Sur le fleuve de l’éternité, les rencontres sont rares. Il s’en produit pourtant, citons celle de Richard Burton (l’explorateur, pas l’acteur) et de Cyrano de Bergerac (le vrai, pas le personnage de Rostand). Philippe José Farmer l’a racontée par le menu (1). Mais il n’a pipé mot de celle de Girard et Shakespeare : quel insupportable scandale !
Tâchons d’y remédier. Car Shakespeare et Girard se sont bel et bien rencontrés sur les bords du fleuve. Cette rencontre du reste devait avoir lieu. Non seulement du fait de la nature des choses, mais aussi parce qu’un shakespearien fanatique et inspirateur de René Girard s’en est occupé activement : Stendhal. Voici une traduction de leur dialogue, nos héros devisant bien sûr en anglais.
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René Girard : « Bonsoir, William Shakespeare. Quelle joie que de m’entretenir avec vous ! Je ne remercierai jamais assez mon ami Henri… »
William Shakespeare : « Henri ? Pitié, j’en ai soupé des Henry : IV, V, VI, VIII… Trente cinq actes en tout ! Merci bien. »
RG : « Je faisais allusion à Henri Beyle, Stendhal si vous préférez. »
WS : « Stendhal ! Il se dit qu’il admire mes pièces… Mais tout le monde les admirait au XIXème siècle ; j’étais à la mode. Vous savez bien, Girard, le mimétisme. »
RG : « Oui, oui, j’en ai quelque idée, cher Monsieur Shakespeare. »
WS (lui tendant la main) : « Ecoute, prends ceiste main sans trembler, appelle-moi Shakespeare, et laissons les salamalecs. »
RG : « Parfait. Une question directe. J’ai toujours pensé que tes pièces étaient à double entente. D’une part, tu offres au grand public la catharsis qu’il attend : une résolution sacrificielle et violente. D’autre part, certaines touches, plus subtiles, suggèrent que tu n’en es pas dupe et que pour toi, les dénouements sacrificiels ne résolvent rien. Ainsi tu dévoiles à une petite élite la véritable nature humaine, c’est-à-dire une nature hyper mimétique. Une telle lecture est-elle correcte ? »
WS : « Comment te dire non ? Les dénouements sacrificiels sont cependant difficiles à éviter. Une pierre est bien vite trouvée pour lapider un malheureux. »
RG : « La foule tend toujours vers la persécution. »
WS : «Dès que nous naissons, nous pleurons d’être venus sur ce grand théâtre de fous. Je tiens ce monde pour ce qu’il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle. »
RG : « Le rôle des autres est toujours plus fascinant que le sien. »
Rien ne sert de fermer les yeux ! Celui qui observe l’actualité libanaise voit un Liban fiévreux de crises et de haines, chanceler et tituber risquant de tomber à nouveau dans le fossé de la guerre civile. Et parfois une étincelle suffit pour que des conflits fratricides s’emballent et gagnent du terrain. Puis la violence appelle la violence et la mort appelle la mort. Le conflit de tous contre tous et de chacun contre chacun. Du déjà vu ! La répétition du même : des rivalités destructrices enfermant les Libanais dans une cascade de tragédies ; des images déformées, arrangées ou dégradées que nous renvoie un jeu de miroirs démultipliant les effets entre vérité et illusion.
« Et maintenant, ma femme et moi, nous restons tous deux assis devant le miroir, et nous regardons sans le quitter une seule minute : mon nez mange ma joue gauche, mon menton coupé est tordu, mais le visage de ma femme est ensorceleur ; et une passion folle, sauvage m’envahit. J’éclate d’un rire inhumain, et ma femme d’une voix à peine perceptible murmure : « Comme je suis belle ! » LE MIROIR DEFORMANT Anton Tchékhov (1884)
Le premier miroir est déformant. C’est le miroir le plus omniprésent : celui des réseaux sociaux, chambre d’écho des « fabriques » de propagande très bien organisées. Animés par l’orgueil et l’ignorance, des « faux égos » en quête frénétique du « like » produisent une avalanche de faux scoops, de « fake news » et d’atteintes à la vie privée. Et comme la vanité ne suffit pas pour faire tourner ces rouages indispensables à la propagation « d’infox », certains diffusent du « fake » en échange de quelques dollars. Ce sont les soldats du clic au sein des armées modernes de l’Internet. Loin de l’argumentation objective et rationnelle, la viralité des « fake news » s’explique par les émotions qu’elles suscitent : le dégoût, la peur et la surprise comme le décrit une étude menée par l’INRIA et l’Université de Columbia. L’opinion suit ! Pas le temps de vérifier. Plus le temps de réfléchir. Il faut répondre rapidement, c’est-à-dire à chaud, sans recul. L’émotion prend alors le pas sur le raisonnement. Ainsi face à son miroir, Narcisse devient expert dans la manipulation des masses profitant des algorithmes qui lui confère une puissance inédite aux répercussions destructrices dans la vie sociale et politique.
