René Girard : un réaliste manichéen

Ces derniers mois, plusieurs d’entre nous ont cherché à caractériser la théorie mimétique d’un point de vue épistémologique ou herméneutique. Je me contente ici de rappeler trois billets parmi les plus récents

En ce qui me concerne, j’ai récemment suggéré que René Girard procédait par révélations ( https://emissaire.blog/2024/01/02/les-livres-des-revelations/) après avoir tenté d’approcher certains de ses modes de raisonnement https://emissaire.blog/2023/10/31/penser-avec-rene-girard-doubles-sens-diptyques-et-metaphores/ ). Je souhaite compléter ma contribution en adoptant une troisième perspective. Celle-ci nécessitera une longue introduction qui paraîtra peut-être trop éloignée de notre sujet de prédilection. Elle est néanmoins nécessaire pour parvenir à appliquer brièvement cette grille à la pensée de René Girard.

Comment nous représentons-nous les autres et, plus largement, le monde ? En pratique, les quelques prises de position possibles dépendent pour l’essentiel de la distinction entre ce qui provoque chez nous des plaisirs ou des peines, la vie ou la mort, la joie ou la tristesse, l’amour ou la haine, etc.

Une première manière d’aborder ces diptyques est l’opposition du bien et du mal. Nous sommes ici dans le domaine de l’absolu et du tiers exclu. C’est en quelque sorte tout l’un ou tout l’autre. Le manichéisme est au cœur de la plupart des religions et des idéologies, mais se retrouve aussi dans la philosophie platonicienne et sa longue descendance idéaliste. Christianisme, islam, communisme et autres totalitarismes montrent l’importance qu’elle a eu, a et aura dans l’histoire et ce depuis plusieurs millénaires. L’écologisme propose une actualisation de ce qui est bien ou mal à l’ère de “l’anthropocène”.

Cette opposition justifie l’exclusion des “porteurs” ou suppôts du mal afin que le bien triomphe de ses ennemis. Elle fournit son support moral à la désignation de l’ennemi. Au bien et au mal sont aussi associés la certitude d’une vérité unique et le reste qu’elle repousse par voie de conséquence dans le champ de l’erreur.

Les classements qui en résultent dictent les comportements sociaux à adopter ou éviter sous le regard de la communauté : obligations et interdits peuvent être multipliés à l’infini et prennent souvent des formes qui nous semblent étranges [1].

Dans ce mode de réflexion, le changement est possible et le plus souvent souhaitable. Il suppose la révolution, l’apocalypse, l’attente millénariste, l’hérésie, la dissidence ou, sur un mode plus spécifiquement intellectuel, l’utopie et désormais la dystopie. La vérité s’y apparente à une révélation. À chaque fois, il s’agit de faire triompher le bien et/ou la vérité sur le mal et ses obscurités. 

Une autre façon de regarder le monde se veut réaliste. Il ne s’agit plus ici de se placer du point de vue du bien et du mal mais d’arbitrer entre des évolutions vers l’amélioré ou vers le détérioré. Les points de vue sont alors multiples. La situation peut être améliorée ou détériorée pour un individu ou une collectivité allant d’un foyer familial jusqu’à un peuple, voire l’humanité dans son entier. Ce qui améliore le sort des uns peut nuire à celui d’autres.

Aristote, Machiavel, Montesquieu ou Tocqueville pensent le plus souvent en réalistes. La plupart des gouvernants décident et mènent des politiques qui se veulent réalistes, qu’ils agissent dans un cadre autoritaire ou libéral. Quels que soient leurs discours et leurs promesses, ils ont désormais conscience de n’agir qu’à la marge et en vue de fins limitées.

L’idée du progrès, en raison même de la progressivité du processus, de même que celle du déclin relèvent du réalisme.

Le rapport à la vérité prend la forme de la science : il s’agit de s’approcher de la réalité sans prétendre l’atteindre complètement. Dans son domaine, le réfutable et le falsifiable de même que le progrès des connaissances ainsi accumulées ont été érigés en dogme.

Contrairement au manichéisme, le mouvement est pour le réaliste un plus ou moins, une tendance plutôt qu’une rupture, un processus continu. Il ne prend pas la forme d’une rupture même s’il partage l’espérance de passer de l’ombre à la lumière, mais pas à pas et non à l’occasion d’une subite conversion ou réception d’une révélation venant d’en haut.

Enfin, dans un certain nombre de situations, il peut sembler que tout se vaut, que je m’interdise d’établir une hiérarchie de préférences, que toutes choses sont égales par ailleurs. L’indifférence prévaut. Cette attitude relève du relativisme. En matière de croyances religieuses, si la foi et l’athéisme sont deux modalités du manichéisme, l’agnostique, empreint d’un doute raisonnable, envisage le monde et l’humanité comme sans différence qu’un (ou plusieurs) dieu(x) existe(nt) ou qu’il(s) n’existe(nt) pas. Plus généralement, il ne peut et ne doit pas exister de vérité unique pour le relativiste. Toutes les vérités sont bonnes à dire… et de même valeur. Il n’y a pas de vérité atteignable sans détour [2], toute opinion ou pensée est à déconstruire. Dans sa version la plus radicale, le relativiste, tel l’âne de Buridan, s’empêche de choisir. La liberté d’indifférence est sa règle. Le relativisme peut aussi conduire au nihilisme : si rien n’a d’importance alors le Rien devient attrayant.

Le relativisme culturel se refuse par exemple à hiérarchiser des croyances qui induisent les sacrifices humains et celles qui ont renoncé à tout sacrifice autre que symbolique. De même, le relativiste ne place pas les sociétés sur une échelle du progrès matériel comme le fait le réaliste. Tout se vaut pour lui.

Une représentation mathématique de notre classification des manières de penser en fonction de ces trois référentiels serait une droite commençant et finissant à l’infini du Mal et du Bien avec en son centre un 0, les demi-droites la constituant étant jalonnées des niveaux possibles de détérioration et d’amélioration.

Prenant parfois la forme pure du manichéisme, du réalisme ou du relativisme, nos croyances, pensées et jugements sont le plus souvent une résultante de deux de ces perspectives, voire des trois. Nous sommes plus syncrétiques que nous ne l’imaginons. Un fondamentalisme religieux ou une idéologie totalitaire doit en passer par des décisions teintées de réalisme pour convertir ou accéder au pouvoir puis maintenir son emprise sur la population de ses adeptes[3]. Un prince machiavélique peut inversement invoquer le bien et le mal pour la conquête et la conservation de son pouvoir. Il peut aussi être soumis à des préoccupations manichéennes par les autorités religieuses comme le suggère la théorie des deux glaives autrefois énoncée par le Pape Gélase [4]. Inévitablement, tout manichéisme et tout réalisme s’accommodent d’une plus ou moins grande part d’indifférence, notamment pour ce sur quoi ils n’entendent pas agir : malgré les tentations totalitaires, il est en effet rare de pouvoir tout englober dans une définition générale de ce qui est bien ou mal et tout réaliste sait qu’il peut agir au plus sur quelques facteurs simultanément, conscient de la vanité des prétentions excessives.

Parmi les sciences humaines, certaines ont plus d’affinités avec tel ou tel point de vue sans qu’il s’agisse ici de les cantonner dans un mode de réflexion exclusif. Les théologiens et les philosophes adoptent souvent un cadre de réflexion manichéen. Les historiens, les démographes, les sociologues et les psychologues se veulent réalistes. Quant au relativisme, il a plutôt la préférence des ethnologues et des anthropologues contemporains qui s’efforcent de s’écarter des préjugés de leurs devanciers.

L’important est d’être en mesure d’identifier dans chaque cas particulier ce qui relève de notre conception du bien et du mal, de notre appréciation de ce qui serait une amélioration ou une détérioration et de ce qui pourrait y conduire, enfin d’évaluer s’il y a ou non à raisonner en l’espèce toutes autres choses égales par ailleurs. Il me semble que cet effort de clarification est de nature à permettre une disputatio plus satisfaisante et de limiter certaines interférences qui pourraient lui nuire. Il faudrait que chaque interlocuteur soit conscient de ce qui relève dans la position qu’il soutient du manichéisme, du réalisme et du relativisme. Une telle lucidité est sans doute difficile à atteindre et plus encore à maintenir durablement.

Le panorama ainsi brossé, qu’en est-il de la pensée de René Girard ?

S’il y a un point sur lequel il ne me semble pas difficile de s’accorder, c’est son refus maintes fois explicité du relativisme. Il existe pour lui une vérité. L’Occident, inventeur du relativisme culturel, n’a pas à nourrir de complexes vis-à-vis du reste du monde. La Bible est le plus puissant des révélateurs que l’humanité ait produit. Il voit dans la perte des différences une menace pour la concorde des collectivités et l’origine des crises. Que la plupart des ethnologues et des anthropologues n’aient pas accueilli un tel pourfendeur du relativisme n’a rien d’étonnant, quand bien même il s’est lui-même voulu anthropologue.

En revanche, il se revendique d’une pensée réaliste. Le titre de son recueil d’essais La voix méconnue du réel le dit de belle manière. Il n’hésite pas à discuter la pertinence de l’impératif poppérien de la réfutabilité de toute théorie qui se veut scientifique. Qu’il ouvre ce débat prouve qu’il se veut et s’estime un scientifique des rapports humains et, par voie de conséquence, se défend lorsqu’il se sent rejeté de ce cénacle. Malgré qu’il en ait et qu’en aient ses contradicteurs, il conserve de sa formation d’archiviste paléographe le souci de la source, de préférence écrite ou archéologique. Il est un historien du temps très long et le père d’une psychologie interdividuelle. En accord avec la modestie des scientifiques, il ne prétend pas être l’auteur des révélations qu’il porte à notre connaissance et a déclaré espérer avoir contribué à une science des rapports humains. Nous pouvons convenir qu’“espérer avoir contribué” est une locution dépourvue d’arrogance et un indice d’une volonté de s’inscrire dans un processus d’accumulation de connaissances. Assez logiquement de ce point de vue réaliste, il maintient ses distances avec les philosophes et même les théologiens : non seulement il a refusé d’être étiqueté de la sorte mais il a rarement manqué une occasion de les critiquer.

