Barnabé « fils d’encouragement »

Aux tout débuts du christianisme, Luc écrit que « la multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme. Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun ». Il est précisé que ce « commun » concerne les terres et les maisons, vendues afin que le prix de la vente soit distribué « à chacun suivant ses besoins [1] ». Les conséquences d’une telle situation posent question : cette « multitude » de croyants est-elle constituée de locataires et de nomades ? Certaines maisons devaient bien appartenir à des propriétaires chrétiens, où la communauté se réunissait à l’occasion des repas pris en commun. On y partageait le pain et le vin, on y enseignait : « Et chaque jour, au Temple et dans les maisons, ils ne cessaient d’enseigner et d’annoncer la Bonne Nouvelle du Christ Jésus [2] ». D’autre part, nous savons que les chrétiens se préparaient à quitter Jérusalem en raison des persécutions, mais surtout en prévision de la fin des temps, annoncée en particulier à travers l’Apocalypse de Jean. L’aboutissement de l’eschatologie judaïque et la catastrophe de 70 sont étroitement liés, et l’on sait que les chrétiens avaient tous quitté la ville assiégée, puis détruite. Vendre ses biens fonciers relèverait alors du simple bon sens ; le partage et l’entraide participent à ces préparatifs, à la nécessité de résister à l’adversité.

C’est dans ce cadre politique troublé, qu’intervient « Joseph, surnommé par les apôtres Barnabé (ce qui veut dire « fils d’encouragement »), lévite originaire de Chypre [3] ». Ce surnom est d’importance, il incarne ce que la théorie mimétique définit comme un modèle positif, à imiter sans réserve. C’est lui qui introduisit Paul auprès des apôtres, il fut également proche de Marc. Barnabé vendit un champ qu’il possédait, puis « apporta l’argent et le déposa aux pieds des apôtres. » L’introduction de ce disciple important à cet endroit dans le texte, la répétition des gestes (déposer l’argent « aux pieds des disciples ») indiquent que Barnabé encourage implicitement Ananie et son épouse Saphire à vendre à leur tour leur bien, c’est-à-dire à l’imiter. Pierre précise que ce geste n’est en aucune façon obligatoire : « Quand tu avais ton bien, n’étais-tu pas libre de le garder, et quand tu l’as vendu, ne pouvais-tu disposer du prix à ton gré ? » Mais le couple a laissé croire que la totalité du produit de la vente avait été déposé « aux pieds des apôtres », alors qu’ils en avaient conservé une partie pour eux-mêmes. Il est ici important de souligner le caractère non obligatoire de la mise en commun des biens immobiliers, ce qui différencie absolument le christianisme du communisme. On ne rejoindra donc pas une certaine idée paresseuse, si courante à notre époque chez les chrétiens de gauche, qui tend à confondre le christianisme avec un communisme idéal.

Ce qui s’ensuit a choqué plus d’un commentateur, qui accusent le chef de la communauté chrétienne de désigner un bouc-émissaire, voire de verser du côté totalitaire et criminel qui serait propre à un certain catholicisme institutionnel en cours de formation. Pierre décèle en effet le mensonge et déclare à Ananie : « Ce n’est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu. » Le menteur s’effondre d’un coup en entendant ces paroles. Certains accusent alors Pierre d’avoir commis un meurtre, car la scène se répètera lorsque Saphire entre en scène, ce qui aggraverait sa responsabilité. L’épouse d’Ananie ignore alors ce qui vient de se produire, et Pierre l’interroge ainsi : « Dis-moi, le champ que vous avez vendu, c’était tant ? » Elle confirme le montant de la somme déposée aux pieds des disciples. Il poursuit : « Comment avez-vous pu vous concerter pour mettre l’Esprit du Seigneur à l’épreuve ? Eh bien ! Voici à la porte les pas de ceux qui ont enterré ton mari : ils vont aussi t’emporter [4]. » Précisons que toute la scène se produit en public, si bien qu’elle ressemble étrangement à un procès, ou plus exactement à une ordalie, ce qui est sensiblement différent. Mais faut-il en conclure que le chef de l’église se pose ici en juge de ses administrés, qu’il met en scène son autorité pour impressionner cette femme au point de provoquer un choc émotionnel assez puissant pour la tuer ?

