Ne jugez pas et vous ne serez point jugés

par Jean-Marc Bourdin

L’émission de téléréalité Star Académie, proposée par la chaîne de télévision Tf1, a vu s’affronter en finale d’une compétition à élimination successive de concurrents jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un, deux jeunes femmes prénommées Anisha et Enola, la première finissant par emporter les suffrages des téléspectateurs. Le lendemain matin, mon fil d’info, qui s’est persuadé de mon intérêt pour cette émission au point de m’en révéler quotidiennement les coulisses, me signale que des internautes se sont fortement émus que les candidats précédemment élus s’étaient empressés d’aller consoler la perdante, plus promptement que de féliciter la gagnante. J’imagine que s’ils avaient commencé par enlacer la gagnante avant d’aller se préoccuper de la déception de la perdante, lesdits internautes auraient trouvé tout aussi peu sympathique un tel comportement.

Je suis frappé par le déchaînement sur la Toile de jugements, le plus souvent critiques quand ils ne sont pas tout bonnement haineux (voir https://emissaire.blog/2022/10/04/influenceurs-trolls-et-haters/ ). L’exemple que j’ai pris est délibérément assez anodin et même relativement modéré. Mais nous connaissons souvent bien pire. Comme si tout ce qui nous était montré était susceptible de nous scandaliser. Une nouvelle expression argotique est venue synthétiser ce sentiment : “Avoir le seum”, mêlant rancœur, colère, frustration, dégoût et ce qui en est la cause (significativement, l’étymologie arabe de ce mot évoquerait le venin).

Tout semble aujourd’hui prétexte à commenter de façon partisane tous les événements que l’actualité nous offre en vaine pâture. Les réseaux (a-)sociaux sont devenus un tribunal populaire permanent et expéditif, où les jugements sont prononcés sans instruction par des jurés qui se considèrent plus souvent comme des procureurs et des bourreaux, que comme des avocats de la défense. Le moins que l’on puisse dire de ces procès est qu’ils manquent d’indépendance, d’impartialité et d’équité, les qualités généralement requises par la procédure d’un Etat de droit.

Dans le même temps, un des formats d’émission télévisuelle qui connaît le plus de succès (et réclame au demeurant le moins d’investissements créatifs à leurs producteurs) est ce qu’il est désormais d’usage d’appeler des talk shows dont les plus populaires réunissent des “chroniqueurs”. La vocation première de ces derniers est de donner leur opinion tranchée sur tout et n’importe quoi. Leur renommée (et probablement l’augmentation de leurs gages) exige(nt) qu’ils fassent le buzz, le bad buzz (toujours pour complaire à l’Académie française) leur semblant plus attractif que l’opinion balancée.

Quant à l’information en continu, du moins sur des chaînes comme C News, elle intercale entre la répétition des nouvelles du jour et les breaking news (désolé pour les amateurs de notre belle langue), des plateaux d’experts omniscients qui sont manifestement mandatés pour faire naître des polémiques, encouragés en cela par des animateurs (dont certains détiennent pourtant une carte de presse) qui les poussent à multiplier les propos outranciers.

Tout cela m’exaspère, ce qui n’est pas très grave, mais aussi m’inquiète.

Je ne peux m’empêcher alors de penser à ce commandement du Christ que rapportent nombre de textes du Nouveau Testament : Matthieu 7:1, Luc 6:37, Jacques 5:9 et 4:11-12 ou encore 2:13, Romains 14:13, 1 Corinthiens 4:5 et 11:31, Actes 18:15, Jean 8:15 mais aussi 18-47, etc. Près d’une vingtaine de versets témoignent de l’importance de la prévention édictée contre notre tendance à  juger autrui. Ils se retrouvent dans des textes représentatifs de toutes les traditions de l’Eglise primitive : chez au moins trois des évangélistes ainsi que Pierre, Paul et Jacques. Imaginons un monde où plus personne ne jugerait quiconque : ce monde adopterait sans difficulté la Règle d’or prônée par tant de sagesses de par le monde ; il serait en paix perpétuelle. « Ne jugez pas et vous ne serez point jugés » vise à prévenir tous les conflits, toutes les rivalités qui enveniment le monde. Dans la Bible, Satan et le diable sont des termes qui désignent l’accusateur, le procureur à charge, le diviseur. Ils sont un mécanisme mimétique personnifié. Pour nous convaincre qu’il s’agit bien d’un effet de miroir, le texte évangélique cherche à nous détourner de juger les autres en nous invitant  à méditer sur notre tendance à leur faire porter le poids de nos fautes : tel serait le sens de l’allégorie de la paille et de la poutre.