Pourtant, s’il se veut non sans quelques arguments solides, réaliste, disons un réaliste hétérodoxe, il n’en est pas moins tout aussi explicitement manichéen. Il y a dès l’origine de son œuvre une invocation de la vérité, une certitude qu’il existe une voie d’accès pour y parvenir. Et pour lui, cette voie d’accès nous a été donnée par la Bible qui nous dévoile Des choses cachées depuis la fondation du monde. Il identifie la violence essentielle au mal absolu. Il s’avoue un apologiste du christianisme, donc d’un manichéisme assumé où Satan qu’il identifie, comme nous le dit Hervé van Baren, au tentateur, à l’adversaire, à l’accusateur, au diviseur et au dissimulateur s’oppose au Dieu trinitaire. Tout ceci pourrait conduire à une sorte de fanatisme. Mais en réaliste conséquent, il confronte immédiatement le mal, non à un bien qui lui serait antagonique, mais à un moindre mal, celui du sacrifice et des institutions qui en découlent. Si l’horizon de la révélation ultime est très tôt présent chez lui, il nous invite à reconnaître qu’une moindre violence peut contenir la violence délétère pour maintenir en vie l’humanité, qu’elle suive pour ce faire des procédures religieuses, politico-judiciaires, voire économiques.

Au terme de cette brève réflexion, il me semble que René Girard est un réaliste manichéen, formule oxymorique seulement en apparence. Si le qualificatif manichéen vous semble péjoratif, nous pourrions parler de la théorie mimétique comme d’un manichéisme réaliste. La cohérence de sa pensée prouve, s’il en était besoin, qu’un équilibre subtil est non seulement possible mais aussi parfois fécond dans la composition de ces deux modes d’appréhension du monde.    


[1] Fruit sans doute de corrélations interprétées comme des causalités.

[2] Comme l’a déclaré l’ancienne présidente de l’université d’Harvard devant une commission du Congrès américain interrogée si elle estimait qu’« appeler au génocide des juifs viol[ait] le règlement concernant le harcèlement à Harvard », tout dépend du contexte.

[3] Pensons à la taqiya (dissimulation et tromperie autorisée par la doctrine) que pratiquent les islamistes dans l’intérêt de l’islam.

[4] Extrait de Wikipedia : “ selon cette théorie, le pouvoir spirituel possède un ascendant moral et politique sur le pouvoir temporel exercé par le prince en vertu duquel celui-ci préside aux destinées des hommes dans le respect strict des préceptes religieux.”

La grande coalition du ressentiment

Un billet, publié il y a quelque temps par le blogue, nous a proposé de regarder les relations internationales contemporaines à travers le prisme de l’humiliation (https://emissaire.blog/2023/10/10/relations-internationales-humiliation-oligarchie-et-desir-triangulaire/). Un pont paraît ainsi envisageable entre les rapports humains interdividuels et ceux qui font interagir les peuples. Par interpolation, il est donc aussi probable que cela vaille pour les rapports entre communautés d’identité, que celle-ci soit objective ou imaginaire.

Le choix du terme d’humiliation me pose néanmoins un problème. Il tient à sa définition multiple : à la fois action d’humilier, fait d’être humilié, action de s’humilier soi-même, sentiment d’une personne qui a été humiliée par autrui ou par elle-même, enfin le fait ou l’acte qui humilie. Si ce foisonnement autour d’un tronc unique n’est pas dénué d’intérêt, il peut être source d’ambiguïtés.

Je lui préfère celui de ressentiment dont la définition actuelle et désormais communément admise, est :  “Animosité que l’on ressent des maux, des préjudices que l’on a subis, avec le plus souvent le désir de se venger” [1]. Il est à la fois un effet attribuable à une cause passée et la cause d’une action (ou inaction) à venir. Le ressentiment est un processus psychologique. Il a pour synonymes rancœur et rancune. Ce terme relativement univoque a néanmoins plusieurs antonymes : amour, amitié, oubli et pardon. Il s’agit donc d’un mot qui se trouve à la convergence de multiples antonymes qui n’ont pas grand’chose de commun. Si l’amour et l’amitié sont indéniablement proches, leurs rapports avec l’oubli et le pardon sont moins immédiats. En poursuivant la chaîne des antonymes, souvent éclairante, nous nous éloignons encore de notre point de départ : à l’amour répond la haine, à l’amitié, l’hostilité et à l’oubli, le souvenir ou plutôt ici la “rumination” ainsi que le signale Max Scheler en 1912 dans L’homme du ressentiment [2]. Seuls en définitive les antonymes de pardon nous permettent de revenir au ressentiment, à la rancune, à la rancœur, auxquels nous pouvons ajouter, pour faire bonne mesure, la condamnation, la revanche et les représailles.

Cette diversité met en évidence la complexité du ressentiment et la difficulté à interagir pour l’atténuer ou, mieux encore, le faire disparaître.

Dès ses premiers essais, René Girard a attiré notre attention sur cet agrégat de passions modernes que forment l’envie, la jalousie et la haine impuissante, identifiées par Stendhal. Puis, dans son incarnation romanesque dostoïevskienne, celle du narrateur (judicieusement innommé) des Carnets du sous-sol. Le ressentiment est ainsi devenu central dans la théorie mimétique. Nietzsche, promoteur du vocable de ressentiment est ainsi lui-même montré comme rongé par cet affect face à Wagner. La figure du modèle-obstacle, dès lors qu’elle est vue à travers le filtre d’un sentiment d’infériorité et d’impuissance, conduit au ressentiment chez celui qui se sent incapable de triompher de son rival.

Dans le monde contemporain des réseaux sociaux, le ressentiment s’assume et se manifeste sous le terme de “haters[3]. Et un débat se poursuit pour savoir si, en politique, le qualificatif de populisme est péjoratif ou non : il est en tout cas la désignation d’un rapport d’animosité entre le peuple et les élites, ceux de quelque part et ceux de nulle part, ceux qui souffrent des évolutions en cours et ceux qui les perçoivent comme des opportunités, etc.

Ce petit tour d’horizon sémantique nous invite à ne pas fonder trop d’espoirs sur notre capacité à susciter l’amour ou l’amitié, ou même à rechercher l’oubli des préjudices passés, ce qui serait au demeurant probablement une erreur (il ne faut pas oublier ce qui nous fonde, seulement l’accepter comme un fait historique). Peut-être les obtiendrons-nous par surcroît au terme d’un long et difficile processus de réconciliation mais il serait illusoire d’espérer passer du ressentiment à l’amitié ou à l’amour d’un coup.

Il vaut sans doute mieux nous concentrer sur une première étape préalable à tout objectif plus ambitieux : la recherche du pardon, cette miséricorde dont Osée (6, 6) nous dit que Dieu la préfère au sacrifice dans l’Ancien Testament, citation que lui emprunte le Christ (Matthieu, 9, 13), lequel la précède d’une injonction hautement signifiante :  “Allez donc apprendre ce que signifie” cette parole. Or apprendre son sens, c’est se rendre capable de la pratiquer et de se convaincre des avantages qu’elle procure.

Nous sommes les témoins largement impuissants de la constitution d’une vaste coalition qu’unit le ressentiment. Ce ressentiment a d’indéniables racines, entre exploitation de ressources matérielles, asservissement humain, orgueil abaissé par la domination exercée et ressentie. Il peut naître parmi les héritiers de grands empires comme la Chine, la Russie, l’Iran, l’Inde, la Turquie et les éphémères califats arabes notamment, lesquels réunissent aujourd’hui plus de la moitié de la population mondiale. Viennent s’y adjoindre les pays issus des décolonisations des empires européens aux XIXe et XXe siècles, toute l’Amérique latine et l’Afrique ainsi que le Sud-Est asiatique notamment. Bref les trois quarts du monde au bas mot et non ce que nous avions appelé un temps révolu, le tiers monde.

Un tel ressentiment se manifeste jusqu’à l’intérieur des États, qui le suscitent par ailleurs, où se maintiennent des projets séparatistes souvent hérités d’une longue histoire culturelle (par exemple en Catalogne, au Pays Basque ou en Irlande, en Belgique, etc.). Et au-delà des particularismes culturels, s’ajoutent les rancœurs qu’ont pu susciter le patriarcat, le colonialisme, l’esclavage, le racisme, l’homophobie, etc.

Un activiste inspiré pourrait publier un Manifeste du parti du ressentiment proclamant “Rancuniers de tous les pays et de toutes les communautés, unissez-vous !” si les mots employés pour ce faire n’étaient pas aussi péjoratifs. Cette union pourrait néanmoins buter sur une intersectionnalité complexe où malgré d’étranges tentatives de rapprochements, les féministes pourraient éprouver par exemple quelques difficultés à faire durablement cause commune avec les Talibans afghans. Les particularismes identitaires devraient faire obstacle à cette unification, comme les intérêts divergents des prolétaires des empires coloniaux et des peuples colonisés et/ou à bas coûts de main d’œuvre limitèrent et réorientèrent les objectifs des internationales communistes au XXe siècle.

Avatar du “souci des victimes” mis en évidence par René Girard en 1999 dans Je vois Satan tomber comme l’éclair, il semblerait bien que le XXIe siècle, en espérant qu’il ne s’agisse pas de tout le troisième millénaire, soit celui du ressentiment ou ne soit pas… Les évolutions sont désormais tellement rapides que nous pouvons raisonnablement espérer qu’un affect chasse l’autre. Mais sera-t-il ou non préférable à celui qui sature aujourd’hui notre horizon ?

Nous connaissons la formule de l’homme du souterrain dans les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, prototype du ressentiment : “Eux, ils sont tous et moi, je suis seul”. Bizarrement la grande coalition du ressentiment tend à l’inverser. Bientôt, ce seront les “victimes” de l’animosité venue de toutes parts qui se sentiront comme des îlots isolés dans un océan de rancœurs qui les condamneront en raison de leur domination réelle ou supposée. Et le risque sera alors grand que le suprémacisme les guette : dominants hier et à l’origine du ressentiment de bien des communautés, ils se trouvent à leur tour submergés par le ressentiment qu’engendrent chez eux les politiques d’égalité. Le ressentiment qui avait semblé un rapport humain asymétrique tend à devenir une relation symétrique. Ainsi se diffuse-t-il toujours plus largement : par exemple les difficiles et lents succès du féminisme ont-ils fait naître un ressentiment masculiniste.

Si bien peu semblent proclamer la parole d’Osée et chercher les voies et moyens de la mettre en pratique, la miséricorde, cette forme de générosité qui conduit à pardonner, devrait pourtant être le projet partagé de l’humanité. Cette apocalypse-révélation est-elle proche, inévitable ou inaccessible ?


[1] Je recourrai ici aux définitions de Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) commodes pour des recherches en ligne.

