois gentilhomme qui met aux prises les professeurs particuliers de M. Jourdain avec le maître de philosophie qui, malgré son intention d’apaiser leur querelle, s’y laisse aspirer, faisant du dernier venu le plus risible d’entre tous. Dans un parallèle audacieux, il va même jusqu’à établir une parenté avec Oedipe Roi où la recherche du responsable de la peste à Thèbes oppose Œdipe, Créon et Tirésias comme celle de la primauté de leur discipline les maîtres de M. Jourdain. Molière maîtrise la dose qui déclenche le rire chez son public et place le philosophe du côté du risible en allant jusqu’à suggérer à ses spectateurs qu’ils rejoignent aussi, en de certaines circonstances, le camp des risibles. Si tous les personnages sont ridicules, à commencer par M. Jourdain, alors il doit bien y avoir chez chaque spectateur un peu de cette prétention de parvenu à vouloir s’élever plus haut que son cul ou de celle de ces maîtres qui font de leur art le fondement de leur supériorité alléguée. Car le ridicule menace toujours qui veut rire sans être à son tour objet risible, tel le patineur se moquant de celui qui vient de choir juste avant de tomber à son tour, déséquilibré par ses convulsions irrépressibles.

Conscient de l’intersubjectivité à l’œuvre dans le rire, Girard perçoit mieux que ses prédécesseurs la possibilité d’indifférenciation entre rieur et risible et la contagion imitatrice qui unit tout ou partie des acteurs d’une scène comique. Si les rapports qu’il établit pour l’exprimer entre justifiable, justifié, injustifiable et injustifié, résidus d’une ultime tentative phénoménologique avant son abandon, si ces rapports ne me semblent pas toujours limpides, il met en évidence cette singularité du rire qui résiste ainsi à l’explication savante.

En revenant à l’emprise corporelle de la chatouille, il nous suggère que l’humoriste est lui-même capable de prodiguer une chatouille intellectuelle en sachant quand, où, comment, à qui, dans quel contexte et encore à quel rythme la faire. La métaphore de la chatouille devient en définitive la meilleure explicitation de l’essence du rire ou de sa mécanique, cette relation “pour de rire”. Comme il le fera un peu plus tard avec le désir mimétique, Girard parvient ici à une évidence simple et efficace là où ses prédécesseurs ont approché le phénomène relationnel d’une manière partielle en privilégiant un angle de vue particulier. Nous sommes semblables dans la rivalité mais aussi dans un rire réconciliateur où chacun se projette à la place de l’autre. Girard nous offre le panoramique là où le grand-angle était jusqu’alors au mieux accessible à ses prédécesseurs.

A vrai dire, la plupart des éléments du puzzle nécessaire à l’établissement d’une préférence pour l’humour et le sourire partagé face à l’ironie mordante et l’exclusion du risible sont désormais à disposition.

4-Et moi… l’humble prétentieux

Quant à moi, je vais maintenant prétendre ajouter au Girard d’avant Girard, près de trois quarts de siècle après que mon maître vénéré a écrit son essai séminal. Car le rire est aussi un rapport humain de type mimétique et de forme triangulaire comme l’a formalisé Mensonge romantique et vérité romanesque, quelques années seulement après la rédaction de Naïveté du rire. Sa géométrie relie sans surprise trois sommets : moqueur, rieur(s) et risible. Le phénomène ne dépend pas principalement du moqueur ni du risible mais d’un mécanisme de psychologie “interdividuelle” qui met en relation plusieurs parties. Le rire est aussi une arme de séduction et de persuasion, donc de suggestion, ainsi qu’une imitation. Ce couple suggestion/imitation est bien le double mouvement relationnel que Jean-Michel Oughourlian met au principe de sa déclinaison psychologique de la théorie mimétique.

Les rieurs imitent le moqueur aux dépens du risible et ce, qu’il s’agisse d’une situation impromptue ou d’un scénario et de dialogues imaginés par un auteur comique et interprété par un comédien qui sait les rendre amusants. Les rieurs sont soumis au désir mimétique suggéré par le modèle que leur fournit le moqueur en observant ensemble l’objet risible. Il s’agit de mettre, selon l’expression bien connue, “les rieurs de son côté”. Notons à ce point que le modèle est en général conscient de sa capacité d’entraînement alors qu’il l’est souvent, dans sa version girardienne habituelle, “à l’insu de son plein gré”, comme les Guignols de l’info l’avaient fait dire à un cycliste dont le dopage venait d’être révélé. En fusionnant le groupe des rieurs avec le moqueur, on exclut de facto le risible, tel une victime émissaire, répondant ainsi d’une seule voix à la question : “De qui se moque-t-on ?” Quant au railleur, il est alors assimilable à l’officiant qui accomplit le sacrifice de l’objet de la dérision. Et il est avéré que le rire est contagieux : c’est, entre autres, le ressort de toute comédie et une condition nécessaire du succès de l’entreprise. Bref le rire est ce qui réunit les participants à une scène quasi-sacrificielle dont la pseudo-promotion du Bourgeois gentilhomme en Grand Mamamouchi fournit une illustration classique.

Donc le rire rend manifeste en première analyse un rapport humain de désir mimétique comme les autres. Si comme le désir mimétique, le rire est le propre de l’humain, il nous offre néanmoins parfois une perspective originale. C’est notamment le cas lorsque le moqueur prend l’initiative de s’offrir en risible et de se joindre aux rieurs auxquels il aura ainsi suggéré l’hilarité. Si vous acceptez ce point de vue, l’autodérision se place sans doute au confluent des deux rapports de désir décrits par Girard que sont le narcissisme et le masochisme. Se railler est une tactique propre à attirer l’attention sur soi. Et il n’est pas rare que les humoristes séduisent et attirent davantage que les tenants de l’esprit de sérieux. Mais contrairement à la coquette qui tente d’accréditer l’idée qu’elle se désire elle-même en se pavanant, l’humoriste tendra à s’auto-dénigrer dans l’espoir d’être consolé, voire admiré et même aimé.

Bref, il s’agit alors d’aplatir en quelque sorte le triangle en une droite qui relie les rieurs et l’objet qui se propose délibérément à leurs rires. Et pour moi, là se tient le sommet du comique. Renversant la formule de Bergson, je serais tenté de dire que c’est alors du vivant plaqué sur du mécanique. Et pour aller contre Baudelaire, je prétends que le comique, la puissance du rire, se trouve au plus haut dans l’objet du rire dès lors qu’il s’assume comme risible, autodérision dans laquelle Baudelaire excellait au demeurant. Et contre le Girard de Naïveté du rire, je postule que cette confession participe alors d’une conversion qui n’est pas si ratée que cela, et parfois qui est même parfaitement réussie. Avec Flaubert et Proust, mais aussi probablement dès Shakespeare et Cervantès, il est possible de faire une place à la lucidité du rire dès lors que les écrivains invitent leurs lecteurs à rire d’eux-mêmes. Girard remarque d’ailleurs que les grands écrivains deviennent leurs propres pasticheurs dans leurs dernières œuvres [2].

Pour pousser audacieusement le bouchon girardien encore plus avant, dans l’océan de comique de dérision qui baigne les “seuls en scène” et les talk shows, que les Québécois traduisent littéralement en “vitrines linguistiques”, regroupant des chroniqueurs plus ou moins drôles, les îlots d’autodérision sincère me semblent la formule humoristique en pratique la plus assimilable à une conversion, un effort pour quitter le “mensonge romantique” et approcher la “vérité romanesque”, une forme de confession sans complaisance : ainsi en nommant Marcel le personnage principal de La Recherche, Proust nous fait comprendre qu’en se moquant de ses personnages, et Dieu sait s’il ne s’en prive pas en utilisant de multiples procédés comiques, c’est d’abord et avant tout de lui qu’il se moque en tant que snob, pédant, jaloux pathologique, etc. Il se révèle à ses lecteurs comme risible, voire ridicule, à l’instar de ses contemporains qui, eux, n’ont pas cette lucidité. Marcel, c’est Jean Santeuil qui se reconnaît désormais aussi risible que les autres personnages de son roman. Contrairement au postulat de Baudelaire, le moqueur renonce en l’occurrence à toute prétention à la supériorité. Il ouvre un espace de connivence à ceux qui sont disposés à accepter ce qu’il révèle de lui comme d’eux-mêmes.

L’autodérision relève enfin sur un mode mineur, me semble-t-il, de la summa divisio que Girard nous a proposée entre sacrifice de soi et sacrifice d’autrui en interprétant l’épisode biblique du jugement de Salomon : ne rire que des autres ou rire en toutes circonstances de soi, cela change tout.

Je conclus avec un propos prêté au stoïcien Epictète, au premier siècle de notre ère, auquel Girard, Bergson et Baudelaire auraient sans doute souscrit : “Celui qui rit de lui-même ne manque jamais de choses pour rire.” Bref, si nous manquons toujours d’être, jamais nous ne manquerons d’être… risibles, surtout lorsque nous proférons de doctes certitudes comme je viens de m’y essayer.


[1] « C’est l’histoire d’un mec, un chapardeur, Marcel qu’i’ s’appelle. Complètement bourré, i’ vient de se cogner méchamment la tête contre une poutre de la maison qu’il cambriole. Son acolyte se met alors une écharde dans l’œil en regardant de trop près une table en marqueterie dont il évalue le prix à la revente. Sympa, Marcel prend une pince à épiler pour enlever l’écharde, essaie une fois, deux fois, pas moyen. I’ risque même d’éborgner son compère. À la fin, son pote excédé lui dit : arrête Marcel, tu t’es mis le bois dans l’œil ! »

[2] In Un équilibre périlleux. Essai d’interprétation du comique. Appendice à Naïveté du rire, Paris: 2025, Grasset.

« Business as usual »

« Business as usual » est une expression toute faite ; elle signifie qu’en dépit des apparences,  tout continue comme d’habitude. « Nihil novi sub sole », rien de nouveau sous le soleil, eussions-nous écrit à l’époque d’une autre « lingua franca ». « Tout change, mais rien ne change » aurait pu dire le prince Salina.

Depuis l’entrée de Donald Trump à la Maison blanche et les déclarations tonitruantes qu’il assène avec régularité, l’opinion publique occidentale se cristallise sur une idée qui semble faire consensus : un changement radical dans la marche du monde est en train de se produire sous nos yeux. Certains en trépignent de joie, la plupart se roulent par terre en pleurant. « Nouvel ordre du monde », « changement d’ère », « la révolution Trump », etc. vous n’avez pas manqué de croiser ces formules, dont le caractère hyperbolique traduit l’intensité émotionnelle de ceux qui les véhiculent.

Il me semble cependant que cette idée d’un changement majeur ne va pas de soi. J’attends des indices plus solides, au-delà de l’écume des jours,du « brouillard de la guerre » (comme disait Clausewitz) et du théâtre des sympathies et des antipathies, des idolâtries et des répulsions.

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Je suis quand même stupéfait de voir l’opinion publique occidentale se déchaîner contre Donald Trump, communier dans des séances de détestation collectives à son encontre, alors qu’il est le premier, et le seul, à annoncer vouloir la fin de l’hécatombe en Ukraine.

Un de mes précédents billets déplorait le consensus autour de la poursuite de la guerre, et qu’un tout petit nombre de personnalités seulement osent se prononcer en faveur d’une cessation des hostilités et d’un recours à la voie diplomatique (1). Avec Donald Trump,  en voici une de plus, et par surcroît, en position d’agir et de peser sur le processus. Je m’en réjouis, ce qui ne veut pas dire que je donne quitus à Donald Trump pour tout ce qu’il ou fait.

Les adeptes de la poursuite de la guerre n’ont qu’un seul argument : si l’Ukraine cède, Vladimir Poutine va se ruer sur le reste de l’Europe et y imposer une dictature odieuse. Volodymyr Zelensky l’exprime avec clarté : « L’Ukraine protège l’Europe et la démocratie ». Jo Biden faisait chorus.

Cet argument me paraît extrêmement contestable.

D’abord parce que la Russie fait d’ores et déjà partie des perdants de cette guerre ; j’ai commenté ce point de vue dans nos colonnes voici une année (2). Pertes humaines irréparables ; Suède et Finlande dans l’OTAN ; perte des gazoducs de la Baltique ; etc.

Contestable ensuite parce que Vladimir Poutine n’est pas seul responsable de cette guerre. Les Etats-Unis ont non seulement soutenu cette guerre ces trois dernières années, mais ils l’ont aussi souhaitée. Et de longue date. En 1997, dans son livre « Le  grand Echiquier »,  Zbigniew Brzezinski, l’une des figures de la géopolitique américaine, expliquait que « l’Ukraine est le ventre mou de la Russie » et que c’est par là qu’il fallait la circonvenir. En 2008, George W. Bush donne le feu vert à une perspective d’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. En 2019,  un rapport de la Rand Corporation préconise d’armer l’Ukraine pour affaiblir la Russie dans  une guerre de basse intensité. Voyez mon billet de 2022,  « L’éternel Retour » (3), pour davantage de précisions. L’extension de l’OTAN vers la Russie ne me paraît pas du tout un prétexte inventé par Vladimir Poutine pour justifier son agression. Si les responsabilités de cette guerre sont partagées, le récit de Poutine comme agresseur assoiffé de conquêtes s’étiole singulièrement.

