Le fleuve de l’éternité

par Jean-Louis Salasc

Sur le fleuve de l’éternité, les rencontres sont rares. Il s’en produit pourtant, citons celle de Richard Burton (l’explorateur, pas l’acteur) et de Cyrano de Bergerac (le vrai, pas le personnage de Rostand). Philippe José Farmer l’a racontée par le menu (1). Mais il n’a pipé mot de celle de Girard et Shakespeare : quel insupportable scandale !

Tâchons d’y remédier. Car Shakespeare et Girard se sont bel et bien rencontrés sur les bords du fleuve. Cette rencontre du reste devait avoir lieu. Non seulement du fait de la nature des choses, mais aussi parce qu’un shakespearien fanatique et inspirateur de René Girard s’en est occupé activement : Stendhal. Voici une traduction de leur dialogue, nos héros devisant bien sûr en anglais.

*****

René Girard : « Bonsoir, William Shakespeare.  Quelle joie que de m’entretenir avec vous ! Je ne remercierai jamais assez mon ami Henri… »

William Shakespeare : « Henri ? Pitié, j’en ai soupé des Henry : IV, V, VI, VIII… Trente cinq actes en tout ! Merci bien. »

RG : « Je faisais allusion à Henri Beyle, Stendhal si vous préférez. »

WS : « Stendhal ! Il se dit qu’il admire mes pièces… Mais tout le monde les admirait au XIXème siècle ; j’étais à la mode. Vous savez bien, Girard, le mimétisme. »

RG : « Oui, oui, j’en ai quelque idée, cher Monsieur Shakespeare. »

WS (lui tendant la main) : « Ecoute, prends ceiste main sans trembler, appelle-moi Shakespeare, et laissons les salamalecs. »

RG : « Parfait. Une question directe. J’ai toujours pensé que tes pièces étaient à double entente. D’une part, tu offres au grand public la catharsis qu’il attend : une résolution sacrificielle et violente. D’autre part, certaines touches, plus subtiles, suggèrent que tu n’en es pas dupe et que pour toi, les dénouements sacrificiels ne résolvent rien. Ainsi tu dévoiles à une petite élite la véritable nature humaine, c’est-à-dire une nature hyper mimétique.  Une telle lecture est-elle correcte ? »

WS : « Comment te dire non ? Les dénouements sacrificiels sont cependant difficiles à éviter. Une pierre est bien vite trouvée pour lapider un malheureux. »

RG : « La foule tend toujours vers la persécution. »

WS : «Dès que nous naissons, nous pleurons d’être venus sur ce grand théâtre de fous. Je tiens ce monde pour ce qu’il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle. »

RG : « Le rôle des autres est toujours plus fascinant que le sien. »

WS : « Pour tromper le monde, ressemblez-lui. »

RG : « C’est bien le problème : tout le monde veut ressembler à tout le monde. Tu connais le principe souvent cité par Emmanuel Lévinas : « Si tout le monde est d’accord pour condamner un prévenu, relâchez-le, il doit être innocent. » L’unanimité dans les groupes humains est rarement porteuse de vérité, elle n’est le plus souvent qu’un phénomène mimétique et tyrannique. »

WS : « Comme le train du monde me semble lassant, insipide, banal et stérile ! »

RG : « Les hommes ont toujours trouvé la paix à l’ombre de leur idoles, c’est-à-dire de leur propre violence sacralisée, et c’est à l’abri de la violence la plus extrême, aujourd’hui encore, qu’ils cherchent cette paix. C’est toujours la violence, en somme, qui empêche la violence de se déchaîner. »

WS : « L’enfer est vide, et les démons sont ici-bas. »

RG : « Chacun se croit seul en enfer, et c’est cela l’enfer. »

WS : « Il y a beaucoup plus dans le ciel et la terre, Girard,  que dans tous les rêves de ta philosophie. »

RG : « Ah non ! Epargne-moi tes sentences creuses et pontifiantes! »