[2] Max Scheler nous indique également que ce mot n’a pas d’équivalent en allemand et que Nietzsche l’a emprunté au français tel quel. Quant au mot anglais resentment, il ne fait guère mystère de son étymologie.

[3] Voir nos développements ici : https://emissaire.blog/2022/10/04/influenceurs-trolls-et-haters/ et https://emissaire.blog/2022/12/18/ne-jugez-pas-et-vous-ne-serez-point-juges/ notamment.

Les livres des révélations

Commémorer le centenaire de la naissance de René Girard en 2023 a fourni à beaucoup d’entre nous l’occasion de réfléchir à la meilleure présentation de la théorie mimétique. Si de nombreux ouvrages ont été récemment publiés jusqu’à dépasser le millier de pages avec la Biographie de Benoît Chantre, il m’a semblé nécessaire d’aller en sens inverse vers la concentration la plus extrême : à la recherche d’une formulation la plus synthétique possible, j’en propose une un peu différente des habituelles en les regroupant toutes sous un seul vocable, celui de « révélations ». La révélation est “l’action de porter à la connaissance quelque chose de caché, d’inconnu” [1]. Le geste de René Girard est tout entier gouverné par l’espoir de révéler quelques évidences essentielles de l’histoire de l’humanité, de son origine à son horizon, qu’un voile de méconnaissance recouvre et qu’il faut déchirer.

Son insistance troublante pour beaucoup de ses lecteurs sur l’apocalypse aurait dû nous déciller. Présent dès son premier livre, le terme, qu’il faut comprendre plus comme une allusion aux petites apocalypses des évangiles synoptiques qu’à la grande apocalypse de Jean, répond à un enjeu de vérité. Pour René Girard, la vérité existe et est atteignable ou, à tout le moins, approchable. Il s’oppose ainsi aux relativismes et déconstructivismes en se mettant à l’écoute de la voix du réel.

Remise dans l’ordre de la chronologie humaine, la théorie mimétique se présente en définitive comme la succession de quatre révélations :

  • l’origine violente des institutions qui ont permis à l’humanité de persister dans l’être,
  • l’innocence des victimes des rituels sacrificiels,
  • le caractère mimétique de nos désirs,
  • l’horizon d’une issue apocalyptique à venir pour sortir définitivement de la violence induite par nos désirs sans avoir à recourir à des institutions qui conservent en elles une part de violence pour être efficaces.

D’une certaine manière, la plupart des titres de ses ouvrages majeurs font écho à ces révélations. Sur le plan le plus global, Des choses cachées depuis la fondation du monde, son plus grand succès de librairie, exprime au mieux son projet.

La révélation de l’origine violente des institutions est l’objet de La violence et le sacré. Si Sigmund Freud et Claude Lévi-Strauss ont mis René Girard sur la voie, seules ses propres analyses des mythes et des rites l’ont conduit à ce qu’il entend nous dévoiler sur l’hominisation et l’institutionnalisation des communautés primitives. Si ces événements initiaux ne sont pas datables (ils sont supposés se dérouler durant la préhistoire, au néolithique à coup sûr, au mésolithique très probablement et, pour certains, au paléolithique), leur probabilité d’occurrence est accrue par les étranges significations des mythes, rites et interdits qui nous sont parvenus, plus ou moins déformés, de ces époques, par ailleurs accessibles seulement par l’archéologie et la paléoanthropologie.

Le Bouc émissaire insiste sur la révélation de l’innocence des victimes des rituels sacrificiels, qu’a permise la Passion du Christ, événement historique situé il y a bientôt 2000 ans : il a fait basculer le monde dans un processus lent de dévoilement des ambiguïtés du sacré et d’exposition à la violence, privant l’humanité de ce que René Girard appelle ses « béquilles sacrificielles ».

Le lieu inaugural de la troisième révélation se trouve dans le premier livre publié par René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque. Désir triangulaire, désir mimétique ou mimésis d’appropriation, appellation qui a évolué au fur et à mesure de la maturation de l’hypothèse, la révélation de ce mécanisme central des rapports humains est à la convergence des dévoilements opérés par les plus grands romanciers et dramaturges occidentaux entre la fin du XVIe et le début du XXe siècle. Leurs œuvres accompagnent la période de l’histoire où le travail des Évangiles a commencé à produire ses effets de minage de l’ordre sacré précédent, sans parvenir à fonder complètement et définitivement un monde débarrassé de la violence des rapports humains, comme les petites apocalypses semblaient l’avoir d’ailleurs prophétisé.

Commencé dans la préhistoire, l’itinéraire se termine par une ultime révélation qui devrait se situer dans un au-delà de l’histoire. Elle a été précisée dans Achever Clausewitz, l’ouvrage testamentaire écrit au crépuscule d’une vie de recherches aussi atypiques que fécondes. L’échec du politique et de son corollaire le droit vient redoubler celui des religions et, ajouterons-nous, les faiblesses des régulations économiques face aux passions tristes déchaînées. Dès lors, il ne reste qu’à espérer avec Hölderlin que “là où est le péril, croît aussi ce qui sauve”. Face à l’échec des institutions de moins en moins aptes à contenir les violences suscitées par notre individualisme, lequel n’a cessé de se développer depuis le XVIe siècle, une seule solution semblerait encore envisageable : sortir de la violence et se passer d’institutions désormais impuissantes. L’état du monde nourrit un grand scepticisme sur ce devenir, à moins que ce qui sauve ne grandisse à proportion des périls qui guettent.

Pour en revenir à l’origine de ce billet, il me semble que René Girard s’est voulu un révélateur de(s) moments cruciaux de l’aventure humaine ; meurtres fondateurs, Passion et montée aux extrêmes vers la seule issue durable, quoique improbable pour la majeure partie d’entre nous, mais seule conforme aux trois révélations antérieures : un monde qui n’aurait plus besoin du sacré pour contenir la violence, les convertis aux vérités d’évangile étant miséricordieux et préservés de la concupiscence. Une telle utopie a été définie depuis bien longtemps et a pour nom, là encore, un seul vocable : le Royaume.


[1] Définition du CNRTL.

Penser (avec) René Girard : doubles sens, diptyques et métaphores

L’actualité de la théorie mimétique est incontestablement dominée en cet automne 2023 par la biographie que consacre à René Girard, à l’occasion du centenaire de sa naissance, Benoît Chantre qui fut son éditeur, son ami, son co-auteur et qui a créé l’Association Recherches Mimétiques (ARM) qu’il préside depuis sa fondation[1].

Le titre sobre de Biographie pourrait faire croire qu’il s’agit d’une narration d’un parcours de vie et d’une œuvre situés dans un contexte historique et intellectuel. Ce livre tient largement cette promesse grâce à un travail approfondi à partir d’archives souvent inédites et de nombreuses enquêtes auprès de témoins. Mais cet ouvrage ne se limite pas à cette ambition. Il nous propose également une clé ou plutôt un trousseau de clés pour entrer dans l’œuvre et la poursuivre si affinités. Parmi ces clés, trois dont la proximité et la complémentarité m’ont frappé.

Dans l’arithmétique girardienne, le chiffre trois s’impose souvent, notamment pour ses trois hypothèses majeures : mécanisme du désir triangulaire (sujet, objet et modèle médiateur), processus victimaire (“dissolution conflictuelle de la communauté”, “transfert collectif et réconciliateur contre une victime foncièrement arbitraire”, “élaboration des interdits et des rituels”), création littéraire (“héros […] médiateur entre le romancier et la matière romanesque”), les temps du religieux (“archaïque, biblique et catholique”) ou encore histoire ternaire du christianisme (Passion, révélation progressive et destructrice du mécanisme du bouc émissaire réconciliateur, Apocalypse).

Pour tenter d’aller plus loin, certains d’entre nous ont proposé de privilégier la figure géométrique du carré ou du tétraèdre (en particulier Jean-Louis Salasc avec https://emissaire.blog/2020/02/07/le-triangle-mimetique-est-il-un-carre-qui-signore/ et moi via la lecture structuraliste et sémiotique de la théorie mimétique qui est le fil conducteur de ma thèse[2]). Au demeurant la parenté de la théorie mimétique avec le structuralisme est clairement établie par la Biographie.

Pour autant, Benoît Chantre nous invite à privilégier le chiffre deux, non pas la logique philosophique du tiers exclu ou le manichéisme des oppositions idéologiques mais à travers trois figures spécifiques : le double sens qui relève du jeu de mots éclairant, le diptyque qui confronte deux termes pour structurer un propos et enfin la métaphore (également nommée analogie, c’est-à-dire “une pensée de l’identité, plus encore que de la ressemblance” offrant des “rapprochements inédits entre les êtres et les choses”).

Commençons par la fécondité des doubles sens. Ils s’appliquent le plus souvent à des verbes mais pas exclusivement. Outre les désormais bien connus contenir la violence promue par Jean-Pierre Dupuy et achever dans le titre Achever Clausewitz, Benoît Chantre nous invite à jouer avec accuser (souligner et condamner) et comprendre (saisir le sens ou contenir dans un ensemble). Trahir veut aussi à la fois dire livrer ou abandonner quelqu’un à qui fidélité est due mais aussi donner des indices sur ce qui doit demeurer caché.

Emprunté à Jacques Derrida, le pharmakon pousse plus loin encore puisqu’il signifie à la fois le poison et le remède, soit deux contraires, tout à la fois ce qui tue ou affaiblit et ce qui guérit, ce qui reste au demeurant exact pour toute pharmacopée dont l’effet salutaire ou destructeur du principe actif dépend du dosage. Le concept central de meurtre fondateur suggère aussi la coïncidence contre-intuitive entre destruction et création, violence et apaisement. Par ailleurs des expressions telles que “l’intelligence du rituel” et “l’intelligence des relations” peuvent à la fois s’entendre comme une faculté de les comprendre et leur capacité à résoudre un problème.

Le double sens est également évident dans la parole du Christ, du moins dans sa version française, que René Girard a été tenté de reprendre un temps comme titre d’un essai qui lui avait été commandé : “Mes paroles ne passeront pas” (Matthieu 24:35).

Mais le double sens n’est qu’une figure de style. Le jeu des doubles peut acquérir une puissance conceptuelle plus forte.

Pour ce qui concerne les diptyques, nous commencerons par des oxymores comme le “meurtrier innocent” que L’étranger d’Albert Camus nous invite à ne pas condamner mais aussi le “juge-pénitent” dans La chute du même auteur, lesquels forment ensemble une sorte de super oxymore littéraire : Jean-Baptiste Clamence, le personnage principal de La chute, incarne l’autocritique du défenseur et géniteur de Meursault, celui de L’étranger.