Mémoires, miroir brisé Ces « passés qui ne veulent pas passer » Ernst Nolte, juin 1986 – Frankfurter Allgemeine Zeitung
Le deuxième miroir est brisé. C’est celui de la mémoire collective. La sortie de la guerre civile devait nécessairement passer par la case de la réconciliation qui met un point final aux violences intestines. Nul ne peut apprendre des erreurs du passé sans connaître son histoire. C’est une condition indispensable pour que le passé passe réellement. Sauf que la dynamique des mises en récit commun qui peut donner sens aux mémoires individuelles et collectives de la guerre civile, n’est même pas enclenchée. Les représentations du passé sont souvent hétérogènes, conflictuelles et contradictoires à bien des égards. La génération qui a vécu la guerre exprime face à son passé une étrange passivité. Son amnésie est bloquante. Peut-être que les survivants de cette guerre sont aujourd’hui déjà morts et préfèrent le rester de peur de revivre de nouvelles souffrances ? Ou bien peut-être repenser cette guerre et la dénoncer reviendrait pour eux à effacer leur raison d’être ? Ou bien encore ont-ils peur de regarder leur image dans le miroir de ce passé ? La jeunesse libanaise a grandi sans mémoire ou plus précisément plongée dans un conflit d’interprétations des récits historiques. Aucun chantier n’a été lancé pour construire une histoire officielle commune. Ces mémoires fragmentées posent le problème identitaire : qui sommes-nous ? L’histoire mythique devient ainsi le maître mot. Comment cette génération peut-elle dans ce cas, se projeter vers un avenir plus serein ?
Guerres intestines et miroir des clones « Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient, ils s’ouvrent sur les enfers. » Jean COCTEAU, ORPHEE
Ce jour le 3 octobre, mais en 1990, sortait Les Feux de l’envie, que René Girard avait publié en anglais sous le titre ‘A Theater of Envy’. Ce livre hors du commun présente la théorie mimétique, et propose simultanément une interprétation originale et puissante de l’œuvre de Shakespeare, interprétation précisément fondée sur cette théorie. Pour marquer cet anniversaire, Joël Hillion nous offre un florilège de citations du poète anglais qui illustrent à quel point ce dernier avait saisi les mécanismes que René Girard dévoilera.
René Girard, dès Mensonge romantique et vérité romanesque, reconnaît sa dette envers William Shakespeare. Aurait-il même découvert la théorie mimétique sans lui ? Interrogé dans Quand ces choses commenceront, il a cette confidence : « Chaque fois que je rouvre mon Shakespeare, je ne suis jamais déçu. […] Dans les comédies, c’est le désir mimétique qui marche le plus fort bien sûr, mais, dans les tragédies, Jules César surtout, c’est le mécanisme victimaire et le sacrifice. […] Ne me lancez pas sur Shakespeare, ou vous n’en finirez pas ! » C’est en reconnaissance de ce qu’il doit à Shakespeare qu’il a écrit Les Feux de l’envie.
D’une certaine façon, René Girard a révélé ce que Shakespeare avait déjà conçu et exprimé avec ses mots, son langage poétique. Bien qu’il ait tout compris à la « théorie mimétique », Shakespeare ne pouvait évidemment pas en avoir « fixé » le vocabulaire. Il était poète et dramaturge, pas anthropologue. Des notions comme la « médiation interne », le « désir métaphysique » ou la « méconnaissance » sont présentes dans son œuvre mais les mots qu’il utilise sont différents des nôtres. Il arrive, ce faisant, que ses inventions soient lumineuses.