Pierre connaît intimement ce qui a entraîné Ananie et Saphire à mentir, puis à les déstabiliser de façon si radicale. L’apôtre a traversé une situation équivalente dans la cour du Grand prêtre, alors qu’il suivait lui-aussi son modèle – Jésus – et un modèle intermédiaire ou médiateur – Jean [5]. En tant que prêtre judéen, Jean lui permet de pénétrer dans la cour, de s’approcher de Jésus aussi près que possible, avant de le laisser là, au milieu des gardes (on peut supposer qu’il a pu avoir accès à la salle où Jésus est interrogé), et c’est dans cette cour, alors que Pierre se réchauffe en leur compagnie autour d’un brasero qu’il déclare publiquement, à trois reprises, ne pas connaître Jésus. Mais contrairement aux époux foudroyés par leur mensonge, Pierre a survécu parce qu’il a immédiatement reconnu sa faute : « Il pleura amèrement [6] ». Il sera non seulement pardonné, mais cet épisode est mentionné dans tous les évangiles car il a valeur d’exemple. Quel chef d’une entreprise totalitaire pourrait ainsi témoigner de sa faiblesse et de ses mensonges ?

Je montrerai [7]que cette épreuve a été prévue et préparée par Jésus lui-même afin d’enseigner le chef de l’Église : « Schimeôn, Schimeôn, voici que c’est le Satan qui vous a réclamés pour vous secouer comme le blé, mais moi j’ai prié pour toi, afin qu’elle ne vienne pas à manquer la certitude de la vérité qui est la tienne, et toi, lorsque tu seras revenu, fortifie tes frères [8] ». L’enseignement de Jésus passe par la révélation de la puissance du mimétisme humain, et il ne peut être effectif sans qu’on l’ait éprouvé au plus profond de soi, et sans avoir été « secoué comme le blé », c’est-à-dire flagellé par un fléau. Le « reniement de Pierre » aboutit ainsi à la compréhension de la Passion et de la Résurrection du Christ, cette épreuve est en quelque sorte parallèle au drame qui se prépare. On conviendra que ce mystère n’a rien d’évident, qu’il exigerait quelques développements qui ne peuvent être donnés dans le cadre de cet article, mais on peut voir ici ce qui distingue Pierre et le couple menteur : Pierre croit en la résurrection ; il sait que nous sommes pardonnés si nous le demandons et que ce n’est pas l’adhésion ou l’exclusion par rapport à un groupe religieux qui décident de notre foi. C’est aussi le sens de « la joie parfaite » : ce dialogue si radical, si difficile, entre François d’Assise et frère Léon, alors qu’il faisait grand froid sur le chemin parcouru, sans feu de braises pour se réchauffer.

La différence entre le reniement de Pierre et le mensonge d’Ananie et Saphire, c’est que les époux ont prémédité le mensonge et qu’ils ne reconnaissent pas leur faute : c’est qu’ils ne croient pas au pardon de Dieu. Ils croient en quelque sorte que la communauté chrétienne est communiste, c’est-à-dire qu’elle contraint les adeptes à se dépouiller de leur propriété. Leur vision du monde est totalitaire, tout manquement à la règle implique punition, exclusion, mort. Ce n’est donc par Pierre qui les accuse, puisqu’il leur dit au contraire qu’ils sont libres de leurs choix et de leurs actes, mais c’est leur propre conception du religieux et du politique. Ils obéissent en réalité à un dieu violent, et c’est ce dieu-là qui les punit : ce n’est pas le Dieu des chrétiens ; c’est le dieu qui juge et agit dans les ordalies.

