Le cas Pennac

par Jean-Marc Bourdin

À l’occasion de la publication par Daniel Pennac en décembre 2016 aux éditions Gallimard de Le cas Mallaussène. Tome I : Ils m’ont menti.

Après avoir lu Mensonge romantique et vérité romanesque, probablement en 1980, je m’étais demandé comment il serait encore possible d’écrire un roman. Primo, SI seuls les romanciers géniaux dans leurs meilleurs romans touchaient à l’essentiel, c’est-à-dire le caractère mimétique du désir, postulat de départ ou point d’arrivée de la démonstration de René Girard ; secundo, SI Proust et Dostoïevski étaient parvenus aussi loin qu’il était possible à la fiction d’aller dans la révélation du désir selon l’autre ; tertio, SI, de surcroît, l’essayiste Girard avait établi une bonne fois pour toutes l’équation génie = pénétration des mécanismes du désir par des écrivains ayant opéré une conversion, ALORS SOIT on passe à autre chose, SOIT on refait la même chose de manière toujours plus étroite. Le nouveau roman a correspondu à la première branche de l’alternative, l’autofiction est probablement le résultat de la seconde.

Avec une ironie dévastatrice, Daniel Pennac a adopté une voie tierce : il a annoncé d’emblée la couleur en plaçant en épigraphe de son roman Au bonheur des ogres (1985) une citation extraite du Bouc émissaire (1983). Il a décidé de faire explicitement du Girard, presque instantanément puisqu’à peine deux ans séparent la parution de ces deux ouvrages. Mais au lieu de se fonder sur la quête infinie des reflets chatoyants du désir mimétique, il a pris pour prétexte de son œuvre le deuxième « outil » de la théorie mimétique : le mécanisme de la victime de substitution. Il a créé pour ce faire un personnage improbable de sacrifié professionnel, Benjamin Mallaussène, présenté par le service après-vente d’un grand magasin comme le responsable des dysfonctionnements déplorés par les clients, ou chargé de compatir aux injustices que supposent les écrivains aux manuscrits refusés par une maison d’édition ; et ce personnage est toujours le suspect n° 1 de toutes les enquêtes policières et en définitive innocent des crimes dont tout l’accuse. Bien sûr Girard nous a prévenus : « avoir un bouc émissaire, c’est ne pas savoir qu’on en a » ; la méconnaissance est essentielle au succès pacificateur du mécanisme. Et Pennac nous dit que Mallaussène est un bouc émissaire professionnel, donc le sachant. Mais l’important est que ni les clients ulcérés ni les écrivains refusés ne le découvrent pour que le charme agisse.

Le cas Mallaussène. Tome I : Ils m’ont menti prend la suite d’une saga déjà riche de six romans et débute ce qui est annoncé dès à présent comme une trilogie. Bref, nous nous approchons de Star Wars. Face à l’autofiction qu’il rebaptise « la vérité vraie » écrite par des « vévés », probablement le nouveau mensonge romantique des auteurs contemporains, Pennac a choisi la fiction délirante. Plutôt que d’accabler les autres et soi-même des pires fautes, ce que fait l’écrivain surnommé Alceste, lequel recourt aux stratégies de la victimisation, du pseudo-narcissisme et du pseudo-masochisme, autant dire celles du désir mimétique, Pennac traque l’innocence chez les victimes.

L’éditrice d’Alceste et le responsable de sa sécurité, en l’occurrence Mallaussène, se mettent à deux pour nous délivrer la clé, page 40 : « […] la divulgation de la vérité suscite beaucoup plus de réactions que la propagation du mensonge. Lesdites réactions prennent souvent des formes de […] riposte, de revanche, de représailles, de châtiment, bref de toutes les formes de la vengeance. » Violence et vérité d’un côté, mensonge et sans doute sacré de l’autre.

Dans la saga de Pennac, l’heure est désormais à la réflexion conclusive, même si l’action et l’imagination jaillissent de toutes parts. Ainsi le commissaire divisionnaire Coudrier, désormais à la retraite écrit-il un essai philosophique sur « l’obsession de la cohérence comme source d’erreur judiciaire » : là où tout (tous) accuse(nt), l’inculpé est certainement innocent. Comme dans un principe talmudique qui invite à relâcher celui que l’unanimité des accusations désigne comme coupable.

Quant à Alceste, l’écrivain emblématique de la « vérité vraie », il doit être protégé de la vindicte qu’il ne cesse de provoquer chez ses frères et sœurs comme aux temps bibliques, le patriarche Joseph, fils préféré de Jacob : la référence est transparente, Alceste manque d’être enterré vivant dans la fosse creusée pour inhumer son père. Et le commissaire Silistri nous rejoue sur un mode burlesque la tentative de lapidation de la femme adultère : quatre administrateurs d’une entreprise en voie de démembrement, coupables de démantèlement de leur société à des fins d’enrichissements personnels, sont sauvés par le policier enjoignant à la foule des salariés déchaînés de confirmer leur désir de mise à mort pour qu’il le mette à exécution. C’est moins beau que « Celui qui est sans péché jette la première pierre » mais tout aussi risqué. Peut-être est-ce aussi le signe que les foules d’aujourd’hui sont moins enclines à passer à l’acte, après vingt siècles de travail des Écritures…

Faisant suite à « Ils m’ont menti », le tome II de cette trilogie devrait s’intituler « Leur très grande faute ». Quant au tome III, Pennac ira-t-il jusqu’à « Ils m’ont haï sans raison » ? Ou préfèrera-t-il « Tous les hommes me sont à tel point odieux. » En attendant, lisez et relisez la saga des Malaussène.

Jean-Marc Bourdin, le 24 mars 2017

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