On ne peut pas lire ou entendre Shakespeare sans croiser, un peu partout, la « théorie des doubles », la « rivalité mimétique », les thèmes du désir et du sacrifice. Dans les seuls Sonnets, on peut trouver un trésor d’expressions parfaitement girardiennes enrichies du génie poétique de Shakespeare. En voici un petit florilège.
Le dernier ouvrage de Bernard Perret vient de paraître aux éditions Desclée de Brouwer ; en voici l’avant propos.
Rattrapé et dépassé par l’événement
« Quand le projet de ce livre a été conçu, personne ne se doutait que la pandémie du Covid-19 allait prendre une dimension catastrophique et devenir l’un des événements majeurs de ce début de millénaire. Un événement dont on est loin d’avoir mesuré toutes les conséquences mais qui, à coup sûr, ébranle bien des certitudes.
Cette irruption de l’inattendu m’a placé en tant qu’auteur dans une situation délicate : il se trouve en effet que le thème central du livre que j’avais commencé d’écrire est le rôle des catastrophes dans l’évolution des sociétés. J’y développe l’idée que le processus de civilisation a toujours été le résultat imprévisible de réponses apportées en situation à des événements dramatiques ou à de nouveaux problèmes de coexistence sociale. Ce schème de pensée, que je qualifie, au risque assumé du malentendu, d’apocalyptique, me semble le seul à même de permettre l’intégration de ce que nous savons des menaces écologiques dans une vision sensée de l’avenir. Les virus n’étaient pas absents de mes premières réflexions, mais ils n’occupaient qu’une place modeste parmi d’autres scénarios catastrophes, après les inondations, les canicules, les famines et les incendies géants. Pas plus que d’autres, je n’avais anticipé ce que nous venons de vivre. Ce qui toutefois m’apparaissait déjà, c’est notre incapacité à nous transformer sans y être contraints, même lorsque les menaces dont nous avons connaissance annoncent des catastrophes quasi certaines.
Notre petite chronique Shakespeare/Girard reprend cette semaine un article de Daniel Laufer, publié en 2016 dans le Revue des Deux Mondes.
Shakespeare eût été bien étonné d’apprendre qu’il avait élaboré au travers de ses comédies comme de ses tragédies une théorie de la rivalité mimétique. C’est pourtant bien le génie de cette conception que René Girard lui attribue dans son magnifique ouvrage « Shakespeare Les Feux de l’envie » (1), et non à tort comme on va le voir.
Le propre des grands chefs-d’œuvre, c’est d’être inépuisables. Non pas que l’auteur prétende écrire une œuvre où il cacherait toutes sortes de trésors que les lecteurs ou les critiques mettront à jour avec plus ou moins de bonheur ; c’est son génie qui lui inspire la profondeur, à différents degrés et sur différents plans, de sa création, et cette profondeur lui est naturelle ; elle n’est pas calculée. Mais il faut réciproquement un œil de génie pour découvrir telle trame secrète qui innerve l’œuvre, comme Girard nous la fait découvrir d’abord dans Les deux gentilshommes de Vérone, Le Songe d’une nuit d’été, Beaucoup de bruit pour rien, puis Comme il vous plaira, La nuit des Rois, d’une manière éclatante dans Troïlus et Cressida, et tout autant dans Timon d’Athènes, Hamlet, le Roi Lear, Jules César, le Marchand de Venise, Richard III, Othello, Roméo et Juliette, Mesure pour mesure, le Conte d’hiver, enfin la Tempête… et même les Sonnets.
C’est à dessein que nous rappelons tous ces titres, car Girard ne s’est pas contenté d’évoquer la rivalité mimétique dans l’œuvre de Shakespeare au cours d’une démonstration académique, il jette le faisceau de son regard sur chacun des principaux protagonistes comme s’il devait être le metteur en scène de chacune de ces pièces.
« Don Quichotte ne choisit plus les objets de son désir ; il désire ce que son modèle, son médiateur, le fameux Amadis de Gaule, lui montre. »
On n’échappe pas ici à un bref rappel de l’origine et la substance de la conception girardienne, si l’on veut comprendre sa lecture de Shakespeare. « Mensonge romantique et vérité romanesque » (2) s’ouvre sur la description du héros de Cervantès : Don Quichotte est celui qui a renoncé sans le savoir à son indépendance intellectuelle et morale, il ne choisit plus les objets de son désir ; il désire ce que son modèle, son médiateur, le fameux Amadis de Gaule, lui montre. Ce désir de l’autre, on le retrouve dans toute la grande littérature : Mme Bovary, le Rouge et le noir, les snobs de Proust, les Stéphane Trofimovitch de Dostoïevski.