Bien entendu, il faut ranger parmi les oxymores le modèle-obstacle et sa double injonction contradictoire (imite-moi/ne m’imite pas) au cœur de la théorie mimétique.

Le dédoublement entre personnage principal et auteur de fiction est une condition de la conversion (ou “incarnation”) romanesque qui exige le sacrifice de l’un par l’autre pour ne laisser subsister que l’œuvre accomplie. Le grand romancier ne reflète pas, il révèle. Il doit privilégier l’émergence de la symétrie et non celle de la dissymétrie. Sont en jeu dans le roman une mort et une résurrection (“accepter de mourir à soi-même et de renaître aux autres”), la conclusion apparaissant comme un commencement. Quant à l’histoire du roman, elle nous conduit de la médiation externe dans Don Quichotte où l’admiration à distance travaille le personnage à la médiation interne de plus en plus rapprochée des personnages de Dostoïevski qui mêlent vénération et détestation d’autrui, autrement dit le long cheminement de la modernité allant de la transcendance verticale admirative à la transcendance déviée envieuse, jalouse et haineuse. Mais aussi des oppositions sont à l’œuvre entre violence et vérité, violence et sacré et, bien sûr, vérité et mensonge. L’opposition entre les processus d’indifférenciation et de (re-)différenciation est également féconde de même que “le contraste entre l’infini de la nature et la finitude de la condition humaine” écrit René Girard à propos de l’œuvre de Malraux.

Il en va de même de la foule et de la victime du lynchage (tous contre un), de l’accusateur (Satan) et du défenseur (Paraclet). Pour René Girard, une différence essentielle est à établir ainsi entre les mythes de fondation qui relatent les événements selon le point de vue des persécuteurs et la Bible qui privilégie celui des victimes. L’alternative du sacrifice de l’autre ou pour l’autre (ou de soi) est également déterminante, du jugement de Salomon à la Passion.

L’opposition entre démythification qui “met à jour les contradictions entre destin et liberté” et démystification qui les “dissimule” (voire la “démystification mystifiante” que seraient la psychanalyse, la sociologie marxiste ou encore le post-structuralisme et son avatar la déconstruction) est particulièrement signalée par Benoît Chantre. En littérature se distinguent ainsi une subjectivité première et une subjectivité seconde : cette dernière permet seule d’accéder à “une “intersubjectivité radicale”, une identité apaisée qui n’a plus rien à voir avec une « équivalence conflictuelle”.

Plus généralement, René Girard promeut, notamment dans Des choses cachées…, le Logos johannique, “l’oracle du monde occidental”, dit ici le plus souvent “Logos de (la) vie” qui contient et comprend le Logos héraclitéen, la parole de vie s’opposant à une parole du monde. Il estime que la méconnaissance peut, sous certaines conditions, être dissipée par la révélation reçue à l’occasion d’une conversion, qu’elle soit littéraire ou spirituelle. Il distingue les lectures chrétiennes sacrificielles et non sacrificielles des textes bibliques.

Le couplage apocalyptique relie en outre l’effondrement et la révélation : il trouve un écho dans l’admirable formule d’Hölderlin qui clôt Achever Clausewitz et donc qui est une conclusion en forme de commencement (un testament) de l’œuvre girardienne : “Là où est le péril, croît aussi ce qui sauve”.

Autre rapport entre deux figures, la relation d’englobement apparaît aussi dans un mythe amérindien qui explique la naissance de la lune et du soleil issue de l’opposition entre un dieu fanfaron et un dieu plus modeste et courageux. Une relation d’enveloppement est également observable entre Œdipe et Tirésias, le “savoir d’enquête” du premier finissant par être enveloppé par le “savoir oraculaire” du second. Plus classiquement, les frères ennemis tels Polynice et Etéocle apparaissent comme plus significatifs que la relation au père qu’a hypostasiée la psychanalyse en croyant à la réalité et à l’universalité du mythe d’Œdipe.

Une relation d’enchaînement est aussi possible comme dans la “double substitution : de la victime émissaire à la communauté et de la victime rituelle à la victime émissaire”.

Pour René Girard, une différence essentielle est à établir en outre entre les mythes de fondation qui relatent les événements selon le point de vue des persécuteurs et la Bible qui adopte celui des victimes. Loin de se contenter de poser des alternatives, René Girard nous suggère des articulations variées entre leurs deux termes.

Ces différents exemples ici juxtaposés suggèrent la profondeur et la subtilité de la pensée girardienne si fréquemment fondée sur des diptyques qui lui sont propres le plus souvent. Et pourtant nous ne sommes pas encore parvenus au bout de notre parcours parmi ces multiples dualités.

La métaphore[3] et la pensée analogique permettent en effet de dépasser et d’articuler les diptyques en nous fournissant une image littéraire que les principes de non contradiction, du tiers exclu et de l’identité chers aux philosophes ne nous permettent pas de considérer. À son niveau le plus élevé, le roman se présente comme une métaphore “quand il témoigne d’une “conversion”, ce que René Girard nomme une “incarnation romanesque””. Benoît Chantre nous dit aussi que “le temps proustien se contractant et se détendant, descendant dans les abîmes du désir et remontant dans les illuminations de la réminiscence, est devenu une “vaste métaphore””. La “maîtrise de l’analogie”, que permet seule la grande littérature, est “une aptitude à la critique interne”.

Une distinction frappante nous est proposée avec Œdipe Roi de Sophocle : l’interrogation de la Sphinge est-elle une énigme à résoudre par un héros qui se croit omniscient ou une métaphore à comprendre sur le sort qui l’attend ? Benoît Chantre nous prévient de la difficulté de l’exercice et nous met en garde : “Penser analogiquement, ce n’est pas tout ramener au même, mais “faire ressortir les différences en multipliant les contrastes”. L’identité n’est pas l’équivalence, « une communion n’est pas une unanimité.”

La pensée analogique est en outre au principe de la méthode de Claude Lévi-Strauss et, plus généralement, du structuralisme, dépassant ainsi le seul cadre de la littérature et du religieux pour s’étendre aux sciences humaines et sociales, sous réserve de ne pas sombrer dans un formalisme stérilisant. Dans le processus morphogénétique d’hominisation et de naissance des institutions humaines, ce serait analogiquement qu’une victime de substitution symbolise dans le sacrifice la succession des victimes des meurtres fondateurs. 

Dans le domaine de la foi qui côtoie, pour René Girard, celui de la science, comme “toute métaphore épouse les exigences de la vérité intersubjective”, la Trinité chrétienne, inversant la logique infernale du désir triangulaire, est la métaphore parfaite de ce que Girard appelle l’ “oracle originel”, où dans l’Esprit le Fils se fait Verbe du Père”. L’affirmation prophétique prend appui sur la métaphore. J’en trouve un exemple qui me semble particulièrement probant avec “la pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle” (psaume 118 repris dans les évangiles synoptiques, les actes des apôtres et certaines épîtres).

Par ailleurs, même si Benoît Chantre n’y insiste pas, il serait difficile de ne pas mentionner à ce point le langage parabolique sur la puissance duquel Hervé van Baren ne cesse d’appeler notre attention et qui, à l’évidence, recourt à l’analogie pour nous toucher à défaut de nous faire entendre directement la parole de vie (https://emissaire.blog/2023/06/27/le-langage-parabolique-des-evangiles/ ).

Il faut enfin signaler, dans un registre proche, l’art de l’allusion qu’a pratiqué René Girard dans les années 1960 lorsqu’il évitait de mettre en avant sa conversion au catholicisme parmi ses arguments et qui relève sans doute également de l’analogique, même si la métaphore s’y déploie alors en mode mineur.

Nous retrouvons dans ces trois figures de style le génie particulier de René Girard qui met en évidence de l’identique là où nous sommes enclins voir des différences et du différent dans ce qui nous apparaît de prime abord identique, “l’identité dégagée [étant alors] une communion accomplie”. Pour moi, le double sens fait différer les significations d’un même mot ou d’une même locution pour rendre leur confrontation féconde tandis que la métaphore nous fait voir la réalité de la mimesis d’un point de vue inédit ou inouï. Elle est dans son esprit ce qui fait la force des grands romanciers, dramaturges et poètes ainsi que du biblique : loin de nous plonger dans les ténèbres de l’abscons, elle nous conduit aux lumières de la révélation. Quant au diptyque, il relève de la comparaison entre deux termes qui ne sont pas nécessairement dans une relation de contrariété (ou opposition), de contradiction ou de complémentarité telles qu’elles sont schématisées dans le carré sémiotique du linguiste structuraliste Algirdas Greimas, mais dont la confrontation offre une nouvelle intelligibilité des rapports humains : ainsi par exemple du modèle-obstacle qui définit clairement les rivaux et l’identité des doubles monstrueux qu’ils risquent de devenir ; ou encore le mécanisme de la victime arbitraire dont le mythe subséquent engendre de manière complémentaire des obligations (les rites) et des prohibitions (les interdits) pour rétablir la paix dans la communauté. 

Au terme de ce glanage dans la Biographie de René Girard que nous offre Benoît Chantre, nous sommes en mesure de mieux apercevoir tout le travail qui a permis l’émergence de trois idées que d’aucuns pourraient finir par trouver simples grâce aux succès de la théorie mimétique : le mécanisme fondateur de la victime émissaire, le caractère mimétique de nos désirs et la révélation chrétienne en chemin vers l’Apocalypse.

Pour conclure et, qui sait, en vue d’un commencement nouveau, “la pensée girardienne, nous dit Benoît Chantre, vise à saisir, au-delà des mirages de l’imaginaire finissant par enfermer le sujet dans une différence trompeuse, l’identité de tous les êtres, pour le meilleur et pour le pire.”

ANNEXE

Je vous invite à jouer à un petit jeu pour vérifier si la mise en exergue des trois figures de style que sont les doubles sens, les diptyques et les métaphores dans l’œuvre de René Girard est pertinente. Choisissez parmi les titres des livres de notre auteur ceux que vous avez en mémoire et demandez-vous s’ils recourent à une de ces figures de style.

Je me suis livré à l’exercice et voici ce à quoi je suis parvenu. Mes choix sont susceptibles d’être discutés. Il me semble néanmoins que l’exhaustivité de ce tableau est un élément intéressant même s’il peut encourir la critique d’un trop grand systématisme. Pour moi, l’essentiel est que vous vous soyez livré à l’exercice en conservant à l’esprit son caractère ludique !

