Guérisons et résurrections dans les évangiles (2ème partie)

par Benoît Hamot

3 – Foi et révélation

Lorsque Légion s’écrie : «  Ne me tourmente pas ! » il révèle avant tout la peur qui s’empare de lui devant une puissance inconnue autant que réelle, et qui le traverse. Ce n’est pas un refus de la guérison, une « résistance », mais bien au contraire, si Légion accourt au-devant de Jésus, s’il se prosterne devant lui, c’est qu’il est mû par l’espoir d’une délivrance hors de son état d’extrême souffrance. Il sait, il comprend d’emblée que cette délivrance est imminente. Mais sa crainte de l’inconnu demeure : « Que va-t-il m’arriver ? A quoi ressemblera l’état dans lequel je vivrai ? » La révélation implique toujours un passage douloureux, Jacob lutte avec l’ange, qui le blesse, Jonas ne veut pas quitter sa cabane en marge de Ninive et préfère mourir plutôt que renoncer à son ressentiment [1], Paul tombe à terre, aveuglé, Thérèse d’Avila résiste au péril de sa vie à la présence de Jésus, et dans un registre plus récent, Maurice Clavel fut le témoin lucide des dégâts occasionnés par sa douloureuse conversion [2]

On peut penser que cette crainte devant une puissance de transformation et de guérison inouïe est également partagée par les Géranésiens constatant ce qui vient de se produire. Ils ne chassent pas Jésus, mais ils « le prient de s’éloigner ». Leur crainte est empreinte de respect, mais le temps d’une conversion collective à la dimension universelle du judaïsme n’est pas venu, cela exigerait pour le moins une longue préparation, et c’est aussi pour amorcer ce passage que Jésus demande à l’homme délivré de ses démons de rester parmi les siens, afin de témoigner.

Girard a beau jeu de se défendre à l’avance des critiques, consistant à l’accuser de choisir les passages des évangiles qui seraient à l’avantage de son hypothèse tout en excluant les autres, et notamment les nombreux miracles [3]. Il n’en reste pas moins vrai que ce passage est particulièrement bien choisi pour servir la théorie mimétique, et qu’il n’a pas analysé les autres guérisons miraculeuses. Aussi, la tentation d’extrapoler son interprétation particulière devrait-elle être engagée avec circonspection, au risque d’appliquer ce schéma à l’ensemble des miracles, guérisons et résurrections. Une telle approche néglige non seulement la réalité et la spécificité psychotique, mais également l’absence évidente de lien entre, par exemple, une cécité ou une surdité congénitale et un phénomène de polarisation mimétique de type bouc-émissaire. De plus, la folie n’est pas une maladie, mais un état de conscience correspondant à un dérèglement des interactions mimétiques qui fondent notre humanité, et nous permettent de vivre ensemble.

Il n’en reste pas moins vrai que toute maladie ou handicap, fut-il congénital, est à cette époque considéré comme la marque infamante d’un péché, d’une faute, et la mort elle-même reste toujours plus ou moins suspecte à cet égard. C’est bien pour cela qu’il faut se méfier des cas où le terme « possession » est employé dans le texte évangélique : toute maladie est alors interprétée comme l’intrusion et la possession du corps par un esprit mauvais, mais cela n’implique pas pour autant qu’un problème relationnel en soit la cause. Cette idée reste néanmoins présente jusqu’à nos jours dans nombre de « médecines parallèles », extrapolant la réalité avérée de certains troubles psychosomatiques connus. Si Jésus précise que la guérison implique le pardon des péchés, c’est aussi en réponse à cette équivalence douteuse. S’adressant à un paralytique, il lui déclare de prime abord : « Tes péchés te sont remis » (Mt.9, 2 Mc. 2,1 Lc. 5,17), avant de lui ordonner : « Lève-toi ». Il donne à cette occasion une leçon aux scribes qui l’accusent de blasphème.