Lorsque la distance est grande entre le sujet et le modèle, ce que Girard appelle la médiation externe, aucune rivalité n’est possible avec le médiateur ; mais dès qu’il s’agit de médiation interne, c’est-à-dire dans les occurrences où sujets et modèles sont proches, comme dans le Rouge et le noir ou chez Flaubert… et bien sûr chez Shakespeare, le désir de l’autre ou le désir selon l’autre devient inévitablement rivalité mimétique.
Nous nous limiterons à un seul exemple, d’ailleurs choisi presque au hasard, tant foisonnent les dialogues d’un mimétisme…girardo-shakespearien :
« La théorie mimétique shakespearienne se déploie, écrit Girard, dans le Songe, de façon quasiment pédagogique : le discours d’Héléna traite d’abord de la nature ontologique du désir dont le modèle fait l’objet ; ensuite vient une conversation qui porte sur les moyens de mettre en œuvre ce désir.
Comment une jeune fille peut-elle se transmuer en sa médiatrice ? Il lui faut faire de sa propre existence une imitation mystique et scrupuleuse de sa divinité. Ayant cette dernière sous la main, c’est à elle [Hermia] qu’Héléna demande directement conseil :
Oh ! Apprends-moi tes façons d’être, et par quelle magie
Tu règles les battements de cœur de Démétrius ! (I,1)
Ainsi Girard conclut-il dans son introduction :
Shakespeare peut être aussi explicite que certains d’entre nous au sujet du désir mimétique et il a pour cela son propre vocabulaire, suffisamment proche du nôtre pour permettre une reconnaissance immédiate. Il parle de désir suggéré, de suggestion, de désir jaloux, de désir émulateur etc., mais le mot capital est celui d’envie, employé seul ou dans des expressions composées… L’envie convoite cette supériorité d’être… qui fait honte à l’envieux, surtout depuis l’avènement de l’orgueil métaphysique au temps de la Renaissance. »
C’est une lecture passionnante que de suivre les personnages shakespeariens en compagnie de Girard ; on a comme l’impression de les débusquer, d’atteindre leur être. Il nous paraît impossible aujourd’hui de monter n’importe quelle œuvre de William Shakespeare en faisant l’impasse sur cette révélation.
Metteurs en scène : à bon entendeur, salut !
René Girard, Shakespeare Les feux de l’envie. Traduit de l’anglais par Bernard Vincent. Grasset éd. 1990. 437p.
Les quatre ouvrages fondamentaux de René Girard, soit Mensonge romantique et vérité romanesque, La Violence et le sacré, Des choses cachées depuis la fondation du monde et Le bouc émissaire, ont été réédités en un volume chez Grasset en 2007, lequel comprend une large introduction de l’auteur, indispensable à qui veut avoir en main une synthèse de son œuvre.
Les descendances prolifiques restent dans les mémoires. Ainsi la Bible énumère-t-elle celle de David. Quant à Gengis Khan, une étude (1) en fait l’aïeul de 8% de la population asiatique actuelle. Cependant, ces prestigieux exemples céderont peut-être la palme à un mystique pythagoricien du premier siècle après Jésus Christ : Apollonios de Tyane. Les esprits chafouins objecteront qu’il ne se maria pas et vécut dans la chasteté. Voyons donc.
Apollonios de Tyane est bien connu des lecteurs de René Girard. Il est le « héros » du quatrième chapitre de « Je vois Satan tomber comme l’éclair ». Il est réputé avoir mis fin à une épidémie de peste dans Ephèse. Il y serait parvenu en excitant la population et la poussant à lapider un mendiant aveugle. Selon l’historiographie (2), celui-ci, juste avant de mourir, se serait révélé un démon « aux yeux pleins de feu ». René Girard tire de ce récit une magistrale analyse des mécanismes du bouc émissaire ; plus précisément, des moments décisifs où le choix de la victime se fixe et la lapidation se déclenche.
