Ces compétitions dont on ne peut plus se passer

par Jean-Marc Bourdin

La concurrence économique, les élections politiques, les compétitions sportives, la disputatio universitaire, les concours et procédures de recrutement pour accéder aux fonctions et offices, les classements et palmarès en tous genres (jusque dans les ordres d’apparition définis par les moteurs de recherche à partir de la fréquence des consultations) touchent désormais la plupart des domaines et des moments de nos existences. Même là où une telle sélection n’a a priori rien d’indispensable, tout aujourd’hui est prétexte à la mise en scène de spectacles où semaine après semaine, un des postulants à la victoire finale se voit expulsé faute d’avoir recueilli suffisamment de suffrages pour se maintenir dans la course. Si elle peut apparaître comme le symptôme d’une pathologie sociale ainsi que la cause d’une aggravation d’un sentiment d’être insuffisamment et d’une dépendance aux autres, leur prolifération est aussi la manifestation des succès que cette modalité rencontre pour opérer des choix : en particulier en vue de l’obtention de biens non partageables et de la sélection des meilleurs ou de ceux qui seront à son issue considérés comme tels.

La compétition est bien désormais, et de plus en plus, la forme admise et même encouragée de la rivalité entre égaux. Sa connotation est positive chez ses promoteurs et même chez bien des concurrents qui s’y affrontent, comme s’il n’y avait aucun risque qu’elle dégénère ou soit affectée par la déloyauté des protagonistes. La concurrence suppose l’égalité originelle des rivaux et a pour enjeu leur différenciation. Elle peut faire place au hasard mais est réputée récompenser le mérite. Sacralisée, la compétition, ordinaire ou factice, est un rituel qui devrait se pratiquer dans des conditions qui garantissent l’égalité des chances : en économie néo-classique, la concurrence doit être pure et parfaite ; dans le sport, les conditions de réalisation de la performance doivent être rigoureusement identiques ; en politique, des textes prévoient, dans la plupart des pays, le plafonnement des dépenses et / ou un financement public dans le but d’éviter qu’un candidat soit avantagé par sa fortune personnelle ou les appuis (pas toujours désintéressés) dont il bénéficie. Dans chaque cas, le respect de ces règles est placé sous le contrôle de commissions et / ou de la justice.

Pourtant, la perspective de la victoire aboutit à la transgression fréquente des règles pour se donner plus de chances que l’égalité n’en confère : dopage ou préparation physique mettant à mal la santé dans le sport, commissions occultes pour décrocher des marchés, dépassement des comptes de campagne et financements politiques illicites, recherche de la position dominante pour imposer sa loi au marché, triches diverses aux examens et concours, reprises de travaux sans mention de leurs auteurs dans les thèses et mémoires de recherche, tromperies en tous genres sur ses propres qualités et les supposés défauts de ses adversaires…

La rivalité, présentée ici comme inévitable mais aussi porteuse de risques de contagion violente, est pourtant considérée comme son meilleur garde-fou par ses tenants, au moins depuis la fable des abeilles de Mandeville. Cette situation ne peut laisser René Girard indifférent, lui qui voit les sociétés archaïques et antiques comme obsédées par ces risques et très précautionneuses lors de l’organisation de rituels d’affrontements. Il constate ainsi notre singularité contemporaine : « Notre société est la seule qui puisse déchaîner le désir mimétique dans un grand nombre de domaines sans avoir à redouter un emballement irrémédiable du système […]. (Des choses cachées depuis la fondation du monde, p. 408) ». Cette compétition débouche ainsi sur une coopération technique pour l’avantage commun. Pour Girard, « le génie de notre libéralisme économique, c’est de lâcher la bride aux rivalités mimétiques dans la poursuite de la fortune, et de les laisser ainsi se canaliser elles-mêmes dans des directions productrices et bénéfiques pour la société. » Mais il ajoute aussitôt après : « On peut toutefois se demander si ce système n’est pas menacé, lui aussi, par les effets d’une concurrence trop frénétique. (« Les appartenances » in Politiques de Caïn, p. 26) ». Ce renversement des règles sociales, longtemps définies pour empêcher les situations compétitives ou les encadrer par de puissantes contraintes, aboutit à faire aujourd’hui de la concurrence la garante de l’acceptation de ses résultats par tous les protagonistes.

Et ce qui vaut pour l’économie vaut tout autant pour le politique. La compétition électorale, dans un contexte de violence, au moins verbale, est non seulement conçue comme la règle, mais elle revient fréquemment, les scrutins se succédant à une cadence rapide, tant pour la désignation des candidats au sein de leur parti que pour l’élection des représentants du peuple. Lucien Scubla pointe d’ailleurs une tendance ancienne à la multiplication des conflits ritualisés dans l’espace et le temps pour contenir la violence : « […] partout où il y a des hommes et des sociétés relativement stables, on n’a jamais affaire à une mase indifférenciée, mais segmentée, renfermant des divisions et des compétitions ritualisées entre elles. Seules changent leurs configurations et leurs dénominations. […] Leurs joutes intérieures […] ne les aident pas seulement à maîtriser la violence endogène, elles [les] empêchent aussi de s’accumuler et de déferler sur d’autres communautés. (Revue Cités n° 53, 2013/1, p. 129) ». À propos de la mise en scène de ces joutes politiques, il partage avec Girard que « le théâtre et la politique ont des racines rituelles et des effets cathartiques qui les rendent peut-être à jamais solidaires. » Les campagnes et pré-campagnes qui se succèdent sont-elles autre chose ?

Ces conflits ainsi réduits sont moins dangereux pour les masses qui, en définitive, restent le plus souvent à distance et évitent les contagions délétères, comme si l’affrontement était circonscrit par une arène où le peuple spectateur décide des vaincus et des vainqueurs.

Jean-Marc Bourdin, le 29 mars 2017

3 réflexions sur « Ces compétitions dont on ne peut plus se passer »

  1. Cher ami, j’ai toujours plaisir à vous lire et ici je me permettrais de résumer ce que m’inspire la qualité de votre prose: il me semble que c’est toute la différence entre l’élitisme pyramidal et l’excellence vertébrale.

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    1. Je ne sais trop comment comprendre cette alternative vertigineuse. Disons que j’expérimente une nouvelle modalité du message enfermé dans une bouteille envoyée à la mer ; si la bouteille arrive quelque part, si elle est ouverte et si le message est lu en suscitant un minimum d’intérêt, alors je suis heureux.

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      1. Je voulais simplement dire que la pureté d’une simple goutte d’eau est indépendante du filtre, quel qu’il soit, à travers lequel on la fait passer. Il est toujours plaisant et flatteur d’être lu et suivi mais le bonheur est ailleurs.

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