On peut se demander si la tentation d’inverser l’accusation ne revient pas au même. Initialement orientée vers la personne souffrante et supposée fautive, elle se dirigerait désormais vers le groupe supposé persécuteur. On ne sort pas de l’accusation, la recherche de coupables ne cesse jamais. Mais il ne suffit pas de critiquer l’approche girardienne de l’épisode géranésien, et je voudrais maintenant proposer une interprétation alternative.

4 – La foi agissante

Il n’y a pas de point commun entre la paralysie, la cécité, la lèpre, la surdité, l’épilepsie, la possession démoniaque, l’hyperménorrhée ou métrorragie, des œdèmes, la fièvre, la mort… toutes souffrances que Jésus parvient à guérir, et quelquefois même sans exercer sa propre volonté : le simple fait de toucher son manteau produit sa prise de conscience de « la force qui était sortie de lui » (Mc.5, 30) quand la foule se presse autour de Jésus. La guérison immédiate de la femme souffrant de saignements s’ensuit, et Jésus ne parvient même pas à l’identifier parmi tous ceux qui l’entourent.

Par contre, un point commun réunit toutes les guérisons miraculeuses : c’est la foi des malades ou des possédés, et parfois la foi de ceux qui intercèdent en leur faveur (notamment la femme cananéenne et sa  fille, le centurion et son fils, le pharisien Jaïre et sa fille…) La foi, ou autrement dit, la « certitude de la vérité » (Tresmontant) qui est en lui. La certitude que Jésus est bien fils de Dieu, et donc cocréateur de l’univers, vivant au-delà de l’espace et du temps, et qu’à ce titre, rien ne lui est impossible, et que selon ce point de vue, sa capacité à guérir tous les maux imaginables n’est qu’un détail, et celle de ressusciter les morts aussi. Cette dernière question est principale, notamment du point de vue de la controverse théologique qui divise sadducéens et pharisiens.

Le récit de la résurrection de Lazare montre encore l’importance de la foi en Jésus pour que le miracle s’accomplisse, et c’est Marthe, c’est-à-dire encore un tiers, qui la rend possible en venant elle-même au-devant de Jésus, qui s’est mis en marche vers Béthanie quatre jours après la mise au tombeau de Lazare. Jésus lui demande alors directement : « Je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Le crois-tu ? » Et la réponse positive de Marthe ouvre la voie. Pourtant, Jésus reste encore sur place, attend la venue de Marie et des autres personnes présentes à Béthanie, qui l’amènent ensuite jusqu’au tombeau.

C’est cet événement, volontairement effectué au grand jour et en public, qui provoque la décision du conseil des prêtres de faire mourir Jésus, mais aussi Lazare. Si lors des miracles précédents, Jésus demandait la discrétion des témoins, c’était afin de ne pas se mettre en danger, et ceux qui bénéficiaient de la guérison aussi, à plus forte raison lorsqu’il s’agissait de résurrections. Ce n’est pas en raison d’une prétendue « consigne du secret messianique » comme le prétend une certaine tradition théologique (voir Mc 1, 34 et la note de l’E.B.J.) dont on ne voit pas quelle pourrait être la justification. L’enseignement du rabbi est public, et s’il ne laisse pas pénétrer la foule dans la maison de Jaïre, c’est parce que ce n’est pas un spectacle – Matthieu signale la présence de joueurs de flûte…– et non parce que la foule serait responsable de quelque façon que ce soit de la mort de la fillette (ou de son coma hypoglycémique : mais là n’est pas la question).

Pourquoi avons-nous autant de mal à admettre que la foi puisse être agissante ? Des générations d’exégètes ont tenté de minimiser l’importance des miracles, voire de la résurrection de Jésus. Pourtant, ce qui différencie les chrétiens des innombrables sympathisants de Jésus, c’est la certitude de sa résurrection. Cette certitude n’est pas sans fondement logique, car sans résurrection, nous n’aurions certainement jamais entendu parler de Jésus.