WS (éclatant de rire) : « Tu as raison ! Tu me rappelles Wodehouse. »

RG : « Le créateur de Jeeves ? »

WS : « Oui. Ecoute ce qu’il écrit : « Shakespeare, ça sonne bien, mais ça ne veut rien dire ». Voilà le seul commentaire lucide de toute la littérature qu’on a pondu sur moi. »

RG : « Tu plaisantes ! C’était un gag. »

WS : « En vingt ans de carrière, j’ai sorti trente sept pièces, et des pièces de trois ou quatre heures,  pas  les cinquante pitoyables minutes de vos insignifiantes séries ; sans parler des poèmes, des sonnets, du boulot d’administrateur du Globe, de la production des représentations, du travail de mise en scène, des rôles à apprendre, du temps passé à flatter mes protecteurs : tu crois vraiment que j’avais le temps de méditer sur la signification profonde de ce que racontent mes personnages ? ».

RG : « Shakespeare, tu y vas fort ! Dans le déboulonnage des idoles, je ne crains personne. Mais là tu exagères ! Tes œuvres illuminent toute la civilisation, tout le monde y trouve ses références… »

WS : « Justement. Chacun y trouve ce qu’il a envie d’y trouver : la psychanalyse avec Hamlet, le marxisme avec Coriolan, le nihilisme avec Lear, le paganisme dans le Songe, l’impérialisme anglais d’Henry V, l’écologie avec Comme il vous plaira ; jusqu’à ta fichue French Theory avec… »

RG : « La French Theory ! Les déconstructeurs ! Mais les débats grandiloquents sur la mort de Dieu ou la mort de l’homme n’ont rien de radical, ils restent sacrificiels, en ceci qu’ils dissimulent la question de la vengeance, car c’est bien la vengeance interminable qui menace de retomber sur les hommes après la mort de toute divinité. »

WS : « Il n’est pas de barrière pour la vengeance. »

RG : « Tu vois bien que tu donnes dans la théorie mimétique ! »

WS : « T’ai-je dis le contraire ? »

RG : « Seul le désir de l’Autre peut engendrer le désir. »

WS : « L’œil ne voit pas lui-même ; il lui faut un reflet dans quelque autre chose. »

RG : « Nous sommes hypnotisés par des dieux dérisoires et notre souffrance redouble de les savoir dérisoires. »

WS : « Mais tout esclave a en ses mains le pouvoir de briser ses chaînes. »

RG : « Parler de liberté, c’est évoquer la possibilité qu’a l’homme de résister au mécanisme mimétique. Mais combien l’exercent ? »

WS : « J’en reste à mon point de vue : tu as trouvé dans mes œuvres ce que tu voulais y trouver, comme tous les autres, freudiens, marxistes et compagnie. »

RG : « Je m’inscris en faux. Je veux bien que les nihilistes se sentent chez eux pour quelques vers dans Macbeth ou Richard III… Mais pense à ton Jules César ; c’est un véritable récital de ma théorie ! Tout y est : le désir mimétique, la rivalité, le cycle de la vengeance, la crise et la guerre de tous contre tous, la destruction des hiérarchies, le massacre aveugle d’un innocent, la sacralisation de la victime… »

WS : « Je me suis contenté d’adapter Plutarque, presque ligne à ligne. »

RG : « Tu nous fais un numéro de fausse modestie. Tes ouvrages valent parce qu’ils sont imprégnés de mimétisme et des mécanismes sacrificiels qui en découlent. Et je vais te le prouver. »

WS : « Continue ».