J’ai assisté par hasard à une ordalie, en pays Dogon (au village de Banani, au Mali). Un différend entre deux personnes, qui chacune accuse l’autre de mensonge sans que l’on puisse déterminer qui a raison [9], se réglait de la manière suivante : chacun boit du lait contenu dans une même calebasse, ce lait est troublé par le sang d’un poulet qui a été sacrifié à cet effet. Dans la nuit même, le menteur décède, quand celui qui dit la vérité survit. C’est du moins ce qui est affirmé, et ce qui permet d’apaiser les tensions et de régler le différend. J’ai vu cette calebasse entourée de terre, afin de la caler, et cela formait un petit tumulus à même le sol, masquant l’ensemble de l’appareil, car la calebasse contenant le lait était surmontée d’une seconde calebasse retournée, de façon à former une sphère creuse, percée en son sommet pour laisser filer goutte à goutte le sang d’un poulet égorgé, placé en surplomb. Les villageois m’ont donné ces explications alors que je leur demandais la raison de ce curieux dispositif, placé à la vue de tous, en marge d’un marché de village à peu près dénué de tout. Il régnait une sourde excitation, une sorte de joie mauvaise tout à fait palpable et inhabituelle. Par la suite, je n’ai pas eu l’occasion de vérifier le résultat de l’ordalie, c’est-à-dire la mort du menteur, ni bien sûr d’analyser le contenu du liquide (contenait-il un poison ?) Mais il me paraît plausible qu’une personne intimement persuadée de l’efficacité de l’ordalie, c’est-à-dire de l’action effective d’un dieu violent, puisse être entraîné dans la mort par le seul fait de ses croyances et de ses appréhensions. Il est évident que le menteur sera particulièrement terrifié dans un tel contexte.

Ce passage des Actes des Apôtres intéresse la théorie mimétique sous maints aspects. Il nous montre une situation toute paradoxale, où le simple fait d’imiter un modèle positif peut entrainer vers une situation mortifère : c’est une variante du concept girardien de modèle-obstacle. Ce concept s’applique à Simon-Pierre pleurant amèrement en quittant la cour, lui qui avait suivi ses modèles avant de buter sur l’obstacle d’un groupe menaçant. Et de cette épreuve, il retira une lucidité particulière sur ce phénomène. Il s’applique également aux époux Ananie et Saphire, foudroyés par leur propre mensonge, parce qu’ils pensaient que le groupe auquel ils veulent appartenir – indissociable du dieu en lequel ils croyaient – les condamnait et les excluait. 


[1] Ac. 4, 34

[2] Ac. 5, 42

[3] Ac. 4, 36

[4] Ac. 5, 9

[5] Il n’est pas nommé dans le texte, mais il s’agit très vraisemblablement de Jean.

[6] Lc. 22, 62

[7] Dans un livre en préparation : Le monde ancien a disparu, éditions lieu-dit

[8] Lc. 22,31 traduction Claude Tresmontant.

[9] C’est une situation équivalente qui préside au jugement de Salomon, mais la résolution est tout autre : ce qui mériterait un long développement, car la scène est d’une importance fondamentale pour ce qui concerne notre appréhension du sacrifice.

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Auteur : blogemissaire

Le Blog émissaire est le blog de l'Association Recherches Mimétiques www.rene-girard.fr

8 réflexions sur « Barnabé « fils d’encouragement » »

  1. Benoit Hamot,

    Votre article documenté, est intéressant, car, comme vous l’écrivez : « …intéresse la théorie mimétique sous maints aspects. Il nous montre une situation toute paradoxale…

    Cependant, il y a un passage, que je ne comprends pas. « Mais faut-il en conclure que le chef de l’église se pose ici en juge de ses administrés, qu’il met en scène son autorité pour impressionner cette femme au point de provoquer un choc émotionnel assez puissant pour la tuer ? »

    Or, vous répondez non, tout en laissant entendre que la description, dans les Actes des Apôtres, de la scène suggère une ordalie. Votre témoignage sur l’ordalie, à laquelle vous avez assisté, m’a passionné et est très instructif. Par contre, un tel témoignage me pousse à répondre oui à la question que vous aviez posée.