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Les Etats-Unis sont depuis 1945 un système néo-impérial, concurrencé jusqu’en 1991 par un autre système néo-impérial, l’URSS. Fort heureusement pour ceux qui en sont les vassaux, en particulier les pays d’Europe (4), les Etats-Unis justifient leur comportement néo-impérial par la défense des libertés, de l’initiative individuelle et de la démocratie ; ils sont ainsi tenus à un minimum de respect de ces principes (ils l’étaient d’ailleurs davantage à l’époque où ils avaient un concurrent). Encore une fois nous ne pouvons que nous en réjouir. Mais ce minimum n’empêche pas les Etats-Unis de profiter de leur statut de centre néo-impérial. La non-convertibilité du dollar en or, décidée par Richard Nixon en 1971,  est une entreprise de racket généralisée ; son corollaire, l’extraterritorialité du dollar, permet d’infliger quelques « amendes » complémentaires ou de faire du chantage pour s’emparer d’entreprises ou technologies (voyez l’affaire Alstom).

Un empire se fait la vie facile sur le dos de ses vassaux. Business as usual.

Une autre caractéristique du comportement néo-impérial des Etats-Unis est de contrôler les gouvernements des pays vassaux ; le critère étant bien sûr qu’ils soient favorables aux intérêts américains. Certes, cela conduit à soutenir parfois des dirigeants dont l’inspiration démocratique est assez évanescente (le Shah, Pinochet, Somoza, Saddam Hussein (5), Mohammed ben Salmane, etc.) Mais Franklin D. Roosevelt a par avance « légitimité » toutes ces écarts : « C’est peut-être un salopard, mais c’est le nôtre » aurait-il dit du dictateur péruvien Trujillo. Une autre forme de contrôle vint à la lumière lorsque fut révélée la mise sur écoute du portable d’Angela Merkel ; elle eut le tact, en ne protestant pas, de préserver Barack Obama de l’embarrassante obligation de présenter ses excuses (ironie).

En 2000, une équipe de géopoliticiens américain publie le PNAC, « Project for a New American Century » (Projet pour un nouveau siècle américain). Mis sous le boisseau à cause de certains excès, ce document prône une ligne de conduite que toutes les administrations mettront cependant en œuvre : empêcher à tout prix l’émergence de toute nouvelle puissance de taille mondiale. Au milieu des années 2000, les Etats-Unis s’avisent que le sous-traitant commode qu’est la Chine commence à afficher des prétentions excessives. Et en 2007, à la conférence annuelle de Munich sur la Sécurité, Vladimir Poutine se permet de plaider pour un ordre mondial multipolaire, c’est-à-dire la fin de l’hégémonie américaine.

Business as usual : un empire cherche toujours à casser les reins d’un rival qui se présenterait ; sans remonter à « Delenda est Carthago », contentons de l’exemple de l’Empire anglais, dont le souci au début du vingtième siècle était de contrarier l’émergence de l’Allemagne comme puissance. Nous savons tous comment cela s’est terminé en 1918.

La Russie est également un projet néo-impérial (vous serez d’accord avec moi sans que je n’argumente). Depuis 2027, elle se présente, sinon comme un rival, mais au moins comme un contestataire de l’hégémonie américaine. Les Etats-Unis s’efforcent alors de faire basculer sous son influence l’Ukraine, ce fameux « ventre mou » désigné par Zbigiew Brzezinski. Après une série de manœuvres occultes de part et d’autres, Vladimir Poutine décide de passer au stade militaire. Un empire (ou se projetant comme tel) ne peut tolérer un adversaire dans sa proximité, il lui faut des états-tampons ; business as usual.

Dans cette affaire, chacun des deux protagonistes commet une erreur d’appréciation ; il est maintenant facile de le voir. Les Etats-Unis pensent que les sanctions vont rapidement démolir l’économie russe ; cela ne se produit pas. De son côté, Vladimir Poutine pensait qu’une brève opération militaire suffirait pour ramener l’Ukraine dans son giron ; trois ans après, ce n’est pas le cas.

Cette double erreur se traduit par une impasse. Veuillez m’excuser, je retire le terme d’impasse : cela se traduit par plus d’un million de vies brisées (5).

Le jeu démocratique amène un nouveau chef de bande à la tête de l’empire (Donald Trump est élu sans ambiguïté). Il arrive avec des idées différentes de ses prédécesseurs, mais certainement pas celle que le système néo-impérial des Etats-Unis ne doive s’effacer.

Il commence par mettre au pas ses vassaux. Certains comprennent très vite : Disney, Wall Mart et de nombreuses entreprises liquident leurs services dédiés à l’inclusion des diversités et prennent leurs distances avec le wokisme ; la plupart des grandes banques américaines se retirent début janvier de la Net-Zero Banking Alliance (6) ; Larry Fink, le patron de Blackrock, le plus grand fonds d’investissement au monde, déclare en décembre dernier que « l’immigration, grâce à l’Intelligence Artificielle et aux robots, est désormais inutile ».

D’autres comprennent juste à temps, comme Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, fidèle militant démocrate : douze jours avant l’investiture de Donald Trump, il annonce supprimer ses « fact-checkers » et sa division Inclusion, tout en s’excusant d’avoir cédé aux injonctions de la précédente administration.

D’autres  vassaux cependant, comprennent moins vite. Les Européens par exemple. À quelques exceptions près, ils n’ont pas caché leur préférence pour Jo Biden. Le dimanche 9 février, ils apprennent par un tweet que Donald Trump a discuté avec Vladimir Poutine. Le samedi 14, le vice-président Vance les sermonne au sommet de Munich sur la sécurité. Le mardi 18, une rencontre entre délégations américaine et russe se tient à Ryad, sans eux. Les 24 et 27 février respectivement, Emmanuel Macron et Keir Starmer (premier ministre anglais) sont reçus à la Maison blanche ; ils n’obtempèrent que du bout des lèvres aux projets de Donald Trump. Celui-ci reçoit ensuite Volodymyr Zelensky le vendredi 28 févier ; l’entretien s’achève en pugilat verbal, le président ukrainien refusant les conditions qui lui sont faites. Deux jours plus tard, le dimanche 2 mars, seize pays de l’Union européenne se réunissent à Londres, accueillent chaleureusement le président ukrainien et lui promettent leur soutien. Le lundi 3, Donald Trump suspend l’aide américaine à l’Ukraine. Le mardi 4, Volodymyr Zelinsky écrit au président américain qu’il accepte désormais toutes ses conditions.

Il ne s’agit pas d’une séquence géopolitique ; il s’agit d’un chef de gang qui donne des claques à ses affidés pour qu’ils n’oublient pas quelle est leur place. Business as usual.

Je crois que ce serait une erreur d’attribuer ce comportement à la seule personnalité de Donald Trump, nous avons vu dans la note (4) le mépris que manifestait Barack Obama à l’égard des Européens. Jo Biden, moins ordurier que Donald Trump dans la forme, n’était pas pour autant un chevalier blanc, volant au secours d’une innocente démocratie menacée par l’ogre russe.

Les détracteurs de Donald Trump affirment qu’il s’est soumis à Moscou, qu’il en adopte toute la propagande et qu’il a tout cédé sans rien obtenir. Au stade où nous en sommes, Donald Trump n’a rien cédé du tout. Les véritables concessions se verront lorsqu’un traité sera signé. Pour l’heure, il est seulement possible d’estimer la main de chaque protagoniste. Nous avons vu ci-dessus combien la Russie est actuellement perdante. En trois ans de guerre, elle n’est pas parvenue à s’emparer de la totalité des deux oblasts qu’elle visait, Donetsk et Lougansk ; si les négociations s’ouvrent, cela lui restera à obtenir.

Les Etats-Unis n’ont certes pas atteint leur objectif de déstabiliser la Russie, mais leur main reste solide.  Elle comprend d’abord le basculement dans l’OTAN de la Suède et la Finlande ; c’est fait, cela ne figurera pas au menu des discussions : énorme revers pour la Russie qui a d’ores et déjà perdu, et pour longtemps, un voisin neutre (la Finlande) avec qui elle partage 1 200 km de frontière.

Autre élément de la main de Donald Trump, plusieurs compagnies américaines, dont Blackrock et Monsanto, ont déjà acheté une grande partie des terres cultivables d’Ukraine. Business as usual.

Enfin, élément majeur de la main américaine, les gazoducs de la Baltique (Nord Stream 1 et 2).  Leur sabotage fut un coup sévère pour la Russie. Or, le 30 janvier, le Danemark (par ailleurs sous pression de Donald Trump au sujet du Groenland) annonce donner son feu vert pour la réparation des gazoducs, c’est-à-dire une perspective de remise en service. Au même moment, un tribunal helvétique accepte de reporter au 9 mai la liquidation de la société propriétaire des gazoducs (dont le siège social est en Suisse), juste quand Stephen Lynch, un investisseur américain, se déclare prêt à les acquérir. Merveilleux alignement de planètes. Ce n’est bien sûr qu’une hypothèse, mais la remise en service de Nordstream I et II, même sous « contrôle » américain, est un puissant levier pour tempérer les exigences de Vladimir Poutine.

Les deux chefs de gang se sont confrontés et ont pu mesurer leurs puissances respectives : ils enterrent maintenant la hache de guerre et vont se « partager la ville », à proportion du rapport de forces. Business as usual.

C’est le constat, somme toute banal, mais amer, que la marche du monde reste régie par les rapports de force entre les puissances. Cela dit, ne désespérons pas. Pascal disait que la violence et la vérité se livraient une « étrange et longue guerre » et que nulle d’entre elles ne saurait venir à bout de l’autre. Tout néo-impérial que soit le comportement des États-Unis, il prône les libertés, l’initiative individuelle et la démocratie ; non seulement nous pouvons nous en réjouir, mais encore nous devons, pacifiquement, les réclamer sans cesse et dénoncer les États-Unis lorsqu’ils les enfreignent. Prendre au mot les intentions louables, quand bien même ne seraient-elles qu’un habillage hypocrite du système néo-impérial, voilà une stratégie que l’Europe aurait pu (ou devrait, s’il en est encore temps) adopter.

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En quoi ce billet est-il girardien ? Où sont les concepts de la théorie mimétique ?

Ils se trouvent dans le changement de paradigme impulsé par Donald Trump. Carl Schmidt disait que « l’essence du politique est de désigner l’ennemi ». Si l’ennemi est désigné par quelqu’un, c’est qu’il n’est pas intrinsèque : rien ne s’oppose donc à en changer. Donald Trump ne fait rien qu’exercer l’essence de sa fonction en désignant un autre ennemi. Chaque président fait de même : George W. Bush ciblait le terrorisme, l’Iran  et l’Irak ; Barak Obama passe un accord avec l’Iran et accuse le système financier (contre lequel il ne fera rien) ;  le premier Trump déchire l’accord avec l’Iran et s’en prend à la Chine ; Jo Biden se fâche avec l’Arabie Séoudite, oublie la Chine et cible la Russie. La pratique de « désigner l’ennemi » perdure : business as usual.

Bien entendu, la théorie mimétique a traduit le terme de Carl Schmidt par celui de « bouc émissaire ». C’est logique puisqu’il s’agit de choisir celui à qui l’on fait porter la responsabilité des maux qu’endure la collectivité. Mais je suis très gêné par la polysémie excessive du terme de « bouc émissaire » et je trouve que la théorie mimétique n’a pas ici suffisamment développé son lexique.

Lors des crises (mimétiques forcément), avant que ne se produise le consensus sur la victime à sacrifier, les clans s’affrontent et chacun « propose » un coupable. Girard a illustré cette phase, dans Je vois Satan tomber comme l’éclair, lorsqu’Apollonius de Tyane propose à l’angoisse de la foule, touchée par la peste, un misérable mendiant en guise d’exutoire. Mais c’est seulement la cristallisation de l’hostilité de la foule qui fait du mendiant un bouc émissaire ; auparavant, il n’est qu’un quidam accusé arbitrairement. C’est, à mon sens, un manque de la théorie mimétique que de ne pas avoir de mot pour désigner celui qui est « proposé » comme bouc émissaire, sans cependant en être encore un.

Pourquoi  serait-il intéressant d’avoir un tel mot ? Parce qu’il se pourrait que nous soyons justement embourbés dans cette phase précédant la cristallisation. Nous avons encore le réflexe archaïque de recourir au bouc émissaire, mais nous savons que son exécution est illusoire. Girard a suffisamment expliqué comment la Passion du Christ a révélé la fausseté et l’injustice du sacrifice du bouc émissaire ; y contribue sans doute aussi l’esprit scientifique et la rationalité, lointain héritage de la Grèce antique et qui s’est puissamment développé depuis la Renaissance.

Recourir au mécanisme du bouc émissaire tout en sachant (au moins pour une partie de la communauté), que son exécution ne produira rien, c’est tourner en boucle dans la phase girardienne où la cristallisation ne s’est pas produite. Et nous savons qu’elle ne se produira jamais.

Je ne sais pas si nous vivons des temps apocalyptiques, selon la thèse répandue chez les girardiens. Mais il me semble que cela fait de nombreux siècles que les empires et les systèmes néo-impériaux (« les Puissances et les Principautés », pourrions-dire pour renouveler un peu notre vocabulaire) désignent leurs « méchants » pour exciter les foules et les entraîner à d’ignobles carnages, seulement utiles aux princes.

Décidément, j’ai du mal à voir dans le trumpisme une eschatologie ; il ne m’apparaît que comme… business as usual.