Mensonge romantique et vérité romanesquedouble diptyque entrecroisé : mensonge/vérité et romantique/romanesque
Dostoïevski : du double à l’unitédiptyque double/unité
La violence et le sacrédiptyque violence/sacré
Critique dans un souterraindouble sens (allusion au Sous-sol de Dostoïevski et au critique qu’est René Girard)
Des choses cachées depuis la fondation du mondemétaphore (et peut-être double sens sur l’enseignement biblique et girardien)
Le bouc émissairedouble sens (sens propre du rite du Lévitique et usage figuré contemporain du terme)
La route antique des hommes perversmétaphore, forme au demeurant théorisée dans l’essai
Shakespeare. Les feux de l’enviemétaphore des “feux”
Quand ces choses arriverontdiptyque avec Des choses cachées…
Je vois Satan tomber comme l’éclairmétaphore
Celui par qui le scandale arrivedouble sens (évangélique et René Girard)
Evolution and conversion (titre original de Les origines de la culture)diptyque
La voix méconnue du réelmétaphore
Achever Clausewitzdouble sens du verbe achever
De la violence à la divinitédiptyque

[1] ARM dont notre blogue est une émanation et dont je suis membre (mention pour éviter que des esprits chagrins dénoncent à propos de ce présent billet un risque de conflit d’intérêt…).

[2] René Girard, philosophe politique malgré malgré lui et René Girard, promoteur d’une science des rapports humains, Paris : L’Harmattan, 2018.

[3] Au moment où le jeune René Girard quitte la France pour préparer sa thèse aux États-Unis, il s’éloigne également de l’aura de René Char et d’un retour du surréalisme sur la scène artistique de l’après-guerre. Or le surréalisme recourt volontiers à la métaphore filée. Mais alors le jeu gratuit est au principe de ces créations dans l’espoir de troubler les sens des lecteurs et spectateurs. La métaphore est au contraire pour René Girard une voie d’accès poétique aux vérités anthropologiques les plus profondes. Il la prend au sérieux là où les surréalistes y recourent comme un mécanisme de création insolite et distrayant.

L’autodérision

Dans sa monumentale et tant attendue biographie de René Girard parue aux éditions Grasset le 13 septembre 2023, Benoît Chantre nous révèle, entre autres inédits, un important essai non publié intitulé La naïveté du Rire auquel il consacre d’importants développements. Il a été écrit au moment clé de la maturation de la pensée de René Girard, dans les années 1953-1955[1]. Benoît Chantre nous dit que cette étude “peut être lue à la fois comme une rupture avec l’esprit de sérieux et comme le pressentiment de la nécessité d’une conversion plus profonde”. Il la situe au moment où René Girard quitte la philosophie française et commence à construire un “cogito romanesque”. Il nous dit que “l’ironiste travaille […] à restaurer les relations gâtées par le mépris qui est la loi du monde, loi centrifuge où chacun veut se séparer, se distinguer des autres.”

Cette lecture fait pour moi écho à un événement de l’actualité récente. Le 8 septembre 2023, la coupe du monde de rugby se déroulant en France a donné lieu à une cérémonie d’ouverture, rituel obligé pour tous les grands événements sportifs, qui a divisé les spectateurs. Si elle se pliait à certains des incontournables du genre, décors grandioses, couleurs vives, mouvements d’ensemble, elle semblait renoncer à la prétention grandiloquente pour lui préférer la parodie franchouillarde. Il s’agissait de renvoyer au monde une carte postale qu’aurait pu sélectionner un touriste étranger en visite à Paris dans les années 1950. Pensons par exemple aux images des films d’Hollywood comme Un Américain à Paris ou Charade. Jean Dujardin y joue un boulanger qui distribue des pains de forme ovale plutôt que des pains/coups comme il était d’usage de le faire sur les terrains de rugby avant que les arbitres ne maîtrisent mieux ces faits de jeu, du moins au haut niveau. Les clins d’œil à la réputation de la France étaient légion, passant de la mode à la gastronomie sans oublier le bal musette.

Parmi les scènes les plus malaisantes (ainsi qu’il est de bon ton de qualifier désormais ce qui provoque le malaise), une sorte de Chantecler, homme travesti en coq, emblème traditionnel de l’équipe de France, venait caqueter en battant des ailes : à l’évidence il incarnait l’arrogance que le monde prête à la France souvent prompte à donner des leçons au monde, un coq qui chante les pieds dans le fumier selon l’image d’Épinal bien connue. Soit encore un orgueil qui ne tient aucun compte de sa condition d’animal de basse-cour contraint de patauger dans la fiente et chantant néanmoins de bon matin pour réveiller le voisinage de trop bonne heure. 

Nombreuses ont été les réactions hostiles à cette image jugée rétrograde et caricaturale d’une France “éternelle”. Or une caricature aussi clairement assumée par Jean Dujardin, un acteur de comédie qui commença sa carrière dans un groupe parodique s’intitulant Les Nous C nous, reçut un Oscar pour son interprétation de The Artist, un film qui se voulait une douce parodie du passage du cinéma muet au parlant et s’illustra dans les désopilants OSS 117, également de Michel Hazanavicius, où un James Bond français de la IVe République est tourné en dérision, ne peut signifier par une telle dramaturgie ni une adhésion ni, au demeurant, une détestation. Il s’agit de se moquer un peu des cérémonies d’ouverture et des clichés associés à la France par les étrangers mais aussi et surtout beaucoup de nous-mêmes.

Audacieuse dans ce contexte de grand rituel païen à l’audience planétaire, cette attitude a un nom : l’autodérision. Elle s’oppose à la vanité qui nous pousse à nous montrer meilleurs que nous sommes et à tenter de le faire croire aux autres dans l’espoir de nous rendre désirables. Loin de la coquetterie et de la fatuité, nous nous rapprochons avec l’autodérision d’une forme d’humilité. L’autodérision est d’ailleurs souvent associée à l’humour britannique. Que des Français en fassent preuve en l’occasion me semble être également un hommage rendu aux créateurs de ce jeu désormais joué sur tous les continents, mais avec une fréquence particulière dans des pays anglophones. 

Il y a plusieurs années, j’avais été sollicité pour participer à un ouvrage collectif intitulé The Palgrave Handbook of Mimetic Theory and Religion (2017, Palgrave Macmillan) dirigé par James Alison et Wolfgang Palaver, avec comme sujet imposé l’autocritique dans la théorie mimétique. A force de recherches, j’avais fini par trouver dans l’œuvre de René Girard que l’autocritique y était évoquée ça et là comme un passage obligé vers la conversion romanesque, le plus bel exemple, celui qui était développé le plus longuement étant donné par le personnage de Leontes dans le Conte d’hiver de Shakespeare (in Shakespeare. Les feux de l’envie, 1990, Grasset). Le grand romancier est toujours celui qui sait rire de lui-même en donnant à rire des travers des autres et plus largement se reconnaître comme soumis aux mécanismes du désir mimétique, l’exemple le plus évident étant donné par le snobisme auquel Marcel Proust n’échappe pas davantage que ses personnages dans La Recherche.

Pour moi, l’autodérision est une forme d’autocritique à connotation humoristique, parfois ironique, qui nous permet de dire aux autres que nous ne nous croyons pas supérieurs à eux ni différents d’eux, chacun devant composer avec ses propres travers. Difficile d’imaginer Bouvard et Pécuchet se livrant à l’autodérision. L’humour permet de prendre une distance nécessaire avec soi-même pour être en mesure de se remettre en question.

Les promoteurs de la cérémonie d’ouverture ont ainsi évité l’arrogance et l’orgueil, au fond quelque chose de très proche de l’état d’esprit rugby, sport terriblement collectif du fait du nombre des joueurs composant une équipe (15 et même 23 avec les remplaçants appelés à entrer en cours de partie) et de la variété des situations de jeu où personne ne peut s’imaginer gagner un match à lui seul. Comment l’emporter seul dans une mêlée, un maul, une touche, etc. ?

Contrairement aux origines universitaires de ce sport anglais, le rugby français a longtemps été majoritairement cantonné à la vie de villages du Sud-Ouest, avant que le professionnalisme et la concentration urbaine ne réservent le haut niveau à des métropoles. Mais ses racines y plongent encore : nos joueurs internationaux sont encore fréquemment issus de petites villes et villages ruraux. La Tour Eiffel semblait faire de la cérémonie un spectacle parisien, cliché difficilement évitable pour incarner la France, mais c’est bien la vie de village qu’un boulanger itinérant souriant qui pédalait sur un triporteur symbolisait.

Alors oui, pour moi l’autodérision est une condition nécessaire à la conversion du regard que nous portons sur nous-mêmes et sur nos rapports avec les autres. A défaut de nous reconnaître pécheurs, commençons par nous reconnaître joyeusement risibles !

Dans sa biographie, Benoît Chantre indique que pour René Girard, “analogue au rire de l’enfant, l’ironiste se rit de l’objet risible comme du rieur : il ne sépare pas, pour l’exclure, l’un ou l’autre pôle de la relation risible, le sujet du fou rire qui finirait par devenir ridicule ou l’objet ridicule qui finirait par devenir moqueur ou par se retirer du jeu.” Lors de cette cérémonie, ce rite contemporain, le dindon de la farce était donc le coq gaulois. Hélas, pour certains, il fut sujet de consternation alors qu’il invitait à un bon rire naïf unifiant les rieurs et les risibles, les Français se moquant en l’occurrence de ce dont les étrangers se moquent habituellement en voyant ce gallinacée brodé sur le maillot des joueurs des équipes de France.


[1] Il publiera des éléments repris de cette réflexion précoce dans un article de 1978 que nous connaissons sous le titre Un équilibre périlleux dans sa traduction française parue dans La voix méconnue du réel, Paris : Grasset, 2002.

“Quelque moi” de la vie de Michel Houellebecq

par Jean-Marc Bourdin

J’avais ici chroniqué en son temps le dernier roman de Michel Houellebecq intitulé “anéantir” (https://emissaire.blog/2022/01/13/houellebecq-aneantir-la-theor, ie-mimetique/ ). Je m’étais interrogé sur ses rapports avec la théorie mimétique qu’il y condamnait explicitement et sans souci apparent de la contradiction entre son expression théorique et sa trame fictionnelle. Apprenant la sortie récente d’un récit autobiographique, Quelques mois dans ma vie, je me suis astreint à le lire sans plus tarder, non tant en raison de sa promesse éditoriale, un retour de l’auteur sur deux épisodes de son existence médiatique qu’il vivait manifestement mal (une interview menée par Michel Onfray dans laquelle il évoquait le rapport qu’il établissait entre islam et délinquance en France et, surtout, la menace de la diffusion d’ébats sexuels tournés par un obscur cinéaste batave dans un cadre contractuel qu’il conteste devant plusieurs juridictions) mais pour tenter de mesurer si le génie du romancier contemporain français le plus célèbre dans le monde passait ce que je suis tenté d’appeler le “test de Girard” : est génial l’écrivain qui est suffisamment lucide sur les mécanismes mimétiques qui engendrent son désir pour nous aider à dissiper notre propre auto-aveuglement sur ce qui oriente des désirs que nous supposons autonomes. L’archétype en est Proust qui, de Jean Santeuil à À la recherche du temps perdu, opère une conversion pour se reconnaître animé lui-même par le snobisme qui dicte leurs désirs et comportements vains aux contemporains que Marcel fréquente.