    J’ai donc dû mal comprendre. Pouvez-vous « m’éclairer » ?

    Merci.

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    1. En réponse à fxnic.

      Pardonnez ma réponse tardive : j’étais en voyage.

      Votre question montre que vous ne faites pas vraiment de différence entre un procès et une ordalie, or c’est précisément pour ne pas s’engager dans un procès que l’on choisit l’ordalie, c’est-à-dire la solution sacrificielle. Un procès est un dispositif consistant à opposer publiquement deux points de vue opposés, ou une victime et celui qui est accusé d’avoir violé la loi en lui causant du tort. Un procès présente toujours le risque de diviser la communauté ; le jugement prononcé engage la responsabilité du juge, le verdict peut être contesté. Un procès divise la communauté, peut provoquer des troubles allant jusqu’à la guerre civile. Une ordalie est en revanche incontestable, puisqu’il s’agit d’un jugement divin : il est sans appel. Ce sacrifice rassemble la communauté.

      Votre remarque est donc justifiée en un certain sens. Il s’agit bien d’une ordalie, puisque Pierre précise à Ananie : « Ce n’est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu » (Ac.5, 4). Mais cela doit être entendu ici dans le sens ou l’Église, dont les apôtres sont les représentants, est aussi « corps du Christ ». Elle est habitée par le Saint-Esprit, qui est Dieu, qui est Christ. Je n’entrerai pas plus avant dans ces subtilités théologiques que je maitrise mal, mais vous comprenez certainement le sens de tout cela : mentir à l’Église, c’est mentir à Dieu. Certes, la pratique de l’ordalie, qui appartient à l’ancien monde, s’est poursuivie au sein de la Chrétienté. Elle a entraîné les abus que l’on sait, mais je ne pense pas que Pierre, ni personne dans son entourage ait souhaité la mort des menteurs. Ils auraient préféré que Ananie « pleure amèrement » et reconnaisse sa faute, car c’est ce que font tous les chrétiens, ne serait-ce qu’en prononçant un « acte de contrition », et lors de la « préparation pénitentielle » qui inaugure chaque messe. En succombant sur le coup, Ananie montre qui est réellement son Dieu : c’est celui qui condamne dans les ordalies, ce n’est pas le Dieu des chrétiens. Un parallèle peut encore être tenté avec Judas, mais cela demanderait un long développement. Judas se pend, mais il aurait très bien pu avouer sa faute (ou son erreur) à ses amis, et s’expliquer. Cela aurait été certainement plus intéressant pour lui, et pour nous.

      Pour conclure : c’est effectivement une ordalie du point de vue du couple Ananie-Saphire, et elle provoque leur trépas : elle « fonctionne » donc parfaitement. Pierre le comprend au point de devancer la réaction de Saphire, mais il ne se pose aucunement en juge : il pose simplement les faits. Car il ne peut pas y avoir d’autre juge que Dieu, par définition, puisque c’est une ordalie. Mais ce n’est pas Dieu qui agit ici, mais ce que les époux mettent à sa place. En bonne théologie, il s’agit de Satan, ou si l’on préfère employer des termes psychanalytiques : d’un Surmoi tyrannique.