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(1) Voir le billet « Ukraine, deuxième année », https://emissaire.blog/2023/03/14/ukraine-deuxieme-annee/

(2) Voir le billet « Un millions de Vies brisées », https://emissaire.blog/2024/03/19/un-million-de-vies-brisees/

(3) Voir le billet « L’éternel Retour », https://emissaire.blog/2022/04/05/leternel-retour/

(4) Zbgniew Brzezinski dans « Le grand Echiquier » : « Les pays d’Europe sont les vassaux des États-Unis » ; Barack Obama à propos des pays européens : « Ce sont nos amis, même s’il faut parfois leur tordre le bras pour qu’ils comprennent ce que nous voulons qu’ils fassent » (interview à Vox en janvier 2015)

(5) Avant d’être l’odieux dictateur qui nécessita deux guerres, Saddam Hussein était un ami des Etats-Unis, qui le soutenaient dans l’inutile et long massacre de la guerre entre Iran et Irak (1980-1988) ; il s’agissait pour l’Amérique de combattre le régime des mollahs et de laver l’affront de la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran.

(6) Association lancée en 2021 avec pour objectif que les activités de prêts et d’investissements ne causent aucune émission de gaz à effet de serre ; 140 banques de 40 pays s’y étaient ralliées.

René Girard peut-il être récupéré ?

Pour un chroniqueur régulier de l’Émissaire, la récupération de la pensée de René Girard par la nouvelle droite américaine pose question, pour dire le moins. J.D. Vance, le vice-président, déclare que sa conversion au catholicisme en 2019 doit tout à sa découverte de l’œuvre de Girard1. On s’interroge sur le sens que M. Vance donne à une « conversion au catholicisme », et plus particulièrement à la dimension anti-sacrificielle de cette religion mise en exergue par René Girard, lorsqu’on constate le recours systématique de l’administration Trump à l’accusation d’innocents, les migrants illégaux qui sont qualifiés de criminels, les ukrainiens accusés d’être responsables de la guerre d’agression qu’ils subissent depuis trois ans et plus, jusqu’aux européens accusés par M. Vance de brader leurs valeurs démocratiques. Plus que des provocations gratuites, on reconnaît aisément l’inversion sacrificielle entre le bourreau et sa victime. Le régime Trump II est une grossière tentative de rétablir les antiques mensonges mythologiques.

Dans cet article, je vais tenter de montrer que cette démarche s’intègre dans un combat existentiel qui pourrait bien être au cœur de l’idéologie MAGA.

Partons de la principale contradiction interne du trumpisme : la cohabitation improbable entre l’anarchie la plus radicale, la destruction de l’État, la liberté d’expression érigée en valeur suprême, et le retour à un ordre moral rigide (dont Vance est sans doute un des plus farouches partisans). On admettra qu’il y a là une contradiction majeure.

L’ordre moral est vu comme une solution à la crise morale dont sont accusés les progressistes : éclatement de la famille et de ses valeurs, recours abusif à l’avortement, combats LGBTQ+, victimisation à outrance, hégémonie du politiquement correct…

L’autoritarisme est vu comme la solution à la paralysie de l’État, dont est accusée la démocratie : budget hors de contrôle, réactions frileuses aux crises extérieures vues comme des aveux de faiblesse, culture du compromis qui interdit toute politique volontariste.

Revenons à notre sujet : la récupération de la pensée de Girard au prétexte que celle-ci a su mettre au jour le rôle fondamental du mécanisme victimaire dans la genèse et la sauvegarde des sociétés. Le problème, c’est que Vance ne retient de cette pensée que le risque d’embrasement généralisé consécutif à l’affaiblissement des mécanismes régulateurs de la violence, et il a fait de Girard l’inspirateur d’un traditionalisme moderne qui est en réalité le sien : pour éviter le chaos et la destruction, il faut à tout prix rétablir des structures solides, fût-ce au prix de l’humanisme et de la démocratie. La fin justifie les moyens, et la fin est, dans ce cas, purement négative : il s’agit d’éviter le chaos et la destruction. L’enjeu est existentiel2.

Girard n’a jamais préconisé un repli sur les positions stables du passé ; il montre au contraire l’inanité de telles réactions. A partir du moment où le mécanisme sacrificiel est exposé, il perd toute efficacité, ce qui fait de l’apocalypse girardienne un phénomène irréversible. Les tentatives modernes de rétablir un ordre sacrificiel sont vouées à une surenchère sanglante, comme le montrent les génocides du XXe siècle.

Pourtant, le diagnostic du trumpisme est globalement correct. L’Amérique de Biden et consorts est décadente, prisonnière d’une dynamique d’effondrement.

Dans le domaine économique d’abord : l’incapacité à juguler le déficit du budget promet à relativement court terme un défaut de paiement, la disparition du dollar comme monnaie de référence, et autres conséquences en cascade. Bref, la disparition de la grande puissance USA. Le libre-échange considéré comme un principe sacré s’est retourné contre son principal promoteur et a conduit à la désindustrialisation du pays au profit de la Chine et des pays émergents (Mexique), une des causes de cette faillite annoncée de l’État américain. En ce sens, la politique de Trump II est parfaitement cohérente et pourrait même être qualifiée de vertueuse. Une majorité des décrets présidentiels pris dans l’urgence des premiers jours de son mandat vont dans le sens très pragmatique d’un équilibrage des comptes : taxes à l’importation qui doivent conduire à la réindustrialisation du pays et au rééquilibrage de la balance commerciale, réduction drastique des dépenses de l’État au risque du chaos administratif, pressions sur les alliés pour qu’ils paient leur part dans les initiatives communes (Otan, soutien à l’Ukraine, aide au développement…).

Quant à la méthode, cette rhétorique de diabolisation, ce langage outrancier, ouvertement sacrificiel, elle s’explique par la nécessité d’appuyer une telle politique sur le plébiscite d’une large base populaire. Trump et son équipe ont bien compris le parti qu’ils pouvaient tirer de la compréhension et de l’utilisation de la rivalité mimétique et du mécanisme victimaire, particulièrement en temps de crise.

Dans le domaine identitaire ensuite. Le progressisme, dont on regroupe les plus farouches partisans sous le terme de woke, a conduit au délitement des structures sociales traditionnelles : la famille, les communautés religieuses (un des piliers sociétaux aux USA), la patrie. Là encore, une valeur première de l’Amérique, la liberté, s’est retournée contre elle en se transformant en relativisme moral, en individualisme forcené qui interdit de facto la constitution de communautés soudées.

Un troisième marqueur culturel vient compléter le sombre tableau : le culte de l’argent, qui n’a fait que se renforcer, conduit à terme à une société dans laquelle les relations humaines sont tarifées, une société cynique et indifférente à l’autre, toujours plus ou moins vu comme un agent de l’enrichissement personnel3.

Le cocktail est explosif et l’effondrement de tout le système n’est plus de l’ordre de l’hypothèse. Le mouvement MAGA peut être vu comme un sursaut existentiel face à cette crise.

Constatons le dilemme de l’Amérique, qui sera très bientôt le nôtre, parce que la crise qui menace l’Europe n’est, particularités culturelles mises à part, pas si différente. Nous avons le choix entre la peste et choléra. La peste, c’est le retour d’une extrême-droite décomplexée dont l’idéologie présente trop de similitudes avec le fascisme pour notre tranquillité d’esprit. Cette dérive autoritariste est justifiée par le choléra : l’État progressiste est devenu impuissant à cause de son tropisme vertueux. Toute action, tout changement doit être soigneusement pesé pour être sûr de ne léser personne, de ne pas créer de nouvelles victimes sacrificielles. C’est le retour de bâton de la révélation de la violence des institutions humaines : la paralysie, la faiblesse, l’impuissance4. C’est ce phénomène, associé à la culture de l’initiative privée, qui explique la détestation de la démocratie moderne par la nouvelle droite américaine.

A tous points de vue, la démocratie et le progrès sont préférables à une résurgence du fascisme ou de ses avatars ; il suffit d’ouvrir un livre sur l’histoire du XXe siècle pour s’en convaincre. Malheureusement, le progressisme est en échec, c’est cela la crise existentielle que nous traversons. Avant de se réfugier dans une politique réactionnaire, il convient de s’interroger sur les raisons profondes de cet échec, ce que ne font ni les progressistes ni leurs adversaires. C’est à ce stade de l’analyse qu’il faut convoquer René Girard et l’anthropologie. Girard montre que l’effondrement simultané du rêve progressiste et des structures sociales ne peut être abordé par des analyses locales ou contemporaines ; il faut étendre le champ d’étude aussi bien géographiquement que dans le temps. Le sacrifice est en train de disparaître, et ce mécanisme régulateur définit toutes les institutions de l’histoire. Le phénomène s’apparente à un saut anthropologique majeur, voire inédit5. Girard place l’enjeu à un niveau autrement élevé que les considérations économicopolitiques ou sociopolitiques qui précèdent.

La crise que nous vivons est de nature apocalyptique, ce qui a trois significations :

1) Elle découle de la démythification du monde, la révélation des invisibles mécanismes de contrôle de la violence par le sacrifice.

2) Il en résulte la destruction des institutions, dont l’efficacité et le caractère rassembleur dépendent de la méconnaissance de ces mécanismes.

3) Le niveau de bouleversement, qui touche à notre être tant individuel que collectif, dépasse notre capacité à contrôler le phénomène ; nous ne pouvons que le subir.

La dimension apocalyptique de la crise seule peut résoudre le paradoxe du trumpisme que nous exposions au début de l’article, cette improbable rencontre entre l’anarchie la plus radicale et un ordre autoritariste et rigide. L’anarchie résulte directement du constat de l’échec de toutes les institutions ; elles deviennent haïssables dès que leur dimension sacrificielle est exposée. Cette haine est particulièrement sensible chez des personnalités comme Vance et Musk. Sans que la contradiction leur soit apparente, les mêmes reconnaissent la nécessité vitale de rétablir un ordre autoritaire, en particulier moral, pour éviter le chaos absolu.

Tout cela peut se résumer en un concept simple : une réaction panique à la fin d’un monde.

La reconnaissance de la nature apocalyptique de la crise condamne à l’avance toutes nos tentatives de l’éviter. Une réflexion vraiment chrétienne doit nous conduire à un tout autre positionnement. La crise aura lieu, le monde tel que nous le connaissons sera détruit, et ce n’est la faute de personne : c’était écrit depuis le début. Les vraies valeurs des trois religions monothéistes nous invitent plutôt à survivre à la période de chaos qui en résultera6, et pour cela il n’y a qu’une voie, comme le dit très clairement Girard : la conversion, le renoncement aux passions mimétiques. La douceur, l’humilité, la compassion, l’amour de l’autre. L’ordre moral prôné par Vance n’est qu’un indigeste et dangereux succédané à cette conversion des cœurs. Vance veut nous imposer la soumission à un ordre archaïque. L’Evangile nous invite à l’acte libre par excellence.

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1 Voir l’article de J.D. Vance How I Joined the Resistance, The Lamp, 2020 (en anglais).« Girard’s […] theory of mimetic rivalry […]spoke directly to some of the pressures I experienced at Yale. But it was his related theory of the scapegoat—and what it revealed about Christianity—that made me reconsider my faith.” https://thelampmagazine.com/blog/how-i-joined-the-resistance

2 C’était aussi le cas du nazisme dans sa rhétorique : Lebensraum, purification de la race, nouvel ordre moral basé sur la force, tout cela dérivait de la perception d’un danger existentiel qui aurait menacé la survie de l’Allemagne.

3 Par exemple, la résolution des conflits relationnels dans les tribunaux qui s’apparente souvent à de l’extorsion de fonds.

4 Voir l’article Sortir de la victimisation, https://emissaire.blog/2024/05/28/sortir-de-la-victimisation/

5 Comparable aux bouleversements anthropologiques tels que la maîtrise des outils, du feu, de l’agriculture et de l’élevage.

6 Je parle ici d’une survie spirituelle : ne pas céder à l’appel de la barbarie.

Trois petites réflexions autour des doubles et du marxisme

C’est dans la troisième partie d’Achever Clausewitz que René Girard et Benoît Chantre discutent la question du « Duel et (de la) réciprocité ». Petite surprise immédiate, cette section se trouve dans le premier sous-titre : « L’étonnante trinité » ; le stratège prussien nous fait passer à un trio qui pourrait contredire d’emblée le titre du chapitre. On comprend les complications qu’il y a toujours à définir un nombre ontologico-métaphysique pour la pensée de Girard. La question d’une épistémologie comme d’une ontologie girardiennes a été soulevé dans ce blogue et la discussion pourrait continuer ici, mais nous voulons rester sur deux des questions qui font le fondement de ce site : la politique et l’actualité. La discussion politique autour des acteurs sociaux reste aujourd’hui cruciale dans les possibles applications de la théorie mimétique à la réalité des événements actuels.

Alors, quelques questions peuvent se poser à propos de ce dualisme des acteurs sociaux et sur la réalité de la violence : est-ce possible seulement de nous défaire de cette configuration duale aussitôt nous approchons de la crise finale ? Pourrait-on penser en un système de doubles qui ferait une sorte d’équilibre capable de dissuader de la violence jusqu’au point de la rendre un pur effet et produit du hasard et non pas des capacités techniques humaines ? Par la suite, nous voudrions réhabiliter quelque peu la vision d’une dualité fondatrice en politique, surtout en temps démocratique, dualité de laquelle il semble vraiment difficile de sortir sans casser quelques œufs.