De son côté, Gandhi, il est vrai fort imprégné de culture chrétienne, aurait déclaré : “Ne jugez pas les autres. Soyez votre propre juge et vous serez vraiment heureux. Si vous essayez de juger les autres, vous risquez de vous brûler les doigts.” Je n’ai pas poussé plus loin la recherche, mais il est probable que des préceptes proches se retrouvent dans la plupart des sagesses nées dans d’autres aires culturelles.

Mais qu’il est difficile de se tenir à bonne distance. Au moment de conclure, je ne peux que me demander si je ne viens  pas de juger et de condamner ceux qui font profession ou loisir de juger et condamner à tout va. Je me suis efforcé de déplorer un mécanisme qui gangrène nos fragiles rapports humains. J’espère m’y être tenu. Quoi qu’il en soit, j’émets le vœu que notre tendance à juger de tout et de tous soit à l’avenir plus découragée que stimulée. Mais je doute que cela suffise.

22 réflexions sur « Ne jugez pas et vous ne serez point jugés »

  1. Méfiez vous quand même le ton apparemment neutre et subjectif de ce blog (en général) politiquement artistiquement n’est pas dénué de jugements. C’est une boucle, un cercle dont peu de gens sortent et moi le premier. Il faudrait pour cela sortir d’apriori dont nous sommes tous fait. Alors en effet nous pouvons le regretter.
    Seul la parole évangélique dénuée d’idéologie libérale également (je me permets d’y mettre ce terme puisqu’il semble à la mode ici) permet de sortir de ce cercle.

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  2. Merci à Jean-Marc Bourdin pour ce rappel essentiel. Le Jugement ne sera donc pas « dernier », il est permanent sur les réseaux sociaux. Cela peut s’assimiler à l’enfer. Comment comprendre que tant de gens s’y précipitent ? Le diable est à la manœuvre.
    Remarque d’un angliciste. « Faire le buzz » peut se traduire en français par « faire de la mousse ». Les médias sont devenus une espèce de « bain à bulles » où des canards en celluloïd pataugent. Quant à « breaking news », cela signifie « à la Une ». On devrait donc s’en tenir à l’événement et à rien d’autre. Mais la parlote a vite fait de transformer l’information en mousse…

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  3. Entendu récemment dans une discussion lors d’une soirée avec un chef d’entreprise de communication : « nous avons un problème, que nous pensons beaucoup(!!!) car nous croyons dans les avancées de l’éthique par les entreprises. Ce problème, c’est que les taux d’audience et de like augmentent proportionnelement à la haine, aux nombres de commentaires haineux. Sinon, cela n’intéresse personne ».

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  4. Constater n’est pas juger, s’apercevoir n’est pas condamner, cher Jean-Marc, car c’est en nous-même que nous reconnaissons chez autrui notre propre manquement, les magnats de la Silicone Valley qui n’ont reconnu de Girard que ce qui les servait usent de la science mimétique à des fins personnelles, les dénoncer n’est pas les juger, mais reconnaitre en nous-même ce délétère manquement, espérant réciproque féconde en ce mouvement qui témoigne de la connaissance de notre fonctionnement, et ne peut alors s’exprimer qu’en admettant la souffrance qui nous mène à la vie des autres, donnant à penser que, par ses chemins privés, cet effort douloureux est nécessaire pour alors accéder dans la joie complète à la grande route enfin dégagée de notre commune réalité :

    « Sans doute la solitude eût mieux valu, plus féconde, moins douloureuse. Mais si j’avais mené la vie de collectionneur que me conseillait Swann (que me reprochait de ne pas connaître M. de Charlus, quand, avec un mélange d’esprit, d’insolence et de goût, il me disait : « Comme c’est laid chez vous ! »), quelles statues, quels tableaux longuement poursuivis, enfin possédés, ou même, à tout mettre au mieux, contemplés avec désintéressement, m’eussent — comme la petite blessure qui se cicatrisait assez vite, mais que la maladresse inconsciente d’Albertine, des indifférents, ou de mes propres pensées, ne tardait pas à rouvrir — donné accès hors de soi-même, sur ce chemin de communication privé, mais qui donne sur la grande route où passe ce que nous ne connaissons que du jour où nous en avons souffert, la vie des autres ?  »

    https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Proust_-_La_Prisonni%C3%A8re,_tome_2.djvu/232