« En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham existât, Je Suis. » (Jn.8, 58). Cette déclaration dépasse toute tentative d’explication scientifique [4], fut-elle induite par la théorie mimétique. Et le miracle suivant est destiné à confirmer la divinité de Jésus : la guérison d’un aveugle de naissance. Où s’exprime la persistance d’une croyance en l’équivalence de la faute et du handicap chez les disciples eux-mêmes – « Rabbi, qui a pêché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » – et la réponse : « Ni lui ni ses parents n’ont pêché, mais c’est afin que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu. » (Jn.9, 3) Et il le guérit en enduisant ses yeux d’un peu de boue formée de sa salive et de la terre couvrant le sol, reprenant ainsi les gestes d’Elohim formant « le glébeux » à son image : Adam [5]. Ce travail de création est opéré, comme souvent, le septième jour, pendant le sabbat. L’inachèvement de la création originelle, Jésus prétend l’achever pendant ce temps qui lui fut réservé depuis l’origine. « Autrement dit, le Père, en Jésus, apporte la continuation et l’accomplissement de la Création elle-même. Le sabbat est pour Jean le symbole de la Création interrompue, qui enferme les observateurs dans une incapacité à participer davantage aux œuvres du Père [6]. »

La lecture anthropologique de la Bible opérée par René Girard nous a ouvert les yeux sur une dimension inédite, qui nous apparait désormais nécessaire, évidente. Elle est également source de créativité dans de nombreux domaines. Il me semble qu’elle comporte néanmoins un risque, celui d’un certain dogmatisme comparable à celui qui anime des scribes accusant Jésus de blasphème. Ce point de vue dogmatique, sensiblement différent de celui des théologiens – notamment les scribes et les pharisiens des évangiles –se veut désormais rationnel, scientifique, et il en vient parfois à s’appuyer sur l’hypothèse mimétique elle-même. Mais si l’on convient, avec Dupuy et Friedman, que la science est une théologie qui s’ignore [7], c’est de ce côté-là qu’il faut diriger notre attention vigilante, afin de laisser toute sa place à la foi qui seule, permet d’opérer des transformations profondes.

Ce point de vue chrétien ne prétend pas pour autant se poser en surplomb par rapport à ceux qui ne partagent pas la foi en la résurrection. On est tout à fait en droit de retenir les implications anthropologiques de la lecture girardienne de la Bible sans se convertir au christianisme, et c’est déjà beaucoup. Loin de toute position surplombante et dogmatique, la foi doit au contraire nous permettre de porter toute notre attention aux plus petits parmi nous, aux enfants, aux « simples en esprit », à ceux qui souffrent d’injustices, et parfois, aux fous, qui croient aux miracles, qui croient en Dieu, qui espèrent en la vie éternelle.


[1] Je me réfère et reconnais ici la pertinence de l’analyse d’Hervé van Baren, exprimée dans une vidéo sur Jonas.

[2] Voir : Maurice Clavel, Ce que je crois

[3] Le bouc émissaire, p.236

[4] Alison précise : « Voici donc la place d’où Jésus parle : il n’est pas seulement l’aboutissement du projet, il est le projet lui-même. » La foi au-delà du ressentiment, p.120

[5] Alison a écrit des pages remarquables à ce sujet, dont je me suis inspiré : La foi au-delà du ressentiment, p.35 et suivantes.

[6] James Alison, Le péché originel à la lumière de la Résurrection, p.231, voir également p.241 et suivantes.