Or, de ces deux moments, Apollonios de Tyane s’avère le complet instigateur ; le passage du « tous contre tous » au « tous contre un » est entièrement son œuvre. Il choisit la victime ; il donne le signal du lynchage. Mais celui-ci est difficile à obtenir, car la foule hésite à massacrer un malheureux estropié. Apollonios y parvient en accablant sa victime d’une accusation mensongère : « C’est un ennemi des dieux ».
Jeter l’anathème sur quelqu’un et réclamer sa mise à mort : ce comportement a-t-il disparu avec les sociétés archaïques ? Apollonios est-il sans descendance ?
Divers exemples nous inclinent à penser que non. Ainsi Marat, ne cessant d’appeler le peuple à l’élimination directe des ennemis de la Révolution, jusqu’à la veille des Massacres de Septembre. Ou encore Mao lors de la Révolution culturelle, invitant lycéens et étudiants à mettre au pas leurs professeurs et plus généralement les gens instruits (mettre au pas signifiait « rééduquer » ou lyncher).
Les médias modernes offrent des moyens accrus. Nous n’avons pas constamment sous la main une foule chauffée à blanc ; mais les réseaux sociaux permettent de mobiliser rapidement une meute de « followers », qui se livreront aisément à un lynchage médiatique. Parfois plus, d’ailleurs, comme à Toulouse il y quelques mois, où un jeune garçon a donné rendez-vous à ses « amis » du réseau social pour venir tabasser un prétendu rival (les protagonistes avaient treize ans…) Jouer son Apollonios est aujourd’hui à la portée du quidam.
A suivre dans les semaines qui viennent quelques articles autour de Shakespeare…
Ayant compris très tôt que le désir mimétique, la rivalité entre pairs, la compétition des doubles, conduisent à une violence sans fin, Shakespeare expérimente, avec son théâtre, pendant la vingtaine d’années que dure sa carrière, toutes les « figures » de la crise mimétique. De La Comédie des erreurs (1592), et surtout des Deux Gentilhommes de Vérone (1594) au Conte d’hiver (1610), il étudie comment les crises se déclenchent et quelles en sont les conséquences. Elles sont toutes catastrophiques et les « résolutions » sont généralement sacrificielles. D’où la réputation de son théâtre qui serait essentiellement sanglant.
Les familles ennemies, Montaigu et Capulet, ne se réconcilient que sur la tombe de leurs enfants, et reconnaissent que c’est leur haine mutuelle qui les a poussées au sacrifice. Roméo et Juliette est écrite dans la première période de Shakespeare, vers 1595. Le dramaturge ne possède pas d’emblée les clés de la crise mimétique ― même s’il la met superbement en scène ― mais elle concentre déjà toute son attention et son talent.
Progressivement, le dramaturge va « travailler » sur des scenarii de moins en moins tragiques. Dans Beaucoup de bruit pour rien, comédie écrite vers 1599, les doubles abondent, s’opposent ; on frôle la tragédie la plus noire, mais il se trouve un intercesseur (Don Pedro) pour éviter le pire, pour dévier la violence fatale (Héro, la victime désignée, passe pour morte mais elle échappe finalement au sort classique des boucs émissaires). Dans le théâtre de Shakespeare, le dernier mort de mort violente ― dans une lapidation hystérique ―, c’est Coriolan (1607-1608).
Dans ses dernières « romances », toute fin cathartique a disparu. Beaucoup de lecteurs, et presque que tous les critiques, ne comprennent pas pourquoi et traitent ces pièces de « mystery plays ». Shakespeare achève sa carrière en mettant en scène une issue absolument non violente au drame des doubles, et il écrit La Tempête, en 1610. À la place du meurtre rituel, il n’y a aucune victime, aucun mort ; après la tempête mise en scène par Prospero ― une tempête qui est un condensé de crise mimétique ―, il n’y a pas de sacrifice autre que virtuel (la féérie à laquelle nous assistons). À la place, nous trouvons une scène de pardon mutuel (entre frères ennemis), un renoncement réciproque à la vengeance et une réconciliation finale : ‘O wonder ! O brave new world !’, s’écrie Miranda.