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  5. Merci pour cet article qui nous ramène aux fondamentaux. Ce réflexe inné de juger autrui, négativement sinon il n’y a pas de plaisir, il n’est nullement inhibé par la réciprocité : nous accusons d’autant plus violemment que nous pratiquons nous-mêmes assidument les actes reprochés. Vous faites bien de rappeler la règle d’or. Vous pourriez citer aussi Romains 2, 1 :

    « Tu es donc inexcusable, toi, qui que tu sois, qui juges ; car, en jugeant autrui, tu te condamnes toi-même, puisque tu en fais autant, toi qui juges. »

    James Alison a fait une belle interprétation de ce verset, en remarquant que la fin du chapitre 1 qui le précède est la mise en pratique littéraire de ce sport universel : accuser, dire du mal, ne garder que les preuves à charge. (https://jamesalison.com/but-the-bible-says/)

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  6. Doit-on s’abstenir de dire du mal du mal ? Est-ce là entrer dans une spirale mimétique ? Porter sa réflexion sur le problème du mal, lorsqu’il s’impose à nous de façon évidente, et juger autrui (ceux qui le pratiquent), ce n’est pas du tout la même chose…

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      1. Oui, à condition de distinguer le fait de juger un homme, de s’ériger en juge (et là je suis bien d’accord avec toi), et le jugement, dans le sens d’exercer son intelligence. Ainsi, il est permis de juger des idées ou des actes, et c’est même recommandé, mais pas de juger ceux qui les appliquent ou qui les commettent. C’est ainsi qu’un juge peut, dans le cadre d’un tribunal, juger de certains actes et appliquer une sentence qui aura des conséquences concrètes sur la vie d’un individu. La confusion est souvent commise, ici comme ailleurs, entre ces deux principes. Par exemple, juger de l’idéologie de « la grande Russie » ou de « la France fille aînée de l’Eglise » ou de « l’eschatologie de l’Islam » ne revient pas à juger les russes, les français ou les musulmans… On peut dans le même ordre d’idée juger des idées exprimées, qui entrainent également des actes, sans juger celui qui les a exprimées, car nous sommes tous des êtres complexes, souvent paradoxaux (je pense à Dostoïevski…). Nous habitons tous le paradoxe humain.

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  7. Merci pour ce texte qui fait beaucoup réfléchir.
    Deleuze (dans « Critique et clinique » de 1993) a un texte appelé « Pour en finir avec le jugement » en allusion au titre d’Artaud. Le paradoxe au fond c’est que le jugement même devient persécuté. Il y a aussi le livre de monsieur Paulo Diego Bubbio (« Intellectual sacrifice and other mimetic paradoxes ») qui montre combien paradoxale est la position des philosophies dits « postmodernes » face à la révélation chrétienne (il part de la confrontation que faisait Girard entre logos de la violence et logos de Jean). C’est une sorte de persécution du christianisme au moyen de la révélation chrétienne méconnue. Ce qui est mis en question du côté de la philo c’est toujours le jugement chrétien, qui est une forme de violence parce qu’il vient d’un « christianisme historique » (synonyme de persécution de la différence). En fait, le texte de Deleuze est une sorte de commentaire d’un texte de D.H. Lawrence sur l’Apocalypse.
    Encore une dernière chose, pour dialoguer aussi avec ce que monsieur Vinolo proposa à la fin de sa conférence : tous ces émissions de TV, comme celle dont vous parlez et qui font le buzz, donnent des solutions pragmatiques dans une contingence de crise contrôlée (un choix, une décision du gagnant) et il s’agit bien de voter. N’est-ce pas aussi une forme de démocratie purement quantitative pour la création et mise au sacrifice de célébrités du divertissement ? Mais ça semble fonctionner, au moins à la télé.
    Merci beaucoup au travail de l’ARM!