[7] J-P. Dupuy, La marque du sacré, Carnets Nord, p.71-117

8 réflexions sur « Guérisons et résurrections dans les évangiles (2ème partie) »

  1. Après relecture, je voudrais souligner un aspect important. L’épisode de la chute des porcs qui se précipitent du haut de la falaise dans la mer de Galilée suit la traversée périlleuse dans une barque. Jésus s’est endormi, réveillé par les disciples effrayés par la tempête, craignant de périr noyés, il ordonne alors au vent et à la mer de se taire (Mc 4, 39). La mer était pour les hébreux un symbole de la mort, et plus précisément du culte des morts pratiqués par les égyptiens : la traversée de la mer Rouge équivaut à l’abandon du culte païen. Marcher sur les flots, c’est également dominer la mort, et dépasser le culte sacrificiel ancien. La panique précipitant ces animaux impurs dans les eaux et la mort annonce la fin du culte des morts, sacrificiel et païen : car élever des porcs ne peut être pratiqué par des juifs.
    Seulement, tout cela parait un peu trop parfait, un peu trop démonstratif. A la différence de Jean, factuel et précis, les synoptiques ont une vocation explicative, et ils en rajoutent parfois : comme cette falaise à Nazareth, du haut de laquelle la population tente de précipiter Jésus. Mais comme l’écrit Girard : « Les Evangiles s’intéressent trop aux diverses variantes de la mort collective pour s’intéresser à la topographie de Nazareth » (Le bouc-émissaire, p.263). Et on a tout lieu de penser que l’épisode de la tentation au désert, où Satan propose à Jésus de se précipiter du haut du pinacle du temple afin d’être secouru par les anges n’a pas pu avoir lieu : il suffit de lire Jean pour s’en assurer… Je me demande alors si l’épisode des cochons n’a pas été ajouté pour renforcer une même idée, constante, apocalyptique.
    L’idée des cochons qui se précipitent d’eux-mêmes dans la mort est séduisante en effet, et Girard a toutes les raisons de la mettre en valeur, car elle confirme et éclaire son hypothèse. Mais elle n’est pas indispensable si l’on considère que Légion est psychotique, et que sa délivrance a vraiment eu lieu. Bien sûr, l’extrême sensibilité et réactivité des fous aux interactions mimétiques – concernement et centralité selon les termes de Grivois – est en prise directe avec les prémices comportementales qui mènent à la « solution sacrificielle » (focalisation des tensions et des regards sur un individu à expulser), et la rencontre avec Jésus met un terme définitif à ce processus mortifère. Mais avec l’épisode des cochons, on passe directement au niveau collectif et culturel de la révélation ; cette extrapolation manifeste aboutit à une disjonction. Les deux plans, interdividuel et collectif se superposent par un effet que l’on pourrait qualifier de magique. Or Jésus n’est pas un magicien.
    Il faut donc dégager les éléments factuels de leur interprétation par les rédacteurs du texte. Cela ne revient pas à suivre la pente paresseuse de ces « professeurs positivistes » dont se moque Girard à juste titre, car chaque miracle témoigne de la vérité, et à ce titre, l’épisode des cochons nous en apprend beaucoup sur la psychose et sur la dimension hallucinatoire des religions sacrificielles et de leurs mythes : religions que l’on peut dès lors considérer comme des psychoses collectives ritualisées, organisées. Les récits mythiques peuvent être interprétés au même titre que le délire psychotique ou ses prémices, et ils emploient souvent des représentations communes. Ce qui se joue là dépasse, et de beaucoup, toutes les bornes établies par la raison ou le simple bon sens.
    Ainsi, la superstructure interprétative ajoutée aux faits par les trois rédacteurs des synoptiques ne doit surtout pas être assimilée au mythe, car si le mythe cherche à masquer le réel, les évangélistes visent exactement le contraire. Ils exposent les conséquences collectives que ces rencontres entre deux personnes engendreront. Jésus s’adresse toujours à quelqu’un en particulier, il ne propose aucun programme politique. Le changement doit toujours s’opérer à partir de rencontres singulières, et ce sont les plus méprisés par la collectivité qui sont agissants. Le mépris pour les hommes de pouvoir est radical : «Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi si cela ne t’avait été donné d’en haut » (Jn.19, 11). Légion délivré de ses démons ou de sa psychose (c’est égal) provoquera, par son simple témoignage, l’autodestruction inéluctable du principe satanique incarné par les porcs, et dans la réalité, par le pouvoir politique. Satan divisé contre lui-même expulsera Satan, la foule des lyncheurs s’entrainant d’elle-même, par effet domino (mimétique) dans la mer, dans la mort.