      À la suite de ces éclaircissements, je dois préciser que la scène observée chez les Dogons s’est rappelée à moi en cours de rédaction de cet article, qui portait initialement, sur le personnage de Barnabé, c’est-à-dire sur ce paradoxe d’un modèle entièrement positif que l’on suit afin de lui ressembler, et qui peut nous entraîner bien malgré lui dans une situation mortifère. Ce souvenir d’Afrique est donc secondaire par rapport au texte de Luc, je l’ai introduit pour expliquer les causes de la mort brutale des époux. Ce passage des Actes est une variation impressionnante sur le triangle mimétique. Il raconte un cas extrême, le plus contrasté que j’aie jamais rencontré, entre un modèle positif et son imitation mortifère. Sa valeur anthropologique est évidente : il engage l’ensemble des sciences humaines, il est inépuisable.

      Benoit Hamot

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  2. Cher Benoît, je n’ai malheureusement pas sous la main le texte des Actes des Apôtres dont vous nous proposez le commentaire. Mais votre interprétation selon laquelle les époux indélicats seraient morts à cause de leur croyance en un Dieu violent, si elle arrange bien nos affaires, me semble quelque peu « tirée par les cheveux ». Ce texte est dérangeant, en effet : il met en scène des sociétaires qui estiment avoir le droit de garder pour eux une partie de la vente de leur bien et donc ne donnent pas tout à la communauté, refusant de suivre l’exemple donné par Barnabé. Si le texte insiste sur l’exemple de Barnabé, qui fixe la norme, c’est sans doute pour souligner la faute commise par les époux. Et on est effaré par ses conséquences : elle est punie de mort. L’un derrière l’autre, le mari et la femme sont châtiés comme des criminels. C’est ainsi, hélas, qu’on comprend le texte : les premières communautés ne plaisantaient pas avec les règles qu’elles se donnaient, le dévouement de chacun à sa communauté étant la raison d’être de celle-ci. Or, Benoît, vous nous rassurez sur deux points : d’abord, ce n’est pas le choix fait par le couple de ne pas tout donner à l’Eglise et d’en garder une partie qui est condamné : ils en auraient eu le droit. Ce qui est puni de mort, c’est le mensonge fait à Dieu. Ensuite, vous nous dites que Pierre n’est pour rien dans leur châtiment. C’est là que je vous trouve secourable, certes, mais intrépide : vous voulez disculper Pierre et sa communauté et donc nous faire croire que les époux se seraient suicidés ou en tous cas, n’auraient été victimes que d’eux-mêmes, de leur croyance en un Dieu violent. Une ordalie ? Leur plus grosse erreur n’aurait pas été de mentir mais de croire dur comme fer que leur mensonge serait puni de mort. Il y a des erreurs fatales mais quand même, on se demande pourquoi les époux précautionneux ou si l’on veut « égoïstes », sachant le prix à payer pour leur mensonge, se seraient écartés du bon chemin montré par Barnabé.

    Hervé van Baren est occupé à autre chose en ce moment, je suppose, sinon il serait peut-être intervenu pour vous proposer de « retourner » le texte, comme il fait d’habitude, pour ne pas laisser croire le lecteur des Evangiles que Dieu, le Christ ou ses apôtres, seraient soumis aux mêmes réflexes que nous autres, se montrant doux avec les doux, violents avec les violents, bref mimétiques et pratiquant une justice rétributive. Quand le texte nous montre une colère ou une réaction humaine trop humaine chez Jésus ou les saints apôtres, c’est pour nous faire voir, en miroir, ce que nous faisons et ce que nous sommes. Ici, Pierre ne nous donnerait le spectacle d’une société « totalitaire » que pour nous mettre en garde contre cette tendance inhérente à toute société humaine. La communauté chrétienne, elle, si elle veut mériter son nom, pratiquerait la miséricorde et non l’exclusion violente.

    A vrai dire, ce texte choisi par vous, est pour moi et beaucoup d’autres lecteurs, extrêmement embarrassant et je vous admire de vous en être emparé ! Nous aimerions avoir l’avis d’un théologien.

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    1. Chère Christine.

