Petits sacrifices entre amis

Par Thierry Berlanda

Hier au diner, nous parlions de tout et de rien sur un mode badin. Au moment du dessert, la conversation roula inopinément sur Brigitte Bardot. Le ton changea aussitôt : de paisible, il devint acrimonieux. Ce fut ainsi que, comme c’est le cas depuis 60 ans, l’occasion de s’étriller fut involontairement donnée par la star à quelques personnes pourtant bien disposées les unes à l’égard des autres. Après que nous ayons rompu quelques lances, j’ai proposé à la petite assemblée la reprise girardienne que voici.

Ne vous apparait-il pas que les stars de cinéma déclenchent, à la fois ou alternativement, une excessive adulation et l’expression d’un considérable ressentiment ? De là, le nom d’idole qu’on leur prête n’est-il pas fort bien trouvé, qui souligne leur caractère sacré ?

Sacré (latin sacer) désigne en effet celui qu’on ne peut toucher sans le souiller, mais aussi sans en être souillé : en ce sens, le sacré est à proprement parler l’intouchable, soit en raison de sa pureté nous renvoyant à notre propre impureté, soit pour la raison inverse.

En quoi une idole de cinéma répondrait-elle à cette définition équivoque ? En ceci qu’elle incarne d’une part la séduction, et donc à la fois la corruption morale, la convoitise et l’expression des passions réputées viles ; et d’autre part, a contrario, elle concentre les finalités éthiques et esthétiques les plus élevées de l’humanité : la pureté des formes, la candeur des sentiments, l’innocence en un mot.

Parler de Brigitte Bardot aujourd’hui, c’est aussitôt s’entendre répondre qu’elle est devenue moche. Mais remarque-t-on qu’elle n’est pourtant ni plus ni moins affectée par son âge que la plupart des personnes ayant atteint le même ? Parler de Brigitte Bardot, c’est encore se faire moucher au motif qu’elle a beaucoup moins fait que Simone Veil pour la cause des femmes. Or, pour peu que Simone Veil ait réellement été la libératrice qu’on dit, il me semble que Bardot, mutine et affranchie comme elle le fut, n’a pas été pour rien dans une certaine évolution positive de la société patriarcale de son temps. Au reste, pourquoi la comparer au prétendu parangon de l’excellence morale : Bardot ne peut-elle pas être prise et comprise simplement comme une actrice, sans qu’on la somme d’avoir été la personne qui devait faire le plus et le mieux pour ceci ou cela (la cause des femmes, le bien être animal, la balance française des paiements, etc.) ? La raison de cette exagération consistant à sublimer une actrice sous l’espèce de la sainte ou à la déprécier sous celle de la prostituée, résulte d’abord de ce que nous exigeons que la meilleure dans son genre, le soit aussi dans tous les autres. Et comme ce n’est bien sûr pas le cas, nous la chargeons de toutes les tares, turpitudes et avanies.

Et pourquoi selon vous ? Pour nous venger de nos propres insuffisances (motif nietzschéen *) en les reportant sur une idole, aux fins de nous débarrasser des premières en sacrifiant la seconde (motif girardien).

Cela ayant été dit, nous finîmes tranquillement la soirée, en écoutant attendris la ballade de Bonnie and Clyde.

Thierry Berlanda, le 21 mars 2017

* « Nous voulons nous venger de ceux qui ne sont pas à notre mesure et les couvrir d’outrages. » Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, deuxième partie : « Des tarentules ».

2 réflexions sur « Petits sacrifices entre amis »

  1. Sans doute en est-il ainsi de la propension humaine à l’idolâtrie mais lorsqu’elle est soumise à l’épreuve du temps celui-ci est prégnant. La longévité ne se justifie alors que jumelée à la sagesse, la jeunesse (auto-) sacrifiée se parant de toutes.. les promesses.
    On regrette ce que l’on n’a pas su faire. Les rides sont au remord ce que les dunes sont au désert.
    Merci pour ce blog.

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  2. Je suis d’un âge ou le service militaire existait encore et je fus surpris par des groupes militaires progressant sur un terrain boueux et scandant à tue tète « Bardot ! »
    Le sergent donnait le rythme en criant « Brigitte ! »
    Ils allaient et traversaient le monde en petite foulée l’un criant « Brigitte ! » Les autres répondant « Bardot ! »
    Peut-être les croiserez-vous de l’autre côté du monde toujours en petite foulée ; le chef à bout de souffle criera encore « Brigitte ! » et les autres le reprendront en ânonnant « Bardot ! »
    Le monde sous cette forme est simple, binaire, accessible et la vie est moins monotone : « Brigitte ! », « Bardot ! »

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