Nous commencerons par un auteur bolivien auquel nous avons déjà fait allusion dans un billet précédent : le sociologue d’Oruro, René Zavaleta Mercado (1938-1984). Au cours des années 70, pendant un séjour à l’université d’Oxford au Royaume Uni, cet écrivain bolivien se mit à travailler sur le problème de la théorie marxiste du pouvoir duel ou double pouvoir (surtout à partir des discussions sur la Révolution Russe entre Trotski et Lénine), tout en s’intéressant à Maritain (Zavaleta fait référence au philosophe catholique français dans au moins deux textes). Dans cette perspective, il se penche sur le moment qui vient juste après la Révolution Nationale de 1952 en Bolivie. Le gouvernement révolutionnaire du MNR (Mouvement Nationaliste Révolutionnaire) prit plusieurs mesures orientées vers les classes laborieuses : droit de vote universel, réforme agraire, nationalisation des mines, en essayant de garantir leur dû à ses alliés durant les journées de combat et comme part du programme du co-gouvernement (entre le parti petit-bourgeois MNR et la tout récemment créée COB, Centrale Ouvrière Bolivienne).

C’est à cause de cette situation et de la radicalisation des secteurs ouvriers, qu’une discussion s’instaura parmi la gauche bolivienne de l’époque pour savoir si la situation qui divisait l’État était comparable à la situation russe de 1917. Même si la réflexion ne conduit pas son auteur à autre chose qu’à percevoir les faiblesses du mouvement ouvrier, la question de la dualité des pouvoirs semble être encore importante pour penser la faiblesse de l’État en Bolivie, surtout en ce qui concerne sa capacité à contrôler tout le territoire et les groupes qui préservent leur autonomie vis-à-vis du pouvoir centrale.

Cette discussion autour du duel et des doubles ramène à des travaux autour du marxisme dans une perspective mimétique. En ce sens, nous voulons rendre un très humble hommage à Cesáreo Bandera, en invitant à la relecture de l’analyse qu’il fait de Marx dans son dernier chapitre de A sacred game. The role of the sacred in the genesis of modern literary fiction (1994). La comparaison de la description que fait Marx des substitutions et transformations capitalistes avec les passages sur la double substitution dans La Violence et le sacré, et chez Girard en général, est superbe et mémorable. Les intuitions de Bandera ne sont pas du tout incompatibles avec le point que montre Jean Nayrolles, au moment de l’analyse du Manifeste du Parti Communiste dans son livre Le Sacrifice imaginaire (2020) : « Mais cela ne peut se faire sans créer son adversaire. La parenté entre le ‘progressisme’ politique ainsi constitué et l’idéologie des avant-gardes artistiques depuis sa plus ancienne configuration à l’époque romantique, parenté qui affleure constamment dans l’histoire sans être jamais tout à fait explicitée, trouve ici son explication : l’un comme l’autre ont créé leur adversaire » (p. 131).

Les antagonismes de classes sont toujours aux fondements des phénomènes sociaux pour le marxisme, le double monstrueux qu’est toute bourgeoisie pour les classes laborieuses empêche de croire à une cohabitation pacifique des êtres humains, non sans casser les mêmes œufs que ceux du paragraphe ci-dessus. Cette situation d’antagonismes congénitaux n’est pas sans rappeler l’alternative terrible que présenta Jean-Pierre Dupuy dans une de ses dernières conférences : avoir à choisir entre la paix et la justice.

Pour finir, si la dualité dialectique des antagonismes sociaux et symboliques est à l’ordre du jour dans les analyses marxistes, il faut bien se tourner vers le présent pour voir combien les questions de classe et les questions idéologiques pèsent dans le factionnalisme binaire qui affecte le MAS, parti au gouvernement depuis 2021, avec cette fois-ci Luis Arce Catacora et non plus Evo Morales comme chef de l’exécutif. Le sang versé des innocents qui étaient en faveur de Morales en 2019, a produit une allégeance qui renforce celle qui existait auparavant et qui a donné à l’ex-président ses victoires électorales (2006, 2009 et 2014). Nous proposons une vision dans laquelle Arce est devenu chaque fois un double plus monstrueux pour Morales et les sentiments semblent être réciproques. La question que nous voulons poser ici en référence à tout ce que nous venons de dire  – et aussi en relation avec un très beau texte du philosophe américain aussi décédé en 2024, Fredric Jameson, à propos du pouvoir duel : Dual Power : American utopia and the universalarmy (édité par Slavoj Žižek, 2016) – est celle des raisons pour lesquelles le gouvernement de Luis Arce a permis un blocage pendant 24 jours (l’année dernière, en octobre et novembre) des mouvements sociaux qui soutiennent Morales. Est-ce qu’il s’agit d’une peur de la capacité de double pouvoir qu’a Morales dans son petit-État du Chapare ? Ou peut-être s’agit-il d’une préfiguration des mesures que le gouvernement Arce veut prendre face au pouvoir des trafiquants de drogue (toujours associés à Morales, mais aucune preuve) ? Peut-être ni l’armée ni la police boliviennes ne sont-elles vraiment capables de faire face au pouvoir qu’a Morales chez ses défendeurs, toujours prêts à sacrifier leurs vies pour lui ?

Pour conclure, compte tenu des influences de la théorie marxiste à un niveau global et de sa puissance explicative, non sans compatibilité avec la théorie mimétique, et en regardant l’apparente situation de double pouvoir dans la Bolivie d’aujourd’hui, il reste à nous demander si le monisme trinitaire d’un Girard théologien ne devrait pas faire toujours attention aux doubles sataniques que représentent tous ses rivaux au niveau même de la théorie ?

Localisation des blocages, image du journal Los Tiempos.

NB : la situation que nous décrivons dans la dernière partie de ce billet est en train de se dérouler maintenant et pourrait bien changer d’un jour à l’autre (Morales est sous un ordre d’arrestation depuis décembre). Nous espérons la compréhension des lecteurs au cas où il y aurait des changements entre le temps de rédaction du billet et le temps de sa publication.

Regards croisés sur Donald Trump

Regards croisés sur Donald Trump… et autres catastrophes

L’article de Manel Albouchi dans Kapitalis1, un site tunisien centré sur l’économie, résonne étrangement avec ma récente analyse girardienne de la crise mondiale (voir une série de courtes vidéos récemment parues sur ma chaîne YouTube, lien ici). Assisterions-nous à une réconciliation des deux courants de pensée, la psychanalyse et la théorie mimétique ?

L’autrice met comme moi l’accent sur l’engouement massif pour le discours de Donald Trump « qui semble tout droit sorti des méandres de l’histoire médiévale », plutôt que sur la personnalité du nouveau président US. Cette ferveur « s’enracine dans des mécanismes psychiques archaïques ».

Elle parle aussi de « régression collective », un retour du clivage, « cette défense primitive qui oppose le ‘tout bon‘ au ‘tout mauvais‘ ». Une « peur profonde de l’incertitude » serait à l’origine de ce grand pas en arrière. C’est aussi une crise de la pensée, les anciens récits, éclipsés par « des récits réducteurs et des idéologies vides », laissent un « vide immense […] que des figures populistes, avec leurs promesses grandiloquentes et leur rejet de l’autre, viennent occuper ».

La généalogie de la crise remonte aux « traumatismes collectifs », aux « blessures historiques » qui restent hanter nos imaginaires parce qu’ils ne sont pas dits, pas reconnus.

La soumission à l’autorité d’un leader populiste « reflète la quête désespérée d’ordre et de stabilité », même si la figure paternelle élue est défaillante et incapable de « transmettre des valeurs qui permettent de dépasser les oppositions binaires ».

Le remède ? Réinvestir « les espaces de création, de pensée et de transmission symbolique ». Là où ces espaces renaissent, « les ombres du passé peuvent enfin s’intégrer, et les sociétés peuvent commencer à se reconstruire sur des bases plus saines et plus lumineuses ».

Ce court article a le grand mérite d’éviter de tomber dans le piège d’une lecture myope de la crise, avec les outils de la normalité : économie, sociologie, géopolitique, etc. L’autrice relève bien, et c’est rare, le caractère immatériel des causes profondes de la crise et son diagnostic d’une régression généralisée de ce qu’elle appelle l’inconscient collectif est nécessaire. Le vocabulaire est freudien, mais ce n’est pas le plus important. Rares sont les explications de la crise qui insistent sur la dimension immatérielle, symbolique.

Si le diagnostic est bon, la genèse de cet effondrement des ordres symboliques est absente. La conclusion pourrait s’appliquer à la sortie d’une crise telle que la seconde guerre mondiale, à la formidable vitalité des Trente Glorieuses et à l’exception historique de décennies de paix entre nations, en Europe du moins. La question des causes profondes de la régression sacrificielle à laquelle nous assistons à l’échelle mondiale est pourtant primordiale.

D’après l’autrice, le silence qui s’impose à la suite d’épisodes de traumatisme collectif permet la résurgence périodique de crises destructrices. C’est le déficit de parole qui enclenche et entretient la malédiction qui s’abat sur la communauté. Je partage cet avis. Pourtant, il manque un facteur clé dans cette analyse. Ce silence n’empêche nullement de longues périodes d’entente et de prospérité. Il faut identifier le déclencheur de la phase critique du cycle, qui replonge la communauté dans la crise. Ce déclencheur est presque toujours une parole.

De meilleurs connaisseurs que moi du paradigme psychanalytique trouveraient sans doute une autre passerelle avec la pensée de Girard. Lorsque la cure conduit à la libération de la parole interdite, lorsque le réel s’évade de la prison de l’amnésie traumatique, que se passe-t-il ? La « guérison » épargne-t-elle au patient une crise particulière, une crise de la révélation ? Je laisse cette question aux commentaires.

Notre civilisation occidentale a réalisé des exploits inédits dans presque tous les domaines, la pacification des mœurs, la sécurité matérielle, la victoire de la raison contre l’obscurantisme, entre autres. Le progrès nous promettait un avenir radieux. L’effondrement est d’une telle brutalité qu’il me semble peu crédible d’en attribuer les causes à une série de phénomènes secondaires et matériels, dont l’apparition simultanée ne serait qu’une malheureuse coïncidence.

Il y a bien une cause fondamentale à l’effondrement du monde : les victimes parlent, phénomène invisible et impensé, si ce n’est par l’approche girardienne. C’est là que la théorie mimétique se démarque. Les victimes parlent et le monde s’effondre. C’est la parole libérée des victimes qui fait resurgir les anciens traumatismes enfouis dans les mythes. Ce sont d’ailleurs plus que des traumatismes : ce sont les structures violentes de toute société, de toute institution humaine, que cette parole fait surgir des limbes où nous les dissimulions.

Beaucoup d’intellectuels sont tentés par la position du spectateur averti, qui se permet de donner la solution magique à la crise. L’autrice n’échappe pas à cette tendance, lorsqu’elle espère un réinvestissement du monde symbolique par l’art, l’éducation, les récits porteurs de sens. Les « il faut » qui saturent l’espace médiatique n’ont aucune vertu ; pour la plupart, ils resteront lettre morte. La crise ne nous invite à rien d’autre qu’à une douloureuse introspection. Face à la victime qui parle, personne n’est innocent. Nous aussi, nous sommes des sacrificateurs, et nous aussi, nous opposons à cette révélation le déni et les formules magiques. Les trajectoires de fuite sont nombreuses, et toutes sont vaines.

Nous vivons les douleurs de l’enfantement, la fin de notre état de fœtus, cet état si confortable qui nous permettait de croire que nous pourrions continuer à vivre dans la chaleureuse et rassurante matrice mythologique. La résistance aux contractions est acharnée, mais rien n’y fera : nous serons expulsés de ce jardin d’Eden, que nous le voulions ou non.

Le travail a commencé.

1 Le phénomène Trump : analyse psychanalytique des fractures contemporaines, par Manel Albouchi – Kapitalis, 23 janvier 2025. https://kapitalis.com/tunisie/2025/01/23/le-phenomene-trump-analyse-psychanalytique-des-fractures-contemporaines/

Lien vers la playlist« Crise dans le monde » sur YouTube : 

Stromae a encore touché… juste

Il y a trois ans, je vous avais proposé une compréhension de girardien de service que m’avait inspirée le morceau phare de l’album Multitude de Stromae intitulé L’enfer. (https://emissaire.blog/2022/01/20/lenfer-de-stromae-cest-de-se-croire-seul-en-enfer/ ).

Depuis, Stromae a dû interrompre une nouvelle fois une grande tournée et s’était placé en retrait pour se refaire une santé. Ses fans attendaient son retour. Le voilà qui revient avec un duo qu’il partage avec la merveilleuse Pomme au timbre si profond. Il est associé à un film d’animation sur Netflix intitulé Arcane, lui-même dérivé d’un jeu vidéo, League of Legends. Je dois vous avouer que c’est un univers que je ne connais pas. Mais peu importe. Quand je vois apparaître le nom de Stromae, celui de Pomme ou, plus encore, les deux artistes réunis, j’écoute !