En moins de vingt ans, Shakespeare est donc passé de la violence gratuite qui nous fascine ― celle de Richard III, un tueur qui sème la terreur et en jouit jusqu’à l’extase (1592) ―, à la vision apaisée d’une humanité susceptible d’être « rachetée ». Ainsi essaie-t-il de nous convaincre, nous spectateurs, que la violence n’a pas toujours raison et que la « montée aux extrêmes » n’est pas inéluctable. Encore faut-il, comme Prospero, renoncer à notre magie (c’est-à-dire à notre méconnaissance), et ― plus difficile encore ― nous faut-il admettre que la violence n’est pas le fait du destin, des dieux jaloux, etc. mais que c’est bien nous qui en sommes responsables. Cela passe par une conversion semblable à celle redécouverte et décrite par René Girard, quatre siècles plus tard, dans Mensonge romantique et vérité romanesque.
Désormais contributeur de notre blogue, Jean-Michel Oughourlian (JMO) est une des plus grandes figures de la théorie mimétique et le plus ancien parmi les fidèles de René Girard.
S’il avait commencé à s’intéresser à la pensée de René Girard très tôt dans ses recherches, ce dont témoigne la publication en 1974 de La personne du toxicomane, il participe très activement au livre d’entretiens déterminant de René Girard Des choses cachées depuis la fondation du monde paru en 1978, lequel donne pour la première fois une vision complète des trois hypothèses sur lesquelles repose la théorie mimétique. A la suite de cette collaboration, JMO s’engage dans l’élaboration de sa propre déclinaison de la théorie du désir dans le domaine de la psychiatrie et de la psychologie et fonde sur elle sa pratique thérapeutique : il la nomme psychologie interdividuelle et, plus récemment, métapsychologie mimétique. Il publie dès 1982 Un mime nommé désir, sous-titré “Hystérie, transe, possession, adorcisme”, révélant par ce spectre large sa volonté d’unifier la compréhension de comportements et de situations psychologiques divers dans l’espace et le temps.
A partir de 1995, la découverte des neurones miroirs fournit des vérifications expérimentales à ses hypothèses et lui permet de présenter ses recherches sous un nouvel angle en proposant une nouvelle topique, non pas métaphysique mais physiologique, fondée sur l’organisation et le fonctionnement du cerveau tels que révélés par le PET Scan (Tomographie à Emission de Positons, procédé d’imagerie médicale dont le but est d’étudier l’activité d’un organe) : il ajoute à la distinction entre cerveau cognitif et cerveau émotionnel popularisée par Antonio Damasio, un cerveau mimétique qui nous met en relation avec les autres. Même si JMO estime aujourd’hui qu’il n’est pas localisable en un lieu exclusif, mais que tous nos neurones auraient une fonction miroir, Notre troisième cerveau (2013) entre dans une sorte de débat permanent avec les deux “autres” cerveaux : ce sont donc trois fonctions cérébrales qui se combinent, notre cerveau mimétique étant toujours à l’initiative, du fait de son rôle relationnel de perception. “Les deux autres cerveaux interviennent ensuite pour justifier et cautionner ce mouvement ou, au contraire, pour tenter de le freiner. Mais ils n’y parviennent pas toujours.” Dès lors, une nouvelle pratique de la psychothérapie est envisageable sur cette base théorique. Elle est susceptible de s’appuyer sur des objectivations fournies par les observations livrées par les PET Scans. Elle vise à mettre en harmonie ces trois cerveaux et éteindre les incendies qu’un rien dans la relation à l’autre est susceptible de déclencher à tout moment.
La dernière livraison de la revue semestrielle du MAUSS est passionnante pour les girardiens. J’en ferai très bientôt une recension ici même. Intitulée « La violence et le mal, Girard, Mauss et quelques autres », elle contient principalement les actes d’un colloque (16 mars 2019), organisé par l’ARM, dont les participants ont mis en rapport la pensée de René Girard et celle de Marcel Mauss.