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    1. Vous dites, en substance, que l’épisode des cochons n’est pas indispensable si on retient la thèse de la psychose. Or il s’y trouve, dans le texte, et on peut même considérer qu’il en constitue le sommet dramatique. Il a donc bien une signification importante. Vous rappelez fort à-propos l’autre épisode mentionnant un escarpement, la tentative d’y précipiter Jésus. Vous rappelez aussi que ce dernier a tout d’une description symbolique, ledit escarpement n’existant pas dans la topologie du lieu biblique. Pourquoi alors ne pas retenir la dimension symbolique de la mort des cochons ?
      Si les cochons (et Légions avant eux) symbolisent la foule sacrificielle qui est tapie en nous, n’assistons-nous pas à la description symbolique du phénomène inverse au mécanisme sacrificiel ? La possession par la foule devient l’expulsion de la foule en nous, et ce « sacrifice à l’envers » utilise le même symbole d’expulsion et de mise à mort. Je n’ai pas à vous rappeler que cette reprise de symboles, notamment de l’Ancien Testament, pour en retourner la dynamique, est un procédé courant dans les Evangiles (Adam/Genèse – Jésus/la Croix, par exemple).
      Reste à relier cette allusion au sacrifice à la description de l’état initial de l’homme. Je vous rejoint tout à fait, il y a quelque chose d’une conscience exceptionnelle des phénomènes mimétiques dans cet état. Qu’on l’appelle psychose ou autrement, le texte semblerait indiquer qu’entre une révélation qui nous extrairait de la méconnaissance et la « guérison » définitive, il reste une étape, une épreuve à franchir. se reconnaître persécuteur ne revient pas à renoncer à persécuter. Ne serait-ce pas dans cette étape libératrice que le terme foi prend tout son sens ?
      Merci pour la référence à Jonas, elle a eu un effet très net sur la fréquentation.