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    1. Merci Fernando (j’espère que vous me permettrez de vous prénommer, à charge de revanche) d’élargir mon propos à des débats philosophiques sur l’interprétation des propos relatés par les évangiles. Effectivement, mon petit texte partait plus étroitement d’une irritation personnelle face à ce que les émissions populaires de télévision reflètent de notre propension à juger.
      Quant à la démocratie quantitative spinoziste, une façon de trancher de manière objectivée, elle me semble aujourd’hui atteindre sa limite, qui se manifeste entre autres par l’expression de jugements hostiles qui remettent en cause le consensus par recoupement (overlapping consensus) rawlsien sur le fait que la règle majoritaire s’impose à tous les participants des scrutins. Et il est vrai qu’il y a toujours moyen de trouver des raisons de contester la bonne foi des votants et des compétiteurs.

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      1. Je vous en prie, Jean-Marc.
        Les remerciements sont de ma part pour me permettre de vous prénommer et c’est sûr que je vous le permets aussi !
        J’en profite pour partager deux textes (un est en anglais, désolé). Le premier est sur la télévision de réalité et les « Hunger games » et l’autre, seulement sur ces derniers, mais écrit par Mark Anspach (qui vient à l’esprit par la mention de « A charge de revanche », titre d’un de ses livres) :
        https://moralmindfield.wordpress.com/2012/03/29/human-sacrifice-your-new-name-is-reality-tv-christianity-rene-girard-and-the-hunger-games/
        https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2014-1-page-327.htm

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    2. Un thème se dégage des discussions : le fait que le non-jugement retombe nécessairement dans le jugement, sauf à faire l’autruche ou à adopter la position de l’ange (la pire solution qui soit !). La critique de la Bible par les philosophes a à cet égard sa pertinence. Qu’on pense aux charges violentes de Jésus contre les Pharisiens et les scribes, ou à la diatribe de Paul contre les faux prophètes, dans le passage que je cite plus haut (Romains 1). Comment sortir de ce cercle vicieux ?
      Je défends l’idée qu’il existe un langage qui réalise cette prouesse : la parabole (au sens biblique du terme). L’exemple « académique » en est l’histoire que Nathan raconte à David pour lui faire prendre conscience de sa faute (2Samuel 12, 1-4).
      Au lieu de renoncer à l’accusation, Nathan en fait une caricature outrancière. Son histoire nous attire irrésistiblement dans l’amour du pauvre et la haine du riche (on retrouve ce procédé dans la parabole du riche et de Lazare, en Luc 16). Pour le riche, pas de rédemption possible tellement il est haïssable. David tombe dans le piège tête baissée et juge et condamne sévèrement le riche. Pourtant, personne n’est accusé parce qu’une parabole est une fiction : le riche n’existe pas. La résolution parabolique consiste à faire prendre conscience, dans un premier temps, que l’accusation n’a pas d’objet, et dans un second temps qu’elle peut très bien s’appliquer à celui qui accuse (« cet homme c’est toi »). On a ainsi contourné l’obstacle qui nous interdit de réaliser que nous voyons toujours le mal chez l’autre et jamais chez nous-même. Un autre nom de cet obstacle : l’égo. La parabole détruit l’égo. Il ne reste qu’un miroir dans lequel David peut contempler sa part obscure, et qui interdit le mécanisme victimaire qui consiste à faire porter nos fautes par les autres.
      La différence entre les paraboles et les versets moralisateurs qui horripilent les philosophes modernes (à juste titre à mon humble avis), c’est que les premières n’ont aucun contenu moralisateur : il ne s’agit pas de dire à l’Autre qu’il est mauvais, ni même à critiquer ses actes. C’est seulement une petite histoire. L’Autre n’est jamais accusé directement. L’objectif est de nous amener à nous juger nous-même, et à mon humble avis c’est le seul procédé qui évite le piège dont il est question.
      Nous devrions réapprendre à parler en paraboles !

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      1. Cher Hervé,

        Pourrais-tu nous concocter dans un prochain post un petit guide de fabrication d’une parabole à l’usage d’une communication qui ne juge pas mais renvoie l’interlocuteur à son propre jugement ?!?