      Tout d’abord, c’est précisément parce que ce texte est embarrassant que je m’y suis intéressé. Je ne prétends pas l’éclairer entièrement, ce qui serait présomptueux : je pose seulement une hypothèse. Or il se trouve qu’à l’aune de cette hypothèse certains points me semblent contestables dans votre réponse, car invraisemblables. En effet, vous estimez me semble-t-il que ce texte « met en scène des sociétaires qui estiment avoir le droit de garder pour eux une partie de la vente » mais la réaction des époux montre précisément qu’ils sont persuadés du contraire : ils pensent ne pas avoir le droit de garder quoi que ce soit pour eux-mêmes, car si ce n’était pas le cas, ils n’auraient pas menti. De plus, Barnabé ne fixe pas « la norme », comme vous le suggérez, et c’est la question que Pierre pose à Ananie qui le confirme : « Quand tu avais ton bien, n’étais-tu pas libre de le garder, et quand tu l’as vendu, ne pouvais-tu disposer du prix à ton gré ? » Les époux n’ont donc pas commis d’autre faute que celle de mentir aux apôtres (et donc à l’Église ; à Dieu). Mais, et c’est là le point le plus contestable, vous écrivez à propos de Saphire : « elle est punie de mort ». Cette affirmation contient une accusation implicite à l’encontre de la communauté chrétienne, et de Pierre en particulier (à moins que l’accusation porte sur Dieu lui-même?) Vous me permettrez donc (sinon, j’espère que vous me pardonnerez) d’être un peu méchant avec vous : le point de vue que vous semblez soutenir est très précisément celui des époux. Fort heureusement, vous ne mentez jamais ; sinon, gare à la punition divine ! 

      Vous l’aurez compris : j’aimerais pouvoir penser que votre réponse ne reflète pas votre propre point de vue, mais que vous avez choisi d’adopter celui des époux en vue de confirmer l’hypothèse que je propose (vous voyez à quel point je suis présomptueux), mais hélas, votre conclusion confirme mes pires craintes :  « Il y a des erreurs fatales mais quand même, on se demande pourquoi les époux précautionneux ou si l’on veut « égoïstes », sachant le prix à payer pour leur mensonge, se seraient écartés du bon chemin montré par Barnabé ».  Qu’est-ce qui vous fait penser que les époux connaissaient « le prix à payer », et l’existence même d’un tel « prix » ? Vous restez dans une logique totalitaire et arbitraire, qui serait celle de l’Église, mais rien ne vous permet de l’affirmer.

      Je conçois fort bien que mon hypothèse soit contestable, mais ce qui me désole, c’est que vous n’en proposiez pas une autre. Et cependant, vous sous-entendez l’hypothèse de l’arbitraire totalitaire en ne l’exprimant pas franchement, et c’est là où cela devient le plus gênant, parce que c’est précisément ainsi que naissent les théories du complot : en instillant le doute dans les esprits (Pierre a-t-il condamné une femme à mort ? L’a-t-il conduite à se suicider ? Barnabé a-t-il instauré une règle, une norme comportementale ? La nature de l’Église est-elle totalitaire ? …). A tout prendre, j’aurais donc préféré que ces hypothèses implicites soient posées en apportant si possible des éléments en vue de les confirmer. Or j’estime qu’il n’y en a aucun, mais que bien au contraire, l’ensemble des textes évangéliques convergent pour confirmer l’hypothèse que je propose.

      Benoit Hamot

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      1. Benoit Hamot,

        Merci de vos réponses (j’inclus celles données à Christine Orsini), je comprends mieux nos accord et in fine :

        1- Nous sommes d’accord, il s’agit bien d’une solution sacrificielle.

        2- S’il s’agit d’une solution sacrificielle, nous serons, sans doute en désaccord sur son interprétation, mais un désaccord qui peut être fécond pour la théorie mimétique.