Cela commence comme la litanie que produit le contact des roues d’un train en mouvement sur une voie ferrée. L’auditeur finit par deviner malgré une forte transformation de la voix par un vocodeur (?) :

Je t’aime, je te hais, je t’aime, je te hais (x 4)

Le ton est donné d’emblée, l’oxymore dominera les paroles. Comme toujours, le vocabulaire est simple, d’accès immédiat, les vers sont souvent répétés. Ici ce parti pris est particulièrement adapté au thème obsédant pour ne pas dire obsessionnel de la chanson [1].

T’es la meilleure chose qui m’est arrivée / Mais aussi la pire chose qui m’est arrivée / Ce jour où je t’ai rencontrée, j’aurais peut-être préféré / Que ce jour soit jamais arrivé (arrivé) / La pire des bénédictions / La plus belle des malédictions / De toi, j’devrais m’éloigner / Mais comme dit le dicton / « Plutôt qu’être seul, mieux vaut être mal accompagné ».

D’emblée, nous savons que la situation est douloureuse et probablement sans issue salubre, quand le meilleur et le pire se mêlent inextricablement. Suit un couplet mixte où la voie féminine vient dialoguer avec la voix masculine, les deux se mêlant parfois :

Tu sais c’qu’on dit / « Soit près d’tes amis les plus chers » / Mais aussi / « Encore plus près d’tes adversaires » / Mais ma meilleure ennemie, c’est toi / Fuis-moi, le pire, c’est toi et moi / Mais si tu cherches encore ma voix / Oublie-moi, le pire, c’est toi et moi.

“Ma meilleure ennemie” est donc le titre qui arrive enfin au cœur du morceau après une longue introduction : de deux expressions banales, ma meilleure amie, mon pire ennemi, Stromae fait quelque chose d’intrigant par un croisement inhabituel (sans être pour autant inédit [2]) des deux. En adoptant cette expression, il semble être dans l’accusation de l’autre même si celle-ci est nuancée. Mais il dissipe vite le malentendu, dès le vers suivant en affirmant que “le pire, c’est toi et moi”. Le problème est identifié à juste titre dans la relation, il est d’ailleurs réciproque comme le signale immédiatement la voix féminine qui reprend mot pour mot l’affirmation que “le pire, c’est toi et moi”. Le couplet suivant, également chanté par la voix de Pomme efface tout doute sur la réciprocité toxique de la relation :

Pourquoi ton prénom me blesse / Quand il se cache juste là dans l’espace ? / C’est quelle émotion, ta haine / Ou de la douceur / Quand j’entends ton prénom / Je t’avais dit « ne regarde pas en arrière » / Le passé qui te suit, te fait la guerre /.

L’autre est désormais un prénom qu’il suffit d’entendre pour ressentir la blessure dont on ne parvient pas à guérir. Et le doute subsiste sur la nature ambivalente de l’émotion suscitée, la haine s’opposant à ou se combinant alors avec la douceur.

Le morceau s’achève par une sorte de résumé : la répétition de l’expression qui donne son titre au morceau, la fuite comme seule issue à une réciprocité toxique et la fatale litanie ad libitum des “je t’aime, je te hais”.

Mais ma meilleure ennemie, c’est toi / Fuis-moi, le pire, c’est toi et moi (x 2).

Je t’aime, je te hais, je t’aime, je te hais (x 8).

Nous sommes dans le plus extrême et le plus banal des rapports de doubles : attraction et répulsion, amour et haine, meilleure et pire. Si nous sommes raisonnablement “près de ceux qui nous sont les plus chers”, nous ne pouvons éviter de nous tenir déraisonnablement “encore plus près d[e nos] adversaires”.

La réponse qu’il est conseillé d’apporter est aussi appropriée que le mal est correctement décrit : fuir, s’éloigner et oublier sont bien les meilleurs remèdes à la toxicité d’une relation qu’on sait ne pouvoir durablement apaiser [3]. Un peu plus tôt, la voix féminine avait d’ailleurs sagement énoncé : “Je t’avais dit « Ne regarde pas en arrière » / Le passé qui te suit, te fait la guerre.Fatal ressentiment dont il faut s’affranchir.

Mais si l’on revient à L’enfer, ce morceau dans lequel Stromae évoquait ses pensées suicidaires, il est tentant de s’interroger sur l’identité de cette meilleure ennemie : une compagne ? Ce serait à mon avis trop simple et apparemment peu compatible avec les échos qu’il donne avec Coralie, son épouse, de leur relation conjugale. Peut-être plus probablement deux des personnages d’Arcane, le dessin animé pour lequel le titre a été composé. Mais ne serait-ce pas aussi cette vie douloureuse que Stromae aime et hait, qu’il aurait préféré ne jamais rencontrer, que le jour [de sa naissance ?] ne soit jamais arrivé, ce jour qui l’a uni à la vie ? Raccrochons-nous quoi qu’il en soit au dicton mentionné très tôt dans cet étonnant duo : “Plutôt qu’être seul, mieux vaut être mal accompagné”. C’est la vie.


[1] Il existe au demeurant des versions très longues du morceau : une demi-heure, voire une heure, durant laquelle se répètent des séquences de deux minutes et quelques produisant une forme de possession hypnotique et/ou une addiction chez l’auditeur.

[2] Ce n’est au demeurant pas une expression originale et elle a déjà connu il y a un quart de siècle une certaine célébrité : Ma meilleure ennemie est le titre de l’adaptation française d’un film sorti en 1998 de Chris Columbus dont le titre est en anglais Stepmom et au Québec… La blonde de mon père.  Dans les rôles principaux figurent Julia Roberts, Susan Sarandon et Ed Harris.

[3] Comme le recommande Jean-Michel Oughourlian dans ses ouvrages.

Hérode et le marché de Noël

Christine Orsini posait une excellente question, suite à un article précédent paru sur ce blogue (Extension du terrorisme) : « Quelle réponse pourrait-on apporter à un anti-islamiste qui emprunte aux islamistes leur méthode de tuerie aveugle à seule fin de protester contre la terreur islamiste ? »

Il est évident que le terroriste dont il s’agissait (le saoudien Taleb Jawad al-Abdulmohsen), n’entendra pas nos arguments. Mais on peut déjà répondre à sa place que son geste n’était pas seulement « anti-islamiste », mais simplement athée : ce qui est rigoureusement interdit au sein de l’Islam politique régnant dans son pays d’origine. À l’heure où le libertarisme s’oppose au libéralisme, on n’en est plus à un paradoxe près. Pour une raison que nous ignorons, mais qui a certainement à voir avec le principe satanique, il aspirait à la mort : celle des autres et la sienne. Le terroriste tue et se tue, indifféremment . Cet acte apparemment insensé recouvre néanmoins une forme de logique qu’il s’agit ici de dégager en nous aidant de la théorie mimétique, car nous savons bien, après Girard, que l’indifférenciation a du sens, et où elle mène ceux qui sont emportés dans ses tourbillons.

Pourquoi avoir choisi ce mode d’action particulier : écraser des passants sur un marché de Noël, une « méthode » effectivement empruntée à ses ennemis principaux supposés ? Nous pouvons risquer une première hypothèse en citant le premier chapitre du traité de Clausewitz décrivant trois actions réciproques : « Chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes (…) Je ne suis pas mon propre maître, car il me dicte sa loi comme je lui dicte la mienne (…) Mais l’adversaire fait la même chose… ». Lorsque la violence est en jeu, Satan se confond avec la réciprocité mimétique elle-même. Mais cela ne constitue pas une explication suffisante, pour la simple raison que Noël n’est pas une fête musulmane.

Apparaît alors une deuxième raison, beaucoup plus simple : lorsqu’on veut perpétuer un crime de masse, quelle qu’en soit la motivation, on choisit les outils disponibles pour le réaliser et un lieu public où la foule se rassemble. Aux USA, les armes de guerre sont en libre accès ; ce sont elles qui sont choisies en priorité puisqu’elles sont faites pour ça. En Europe, le moyen le plus efficace auquel tout le monde peut avoir accès, ce sont les moyens de transport mécanisés. On assiste d’ailleurs de plus en plus à une combinaison des deux modes opératoires. Le dernier – ou l’avant-dernier attentat au moment où j’écris – a été perpétué à la Nouvelle Orléans, dans une rue très fréquentée, comparable sur ce point au marché de Noël, avec un pick-up et une arme de guerre.

Aux deux tentatives d’explication précédentes, on peut ajouter une troisième, qui ressort du projet revendicatif  lui-même, commun à tous les actes terroristes : le crime doit être spectaculaire afin de rassembler le plus grand nombre de spectateurs. Pour ce faire, il y a mieux encore que les voitures et les camions, et quoi de plus spectaculaire que deux avions de ligne explosant au cœur des deux plus hautes tours du monde ? Et Karlheinz Stockhausen déclara, le 16 Septembre 2001, que ce qui venait de se produire cinq jours plus tôt à New-York était : « La plus grande œuvre d’art qui ait jamais été donnée. (…) En comparaison, nous, en tant que compositeurs, ne sommes absolument rien [1]. »

André Breton s’exprimait déjà en ce sens : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule ». Et Marcel Duchamp à la suite : « On tue son voisin, il faut bien tuer son voisin pour survivre », sous-entendu : pour survivre en tant qu’artiste, c’est-à-dire pour devenir célèbre. Et d’une certaine façon, c’est aussi ce que le fondateur de l’art conceptuel a commis, en s’appropriant ce ready-made, considéré par les historiens comme fondateur de l’art contemporain : l’urinoir inversé nommé « fountain » et signé R. Mutt. Duchamp occulte non seulement un cri de révolte vraisemblablement lancé par Elsa von Freytag-Loringhoven, qui aurait exposé cet objet par pure provocation, mais ce faisant, il contribue aussi à détruire celle qui fut l’une de ses amantes. Son aveu explicite est exposé dans son œuvre ultime et posthume : Étant donnés : 1° La chute d’eau 2° Le gaz d’éclairage [2].

À partir de cette faute commise et avouée – et donc pardonnée dans un certain sens – on constate une nette progression dans l’horreur, puisqu’elle aboutirait aux massacres perpétrés par des terroristes. Progression inversement proportionnelle au profit financier obtenu : cette dernière observation est accessoire, mais on peut néanmoins prolonger l’analyse du phénomène terrorisme en s’appuyant sur l’art contemporain, à condition de reconnaitre que le profit recherché est d’un ordre différent, mais que la recherche de la célébrité est commune. Le musée Guggenheim de New-York diffusa en boucle, dans une de ses salles, les vidéos montrant l’effondrement des tours et la panique de la population. Panique : effet produit par l’apparition du dieu Pan. Cet enfant monstrueux, sacrifié par les siens pour qu’il rejoigne l’Olympe, mais qui n’en finira plus de revenir parmi les hommes pour semer la discorde, mettant les armées les plus puissantes en déroute. Pan : le dieu des terroristes, est plus actuel que jamais.

Les terroristes sont des performers et comme le déclarait Stockhausen : ils figurent parmi les « meilleurs » du genre. Selon le célèbre compositeur, à la suite de l’acte terroriste « cinq mille personnes sont projetées vers la résurrection. En un instant [3]. » L’acte atteindrait une dimension transcendantale. S’en prendre au World Wide Center, cela se comprend aisément : le succès est garanti, le spectacle grandiose. Mais pourquoi foncer dans un marché de Noël de province en écrasant des enfants ? À coup sûr, le film de cet évènement ne passera pas en boucle dans un musée d’art contemporain, car les victimes seraient vues de trop près. On aime le spectacle, mais on préfère ignorer le réel lorsqu’il troque le « transcendantal », le « sublime » contre le crime sordide. On peut alors formuler une troisième hypothèse : c’est Noël et sa représentation à travers la crèche, c’est l’enfant innocent qui symbolise la faiblesse de tout nouveau-né, qui est visé [4] :

« Cette association de la puissance et de l’impuissance, de la divinité et de l’enfance, est devenue pour toujours une sorte d’épigramme que des millions de répétitions n’arriveront pas à rendre fastidieuse. Il n’est pas déraisonnable de la dire unique en son genre. Bethléem est l’endroit par excellence où les extrêmes se touchent [5]. »

La faiblesse, cette dépendance du nouveau-né à sa mère, cette scène profondément humaine et universelle et ce paradoxe inouï de l’alliance de la divinité et de la faiblesse, c’est tout cela qui est écrasé. On peut évoquer le nihilisme du criminel, mais là encore, on ne sait pas très bien de quoi on parle. Alors, au risque d’aller trop loin et de ne plus être compris, je vais tenter une explication plus personnelle.