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    3. Merci à Fernando Iturralde pour cet approfondissement et ces références. Je vous cite : « tous ces émissions de TV (…) qui font le buzz, donnent des solutions pragmatiques dans une contingence de crise contrôlée (un choix, une décision du gagnant) et il s’agit bien de voter. N’est-ce pas aussi une forme de démocratie purement quantitative pour la création et mise au sacrifice de célébrités du divertissement ? »
      Pierre Vidal-Naquet et Jean-Pierre Vernant (si proches de Girard qu’ils se sont violemment opposés à lui…) ont bien montré que leur maître commun, Louis Gernet, avait déjà décelé une origine sacrificielle à la démocratie athénienne, à travers l’institution de l’ostracisme (voir note de bas de page dans : Mythe et tragédie en Grèce ancienne, tome II, Paris, La Découverte & Syros, 1986, p.126).
      Toutes nos institutions sont fondées sur le sacrifice, c’est-à-dire une expulsion-élection paradoxale, et l’ostracisme athénienne est particulièrement révélatrice. Lorsque le vote est tombé sur Hyperboles, les athéniens ont compris son rapport avec le phénomène religieux, et cela a signé la fin de cette institution. Elle se perpétue néanmoins sous d’autres formes, comme ces émissions TV (dont je connais le contenu, mais auxquelles je n’ai pour ma part jamais assisté… un manque de courage ou de curiosité ?). J’ai développé, en m’appuyant sur ces éminents historiens, la démonstration d’une continuité sacrificielle dans la démocratie dans un livre (Recherche et partage de la valeur, non publié) aussi, je ne m’étendrai pas.

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      1. Je vous en prie, monsieur Hamot, et vous remercie pour ces références. J’essaierais de me procurer une copie de votre livre une fois qu’il sera publié.

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  8. Quantité et qualité : cet article n’est pas celui qui fait le plus de clics, mais si j’en juge par la qualité des commentaires, il a de quoi se réjouir ! Que serait une démocratie qualitative ?

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    1. Que serait une démocratie qualitative ? A mon avis, il en est de même en religion et en politique : il s’agit de comprendre la naissance du politique dans la violence avec Carl Schmitt, de reconnaître les racines sacrificielles de la démocratie avec Louis Gernet, et enfin de reconnaître l’anarchie comme aboutissement du politique dans une perspective chrétienne : an-arkhia : an privatif, arkhé : origine, fondation, pouvoir. Je précise – et il en est de même avec l’Apocalypse – que je ne situe pas cet aboutissement (le Royaume) dans un futur utopique ou dystopique, mais comme la conséquence de la Résurrection de Jésus, suivie de la destruction du temple de Jérusalem, « De temple, je n’en vis point en elle (la cité de Dieu); c’est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l’Agneau. » (Ap.22, 21)
      Dans une démocratie qualitative, nos représentants élus sont nos serviteurs les plus zélés, ces premiers acceptent d’être les derniers, et d’une certaine façon, c’est déjà le cas : ils acceptent d’effectuer un job éreintant, qui est un contrat à durée déterminée révocable sans justificatif de licenciement… Il est donc regrettable que les citoyens n’aient pas encore pris la mesure de cette réalité, et mènent la vie dure à leurs élus en les accusant de tous les maux (et même du temps qu’il fait, prévoyait déjà Tocqueville…). D’ailleurs, nombre d’élus préfèrent jeter l’éponge, à commencer par les maires des petites communes, mal payés, victimes de la frustration, du ressentiment, de la bêtise de leurs administrés, et parfois de leur violence…

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      1. C’est très juste, Benoît. Tu relèves la contradiction ultime : cette démocratie parfaite implique un état d’anarchie, autrement dit plus d’État (donc plus de démocratie). Tu fais le lien avec l’Apocalypse et c’est on ne peut plus pertinent. C’est pourquoi l’imaginaire collectif, qui a très bien compris cette contradiction et y reste englué, assimile l’apocalypse avec la destruction complète du monde. C’est aussi la raison pour laquelle j’accorde autant d’importance à la notion de crise, cette étape de destruction qui accompagne toute révélation, cette phase d’anarchie inévitable avant de refonder un ordre qui ne serait plus basé sur la violence.