        Je pense aussi que je le serai avec Christine Orsini

        La communauté des premiers chrétiens, et Pierre (par son reniement plus encore), a appris, de la crucifixion et de la résurrection de Jésus les mécanismes de mimétisme et de victime émissaire. C’est du moins, ce qu’affirme, me semble-t-il, René Girard, en disant que Jésus a révélé, ainsi, l’innocence de la victime et a donc dévoilé tout le mécanisme, rendant inefficace le système sacrificiel .

        S’il (René Girard) a raison, cette ordalie, et je vous suis, maintenant, sur cette qualification, Pierre a bien utilisé les mécanismes mimétiques à « bon escient », c’est-à-dire, selon son point de vue, dans le but de faire changer, de l’intérieur, le comportement des époux Ananie et Saphire, en sachant ce qu’ils risquaient, s’ils ne le faisaient pas. C’est donc bien une attitude totalitaire, dont, me semble-t-il, vous avez conscience, puisque vous écrivez que la persistance des ordalies expliquent les abus (je suis d’accord).

        Je pense que René Girard a tort sur ce point, le dévoilement a progressé, mais le système sacrificiel s’est transformé. Et je pense que la persistance de l’ordalie et sa généralisation (jugement de Dieu) au Moyen-Âge ….et maintenant les phénomènes de harcèlements institutionnels sont les signes de la persistance du système sacrificiel.

        D’où une question essentielle: Une société, sans système sacrificiel, est-elle possible ? Et, en corollaire, le système sacrificiel est-il ontologique ?

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  3. Fxnic.

    Hélas, vous creusez encore nos désaccords… Bien sûr, il s’agit d’un texte embarrassant, comme le soulignait Christine. Commençons par la dernière question que vous posez : « le système sacrificiel est-il ontologique ? » Si l’on suit Girard distraitement, on pourrait répondre oui : « Les Évangiles affirment expressément que Satan est le principe de tout royaume. De quelle façon Satan peut-il être ce principe ? En étant le principe de l’expulsion violente et du mensonge qui en résulte[1]. » Mais ce terme de « principe » précise bien qu’il ne s’agit ni d’un système (ou d’une institution) ni d’une entité existante, qui pourrait alors faire l’objet d’une « ontologie ».

    Satan prend possession des êtres, mais ce n’est pas un être. Il entre dans Judas au moment où Jésus lui tend une bouchée de pain (et ce simple geste mériterait qu’on s’y intéresse de près, car il est strictement antinomique avec l’eucharistie, qui suivra juste après), il prend possession de Pierre lorsqu’il éprouve le besoin de se fondre dans le groupe qui se réchauffe autour des braises, alors qu’il suit, lui aussi, un double modèle positif (Jean et Jésus). C’est aussi ce qui est arrivé au couple qui, désireux d’être intégré dans le petit groupe des chrétiens, imite le geste de Barnabé.

    Il n’y a donc aucune « solution sacrificielle » dans cette histoire, la mort des époux ne constitue en rien une « solution » à un problème qui ne se pose même pas : c’est le sens de la question de Pierre (pourquoi n’avoir pas gardé cet argent ?) En effet, le contraste entre les conséquences (la mort) et la bénignité de la faute est frappant : n’auraient-ils par dû au contraire être remerciés pour avoir fait un don ?  

    Les époux se condamnent eux-mêmes parce ce qu’ils se voient empêtrés dans une suite d’actes sous influence : leur comportement est purement mimétique. Ce qui est tout à fait exceptionnel, et peu étudié dans le cadre de la TM (à ma connaissance), c’est que le modèle imité est entièrement positif et qu’il les conduit pourtant à la mort. L’hypothèse que je propose, c’est que l’absence de résolution positive, c’est-à-dire de conversion, (qui commence par la reconnaissance du réel, c’est-à-dire de leur mensonge), est dû au fait qu’ils ne croyaient pas au pardon. C’est à dire qu’ils prenaient le groupe des chrétiens pour une organisation totalitaire, et leur Dieu pour une idole de la violence, ou autrement dit : pour Satan (qui est, pour revenir au début de ma réponse : un principe).