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      1. Cher Hervé. Merci pour ton commentaire. Il y a deux façons principales de lire les Evangiles. Premièrement, porter son attention sur leur portée symbolique, leur signification dans un cadre théologique, philosophique ou anthropologique, et c’est, me semble-t-il, la lecture qui est la tienne, mais aussi celle de Girard dans ce cas particulier. Deuxièmement, considérant que les Evangiles constituent un récit factuel, historiquement avéré, on peut alors soit refuser toute remise en question, car elle présenterait le risque de voir menacée la véracité de l’ensemble, et donc la religion chrétienne dans son fondement, soit contester les faits sur la base d’éléments de détail manifestement inexacts (une falaise à Nazareth…) : c’est cette option prise par les historiens positivistes dont Girard se moque à juste titre, en arguant que les Evangiles s’intéressent avant tout « aux diverses variantes de la mort collective », c’est-à-dire au phénomène de bouc-émissaire fondateur des religions sacrificielles, qu’il s’agit de subvertir.
        Dans ma lecture du récit sur le cas Légion, je ne choisis pas entre ces deux lectures. Je suis à la fois frappé par le réalisme avec lequel le cas Légion est relaté, qui me parait témoigner d’un évènement réel, car il correspond aux descriptions actuelles de l’entrée dans la psychose (Grivois), et par la liaison qui est effectuée dans le texte avec le meurtre collectif, plus ou moins ritualisé, consistant à précipiter une victime en l’acculant au bord d’une falaise (la question de la présence ou non d’une falaise à cet endroit reste ouverte…). Je crois que Jésus avait réellement la capacité non seulement de guérir toute sorte d’infirmités et de maladies, mais également de libérer de la psychose et de ressusciter les morts, puisque ce n’est pas l’homme Jésus qui agit, mais Dieu à travers lui : c’est le mystère de l’incarnation divine en un homme de chair, évènement inouï et unique dans le temps historique. Mais l’épisode des cochons se place, me semble-il, sur un plan symbolique ou métaphorique, c’est à dire sur un autre plan, ce qui pose question.
        De façon générale, prenant en compte les recherches d’exégètes tels que Claude Tresmontant, je distingue le récit d’un témoin direct, Jean, qui écrit une sorte de journal, et ceux rédigés dans les synoptiques. Il est généralement admis que les synoptiques sont rédigés à partir de notes prises par des témoins que nous ne connaissons pas. Cette distinction ne leur est en rien défavorable, mais permet de comprendre pourquoi les synoptiques prolongent le simple récit factuel par une explication plus théorique, inspirée par la révélation qui leur a décillé les yeux suite à la Passion et la résurrection de Jésus. Explications complémentaires, destinées aux premiers chrétiens, juifs et goïms confondus : étrangers à la culture judaïque, aux nombreuses références bibliques, ces derniers ont en effet besoin d’une « explication de texte ».
        Si on analyse le récit à la lumière de la théorie mimétique, prise au premier degré, le passage concernant les cochons pourrait être interprété comme une sorte de revanche du bouc-émissaire Légion à l’encontre de la foule des persécuteurs, même s’il s’agit dans ce cas de persécuteurs introjectés (pour reprendre une formulation psychanalytique), c’est-à-dire, dans le récit, de « démons ». Mais à mon avis, un tel renversement parait trop simpliste et surtout, il reste sacrificiel : les cochons sont des substituts.
        Il s’agirait donc plutôt d’une vision apocalyptique : en demandant à Légion délivré de rester sur place et de témoigner auprès des siens, Jésus amorce un processus de désintégration au cœur même du paganisme. Aussi modeste soit-il, son témoignage produira son effet. Les cochons – symbole de l’impureté ou autrement dit, de tout ce qui est étranger au judaïsme – sont voués à s’autodétruire. Le royaume de Satan est divisé contre lui-même ; mais les contemporains de Légion n’en sont pas encore là, et ces villageois ne forment pas pour autant une foule persécutrice dirigée contre Légion –mon interprétation diffère de celle de Girard sur ce point – car au sein d’une communauté, quelle qu’elle soit – y compris dans le monde contemporain christianisé – personne ne peut être tenu pour responsable de l’irruption de la psychose chez l’un de ses membres. La psychose est un phénomène purement humain qui, comme Grivois le précise, touche indistinctement 1% de la population, et peut être provoqué par des évènements d’apparence anodine, ce dont les témoignages recueillis rendent compte.
        On n’exclue pas pour autant le fait que l’évènement déclencheur soit d’essence « satanique », dans le sens d’une « accusation publique » dirigées à l’encontre du sujet. Accusation ressentie comme telle par le sujet, qui se voit placé au centre de l’attention générale, mais évènement sans doute indicible (et le travail du psychanalyste ou de l’exorciste consiste à parvenir à la déceler, en sachant l’écouter).
        De façon générale dans les Evangiles, il y a disjonction entre les faits (guérisons et résurrections) et les conséquences futures opérées par ces miracles sur les sociétés humaines. L’eau changée en vin dans des jarres destinées aux ablutions rituelles annonce un changement de rituel à venir, qui ne concerne pas directement les participants aux noces de Cana, ou en tout cas, pas tout de suite. Les rédacteurs des synoptiques ont éprouvé le besoin d’illustrer la liaison entre la révélation divine manifestée par ces miracles et leurs conséquences à très long terme, ou autrement dit, ils nous montrent le sens de ces « signes ». Où miracles et signes ont – et vont dans – le même sens, dans les deux sens du terme sens : signification et direction. Parce que l’épisode imagé des cochons se situe dans un futur non encore advenu, on peut le définir comme une apocalypse, ce qui ne peut être mis sur le même plan que le récit des faits immédiats : la délivrance de Légion.
        Cet épisode est donc un élément contestable du point de vue de nos braves et laborieux « professeurs positivistes », qui s’en tiennent aux faits, mais reste d’une très grande valeur du point de vue anthropologique, et au-delà.
        Nous sommes donc, me semble-il, tout à fait d’accord sur le fond. J’ai cependant du mal à comprendre ce que tu veux dire ici : « Qu’on l’appelle psychose ou autrement, le texte semblerait indiquer qu’entre une révélation qui nous extrairait de la méconnaissance et la « guérison » définitive, il reste une étape, une épreuve à franchir. Se reconnaître persécuteur ne revient pas à renoncer à persécuter. Ne serait-ce pas dans cette étape libératrice que le terme foi prend tout son sens ? »
        J’ai un peu de mal avec le terme de « foi », qui me semble largement démonétisé… Et le terme de « guérison » est-il adapté à la psychose et à la possession ? Je n’en suis pas sûr, car je ne crois pas que cela soit des maladies, et je préfère le terme « libération » que tu emploies aussi. Je coupe les cheveux en quatre ? Je le reconnais bien volontiers… Mais tu veux sans doute dire : la foi consiste à ne plus être un persécuteur. Mais qui peut l’affirmer vraiment, à une époque où la moindre action, remarque ou opinion un peu critique peut être dénoncée par les bien-pensants comme persécutrice ? Les persécuteurs sont persécutés… et même la Chine joue sa partition sur ce terrain glissant, comme le précise Emmanuel Dubois de Prisque (La Chine et ses démons, p.260), et ne parlons pas de la Russie « cernée par l’ennemi »… On regrette que le Pape François vienne mollement au secours de ces tristes empires, la théologie de la libération ayant laissé des traces antilibérales comme on voit, car ces régimes totalitaires traitent précisément leur jeunesse comme s’il s’agissait des cochons du texte évangélique… Je préfère employer le terme de foi dans le sens traduit par Tresmontant : certitude de la vérité qui est en Jésus-Christ. On n’a pas la foi, surtout pas dans le sens où il serait possible de l’avoir, de la faire sienne…