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      2. Oui c’est ainsi que je vois les choses. L’Etat a pour fonction première de préserver une communauté de la violence exercée par une communauté étrangère, qui la menace. Voir la réponse magistrale de Julien Freud à Jean Hippolyte, lors de la soutenance de sa thèse, réponse qui a encore été citée par Finkielkraut ce matin (rediffusé sur France Culture), en recevant Emmanuel Carrère, et qui est publiée dans « l’essence du politique ».
        On retrouve le même paradoxe (tu dis « contradiction », mais je préfère paradoxe) dans l’institution religieuse sacrificielle : la violence contre la violence. Jésus nous a révélé qu’il s’agit du principe satanique. Mais croire en Jésus, c’est croire que ce principe est définitivement vaincu par sa résurrection. C’est cela l’apocalypse, la fin du monde régi par le principe satanique. Evidemment, cela met à bas les sacrifices sanglants, c’est-à-dire le temple et les prêtres (ou alors, tous les chrétiens sont également prêtres, prophètes et rois…).
        Ce monde est fini depuis 2000 ans, mais les modernes, qui croient pouvoir se libérer du religieux, situent cette échéance dans l’avenir, et le clergé fait de même (le « retour du Christ », etc.). Il faut dire qu’il a quelques excuses puisque les premiers chrétiens croyaient également en une fin du monde imminente, avec le retour du « sauveur », échéance progressivement retardée, et désormais fantasmatique et terrifiante… Encore de nos jours, le début de l’année liturgique catholique demande aux fidèles d’ « attendre sa venue dans la gloire » comme il était demandé aux communistes d’attendre « le grand soir »… Rien dans les évangiles ne justifie de pareilles lubies, et j’en passe… (je peux bien sur me tromper : merci de me signaler ce que j’aurais oublié de lire…). Bien au contraire, Jésus a dit qu’il devait rejoindre son père, nous quitter définitivement pour pouvoir nous envoyer l’Esprit-Saint, le Paraclet: il est désormais parmi nous.
        Toute notre culture, qu’elle soit chrétienne formatée par l’institution ou athée, consiste à résister à la vérité proclamée dans les écritures. Et pourtant, le réel témoigne que le monde régi par Satan est achevé, impuissant, juste capable de tenter de nous effrayer avec ses gesticulations grotesques et sa « bombe » absurde.
        La démocratie, qui consiste à séparer le politique du principe satanique, et ce, dès la démocratie athénienne comme nous le montre Louis Gernet, n’a pas besoin d’être réformée d’en haut (constitution, etc.) pour s’améliorer, mais simplement pratiquée telle qu’elle est par les citoyens : c’était le sens de mon propos. La démocratie et l’anarchie ; c’est la même chose. C’est précisément ce qui n’est pas supportable pour ceux qui établissent une hiérarchie entre les hommes, qui les classent, qui les notent, qui les jugent, et qui excluent ceux qui ne sont pas assez méritants.
        Ceux-là doivent être combattus et vaincus, non par haine ou intolérance envers ce qu’ils représentent, mais pour que nous puissions, comme le dit Julien Freund, continuer à « cultiver notre jardin » : se battre et vaincre l’adversaire, ce n’est pas croire en la violence pour autant, car « ce n’est pas nous qui désignons l’ennemi, mais c’est lui qui nous désigne ». Cette position n’est donc aucunement idyllique ou idéaliste, mais simplement réaliste.

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  9. L’ennemi existe et doit être radialement combattu, mais je ne suis pas sûr que confondre anarchie et démocratie ne soit pas une confusion ultime où, comme on peut l’observer en Occident, chacun se prend pour le roi, ce qui ne peut aboutir qu’à la guerre du tous contre tous.
    La démocratie à mon sens serait la capacité que nous aurions justement d’admettre l’acceptation d’un ordre commun qui ne serait plus fondé sur l’ordre sacrificiel, mais sur la prise de conscience personnelle de la nécessité de renoncer individuellement à la royauté, cette face lumineuse de l’Apocalypse qui éclaire l’impérieuse nécessité de renseigner jusqu’au plus petits d’entre nous, pour accéder à cette réalité qui permet de choisir entre l’amour ou la destruction, par et pour soi-même, renonçant chacun à son pouvoir personnel au bénéfice de la santé paisible du groupe, reconnaissant l’exacte frontière qui n’est pas définie par nous mais que nous sommes à même de discerner depuis la révélation évangélique, la frontière entre l’amour et le ressentiment.
    Là est le jugement et là est l’ordre qui ne peut se formuler que dans le cadre intime de nos relations personnelles, qui nous permettrait d’exercer notre liberté souverainement en pleine conscience de la grâce qui nous est faite de pouvoir y accéder, ayant alors latitude de combattre l’ennemi qui nous entraine sans cesse par sa ruse à le haïr, à admirer la force et à retourner à nous mentir sur nous-même pour nous en protéger, refondant sur la révélation l’illusion que nous pourrions en éviter les souffrances de sa blessure, alors que la grâce ne nous protège que de sa corruption, et nous invite avec courage à choisir le chemin qu’elle nous indique clairement, ou à le refuser en connaissance de cause :