Eh bien, il me semble que Michel Houellebecq n’a toujours pas passé ce test avec succès ! Il est plus Jean Santeuil que le Marcel du Temps retrouvé. Dans son affaire de sex tape, comme il est de bon ton de dire désormais, il se pose en victime d’un crypto-cinéaste néerlandais, lequel est à l’évidence un minable profiteur de la célébrité des autres et un adepte du compromat  moscovite, bref un agent qui oscille entre performances d’art contemporain et escroqueries à la petite semaine (locutions qui tendent au demeurant à se rapprocher dangereusement ces derniers temps). Houellebecq le nomme le Cafard, ce qui est un moyen à bon compte de l’accuser et de s’inscrire en même temps dans la filiation littéraire de Kafka.

Le voilà donc qui se présente en victime d’un contrat qu’il n’a pas su ou voulu lire alors qu’il accordait explicitement la propriété de la publication de ses ébats filmés à un tiers digne de très peu de confiance, ce dont il aurait eu pourtant l’intuition quasi-immédiate.

Victime du Cafard et de ses acolytes féminines, la Truie et la Dinde (sic), ainsi qu’il les sobriquette, il n’est donc pas encore parvenu au moment où il pourrait se reconnaître avant tout victime de lui-même et de son auto-tromperie. Il continue de se présenter comme un parangon du sexe sans abus de pouvoir et exclusivement soucieux du plaisir partagé alors que l’épisode sordide de son film érotique a été malignement présenté par son instigateur (le Cafard) comme le résultat de l’admiration que lui voueraient certaines de ses lectrices. Tout au plus concède-t-il à ce stade naïveté, lenteur d’esprit et incompétence linguistique pour expliquer qu’il se soit aussi imprudemment engagé. Pour quelqu’un qui a su gérer de multiples contrats d’édition en France comme à l’international, changeant à l’occasion de cocontractant, et un remarquable promoteur de ses nouvelles parutions (il souligne d’ailleurs son amitié et sa complicité avec Bernard-Henri Lévy) autant qu’un talentueux acteur de cinéma (il rappelle au passage son amitié avec Gérard Depardieu avec lequel il a partagé et dont il a volé la vedette de Thalasso, tant sa puissance comique y est exceptionnelle ainsi que le plaisir qu’il a eu à tourner un nouveau film avec Guillaume Nicloux début 2023), il est loisible de s’interroger : l’écrivain reconnu, publicitaire efficace de ses œuvres et acteur au naturel saisissant, se retrouverait totalement pris au dépourvu lors d’un tournage sordide organisé par des pieds nickelés hollandais ?

Fait aggravant, il ne manque pourtant pas de louer les qualités de lucidité de sa femme en la circonstance. Elle qui aurait dû le protéger se retrouve malgré tout à la manœuvre durant toute l’affaire. Houellebecq nous apprend au passage qu’il recourt aux services et à la supervision de son épouse pour ses exercices de libertinage à répétition. Le voilà dans une sorte de triangle amoureux où la figure du médiateur aperçue dans Le curieux impertinent de Cervantès et dans L’éternel mari de Dostoïevski se réincarnerait dans une épouse qui régenterait leurs relations extraconjugales destinées à maintenir en état de marche la libido de Michel H. Si on le suit, la proposition du Cafard aurait été acceptée dans le but exclusif et sans contrepartie mercantile de filmer à titre privé des ébats trioliques avec son épouse et une comparse qu’il leur aurait fournie.

Comme il l’avoue complaisamment, Houellebecq est toujours victime d’une profonde insuffisance d’être que révèlent ses addictions persistantes à l’alcool, au tabac, au sexe et, probablement, à la notoriété. Au tout début de son œuvre, dès son essai consacré à Lovecraft en 1991, il déplorait pourtant non sans raison que la valeur d’une personne se mesurait désormais à son potentiel érotique et sa performance économique. Il semblerait que sa propre valeur se mesure encore et toujours à ces aunes : il n’en a pas encore adoptées d’autres. Il reste ainsi loin de la conversion romanesque qui devrait le libérer de toutes ces aliénations. On comprend mieux ses réticences à l’égard du désir mimétique. Il n’est toujours pas guéri, comme si son indéniable talent médiatique n’avait pas (encore) passé le seuil du génie littéraire.

Déception / Deception

par Jean-Marc Bourdin

Je me propose de réconcilier ici tous les lecteurs du blogue. Je sais que la tâche est ardue, sauf bien sûr si nous partageons un bouc émissaire selon une méthode désormais éprouvée.

J’ai déjà consacré un billet à l’usage abusif par les experts des chaînes d’information en continu de l’anglicisme “narratif”, dérivé du mot anglais “narrative” alors même que le terme de récit est disponible dans le lexique de la langue française pour un usage équivalent (https://emissaire.blog/2022/06/14/le-narratif-avatar-du-mensonge-romantique/ ). A propos de la guerre d’Ukraine, nos amis experts de plateaux, sans doute soucieux de renforcer notre croyance dans leurs intarissables compétences alors que leur pratique relève sans doute parfois davantage du café du commerce ou de la divination, ont récemment fait sensiblement pire : qu’ils soient généraux du cadre de réserve, car placés en “deuxième section” (un général n’est jamais à la retraite et peut toujours être rappelé au service), universitaires ou journalistes, ils nous parlent désormais de “manœuvres de déception”.

De quoi s’agit-il ? Eh bien contrairement à  ce à quoi nos esprits étroits pourraient nous faire spontanément songer, il ne s’agit pas de provoquer la déception chez l’ennemi, ou du moins pas immédiatement. Car il est d’un de ces faux amis auxquels l’imitation zélée et imprudente de la langue anglaise parée de tous les atours de l’hypermodernité nous expose. Deception, puisqu’il s’agit là d’un mot anglais, loin de signifier la déception, se traduit par tromperie, supercherie, duperie ou leurre. La déception française se dit en anglais par d’autres mots aux racines distinctes : disappointment ou encore disillusion. Nous y reviendrons.

Ces faux amis, nous les utilisons souvent sans en avoir une claire conscience. Ainsi quand nous disons “c’est génial”, les Anglo-saxons emploient genial pour dire que c’est sympa.

Notre bouc émissaire est donc ce phénomène éminemment mimétique de l’emprunt correct ou plus gravement générateur d’incompréhensions de mots anglais pour avoir l’air d’être dans le coup (in), à jour (up to date) pour mieux aborder (to address / adresser) les questions contemporaines de manière globale (comprehensive) en se montrant compréhensif (understanding). Nous autres francophones pensons donner de la valeur à nos propos en les truffant de mots anglais employés de manière plus ou moins pertinente. Et cette catégorie des faux amis est d’autant plus appropriée dans le cas de deception que tout faux ami est en quelque sorte un leurre, un trompeur, un décepteur comme disent les mythologues quand ils évoquent les tricksters (personnages de type filou comme Loki dans les mythologies nordiques et peut-être Hermès chez les Grecs). Donc deception / déception serait une sorte de faux ami au carré. Et qu’est-ce qu’un faux ami sinon un avatar du rival en linguistique, à la fois modèle qui vous fait espérer un accomplissement et obstacle qui nous fait achopper…

Après cet instant de vertige, revenons à nos moutons (back on topic outre-Manche de manière moins imagée pour une fois) avec un seul exemple. Dans une business school, nous apprenons le marketing, nous “brainstormons”, nous pratiquons le benchmark en bons managers formés au leadership dans un flex office. Si j’en avais le courage, je pourrais probablement vous asséner dix fois plus de ces mots que nos jeunes entrepreneurs (start-uppers ?) se sentent obligés d’adopter pour paraître dignes des fonctions auxquelles ils aspirent. Mais l’affaire (business, pas affair, faites attention, on pourrait s’y tromper) est entendue.

Là où le sujet est ici encore plus intéressant, c’est que le mot déception en français est au cœur de la théorie mimétique. Car de quoi nous parle René Girard sinon de déception/deception dans les deux sens du terme, le français actuel et l’anglais contemporain qui est aussi un sens vieilli du terme en français. Voici d’ailleurs ce que nous dit le centre national des ressources textuelles et lexicales (CNRTL) :

A.− Vieilli. Action de décevoir ; tromperie, surprise.

B.− Action d’être déçu ; chagrin, tristesse, vexation que l’on éprouve quand on s’est laissé prendre au mirage de l’illusion, quand une espérance ne se réalise pas.”

La déception est donc à la fois une tromperie et une espérance qui ne se réalise pas. Et nous retrouvons au passage la locution de “mirage de l’illusion” qui fait écho au mot anglais disillusion comme traduction possible du français contemporain déception. Cela nous rappelle opportunément que le concept de “mensonge romantique” mis en évidence par René Girard dans le titre fameux de son premier essai est un auto-aveuglement, une auto-tromperie, un leurre qui nous fait prendre l’autre pour un modèle, soit encore une vessie (tout aussi vide de lumière que nous) pour une lanterne éclairante sur ce qu’il convient d’avoir et d’être. De manière frappante, la traduction en anglais du titre Mensonge romantique et vérité romanesque a donné Deceit, Desire and the Novel. Or deceit n’est autre qu’un synonyme en anglais du mot deception, le premier dérivant de l’ancien français deceveir et le second de leur origine commune le latin decipere qui voulait déjà dire abuser, duper, tromper.

Finissons sur une réconciliation générale après avoir pris conscience de nos aveuglements : non seulement le franglais, les anglicismes et les faux amis pourraient nous réunir contre eux mais pourquoi ne pas les accueillir dans notre communauté ? Après tout, c’est grâce aux “manœuvres de déceptions” chères à nos experts que nous avons mieux compris comment nous nous leurrons avec des désirs qui, assouvis ou frustrés, nous conduisent à la déception, différée ou immédiate.

