Quand l’avenir nous échappe

Le dernier ouvrage de Bernard Perret vient de paraître aux éditions Desclée de Brouwer ; en voici l’avant propos.

Rattrapé et dépassé par l’événement

« Quand le projet de ce livre a été conçu, personne ne se doutait que la pandémie du Covid-19 allait prendre une dimension catastrophique et devenir l’un des événements majeurs de ce début de millénaire. Un événement dont on est loin d’avoir mesuré toutes les conséquences mais qui, à coup sûr, ébranle bien des certitudes.

Cette irruption de l’inattendu m’a placé en tant qu’auteur dans une situation délicate : il se trouve en effet que le thème central du livre que j’avais commencé d’écrire est le rôle des catastrophes dans l’évolution des sociétés. J’y développe l’idée que le processus de civilisation a toujours été le résultat imprévisible de réponses apportées en situation à des événements dramatiques ou à de nouveaux problèmes de coexistence sociale. Ce schème de pensée, que je qualifie, au risque assumé du malentendu, d’apocalyptique, me semble le seul à même de permettre l’intégration de ce que nous savons des menaces écologiques dans une vision sensée de l’avenir. Les virus n’étaient pas absents de mes premières réflexions, mais ils n’occupaient qu’une place modeste parmi d’autres scénarios catastrophes, après les inondations, les canicules, les famines et les incendies géants. Pas plus que d’autres, je n’avais anticipé ce que nous venons de vivre. Ce qui toutefois m’apparaissait déjà, c’est notre incapacité à nous transformer sans y être contraints, même lorsque les menaces dont nous avons connaissance annoncent des catastrophes quasi certaines.

Face au changement climatique, il est trop évident que nous ne ferons rien, ou pas grand-chose, tant que des catastrophes répétées n’auront pas rendu l’immobilisme intenable, incapables que nous sommes de reconnaître l’obsolescence de notre vision du progrès. Pour donner sens à ce constat quelque peu désespérant, il faut prendre du recul et considérer à la fois le rôle des événements imprévus dans l’histoire et celui des contraintes sociales dans le développement de la civilisation. Mon ambition était et demeure de développer ces deux thèmes dans les registres politique et philosophique, en prenant pour hypothèse que seul un discours politique assumant une dimension prophétique pourrait être à la hauteur de la situation. Qu’entendre ici par « prophétique » ? Essentiellement le fait de prendre acte des limites de la raison politique, non pour s’en délecter, mais pour transformer en énergie morale et en créativité la conscience aiguë d’un écart entre le nécessaire et le politiquement réaliste.

La crise sanitaire confère à ces questions une actualité et un relief nouveaux. Ce qui n’était qu’une projection dans un futur incertain s’est soudain concrétisé dans une réalité obsédante et anxiogène. Ce bouleversement imprévu n’a fait que renforcer ma détermination de suivre cette ligne de pensée, mais, en me faisant vivre une expérience en rapport direct avec le sujet du livre, il ne pouvait rester sans conséquence sur la hiérarchie et l’agencement des arguments. Toute la difficulté étant de penser un présent inquiétant sans perdre de vue ce qui se profile juste derrière et qui ne l’est pas moins. Difficulté d’autant plus grande qu’à la crise sanitaire va s’ajouter une crise économique et sociale encore plus longue et ravageuse, qui risque de faire passer l’écologie au second plan malgré les bonnes intentions affichées. En achevant cet ouvrage, il m’est d’ailleurs arrivé de me demander s’il était bien raisonnable de prétendre éclairer l’avenir dans un moment où le présent lui-même est si peu pensable et si lourd de menaces immédiates – une situation où nul ne sait pendant combien de temps nous devrons porter un masque dans l’espace public, éviter les rassemblements et limiter les contacts sociaux, ce qui, indépendamment de l’effet du renforcement inéluctable des contraintes écologiques, hypothèque le redémarrage de la consommation et donc la relance économique. Il n’est pourtant pas plus justifiable aujourd’hui qu’hier de se dérober au devoir d’anticiper les catastrophes avant qu’elles ne se produisent.

Ce serait mal comprendre l’objet de ce livre que d’y voir un scénario de transition écologique. Il a plutôt pour objectif paradoxal de faire apparaître notre incapacité à concevoir un tel scénario au vu de ce que l’on peut connaître du fonctionnement des sociétés contemporaines. Mais ce diagnostic pessimiste est contrebalancé par la conviction que nous ne cessons jamais de nous réinventer, individuellement et collectivement, sous la pression des événements. « Je n’étais pas du tout préparée à cela », disait une jeune infirmière, et elle n’est pas seule à l’avoir pensé.

Pourquoi, dès lors, vouloir scruter l’avenir ? Le meilleur service qu’un intellectuel puisse rendre à la collectivité, c’est de dessiner des figures d’un monde possible. Il n’est jamais inutile de produire des éléments d’imaginaire collectif qui pourront être utilisés le moment venu pour inventer des réponses à des crises que nous n’aurons pas su éviter. Car si ce livre invite à cultiver à l’égard de l’avenir une attitude d’attente ouverte sur l’inattendu, une espérance qui ne dépend pas d’une « croyance anticipatrice fondée sur l’expérience[1] », il n’en demeure pas moins nécessaire de s’y projeter en s’appuyant sur des pensées rationnelles. »

Bernard Perret


[1]    Vincent Delecroix, Apocalypse du politique, Desclée de Brouwer, 2020, p. 327.

Une réflexion sur « Quand l’avenir nous échappe »

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