Récemment, en ce dimanche de l’Épiphanie, le prêtre de ma paroisse qui est aussi l’exorciste du diocèse, m’a encore une fois heureusement surpris par la profondeur de son homélie, que je vais tenter de résumer sans la trahir. Associant les rois mages à des hommes en recherche partis demander à Hérode, aux grands prêtres et aux scribes qui l’entourent et le conseillent, où devait se trouver le lieu de naissance du Messie, il fit remarquer que cette assemblée, c’est l’Église, son magistère et son autorité doctrinale. Et c’est cette Église qui a su guider avec pertinence ces hommes, partis de si loin à la recherche de Dieu incarné ; c’est cette assemblée de criminels et de théologiens qui leur permettront de l’atteindre, de se trouver réunis avec les humbles bergers en Sa présence. Nous connaissons la suite : avertis en songe, ils ne retournèrent pas chez Hérode et sa cour de théologiens pour leur annoncer ce qu’ils avaient vu. Ce qui n’empêchera pas Hérode de perpétuer le massacre des innocents. Mais Joseph, averti à son tour par un songe, écoutant son intuition et exerçant à son tour sa liberté d’agir, a fui entre temps avec sa famille en Égypte : « La violence et la vérité de peuvent rien l’une sur l’autre. » (Pascal)

Les terroristes, Hérode : ces criminels nous interrogent à travers leurs actes monstrueux. Je ne les connais pas et suis incapable de savoir ce qu’ils ont réellement dans la tête, mais en écoutant ce prêtre qui, par sa pratique de l’exorcisme, a acquis une rare connaissance de Satan, y compris de son action au sein de l’Église, il me semble que les terroristes ont dû faire partie de ces hommes partis à la recherche du vrai Dieu. Comme les rois mages, ils sont allés demander aux plus hautes autorités de l’Église où le trouver, mais à la différence de ces voyageurs et de Joseph, ces malheureux n’ont pas su écouter leurs songes, ni suivre leur intuition (ou le Saint-Esprit) qui les aurait guidés vers la liberté et vers la vie. Ils ont préféré faire confiance à Hérode, à ses prêtres et ses docteurs de la loi : à ceux qui savent, à ceux qui commandent. Ils leur ont obéi au point de pactiser avec eux ; à moins que prenant conscience de la nature satanique de leurs intentions, cela les ait rendus fous au point de vouloir les détruire ? Ce qui équivaut, de leur point de vue, à détruire l’Église en ses fondements.

Bien sûr, il est toujours possible de prendre ses distances en évoquant le contexte historique des écritures : cette corruption généralisée ; cette « prostitution », selon l’expression biblique. Remarquons alors comment, dans l’Apocalypse, le chiffre de la bête, 666, reprend précisément le nom d’Hérode (ou Horodos, le chiffre 6 était associé à la lettre hébraïque o, ou wauw), mais aussi la façon dont il est dit que Satan, enchaîné par l’effet de la Révélation, sera délivré dans « mille années », pour un temps limité. On se demandera alors s’il n’y a pas correspondance des temps entre le massacre des innocents par Hérode et le nombre effarant de viols et de meurtres d’enfants couverts depuis des décennies par l’institution catholique, les politiques, les fidèles et les militants qui les soutiennent : toute cette chaîne d’obéissance à une hiérarchie instituée. Derrière Hérode, on perçoit assez clairement la présence de Baal et de ces enfants rituellement jetés dans la fournaise.

J’ai vu Satan agir pour la première fois dans l’enceinte d’une école catholique, sous les traits d’une « bonne sœur » qui fut notre institutrice, et j’ai vu la façon dont l’institution ecclésiale associée au pouvoir politique  – en l’occurrence : un maire et sénateur socialiste – se protégeaient, s’associaient pour faire taire les « saintes familles » qui avaient osé élever la voix, y compris en faisant ouvrir leur courrier par les employés de la poste. Si elles n’ont pas fui le danger en prenant exemple sur la Sainte Famille, c’est parce qu’elles croyaient encore que l’institution ecclésiale aimait la justice. Pour avoir si longtemps détesté ces institutions et tout ce qu’elles représentent (école, partis et chapelles), je peux comprendre que ceux qui n’ont pas eu la chance, qui a été la mienne, de rencontrer les bonnes personnes au bon moment, aient pu devenir des terroristes. Dire cela ne revient pas à excuser leurs actes monstrueux ! Cela consiste seulement à reconnaître qu’il en faut très peu pour détourner un enfant de la vérité du christianisme, a fortiori lorsque ce sont ceux qui prétendent le représenter qui le trahissent. On n’érigera pas pour autant ces enfants perdus en autant de victimes : ce serait un peu trop simple. Ce qui est important de reconnaître ici, c’est que ce « peu » est susceptible de les transformer en terroristes. Jésus pardonnait volontiers les fautes commises, mais il fut d’une intransigeante sévérité à l’encontre des prêtres et des professeurs de son temps : les scribes et les docteurs de la loi :

« Il est impossible que les scandales n’arrivent pas, mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Mieux vaudrait pour lui de se voir passer autour du cou une pierre à moudre et être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits. Prenez garde à vous ! » (Lc.17, 1) 

Ce sont les Sadducéens et les Pharisiens qui se voient placés ici au premier plan de sa ligne de mire. Bien que Jésus fasse partie de ce peuple, de ses rites et de son histoire, il pleure devant Jérusalem, qu’il sait condamnée, il prêche aussi dans la cour du Temple, lors de chacun des grands pèlerinages trisannuels où il se rendait à Jérusalem, comme tout bon pratiquant. Ivan Illich, ce prêtre qui choisira finalement sa liberté de pensée et d’action dira : « L’Église est une putain mais c’est ma mère ». Il poursuit : « Acceptons l’ambiguïté d’être des fils d’une mère indigne, mais pas de nous.[6]» Le chanteur catholique Paul Van Haver (Stromae) a compris, me semble-il, la pensée d’Ivan Illich : il suffit de remplacer « mère » par « Église » dans le texte de Fils de joie pour s’en assurer. Le clip de la chanson, qui représente l’enterrement grandiose d’une putain et d’une mère, accompagné du discours officiel de son fils, évoque irrésistiblement les « funérailles » de l’Église catholique elle-même : forcément grandioses [7].

Cette distance prise à l’égard d’une mère indigne est nécessaire, elle est la conséquence d’une prise de liberté jointe à la pleine acceptation d’une proximité charnelle évidente, et de la reconnaissance de nos propres fautes. Cette distance nous permet de respecter « notre mère l’Église », malgré cette hiérarchie pesante et ses compromissions, malgré les crimes couverts par l’esprit de corps. Le respect évite de se voir entraîné malgré soi dans ces fameuses « actions réciproques » qui caractérisent la guerre. Car l’acte terroriste n’est pas « la négation de l’acte guerrier » mais son prolongement historique, surtout depuis que des hommes qui se moquent de la loi ont pris le pouvoir, en Russie, aux USA, en Israël, en Chine…

Il me semble que René Girard avait parfaitement saisi le phénomène en cours. Ces « funérailles » catastrophiques de l’Église, il les associait pour sa part à l’Apocalypse. À la suite de l’événement initial – ce tremblement de terre de haute magnitude – nous vivons sans doute une réplique du massacre des innocents, mais aussi de la destruction du Temple. Espérons qu’elle sera suivie de la résurrection des saints innocents et de la restauration du Temple détruit sous la forme inédite du triomphe de l’Agneau, corps du Christ. « De temple, je n’en vis point en elle [la cité céleste] ; c’est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l’Agneau » (Ap.22, 21). C’est peut-être en ce sens que Stockhausen, compositeur épris de mysticisme, osait parler de « résurrection » des victimes du 11 septembre 2001 ? Sa scandaleuse déclaration aura au moins su mettre le doigt sur un point sensible : là où terrorisme, mysticisme, spectacle, folie et transcendance se touchent pour former un complexe paradoxal et douloureux, masqué par le brouillard de guerre.


[1] Une longue réflexion sur cette déclaration, au regard de la vie et de l’œuvre de Stockhausen, a été poursuivie par Lambert Dousson, « … la plus grande œuvre d’art pour le cosmos tout entier » Stockhausen et le 11 septembre, essai sur la musique et la violence, Paris, éd. MF, 2020, p.16

[2] J’ai développé les tenants et les aboutissements de cette « affaire » passionnante dans un article, non publié : Le testament de Marcel Duchamp.

[3] Cité par Dousson, op. cit. p.16

[4] On a remarqué que lors de ces actions criminelles, à Nice, à Magdeburg, il semble que les chauffeurs visaient en premier lieu les jeunes enfants.

[5] Chesterton, L’homme éternel, éd. ESR, p.141

[6] Entretien avec Jean-Marie Domenach, visible sur internet série « un certain regard » du 19 mars 1972.

[7] Stromae, Fils de joie.


 [BH1]

« Plus identique que tous les autres »

Ce billet a pour objet une actualité brûlante, l’investiture du nouveau président américain. Mais pour comprendre d’un coup d’un seul le titre que j’ai choisi de lui donner, il faudrait avoir écouté attentivement à Toulouse ou ici-même, la conférence de Benoît Chantre et plus précisément sa définition girardienne du bouc émissaire.

Souvenez-vous, la victime émissaire est « comme l’arbre qui cache la forêt », puisqu’elle est tenue pour seule responsable des maux qui affectent une communauté ; tout à coup, on ne voit plus que son identité monstrueuse à elle, qui en réalité est celle de la communauté tout entière, déchirée par ses luttes intestines ; le bouc émissaire incarne donc à lui tout seul la perte des différences. C’est Œdipe substitué à la cité de Thèbes, accusé d’y avoir semé la peste, la peste, c’est-à-dire : l’identité mortelle du tous contre tous. La monstruosité du bouc émissaire est donc qu’il semble, contre toute logique, « plus identique que tous les autres ». Cette « identité accusée » dit Benoît Chantre, qui insiste sur les deux sens du verbe, attire sur elle un rejet unanime. La communauté croit pouvoir expulser loin d’elle une identité menaçante. Cette solution bancale fait du bouc émissaire un être à la fois maléfique et bénéfique : maléfique parce qu’il est le monstre à l’origine de la perte des différences ; bénéfique parce que son expulsion a miraculeusement fait revenir l’ordre dans la société.

« Plus identique que tous les autres » : cette définition obscure du bouc émissaire m’a semblé parfaitement claire appliquée au président singulier qu’une démocratie moderne vient de se choisir ; ce n’est évidemment pas comme « victime » qu’en ces jours d’intronisation, ses partisans comme ses adversaires se représentent le nouveau « maître du monde » ! Et pourtant, il n’y a pas si longtemps, nul ne pouvait douter que le candidat républicain, soit se présentait lui-même comme une victime (on avait tenté de le destituer, on lui avait volé sa réélection, une justice corrompue s’acharnait contre lui après avoir mis ses partisans en prison, etc.) soit en était objectivement une, menacé de mort lors de ses meetings : il attribue aujourd’hui à la volonté divine le miracle d’en avoir réchappé. Le candidat républicain s’est lui-même présenté comme « bouc émissaire » devant l’opinion, même si bien sûr, son incroyable énergie et ses ressources « médiatiques » lui ont assuré de jouer d’autres rôles et, en particulier, lui ont permis aujourd’hui, au milieu des acclamations de la foule, d’apparaître comme un sauveur tout puissant.

Un homme persécuté qui finit en « sauveur de l’Amérique », il ne serait pas tellement paradoxal d’attribuer au nouveau président des Etats-Unis le prestige de la victime émissaire selon René Girard. Nous ne savons pas comment tout cela finira, l’oiseau de Minerve ne prend son vol qu’à la nuit tombée (1), mais nous savons comment cela a commencé. C’est la seconde fois que les Etats-Unis auront choisi d’être gouvernés par un candidat antisystème, qui en actes et en paroles provoque stupeur et tremblements (2). Il reste pas mal de questions sans réponse, tant l’événement est sidérant : il m’a semblé que les analyses de René Girard et la théorie mimétique pouvaient nous aider à leur donner du sens. On a souvent tort, en comparant le présent au passé, de chercher le sens d’un événement dans l’idée que l’histoire se répète, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Cependant, on peut repérer sous la réelle nouveauté des événements historiques des « invariants » qui remontent aux origines : certaines vérités anthropologiques sont pourvoyeuses de sens, tel est le cas de la mimesis et du mécanisme victimaire.

Le mécanisme victimaire, puisqu’on a commencé par lui ; comment serais-je la seule lectrice de Girard à y avoir pensé : le candidat républicain a plus d’un trait de ressemblance avec le roi en sursis d’immolation des « monarchies sacrées » analysées dans la Violence et le sacré (3). Les institutions dérivent toutes du mécanisme victimaire ; en toutes, il s’agit de reproduire, par l’intermédiaire de nouvelles victimes, cette fois rituelles, un lynchage réconciliateur. S’efforçant de répéter le lynchage fondateur, les premières sociétés ont fait commettre à leurs victimes sacrifiables toutes les transgressions possibles et ce faisant, leur ont conféré un prestige (sacré) terrifiant. C’est dans ce prestige qu’il faut chercher le principe de toute souveraineté politique aussi bien que religieuse.  Il n’est donc pas interdit de penser que les invraisemblables provocations et outrances du candidat républicain lors de ses campagnes, les passions contraires qu’il suscite, (il est soit adoré soit exécré), le fait même qu’il soit le premier présidentiable américain à avoir été condamné en justice, tout cela fait de lui un « double » moderne du roi sacré. Il incarne aussi le « skandalon » biblique, l’obstacle fascinant. Il y a bien quelque chose d’idolâtre et de scandalisé dans l’emprise que le « maître de la violence », le grand chef, exerce sur ses administrés et sur une partie de la planète, sur ses adversaires comme sur ses partisans.