Contrindicactions

par Jean-Marc Bourdin

La dénomination de “double bind” pour qualifier une double contrainte ou un double impératif contradictoire est en général attribuée à l’anthropologue Gregory Bateson dans les années 1940, lorsqu’il contribua à l’élaboration d’une théorie de la communication au sein d’un groupe d’intellectuels qui fut appelé l’école de Palo Alto. Parmi ceux-ci se trouvait par exemple Milton Erickson qui relança l’hypnose thérapeutique, après que Freud avait contribué à sa déconsidération plusieurs décennies auparavant.

René Girard se référa à ce rapport humain dont il mit en évidence une des formes les plus fréquentes au cœur de sa théorie mimétique, celle du modèle-obstacle : en tant que modèle, il suggère l’imitation de son désir auquel il peut faire obstacle en s’opposant à l’autre qui voudrait le satisfaire à son détriment. En termes simples, le rival dit en effet à son concurrent à la fois “imite moi” et “ne m’imite pas” pour l’appropriation de l’objet convoité. René Girard fit d’ailleurs avec ses coauteurs une référence explicite au “double bind” de Gregory Bateson dans Des choses cachées depuis la fondation du monde auquel une section de la troisième partie de l’ouvrage est consacrée.

Or ce double impératif est désormais devenu un des mots d’ordre favoris des politiques de santé publique. Alors que la consommation de masse sur laquelle repose une grande partie de la croissance de l’économie et les équilibres des finances publiques, que tout gouvernement se doit de rechercher, sa stimulation par la publicité est désormais systématiquement (hypocritement ?) assortie d’un message dit de prévention. Une célèbre marque de hamburgers vous invite à lui faire confiance sur une chaîne de télévision, le cas échéant publique, tandis qu’il vous est simultanément enjoint de ne pas manger trop salé, trop sucré ni trop gras : il nous faut donc manger et ne pas manger le hamburger. Et si le conseil positif est de manger cinq fruits et légumes chaque jour (voir l’illustration), alors m’est avis que vous n’y parviendrez pas en mordant dans un cheeseburger ni en trempant vos frites dans un délicieux mélange de ketchup et de mayo. Depuis que la publicité pour les jeux d’argent est autorisée dans tous les médias, les mêmes mises en garde sont doctement énoncées contre les risques d’addiction que miser peut provoquer. Sans parler de la vente des cigarettes dans des paquets qui nous informent que fumer tue, ou des boissons alcoolisées à consommer avec modération puisque l’abus est en la matière dangereux. Lors de l’épidémie de COVID, il fallait à la fois rester chez soi et aller travailler. Il faut à la fois être toujours plus mobile et émettre de moins en moins de gaz à effet de serre, sans que des solutions de transports collectifs ne soient disponibles dans la plupart des cas.

Plus généralement, il faut à la fois faire croître au maximum le produit intérieur brut tout en privilégiant l’abstinence, la sobriété, le non-renouvellement des objets tant qu’ils ne tombent pas en panne et qu’ils peuvent encore être réparés, ou encore leur réemploi. En pratique, ces contradictions se traduisent par des demi-mesures comme la refonte des emballages en verre triés par les particuliers et collectés par les collectivités à grands frais (refonte forte consommatrice d’énergie et de matière première additionnelle mais indispensable au maintien de l’activité des verriers) plutôt que le retour à la consigne, beaucoup plus vertueuse sur le plan écologique mais qui impliquerait la normalisation des flacons.

Bref, il semble désormais que la pointe avancée de nos politiques sur des questions aussi importantes que la santé publique ou la protection de l’environnement soit fondée sur l’injonction double d’imiter et de ne pas imiter des comportements auxquels sont assortis des qualifications de danger, risque, abus, addiction, etc. Dans ce cadre, le succès de la locution adverbiale “pas trop” traduit un bel effort de conciliation des injonctions : pas trop gras, pas trop sucré, par trop salé, on pourrait aussi nous dire jouez au loto mais pas trop, pariez sur des compétitions sportives mais pas trop, empruntez pour consommer mais pas trop. Allez  soyez sympa : évitez de grâce de ruiner votre famille mais ne laissez pas la croissance s’affaisser ! Faites toutes vos démarches par écrans interposés mais ne passez pas trop de temps devant et soutenez le commerce de proximité. Je vous laisse ajouter à la liste nos autres activités quotidiennes soumises à des injonctions inconciliables.

Nous revoilà invités à la sophrosynè de la philosophie grecque antique. Soyons des modérés du progrès comme se voulaient certains centristes dans les années 1970 ! Mais attention, vivons simultanément des passions intenses pour éviter la médiocrité du quotidien. Soyons intensément passionnés mais pas trop !

La figure du modèle-obstacle me semble ainsi investir toujours davantage nos vies quotidiennes. Sans que personne ou presque ne s’en émeuve.

Je propose donc d’adopter et de promouvoir un néologisme dans la veine de “linterdividuel” girardien, construit comme un mot-valise à entrées multiples : les contrindicactions. Dans ce mot se mêlent joyeusement les contre-indications, les contradictions, les actions qui vont à l’encontre des indications qui vous sont données, etc. Cela semble être désormais le mode de vie que nous suggèrent les autorités. Pour en revenir à Gregory Bateson, celui-ci établissait un lien entre ces impératifs contradictoires et la schizophrénie que pouvait engendrer un couple de parents chez son enfant à force de lui enjoindre des comportements contraires. Et l’hypocrisie du faites ce que je dis ne faites pas ce que je fais [1] n’est jamais très loin non plus.

Au terme de ce billet, je vous conseille d’y réfléchir mais sans y penser.


[1] “Tout ce qu’ils vous disent [de respecter], faites-le donc et respectez-le, mais n’agissez pas comme eux, car ils disent et ne font pas” (Matthieu 23:3).

Terminus Malaussène, dixit Pennac

par Jean-Marc Bourdin

En mars 2017, le blogue avait consacré au précédent et pénultième roman de la saga Malaussène un billet intitulé “Le cas Pennac”, allusion au titre du roman : Le cas Malaussène (https://emissaire.blog/2017/03/24/le-cas-pennac/). Vieux désormais de près de six ans, ce billet est à ce jour celui qui compte le plus de vues, dépassant les 1 730 ; il conserve une avance confortable sur ses suivants, bénéficiant probablement de la longue attente suscitée par la promesse d’une suite et d’une fin à la saga. Avec Terminus Malaussène, huitième opus de la série, les fans de Daniel Pennac ont probablement accès aux deux, quoique les retournements de situation et les suspensions dans le vide ne soient pas rares dans cette saga qui dure depuis près de 40 ans.

Rappelons aux lecteurs paresseux, qui ne connaissent pas l’œuvre de Pennac et ont la flemme, légitime, de cliquer sur le lien renvoyant à notre premier billet, que Benjamin Malaussène exerce dans divers cadres la profession de bouc émissaire. C’est naturellement une aberration logique au regard de la théorie mimétique pour laquelle la méconnaissance est la clé du succès du mécanisme, y compris de la part de la victime. Mais l’humour n’est jamais loin avec Pennac. Il avait dès l’origine signalé honnêtement sa dette à René Girard en mettant en exergue du premier roman de la série, Au bonheur des ogres paru en 1985, une citation du Bouc émissaire, essai paru trois ans plus tôt. D’une manière ironique, René Girard avait en quelque sorte annoncé la fin du roman, après que Dostoïevski et Proust en avaient achevé la mission, à savoir dévoiler les mécanismes du désir mimétique, ses affres et la possibilité d’une conversion rédemptrice qu’elle offrait aux auteurs géniaux ; il se trouvait à l’origine d’une nouvelle manière de créer des fictions. Pennac inscrit son œuvre dans un horizon post-girardien donc celle-ci ne relève pas d’une critique girardienne. Me voilà bien piégé : que dire alors quand on a envie d’en parler quand même ici ?

Le personnage central de la saga se prénomme Benjamin. Il est tout à fait possible que ce choix de Pennac ne soit pas étranger à l’histoire de Joseph et de ses frères dans la Genèse, premier texte où apparaît un bouc émissaire consciemment désigné et factice à la fois, justement le petit frère de Joseph appelé… Benjamin. Girard en donne une interprétation impressionnante dans Des choses cachées depuis la fondation du monde. Fils de Jacob, Joseph est d’abord le bouc émissaire de ses demi-frères, jaloux en raison de la préférence de leur père et de la prééminence que ses rêves, dont il leur fait part, semble lui accorder, lui le pénultième. Après de multiples péripéties où il lui est arrivé de se trouver en position d’accusé innocent, mais aussi à la suite desquelles il devient l’homme de confiance de Pharaon, Joseph, que ses frères croient à jamais disparu, crée une situation où le dernier né de la fratrie, Benjamin, est pris en otage après avoir été accusé d’un délit qu’il n’a pas commis, jusqu’à ce que Juda, leur aîné, se propose de prendre sa place pour le sauver. Ce qui déclenche reconnaissance, pardon et réconciliation entre tous les frères.

Quant au patronyme de Malaussène, un lacanien le décomposerait peut-être en Mal-hausse-haine. Benjamin a en fait pour mission de détourner et désamorcer la colère en l’absorbant par sa seule présence et sa reconnaissance de (fausse) culpabilité.

Après l’étymologie, tentons une deuxième remarque. Une fois encore, Pennac privilégie une intrigue policière. Au passage, il peut être remarqué que le roman policier est cet objet littéraire où l’on suspecte et l’on accuse à tort, mais dont le dénouement met fin à ces fausses accusations : ce n’est pas l’innocent, mais bien le coupable qui est mis hors d’état de nuire. Le roman policier est au mythe ce que l’État de droit est aux religions archaïques : la culpabilité n’y est plus décidée par la foule unanime contre n’importe quel innocent qu’elle met à mort, mais par un enquêteur qui disculpe les innocents que tout accuse et inculpe le meurtrier qui semblait être en mesure d’échapper à la vérité de sa faute.