RG : « Tu as suscité de nombreux imitateurs. Or, le résultat est affligeant. Tous ont cru faire du Shakespeare en multipliant les contrastes, les extrêmes, les passions débridées, l’hystérie, la violence, etc. Tout ce fatras que j’ai baptisé le mensonge romantique. »

WS : « Tu l’as dans mes pièces, tout ce fatras. »

RG : « Mais il s’y trouve quelque chose de plus : la vérité humaine. Ce qui a fait dire à Stendhal que tes œuvres étaient la plus parfaite image de la nature. »

WS : « Pourtant, on me reproche d’être incompréhensible! Les critiques ont même inventé une catégorie pour cela : « problem plays », « mystery plays »… Ils ne comprennent rien à l’intrigue, à la psychologie des personnages, à leurs contradictions… »

RG : « Justement ! Ce sont ces paradoxes qui rendent tes personnages si réels. Le mensonge romantique, c’est de faire croire à l’existence des bons, des méchants, des victimes, des sauveurs, etc. Alors que le vrai de l’humain, c’est l’ambivalence. Et à sa racine réside un paradoxe fondamental. Personne ne peut se passer de l’hyper mimétisme humain pour acquérir les comportements culturels. Mais cet hyper mimétisme engendre la rivalité. Et la rivalité n’est pas le fruit d’une convergence accidentelle de deux désirs sur le même objet : le sujet désire l’objet parce que le rival lui-même le désire. Ainsi, l’imitation ne se contente pas de rapprocher les gens, elle les sépare, et le paradoxe est qu’elle peut faire ceci et cela simultanément.  De ce mécanisme fondamental, tes pièces sont le reflet fidèle. Voilà pourquoi j’y vois une expression de la théorie mimétique. »

WS (du bout des lèvres) : « Si tu veux. Admettons. »

RG : « Je te sens dubitatif. »

WS (explosant soudain) : « Tu es tout même gonflé, Girard ! Je n’ai rien demandé à personne, et tu viens, comme ça, me dire que mes œuvres seraient une intuition de ta théorie, une manière de l’exprimer, certes un peu rustique et pas très claire, mais enfin on ne peut pas trop en demander à ce misérable Will, un bouseux du fond du XVIème siècle. Et tu me réclames un brevet ! »

RG (s’emportant à son tour) : « Pas du tout ! Tu m’inspires déférence et respect, au contraire ! Je me suis fendu d’un bouquin à ton sujet ! (2) Quatre cent cinquante pages ! Et je rends hommage à ton génie à chacune d’entre elles ! »

WS : « Il est plus aigu que la dent d’un serpent que d’avoir des enfants ingrats ! »

RG : « Les parents s’étonnent d’avoir produit des monstres ; ils voient dans leurs enfants l’antithèse de ce qu’ils sont eux-mêmes. Ils ne perçoivent pas le lien entre l’arbre et le fruit. »

Stendhal (surgissant entre les deux protagonistes) : « Messieurs ! Messieurs ! Pas de dispute ! Pas vous deux ! Shakespeare et Girard, des rivaux mimétiques ! Ce serait la meilleure…  Vous n’avez pas tranché votre débat : tant pis. Restons-en là, l’heure est passée ; laissons le fleuve nous emporter à nouveau. »

RG : «  Pardon de ce manque de sang-froid. Je le regrette. »

WS : « Pardonner est une action plus noble et plus rare que celle de se venger. »

RG : « Il est inévitable qu’à un moment donné, même les meilleurs amis du monde croisent sur leur chemin un objet qu’ils ne peuvent ni ne souhaitent partager. »

WS (radouci) : «  Nous sommes donc des amis. En tout cas, Girard, je te remercie de ne pas m’avoir cassé les pieds avec les questions habituelles. »

RG : « C’est-à-dire ? »

WS : « Ce que mes visiteurs me demandent invariablement.  Etiez-vous un inverti ? Quelle était votre religion ? Et bien sûr, l’énormité : avez-vous vraiment écrit vos pièces ? Toi au moins, tu m’as rendu visite pour quelque chose d’intéressant. »

RG : « Trop aimable. »

Stendhal : « Puis-je, mon cher Shakespeare, au moment de nous séparer, vous faire une recommandation ? »

WS : « Bien sûr ! »

Stendhal : « Lisez donc les Feux de l’envie. »

*****

(1) Philip José Farmer, Le Monde du fleuve, Laffont, 1977

(2) René Girard, Shakespeare ou les Feux de l’envie, Grasset, 1990

A retrouver si vous le voulez, treize citations de Shakespeare et quatorze de Girard.