Dans son prologue, ce numéro du MAUSS revient sur une critique adressée à Girard par Jacques T. Godbout, un sociologue d’obédience maussienne, à propos du Jugement de Salomon. Critique à laquelle René Girard avait, une fois n’est pas coutume, répondu. Aimablement mais pas efficacement, puisqu’en 2020, Jacques Godbout, insatisfait de la réponse girardienne, apporte une réponse à cette réponse. Cette « réponse » ne peut s’adresser qu’à nous, lecteurs de Girard et qui plus est, girardiens. J’ai donc décidé de reprendre la discussion ici, dans l’intimité de ce blogue et en comptant sur le fait que beaucoup de nos abonnés connaissent déjà à la fois le texte biblique et la teneur de ce « débat », publié dans le numéro des Cahiers de l’Herne consacré à Girard. (1)
Comment en effet, ne pas réagir à la critique que Jacques Godbout, en 2008, adresse à la théorie mimétique : « Il n’y a pas d’amour possible dans ce système d’explication, seulement de la haine et du « désir » dont les conséquences sont nécessairement épouvantables », écrit-il. Pour apporter la preuve de ce qu’il avance, le sociologue s’empare de l’interprétation girardienne du Jugement de Salomon. On supposera cette fois que tous nos lecteurs savent de quoi il s’agit : le Jugement de Salomon est un texte présent à l’esprit de René Girard dans quasiment tous ses ouvrages, toutes ses conférences et toutes ses interviews ! En ce qui me concerne, depuis ma lecture des Choses cachées, je n’ai jamais pu lire et relire ce texte sans éprouver une certaine émotion. (2)
Sur quoi se fonde la critique que l’homme du MAUSS adresse à Girard ? Essentiellement sur le fait que Girard relativise l’amour maternel, le juge « secondaire » dans cette histoire de rivalité maternelle. (3) Cela peut paraître étrange, en effet. N’est-ce pas parce qu’elle est la « vraie mère » de l’enfant vivant que la bonne prostituée supplie le roi de ne pas trancher l’objet du litige en deux parties égales et de le donner tout entier à sa rivale ? La logique girardienne, selon Godbout, aurait nécessité que l’enfant fût tranché. Or, « la célèbre « sagesse du roi Salomon » réside précisément dans ce pari qu’il a fait que la logique de l’amour allait l’emporter et faire éclater la logique girardienne qu’il propose aux deux femmes. » Finalement, constate Godbout, Girard n’a pas vu que le seul personnage qui donne raison à sa théorie de la rivalité mimétique est la fausse mère mais, justement, à cause de cela, elle est perdante ! Girard n’a pas vu que la condition même de l’efficacité de la ruse royale est que sa théorie mimétique soit inopérante. Le roi et la « vraie mère » ont des conduites qui obéissent de toute évidence à une logique non girardienne.
Paula Garzon est une économiste franco-colombienne. Elle est diplômée de l’université de Paris-Dauphine et de l’ESSEC. Le site Blogazoi a publié le 5 juillet dernier l’une de ses analyses ; Paula y emploie les concepts de la théorie mimétique pour cerner la crise du Covid-19 et ses conséquences économiques et sociales. Cette analyse sera publiée en trois articles.
Dans le contexte de l’épidémie du coronavirus, la France est un terrain propice à l’analyse des vieux réflexes explorés dans son œuvre par le philosophe René Girard. Dans ce pays, le débat public et les polémiques abondantes sur les réseaux sociaux fournissent d’innombrables illustrations de la théorie du bouc émissaire et de la recherche d’une victime expiatoire, éléments centraux de l’analyse girardienne.
La recherche de coupables idéaux, l’élaboration de complots afin d’évacuer la peur de l’inconnu : ces mécanismes girardiens sont déjà à l’œuvre. Le gouvernement est accusé de manipuler l’opinion, de dissimuler l’ampleur de la crise, de préparer un régime autoritaire. La pandémie serait un complot fomenté par la Chine. Le virus aurait été créé dans un laboratoire de la République Populaire. La liste des complots construits par des esprits inquiétés par l’incertitude de l’avenir est déjà très longue.
Cette analyse fera l’objet de trois articles. Le premier est consacré à une présentation succincte de la théorie girardienne ainsi qu’à l’explication des mécanismes psychologiques et physiologiques à l’œuvre en temps de crise (1/3). Dans le second article, on montrera que ces outils sont pertinents pour mieux cerner des comportements à l’œuvre dans la France de la crise du Covid-19. Des conflits de type girardien semblent déjà apparaître, des victimes expiatoires sont déjà désignées (2/3). Le dernier article sera consacré aux innovations que devront mettre en œuvre la société française et ses responsables politiques à l’issue de cette crise pour tenter d’échapper à la fatalité de la recherche de victimes expiatoires (3/3).