On sait que seule une violence sacralisée peut tenir en respect la violence ; en tous cas, tel est le mensonge collectif sur lequel reposent les « ordres » institués, « les royaumes et les principautés » que la Révélation évangélique a profondément fragilisés. Le grand atout électoral du Président à qui l’on doit sans doute l’ère de la postvérité, a été de s’opposer, avec une énergie qui a séduit l’opinion, à la déconstruction, comme on dit aujourd’hui, de toutes les « valeurs » ancestrales ayant fait leurs preuves ; ces valeurs tournant le dos à l’amour de la vérité, privilégient le domaine de l’action sur celui de la connaissance (faisant des sciences elles-mêmes des moyens d’action ou des voies d’accès à la technologie), et ce sont elles qui ont permis de construire le monde d’aujourd’hui. La vérité n’est pas une « valeur », elle ne dépend pas du fait d’être désirée ou pas. En plus, elle n’a souvent rien d’aimable. Par contre, un certain nombre de vertus rendent la puissance d’agir aimable : la détermination, l’endurance, le courage surtout ; ces vertus, attribuées aux Pères fondateurs, ne sont-elles pas celles de leur actuel successeur ?

On dénonce volontiers l’immoralité du Président et de ses « fans » et leur absence de « culture » (au sens qu’on donne à ce mot quand on distingue une personne cultivée d’une brute ignare). Non seulement la victoire présente des MAGA (4) a été assurée par toutes les couches de la société et par une partie de l’élite la plus riche et la plus influente du pays, mais il semble tout à fait évident que la « révolution » en cours, le « nouvel âge d’or » qui commence, relève d’exigences morales. La théorie mimétique a montré l’irrésistible passage, dans les sociétés modernes, de la médiation externe (l’admiration de modèles inégalables) à la médiation interne (la haine impuissante pour des modèles devenus obstacles, la rivalité des égaux). Pour les électeurs du candidat républicain, c’est d’une réaction morale dont l’Amérique a besoin :  ils dénoncent la « société ouverte », fondée sur l’hypocrisie du « politiquement correct », une société amorale, car seule, une société close rend possible une vie morale authentique ; celle-ci est faite de la conscience permanente des sacrifices auxquels une société doit son existence ; il faut donc renouer avec les vertus ancestrales et la médiation externe. Le véritable culte voué au grand chef par sa base électorale, les MAGA, est significatif d’une réaction qu’on peut qualifier d’anti-démocratique mais qui relève aussi d’une exigence morale.

Le discours d’investiture du nouveau Président a pu sembler plus revanchard que rassembleur. Il ne faut pas oublier la mimesis, le moteur de nos histoires individuelles comme de la grande histoire.  Aussi individualisé que soit un individu, il se dirige vers les objets ou les objectifs que lui désignent ses modèles. Aussi « imprévisible » soit ce Président hors-normes, faute d’être au service d’une cause ou d’une idéologie, on peut s’attendre à ce qu’il s’empare des armes ou des arguments de ses rivaux mimétiques pour les retourner contre eux. Ainsi, c’est une évidence pour les Démocrates les plus lucides, la victoire du camp républicain est d’abord une défaite du camp démocrate. Tout a été fait chez les démocrates, à commencer par le choix de leur candidat, puis l’absence de choix de la candidate, pour encourager l’adversaire et affronter l’adversité. Le refus des excès d’un certain progressisme de gauche ou d’extrême gauche, est alors apparu comme un simple « retour au bon sens ». N’est-ce pas là aussi un retour à l’ordre républicain, mis en danger par un excès de « démocratie » ? C’est encore la rivalité mimétique qui force ce Président tout-puissant à ne pas se contenter d’une victoire sortie des urnes mais à se comporter en victime assoiffée de vengeance, à vouloir l’emporter sur ses adversaires face à l’histoire et même à l’éternité, en menaçant des foudres de la justice son prédécesseur et en se plaçant lui-même sous la protection divine, élu par Dieu en quelque sorte, défenseur du camp du Bien ?

« Plus identique que tous les autres », comment cet excellent paralogisme mis au jour par Benoît Chantre peut-il convenir à un homme dont tout le monde souligne la différence ? S’il diffère en effet de ses prédécesseurs à la tête des USA, il incarne quelque chose qui transcende le domaine du politique. Notre difficulté à comprendre les Américains vient de ce qu’ils sont restés assez profondément religieux, surtout en matière politique. « In God we trust », le nouvel élu prête serment sur la Bible. Le prestige et la victoire d’un  candidat auquel les oubliés comme les nantis ont pu s’identifier, et enfin, d’une manière ou d’une autre,  toutes les couches de la population américaine, ne relèvent pas d’une analyse politique traditionnelle ; cette victoire va bien au-delà de la réprobation d’une politique migratoire ou inflationniste, au-delà du ras-le-bol du wokisme et des théories du « genre », au-delà d’un « populisme » né de l’abandon de la classe ouvrière par les élites mondialisées, etc. Elle relève de la résurgence de « croyances ancestrales », en particulier de la conviction qu’il faut être l’élu de Dieu pour incarner une communauté à soi tout seul et ouvrir une ère nouvelle, qualifiée d’âge d’or, comme au chapitre 19 de l’Apocalypse de Jean.

Depuis la plus haute antiquité, les grands chefs se sont mis sous la protection des dieux. Le jour de l’investiture du nouveau grand chef, des « fans » portaient des T-shirts proclamant Daddy’home (Papa est de retour) représentant le nouvel élu devant la Maison Blanche, les bras en croix. Des responsables de l’église évangélique sont allés jusqu’à rapprocher le nouvel élu du roi David, dont il porterait la chevelure dorée, ce qui a l’avantage de faire oublier ses frasques sexuelles : le roi David a tué le mari de Bethsabée dont il attendait un enfant ; à part le fait d’avoir échappé courageusement à la mort, ces deux « élus de Dieu » ont en commun de n’être pas des saints.

En juillet 2024, en Floride, un discours du candidat républicain a marqué les esprits : « Encore une fois, chers chrétiens, sortez de chez vous, allez voter, juste cette fois-ci. Vous n’aurez plus besoin de voter à l’avenir, je vous aime, (…) Dans quatre ans, vous n’aurez plus à voter de nouveau, nous aurons tout arrangé, si bien que vous n’aurez plus besoin de voter. » On a vu là surgir une menace sévère pour la démocratie, bien entendu, un projet dictatorial. Un chef qui dit « je vous aime », il y a confusion des ordres, prévient Pascal, « la tyrannie est de vouloir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre. » (Lafuma 58) Mais il faut penser à l’hypothèse religieuse. D’après le médiéviste Joël Schnapp, le président aurait fait allusion à la Parousie biblique : « S’il dit qu’il sera inutile de voter dans quatre ans, il sous-entend peut-être que le retour de Jésus est imminent et rendra caduque l’organisation politique telle qu’on la connaît aujourd’hui. » Nous voilà fixés : le discours d’investiture fait référence à la fin du monde, au retour de Jésus ainsi qu’au mythe de l’âge d’or de l’Apocalypse de Jean ; la référence à la ville assiégée de Gog et Magog (20, 8) par des hordes coalisées contre le camp des saints : les auditeurs comprennent qu’il s’agit de leur pays, menacé de l’extérieur par les migrants et de l’intérieur par la pensée « woke ».

Pour conclure, d’abord une question : Trump serait-il, à son insu, la sage-femme qui aide à la naissance d’une époque nouvelle ? C’est peut-être le pari très risqué qu’ont fait les génies imaginatifs et conquérants de la « Tech » qui l’ont rejoint. Ensuite une citation : « La lecture non sacrificielle de l’Ecriture judéo-chrétienne et la pensée de la victime émissaire peuvent assumer la dimension apocalyptique du présent sans retomber dans les tremblements hystériques de la « fin du monde » DDC, p. 467. La fin d’une époque n’est pas la fin du monde. René Girard avait dit à Michel Serres qu’il aurait vécu assez vieux pour voir l’américanisation de l’Amérique. L’élection d’un homme plus américain que le président Obama et même « plus américain que les Américains » pourrait bien signifier la disparition de l’Amérique comme « modèle », celle de « Monsieur Smith au Sénat », qui nous a tant fait rêver.

*****

1) C’est la métaphore proposée par Hegel dans la préface des « Principes de la philosophie du droit », pour dire que le philosophe n’est pas un prophète, il ne trouve du sens qu’à ce qui est effectivement réalisé. Dans ce billet girardien et non hégélien, je ne cherche nullement à « justifier » l’aventure politique de Donald Trump, seulement à lui donner une signification anthropologique, mais sans entrer dans des considérations politiques ou géopolitiques qui feraient planer un doute raisonnable sur ses chances de réussite.

2) Stupeur et tremblements, c’est le titre d’un roman d’Amélie Nothomb dont l’action se situe au Japon. Il paraît que le protocole imposait au visiteur de l’Empereur, considéré jusqu’en 1946 comme un dieu vivant, de lui manifester sa vénération avec « stupeur et tremblements ».

3) La Violence et le Sacré, Grasset, pp.150-166 et 419-425.

4) MAGA : « Make America Great Again”.

La décision

« La décision et le sacrifice sont liés en toute chose [1]. »

Il faut prendre au sérieux cette déclaration de René Girard. Je suis arrivé à la même conclusion en travaillant sur les origines sacrificielles de la monnaie (en attente de publication), aussi, un bref détour par cette recherche s’avère nécessaire.

La valeur peut être attachée aux choses matérielles ou immatérielles, mais la paix retrouvée est la valeur absolue, obtenue à l’origine par la mort d’un seul, suite à une crise mimétique ; un état d’indifférenciation particulièrement éprouvant. Ce précieux cadavre apporte la vie à l’ensemble de la communauté, qui tente alors de le conserver d’une façon ou d’une autre, y compris en le dévorant, c’est-à-dire en assimilant sa valeur dans le but de prolonger son effet bénéfique dans les corps vivants qui en sont les bénéficiaires. La valeur provient de ce paradoxe et de cette première appréhension de la transcendance, appréhendée comme une relation de réciprocité entre le domaine des morts et celui des vivants.

Première incarnation d’un dieu, et de la notion nouvelle de valeur qui lui est attachée ; la monnaie, symbole par excellence, est le substitut ultime d’une victime humaine. La monnaie est cette trace ultime, ce reste extrêmement dégradé – on rejoint ici la notion d’entropie – d’une décision première – de decidere : trancher le cou de la victime sacrificielle. Cette première décision fondamentale, naissance hypothétique du premier dieu, engendre la possibilité de décider à nouveau, autant de fois que nécessaire. Par conséquent, l’usage de la monnaie, ce reste tangible d’un corps sacrifié, cette incarnation de la valeur, ne peut pas être neutre. Cet objet est inconnu de toutes les espèces vivantes en dehors de la nôtre, si bien que l’exception humaine et l’unité de notre espèce se confirment à la faveur de ce constat : il n’existe aucune société humaine dépourvue de monnaie ; il n’en existe aucune qui puisse se passer de sacrifices. Encore faut-il définir ce que l’on entend par là.

Au regard de l’évolution générale des espèces, on constate chez l’homme une évolution à ce point rapide que le lien entre monnaie et sacrifice s’effiloche au point de se faire oublier. Cet état de méconnaissance m’avait conduit, dans un premier temps, à penser que l’institution de la monnaie remplace peu à peu l’institution du sacrifice. Cette évolution plurimillénaire est marquée notamment par l’apport du judéo-christianisme, qui désacralise la monnaie. On devine l’influence de la pensée libérale derrière une telle conception, c’est-à-dire une forme d’optimisme, un dernier reste de positivisme. Je considère maintenant que cette évolution, certes incontestable, consiste plus précisément en un transfert de décisions opérée dans un premier temps dans l’orbe du sacré et passant progressivement dans le domaine profane du commerce. Les décisions opérées à travers le rite par les prêtres et les rois, depuis le sommet de la pyramide sociale– et concrètement, depuis le sommet des pyramides aztèques – se transforment en une multiplicité de décisions individuelles, effectuées depuis la base par ces « petits porteurs » que sont les consommateurs et les actionnaires que nous sommes tous.  Car le simple fait de posséder un compte en banque revient à confier l’usage de notre argent à une, ou plusieurs entreprises que nous ne connaissons pas, et qui prennent les décisions à notre place.

Cependant, bien que tout désir et toute décision prise se trouvent sous influence – car nous sommes plongés dans un « bain mimétique » –nous prenons directement et fréquemment des décisions lorsque nous achetons ou vendons le moindre objet, le moindre service. Le passage à la caisse s’accompagne d’une impression fugace, presque imperceptible, un pincement au cœur, une jouissance qui a rapport au sacrifice. L’institution sacrificielle, dont le premier ressort est mimétique, n’a pas complètement disparu ; elle s’est multipliée au contraire, mais en adoptant une forme de plus en plus anodine. Ce phénomène anthropologique peut être mis en rapport avec le phénomène physique de l’entropie. La puissance coalescente d’un premier sacrifice fondateur, tel que relaté dans le mythe, se dégrade irrémédiablement à travers sa répétition rituelle.

Pour Claude Lefort, en démocratie, « le citoyen se voyant extrait de toutes les déterminations concrètes pour être converti en unité de compte : le nombre se substitue à la substance [2]. » Égalisés, indifférenciés par l’addition des suffrages, chacun est néanmoins appelé à décider qui aura le privilège de le représenter pour prendre les décisions importantes, qui engagent le collectif. Et si ce privilège peut sembler minuscule, compte tenu du nombre des votants, il reste néanmoins gratifiant, honorifique et coalescent dans un sens positif : il permet d’obtenir une unité politique effective et nécessaire. Or la présence de ces corps intermédiaires que l’on nomme « partis » nuit au bon déroulement de l’opération pour différentes raisons, telles que développées par Simone Weil, qui proposait de supprimer les partis politiques :

« Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.

Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres.

La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.

Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. S’il ne l’est pas en fait, c’est seulement parce que ceux qui l’entourent ne le sont pas moins que lui [3]. »

On remarquera que sans en changer un seul mot, ces sentences peuvent aussi bien s’appliquer aux entreprises, et en particulier aux entreprises technologiques multinationales. Or ce qui se produit actuellement, notamment aux Etats-Unis, est l’alliance entre un conglomérat d’entreprises et un parti. Il en est de même en Russie, en Chine. La situation en France est différente dans la mesure où les européens ont renoncé à la puissance et aux empires du passé. Nous assistons actuellement à une forme d’accord entre tous les partis, quels qu’ils soient, pour empêcher la formation d’un gouvernement, c’est-à-dire pour empêcher la fonction politique, la prise de décision. Ces partis en sont même venus à menacer d’exclusion leurs membres qui auraient la velléité de participer à un gouvernement.

Simone Weil, puis Charles de Gaulle proposèrent de supprimer, ou de limiter le pouvoir des partis (en changeant la constitution), Emmanuel Macron réussit à supplanter les deux partis principaux en état de déliquescence, qui s’étaient jusque-là partagé le pouvoir, en créant un mouvement autour d’un projet concret et cohérent qui a emporté l’adhésion d’une majorité. Bien sûr, un candidat ne parvient pas au pouvoir sans moyens financiers et sans une organisation efficace : cet aspect, entièrement négligé par Simone Weil, permit aux gens sérieux de considérer son idéalisme avec condescendance. Pourtant, il devient plus que jamais nécessaire de lire ses écrits politiques, car personne ne semble être allé aussi loin dans cette tentative réputée impossible, qui consiste à unir le politique et l’amour de la vérité [4], qui est le tout du christianisme :

« Il est impossible d’examiner les problèmes effroyablement complexes de la vie publique en étant attentif à la fois, d’une part à discerner la vérité, la justice, le bien public, d’autre part à conserver l’attitude qui convient à un membre de tel groupement. La faculté humaine d’attention n’est pas capable simultanément des deux soucis. En fait quiconque s’attache à l’un abandonne l’autre [5]. »

L’actualité montre que les partis ont trouvé le moyen de se venger de leurs adversaires éternels. Ils ont bien compris que leur existence même était en jeu : elle leur importe plus que le bien commun. On n’oubliera pas pour autant le rôle néfaste joué par des entreprises conquérantes, et cette tentation autoritaire qui se manifeste notamment chez Elon Musk sous le couvert de « libertarisme ». Mais ce qui me semble important pour notre propos, c’est de constater que les partis et les entreprises technologiques dominantes ont désormais réussi à établir un barrage, ou un brouillard épais entre les citoyens et les choix politiques effectués en leur nom. Dès lors, les décisions prises ne peuvent plus être qualifiées de démocratiques, et l’amour inconditionnel de la vérité, cher à Simone Weil et à tous ceux qui ont été saisis par la grâce, ne guide plus les grandes orientations politiques. Le règne de la « post-vérité » et de la force s’installe désormais avec le plus grand cynisme.

Malgré ce brouillard, à rapprocher du fameux « brouillard de guerre » – une notion introduite par Clausewitz – nous ne sommes pas devenus aveugles, et chacun peut constater la catastrophe en train d’advenir, et les partis et les entreprises sont certainement dirigées par des personnes très intelligentes, elles-mêmes conscientes de l’imminence de la catastrophe. Ont-elles fait le choix de s’enrichir pour pouvoir se payer un billet pour la planète Mars, ou pour se faire cryogéniser en attendant des jours meilleurs ? Cette course à l’abîme est soutenue par des rêves de plus en plus fous.

Mais nous savons bien que la folie est une spécificité humaine, qu’elle n’est pas incompatible avec une grande intelligence. Et nous savons aussi qu’une psychose collective, c’est-à-dire une folie contagieuse, précède tout sacrifice.


[1] René Girard, Au cœur de l’homme et des sociétés : la violence, Actes de la 77è session des semaines sociales de France. La violence, comment vivre ensemble ? Bayard, 2003 p.107

[2] Claude Lefort, Démocratie et avènement d’un « lieu vide », Le temps présent. Ecrits 1945-2005. Belin, 2007, p.466

[3] Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, Écrits de Londres et dernières lettres, Gallimard, 1957, p.132

[4] On se réfère notamment à L’enracinement, mais toute son œuvre témoigne d’une pensée politique cohérente.

[5] Ibid. p.139

Brutalité versus complexité

Dans un texte précédent intitulé “Du désastre au désir” paru dans les Cahiers A’chroniques en décembre 2023 (https://www.a-chroniques.com/_files/ugd/c2744a_0d8549ddc4d64c289eb7918ddc8fb5a6.pdf) et relayé en janvier 2024 par le blogue, il y a donc un an, j’avais suggéré que l’état de notre monde, et en particulier des sociétés occidentales, pourrait s’expliquer par un niveau de complexité inédit dont la maîtrise suppose des ressources nous ne disposons plus à un niveau suffisant. L’état de droit mais aussi les interventions publiques dans tous les domaines apparaissent désormais comme des germes potentiels de risques (juridiques, politiques, économiques, environnementaux, intergénérationnels, informationnels, discriminatoires, etc.) : elles ont exigé une inflation normative et une mobilisation de financements sans précédent dans l’Histoire humaine.

La complexité ne cessant de croître en notre bas monde comme Pierre Teilhard de Chardin [1] l’avait énoncé dans un contexte théorique qui lui était propre, la pénurie de moyens et de capacités ne peut que devenir évidente, une fois un certain seuil atteint : l’épaisseur des codes juridiques, l’augmentation des effectifs de magistrats et d’avocats ainsi que les montants des transferts de revenus passant par l’intermédiaire de la puissance publique en sont des indices manifestes, se traduisant par une impossible compatibilité à terme avec la valeur cardinale de l’égale liberté maximale pour chaque être humain [2] qui les justifie.

Face à cette impasse logique, il semble bien que des issues se dessinent toutefois, en rupture avec la tendance de longue durée observée : face à une complexité immaîtrisable, des simplifications radicales s’imposent pour certains. Elles ont toutes un dénominateur commun : la brutalité.

Les ministères chargés de la simplification des normes, en France depuis longtemps avec le succès d’estime que l’on sait, comme aux États-Unis l’emblématique DOGE (Department Of Government Efficiency) récemment confié à Elon Musk et Vivek Ramaswamy par Donald Trump, mettent en évidence une sorte de retournement plus ou moins sincère : le producteur de normes par excellence qu’est l’État de droit devrait se muer en éradicateur de sa propre substance pour le mieux-être des électeurs et citoyens. Ce qui était apparu à partir des années 1930 comme une incarnation de la Providence dispensatrice de tout ce qui était nécessaire à la population deviendrait désormais une manifestation démoniaque.

Les tabous et les rites sacrificiels archaïques, les obligations et interdits des religions civiques, les lois et procédures de l’État moderne [3], les règles de la concurrence loyale ainsi que les amendes et démantèlements de monopoles décidés par les régulateurs de l’économie de marché, toutes ces complexifications des règles du vivre ensemble qui se sont progressivement succédé ou parfois empilées, sont désormais stigmatisées par certains comme des complications qui empêchent l’humanité de poursuivre ses buts de prolongation de la vie, d’augmentation du potentiel de l’intelligence humaine et d’expansion dans l’espace extra-planétaire en direction de planètes B, la planète A devenant de moins en moins vivable.

C’est du moins l’avis des entrepreneurs du XXIe siècle, notamment ceux de la “tech” et, parmi eux, ceux qui ont élu domicile dans la Silicon Valley ou un de ses avatars. Assez remarquablement et conformément à leur manière d’agir dans les affaires, ils semblent avoir lancé une sorte d’offre publique d’achat (OPA) qui se présente comme amicale sur Donald Trump et son capital électoral, lequel  avait réussi une décennie plus tôt sa propre OPA sur le traditionnel parti républicain étatsunien, the Great Old Party fondé en 1854 pour s’opposer aux législations esclavagistes. Les libertariens américains qui ne parvenaient à obtenir que des scores ridicules aux élections présidentielles américaines ont pratiqué un entrisme dans le parti républicain en bénéficiant pour ce faire de la bannière nationaliste du Make America Great Again (MAGA) portée par Donald Trump. Les  nominations annoncées par le président élu semblent confirmer, au moins dans l’immédiat, la rentabilité de l’investissement : sans le moindre souci de conflits d’intérêts, des magnats libertariens ont investi la plupart des postes ministériels qui leur importent. Ils se présentent à visage découvert avec un programme de tueurs de coûts et de destructeurs de normes sous le mot d’ordre alléchant de “disruption”, autrement dit, pour les derniers francophiles de la planète, de rupture. Il s’agit bien de rompre avec des tendances plurimillénaires, pour ne pas remonter jusqu’au Paléolithique faute d’archives archéologiques suffisantes, de contention  de la violence des communautés humaines par la combinaison empirique d’interdits et obligations. Ils ont certes varié dans leurs modalités mais ont toujours persisté dans leurs finalités.

Il semble bien que la brutalité soit désormais érigée en système de gouvernement : dans un premier temps pour faire disparaître les entraves, dans un second temps pour jouir d’une liberté d’initiatives déchaînée. Peu importe les consommations d’énergie, les atteintes à la biodiversité, l’imprégnation par des résidus chimiques des eaux, des terres, de l’air et des chairs, dès lors que les projets prométhéens envisagés par quelques détenteurs de capitaux accumulés depuis les années 1980 et inspirés par la science-fiction des années 1950, leur apparaissent comme l’avenir glorieux de l’humanité. Peu importe les droits humains, l’état d’exception devient de droit face au COVID, aux catastrophes naturelles par exemple à Mayotte, aux attentats terroristes face auxquels la “neutralisation” est préférée à l’arrestation et au procès, aux événements voulus comme les Jeux Olympiques ou subis comme l’incendie de Notre-Dame, etc., pour en rester à des exemples français mais facilement généralisables à d’autres pays. 

Il est remarquable que cette brutalité simplificatrice se développe dans des pays réputés pour leurs pratiques décentes des libertés publiques, pratiques qui, il est vrai, se sont traduites par une indiscutable inflation normative au point de susciter une réaction en retour de défiance (https://emissaire.blog/2024/12/10/helas-la-fin-du-droit-une-prophetie-qui-savere/ ).  

Cette renonciation aux principes, qui étaient jusque-là présentés comme des valeurs à chérir, s’appuie sur une concurrence féroce avec des pays qui n’en ont cure, la Chine populaire en tête dont le contrôle de sa population est vécue comme un impératif par le parti communiste qui la dirige. Contre toute attente après les divagations maoïstes, celle-ci est parvenue à retrouver des capacités scientifiques et technologiques de pointe, renouant avec une tradition d’hégémonie et d’autosuffisance que la parenthèse de déclin ouverte au XVIIIe siècle nous avait fait oublier. D’autres empires anciens, relégués au second plan par les succès, somme toute éphémères, de l’Occident colonial, tentent de refaire surface dans le sillage de la Chine, qui est désormais leur chef de file incontestable, tels la Turquie, l’Iran, l’Inde et bien entendu la Russie. Leur ressentiment à l’égard de l’Occident, auquel ils ont été soumis un temps, en général très bref à l’échelle de l’histoire des civilisations, a été largement sous-estimé. Il sera probablement un mobile puissant durant une période plus longue que celle durant laquelle ces anciens empires ont subi une domination coloniale et/ou culturelle. À des degrés divers, la brutalité simplificatrice est aussi à l’ordre du jour dans ces pays. L’invocation religieuse y est, partout dans ces empires renaissants, une manière de simplifier à l’extrême et de justifier toute brutalisation. Les oppositions n’y sont pas ou plus entre ambitions démocratiques et persistances autocratiques mais entre autocraties aux vernis idéologico-religieux teintés différemment. 

Quant aux pays de l’Afrique, ils recourent bon gré mal gré aux tutelles chinoise, russe et turque en particulier, expression de leur ressentiment face à leurs colonisateurs du XIXe siècle, et se laissent dominer par des juntes militaires, héritières directes de la décolonisation ou recours épisodiques face à l’anarchie. Ces juntes préfèrent aussi et logiquement la brutalité simplificatrice à la subtilité exigée par le respect des droits humains.

Face à cette tendance, l’Union européenne et ses voisins se réclamant de la démocratie libérale semblent hésiter, pris de vertige face à la puissance de leurs partenaires commerciaux et les menaces militaires qui les visent explicitement et leur incapacité à maîtriser la double crise complémentaire, migratoire et démographique, à laquelle ils sont confrontés.

Bref, il semble bien que nos rêves progressistes soient de plus en plus mis à mal. Une ère de la brutalité semble en quelque sorte se nourrir des difficultés rencontrées et engendrées par la subtilité que nous avons distillée pendant quelques décennies, tout au plus un siècle ou deux.

Il me reste à vous souhaiter une heureuse année 2025, en espérant que la subtilité résiste à la brutalité et dans l’idéal, qu’elle s’accommode d’une aspiration légitime à la simplification.


[1] Concept de noosphère développé dans Le phénomène humain en particulier.

[2] Voir Théorie de la justice parue en 1972 de John Rawls.

[3] Voir par exemple La violence et le sacré de René Girard.