    « Les Romains et les Hébreux se sont crus les uns et les
    autres soustraits à la commune misère humaine, les
    premiers en tant que nation choisie par le destin pour être
    la maîtresse du monde, les seconds par la faveur de leur
    Dieu et dans la mesure exacte où ils lui obéissaient. Les
    Romains méprisaient les étrangers, les ennemis, les
    vaincus, leurs sujets, leurs esclaves ; aussi n’ont-ils eu ni
    épopées ni tragédies. Ils remplaçaient les tragédies par les
    jeux de gladiateurs. Les Hébreux voyaient dans le
    malheur le signe du péché et par suite un motif légitime
    de mépris ; ils regardaient leurs ennemis vaincus comme
    étant en horreur à Dieu même et condamnés à expier des
    crimes, ce qui rendait la cruauté permise et même
    indispensable. Aussi aucun texte de l’Ancien Testament
    ne rend-il un son comparable à celui de l’épopée grecque,
    sinon peut-être certaines parties du poème de Job.
    Romains et Hébreux ont été admirés, lus, imités dans les
    actes et les paroles, cités toutes les fois qu’il y avait lieu de
    justifier un crime, pendant vingt siècles de christianisme.
    De plus l’esprit de l’Évangile ne s’est pas transmis pur
    aux générations successives de chrétiens. Dès les
    premiers temps on a cru voir un signe de la grâce, chez les
    martyrs, dans le fait de subir les souffrances et la mort
    avec joie ; comme si les effets de la grâce pouvaient aller
    plus loin chez les hommes que chez le Christ. Ceux qui
    pensent que Dieu lui-même, une fois devenu homme, n’a
    pu avoir devant les yeux la rigueur du destin sans en
    trembler d’angoisse, auraient dû comprendre que seuls
    peuvent s’élever en apparence au-dessus de la misère
    humaine les hommes qui déguisent la rigueur du destin à
    leurs propres yeux, par le secours de l’illusion, de l’ivresse
    ou du fanatisme. L’homme qui n’est pas protégé par
    l’armure d’un mensonge ne peut souffrir la force sans en
    être atteint jusqu’à l’âme. La grâce peut empêcher que
    cette atteinte le corrompe, mais elle ne peut pas
    empêcher la blessure. Pour l’avoir trop oublié, la tradition
    chrétienne n’a su retrouver que très rarement la
    simplicité qui rend poignante chaque phrase des récits de
    la Passion. D’autre part, la coutume de convertir par
    contrainte a voilé les effets de la force sur l’âme de ceux
    qui la manient.
    Malgré la brève ivresse causée lors de la Renaissance
    par la découverte des lettres grecques, le génie de la
    Grèce n’a pas ressuscité au cours de vingt siècles. Il en
    apparaît quelque chose dans Villon, Shakespeare,
    Cervantès, Molière, et une fois dans Racine. La misère
    humaine est mise à nu, à propos de l’amour, dans l’École
    des Femmes, dans Phèdre ; étrange siècle d’ailleurs, où,
    au contraire de l’âge épique, il n’était permis d’apercevoir
    la misère de l’homme que dans l’amour, au lieu que les
    effets de la force dans la guerre et dans la politique
    devaient toujours être enveloppés de gloire. On pourrait
    peut-être citer encore d’autres noms. Mais rien de ce
    qu’ont produit les peuples d’Europe ne vaut le premier
    poème connu qui soit apparu chez l’un d’eux. Ils
    retrouveront peut-être le génie épique quand ils sauront
    ne rien croire à l’abri du sort, ne jamais admirer la force,
    ne pas haïr les ennemis et ne pas mépriser les
    malheureux. Il est douteux que ce soit pour bientôt. »

    Cliquer pour accéder à Weil-L_Iliade_ou_le_poeme_de_la_force.pdf

    Aussi, chaussés des escarpins de la foi qui protège, dansons sur ce fil acéré de la réalité.
    La vérité alors ne nous corrompt plus, mais nous permet de la servir en admettant de partager la souffrance absolue avec ceux qui savent quels sont les pierres qui pavent les chemins de la joie:

    Joyeux Noël aux bien aimés .

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