Le roman policier est bien un genre littéraire contemporain qui a intégré le souci de justice à garantir aux innocents et aux victimes. Il est une possibilité fictionnelle d’après Dostoïevski et Proust. Même si les chronologies se chevauchent quelque peu : il naît au XIXe siècle au moment où Stendhal et Flaubert font avancer la compréhension du désir mimétique. Mais il n’est pas abusif de dire que le polar ne prend son essor qu’au XXe siècle pour en devenir le genre majeur (et au XXIe siècle, il devient le canevas-type des séries télévisuelles). Comme si après avoir traité avec succès du désir mimétique, le roman s’attaquait à la question des victimes et des innocents, en suivant au demeurant l’ordre de la recherche girardienne : d’abord Mensonge romantique et vérité romanesque puis La violence et le sacré. En 1983, le colloque de Cerisy-la-Salle autour de René Girard fut intitulé Violence et vérité, soit le synopsis a minima de tout polar. Ce n’est pas un hasard si notre ami Thierry Berlanda recourait souvent à cette forme d’intrigue, y compris pour encapsuler ses méditations philosophiques.

Dans le dernier épisode de la saga Malaussène, il est plus question de vérité et de mensonge que de bouc émissaire, rebroussant en quelque sorte le chemin girardien : par exemple, le passage au milieu du roman où l’analyse des styles, par la famille Malaussène au grand complet, de suspects dont nous, lecteurs, savons qu’ils sont coupables, permet de décrypter leurs mensonges et s’approcher par recoupements de la vérité de la situation. Le tout sous la férule de Verdun, magistrate et jeune sœur de Benjamin en charge de l’instruction judiciaire de l’affaire. Pennac nous dit que le style ne ment pas. Pennac nous propose ainsi une variation contemporaine sur la vérité romanesque. Girard croit au style comme le révèle les deux chapitres qu’il consacre à des “problèmes de technique” chez les auteurs dont il analyse l’œuvre dans Mensonge romantique et vérité romanesque. Et il est réputé pour être un lecteur exceptionnel, capable de rendre évident le sens d’un texte jusqu’alors caché. Il sait faire dire la vérité de la dissimulation aux mensonges. C’est d’ailleurs avec cette méthode qu’il lit les mythes. Il est à l’écoute de la “voix méconnue du réel”. Il en va de même chez nos enquêteurs de la tribu Malaussène.

Pennac nous dit qu’en littérature, le style est révélateur de la véracité ou de la fausseté du propos. Par parenthèses, son propre style donne à son récit un rythme inimitable et jubilatoire. Dans son roman, les meilleurs dissimulateurs, les jeunes sbires formés à l’exercice de la dénégation par Pépère, leur mentor et héros central de ce huitième tome, trahissent par leur discours ce qu’ils entendent cacher aux enquêteurs. Pépère, chef de bande et formateur de nombreux jeunes délinquants, pratiquant pour la plupart de petits délits difficilement repérables, mais aussi entraîné au crime qu’ils commettent autant qu’il est nécessaire à la pérennité de leurs activités, n’est-il pas un avatar de l’auteur, grand ordonnateur de son récit, éducateur de ses personnages, mais qui finit par voir les événements lui échapper ? Cependant, le démantèlement de la bande passera par un mensonge mis au service d’une vérité que l’institution judiciaire entend occulter. Chez Pennac, le retournement est permanent : la justice peut passer par le mensonge, nécessité faisant loi… 

Le mensonge de la fiction ne nous est au demeurant pas caché dans le roman, où les criminels et délinquants sont mieux connus par les lecteurs qui les voient évoluer que par les enquêteurs qui doivent les découvrir. Nous ne sommes pas ici chez Agatha Christie ou Arthur Conan Doyle. Le roman policier n’est plus une devinette. Il est un théâtre où se produisent et interagissent les serviteurs du mensonge et du crime ainsi que ceux de la vérité et de la justice, ce qui n’interdit pas naturellement que certains acteurs opèrent dans des zones grises et se trouvent là où la distribution initiale des rôles ne les avait pas placés.

Pennac ne croit sans doute pas aveuglément en la justice de son pays et fait douter du ministère de la justice, d’un procureur ou d’un commissaire divisionnaire aussi ambitieux que ridicule.

Il y a bien un écrivain parmi les personnages du livre, Alceste, déjà au cœur de l’épisode précédent. Comme chez Molière, ce misanthrope est aussi exaspérant que touchant dans sa quête de la vérité. Mais il est pris dans l’intrigue plus qu’il ne la fait avancer : après avoir publié dans le tome précédent de la saga sur le mode de l’autofiction, Ils m’on menti, genre qui n’a manifestement pas les faveurs de Pennac, il écrit dans Terminus Malaussène sous le titre de Leur très grande faute dans un genre que son éditrice qualifie péjorativement de réalisme magique. Peut-être faudrait-il d’ailleurs parler de réalisme fictionnel, oxymore qui sonne comme un programme pour la littérature en devenir du XXIe siècle. Car ce récit présenté comme une fiction est une enquête enchevêtrée avec l’affaire policière dans laquelle la tribu Malaussène est empêtrée et qu’elle doit dénouer. Une figure à la Mauritius Escher.

Et c’est bien là que se trouve le mérite de l’œuvre de Pennac : ses personnages sont pris par un maelström d’évènements qui ne laisse plus guère de place au désir suggéré et à la révélation de son mécanisme. Seul Pépère semble être maître ès suggestions sans pour autant d’ailleurs être toujours maître du jeu. Tous les autres personnages suivent le mouvement haletant du récit.

Sans rien divulgâcher, je vous laisse au plaisir de lire à votre tour Terminus Malaussène.

Ne jugez pas et vous ne serez point jugés

par Jean-Marc Bourdin

L’émission de téléréalité Star Académie, proposée par la chaîne de télévision Tf1, a vu s’affronter en finale d’une compétition à élimination successive de concurrents jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un, deux jeunes femmes prénommées Anisha et Enola, la première finissant par emporter les suffrages des téléspectateurs. Le lendemain matin, mon fil d’info, qui s’est persuadé de mon intérêt pour cette émission au point de m’en révéler quotidiennement les coulisses, me signale que des internautes se sont fortement émus que les candidats précédemment élus s’étaient empressés d’aller consoler la perdante, plus promptement que de féliciter la gagnante. J’imagine que s’ils avaient commencé par enlacer la gagnante avant d’aller se préoccuper de la déception de la perdante, lesdits internautes auraient trouvé tout aussi peu sympathique un tel comportement.

Je suis frappé par le déchaînement sur la Toile de jugements, le plus souvent critiques quand ils ne sont pas tout bonnement haineux (voir https://emissaire.blog/2022/10/04/influenceurs-trolls-et-haters/ ). L’exemple que j’ai pris est délibérément assez anodin et même relativement modéré. Mais nous connaissons souvent bien pire. Comme si tout ce qui nous était montré était susceptible de nous scandaliser. Une nouvelle expression argotique est venue synthétiser ce sentiment : “Avoir le seum”, mêlant rancœur, colère, frustration, dégoût et ce qui en est la cause (significativement, l’étymologie arabe de ce mot évoquerait le venin).

Tout semble aujourd’hui prétexte à commenter de façon partisane tous les événements que l’actualité nous offre en vaine pâture. Les réseaux (a-)sociaux sont devenus un tribunal populaire permanent et expéditif, où les jugements sont prononcés sans instruction par des jurés qui se considèrent plus souvent comme des procureurs et des bourreaux, que comme des avocats de la défense. Le moins que l’on puisse dire de ces procès est qu’ils manquent d’indépendance, d’impartialité et d’équité, les qualités généralement requises par la procédure d’un Etat de droit.

Dans le même temps, un des formats d’émission télévisuelle qui connaît le plus de succès (et réclame au demeurant le moins d’investissements créatifs à leurs producteurs) est ce qu’il est désormais d’usage d’appeler des talk shows dont les plus populaires réunissent des “chroniqueurs”. La vocation première de ces derniers est de donner leur opinion tranchée sur tout et n’importe quoi. Leur renommée (et probablement l’augmentation de leurs gages) exige(nt) qu’ils fassent le buzz, le bad buzz (toujours pour complaire à l’Académie française) leur semblant plus attractif que l’opinion balancée.

Quant à l’information en continu, du moins sur des chaînes comme C News, elle intercale entre la répétition des nouvelles du jour et les breaking news (désolé pour les amateurs de notre belle langue), des plateaux d’experts omniscients qui sont manifestement mandatés pour faire naître des polémiques, encouragés en cela par des animateurs (dont certains détiennent pourtant une carte de presse) qui les poussent à multiplier les propos outranciers.

Tout cela m’exaspère, ce qui n’est pas très grave, mais aussi m’inquiète.

Je ne peux m’empêcher alors de penser à ce commandement du Christ que rapportent nombre de textes du Nouveau Testament : Matthieu 7:1, Luc 6:37, Jacques 5:9 et 4:11-12 ou encore 2:13, Romains 14:13, 1 Corinthiens 4:5 et 11:31, Actes 18:15, Jean 8:15 mais aussi 18-47, etc. Près d’une vingtaine de versets témoignent de l’importance de la prévention édictée contre notre tendance à  juger autrui. Ils se retrouvent dans des textes représentatifs de toutes les traditions de l’Eglise primitive : chez au moins trois des évangélistes ainsi que Pierre, Paul et Jacques. Imaginons un monde où plus personne ne jugerait quiconque : ce monde adopterait sans difficulté la Règle d’or prônée par tant de sagesses de par le monde ; il serait en paix perpétuelle. « Ne jugez pas et vous ne serez point jugés » vise à prévenir tous les conflits, toutes les rivalités qui enveniment le monde. Dans la Bible, Satan et le diable sont des termes qui désignent l’accusateur, le procureur à charge, le diviseur. Ils sont un mécanisme mimétique personnifié. Pour nous convaincre qu’il s’agit bien d’un effet de miroir, le texte évangélique cherche à nous détourner de juger les autres en nous invitant  à méditer sur notre tendance à leur faire porter le poids de nos fautes : tel serait le sens de l’allégorie de la paille et de la poutre.

De son côté, Gandhi, il est vrai fort imprégné de culture chrétienne, aurait déclaré : “Ne jugez pas les autres. Soyez votre propre juge et vous serez vraiment heureux. Si vous essayez de juger les autres, vous risquez de vous brûler les doigts.” Je n’ai pas poussé plus loin la recherche, mais il est probable que des préceptes proches se retrouvent dans la plupart des sagesses nées dans d’autres aires culturelles.

Mais qu’il est difficile de se tenir à bonne distance. Au moment de conclure, je ne peux que me demander si je ne viens  pas de juger et de condamner ceux qui font profession ou loisir de juger et condamner à tout va. Je me suis efforcé de déplorer un mécanisme qui gangrène nos fragiles rapports humains. J’espère m’y être tenu. Quoi qu’il en soit, j’émets le vœu que notre tendance à juger de tout et de tous soit à l’avenir plus découragée que stimulée. Mais je doute que cela suffise.