    On remarquera tout de même que l’époque n’en était pas aux nuances, à la bienveillance, au cocooning moderne, mais à l’urgence, aux choix radicaux. On ne choisit pas le Christ à moitié, il nous emporte entièrement ou pas. Bientôt, le Temple et Jérusalem seront détruits avec toutes les scories de l’ancien monde ; c’est l’Apocalypse, il faut se préparer à partir vers l’inconnu ou bien mourir sur place.

    Benoit Hamot

    [1](Girard, Le bouc émissaire 1982) p.263

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  4. à Benoit Hamot,

    Merci de votre dernière réponse.  Je comprends donc que nous ne sommes pas d’accord du tout.

    Il n’y a, donc, effectivement pas matière à discuter, entre nous seuls.

    à A.R.M, dont ceux qui ont réagi à cet article : Christine Orsini, Jean-Marc Bourdin, Bernard Perret

    Néanmoins, vous et l’ensemble de l’A.R.M. serez intéressé par  ce commentaire, car vous écrivez que, si l’on suit Girard … on pourrait répondre oui  à ma question : « le système sacrificiel est-il ontologique ? »

    Or, je n’ai pas de réponse, actuellement, à cette question essentielle à  la recherche mimétique.

    Je me suis tourné vers Simone Weil, pour continuer la réflexion sur ce sujet et j’attends avec impatience la conférence de Joseph Laba : « Sacré girardien, sacré weilien : des choses révélées depuis la fondation du monde » dans le séminaire « René Girard et Simone Weil. Violence et vérité »

    Pourquoi : Parce que René Girard a critiqué la lettre aux Hébreux, en raison d’une lecture  non sacrificielle des Evangiles. Il est revenu, ensuite, sur cette critique, mais, à mon point de vue, n’a jamais expliqué les arguments, l’ayant poussé à modifier ce point essentiel.

    Il est essentiel car l’Eglise Catholique a modifié sa liturgie à Vatican 2, pour changer sa vision du sacrifice. Le prêtre était traditionnellement dos au peuple, car il offrait au Père, avec le peuple, le sacrifice, demandé par le père, de son fils.   Cette vision d’un sacrifice demandé par le père, a été rejeté et la liturgie, adaptée en conséquence.

    Oui, mais le débat sur l’interprétation du sacrifice de Jésus a été évacué, d’où la cristallisation des querelles sur la liturgie. Et si vous posez la question de la signification du sacrifice de Jésus à des prêtres (exemple cardinal Philippe Barbarin, chanoine Thiry…), « traditionnalistes » (en accord avec Rome) ou « progressistes » la réponse convenue est la même « sacrifice de louange… »

    Cette question, avec ce qui précède, ne devrait pas intéresser les athées, comme Claude Julien ou les non croyants, comme Jean-Michel Oughourlian. Pourtant, s’ils lisaient Simone Weil, ils verraient qu’elle a le souci d’une analyse scientifique et prétend que le message doit être reçu et compris de la même façon (donc culture commune) par des gens, qui le considèrent comme Dieu, par ceux qui le considèrent comme un prophète et les non croyants.

    Mais pour cela, il faut débattre de la question du sacrifice, qui, entre parenthèse, est essentielle chez Simone Weil, aussi.

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  5. Fxnic, vous vous posez la question la plus difficile, la plus sujette à controverses dans l’oeuvre de Girard, et c’est tout à votre honneur. Mais ce que je ne comprends pas, c’est le sens de votre question sur le caractère « ontologique » du sacrifice. Lisez ce petit livre essentiel de Girard: Le sacrifice, qui répondra peut-être à votre question? Je le cite: « Le sacrifice n’est pas, dans son principe, une invention humaine[1] »

    [1] (Girard, Le sacrifice 2003) p.24

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