5 réflexions sur « Le fleuve de l’éternité »

  1. Je m’amuse beaucoup à vous lire. Voilà une érudition joyeuse. Le pastiche est la version la plus gaie du mimétisme.
    Mon problème, c’est que je reconnais plus de phrases de Shakespeare que de Girard. Il va falloir que je relise Girard.
    Merci pour ce bon moment passé en compagnie de mes deux héros.

    Aimé par 1 personne

  2. Mon dieu, que d’aboiements, cette perfide Albion, non, non, arrêtez, nous voulons du français, du jansénisme austère, du classicisme perlé, de la rigueur et de l’alexandrin, de l’ordre enfin, qui enchâsse nos ambivalences et nous permet, bien pépère, de s’accommoder de la prison de nos contradictions :

    « Ainsi n’attendez pas que l’on puisse aujourd’hui
    Vous répondre d’un cœur si peu maître de lui :
    Il peut, Seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
    Épouser ce qu’il hait, et punir ce qu’il aime. »

    Et ben non, mince alors, même en cette métrique, tout se renverse enfin, oui, tout est mimétique.
    Les hommes sans un Dieu ne savent qu’inventer une idole, un rival, tout plutôt que d’aimer.

    Aimé par 1 personne

  3. Mon dieu, que d’aboiements, cette perfide Albion, non, non, arrêtez, nous voulons du français, du jansénisme austère, du classicisme perlé, de la rigueur et de l’alexandrin, de l’ordre enfin, qui enchâsse nos ambivalences et nous permet, bien pépère, de s’accommoder de la prison de nos contradictions :

    « Ainsi n’attendez pas que l’on puisse aujourd’hui
    Vous répondre d’un cœur si peu maître de lui :
    Il peut, Seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
    Épouser ce qu’il hait, et punir ce qu’il aime. »

    Et ben non, mince alors, même en cette métrique, tout se renverse enfin, oui, tout est mimétique.
    Les hommes sans un Dieu ne savent qu’inventer une idole, un rival, tout plutôt que d’aimer.

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    1. Merci d’avoir fait apparaître Racine (Andromaque, je crois ?) en commentaire de ce dialogue. En dépit de ce que dit Stendhal dans son « Racine et Shakespeare », Racine est aussi un annonciateur du mimétisme ; cf. par exemple l’analyse de Phèdre par Olivier Maurel dans ses « Essais sur le mimétisme ».

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      1. Merci à vous, c’est effectivement Andromaque, j’aurais du inclure le lien :
        https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Racine_-_%C5%92uvres,_t2,_%C3%A9d._Mesnard,_1865.djvu/58

        Si votre dialogue m’a fait penser à Racine, c’est qu’il m’a rappelé cet essai de Michael Edwards, dont le succès fut aussi confidentiel que son sujet est passionnant :

         » Poursuivant la comparaison entre Racine et Shakespeare amorcée par Stendhal, l’auteur montre comment chacun cherche à sa façon « à faire pressentir une langue vraiment humaine au-delà de notre babil ». Ces deux écrivains illustrent, selon M. Edwards, les différences des langues dans leurs manières de se concevoir et d’habiter le monde. La poésie française apparaît « centripète » quand l’anglaise est « centrifuge » : Racine aspire à la plénitude et à la pureté, Shakespeare tend vers la foison du multiple. La tragédie ne parle pas seulement du malheur et du bonheur mais se préoccupe aussi de traduire tous les possibles de la condition humaine. »

        https://halldulivre.com/livre/9782130546306-racine-et-shakespeare-michael-edwards/

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