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  2. « — Mon amie, dit Stépan Trophimovitch fort agité, — savez-vous, ce passage merveilleux et… extraordinaire a été pour moi toute ma vie une pierre d’achoppement… aussi en avais-je gardé le souvenir depuis l’enfance. Mais maintenant il m’est venu une idée ; une comparaison. J’ai à présent une quantité effrayante d’idées : voyez-vous, c’est trait pour trait l’image de notre Russie. Ces démons qui sortent du malade et qui entrent dans des cochons — ce sont tous les poisons, tous les miasmes, toutes les impuretés, tous les diables accumulés depuis des siècles dans notre grande et chère malade, dans notre Russie ! Oui, cette Russie, que j’aimais toujours. Mais sur elle, comme sur ce démoniaque insensé, veille d’en haut une grande pensée, une grande volonté qui expulsera tous ces démons, toutes ces impuretés, toute cette corruption suppurant à la surface… et eux-mêmes demanderont à entrer dans des cochons. Que dis-je ! peut-être y sont-ils déjà entrés ! C’est nous, nous et eux, et Pétroucha… et les autres avec lui, et moi peut-être le premier : affolés, furieux, nous nous précipiterons du rocher dans la mer, nous nous noierons tous, et ce sera bien fait, car nous ne méritons que cela. Mais la malade sera sauvée, et « elle s’assiéra aux pieds de Jésus… » et tous la contempleront avec étonnement… Chère, vous comprendrez après, maintenant cela m’agite trop… Vous comprendrez après… Nous comprendrons ensemble. »

    https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Dosto%C3%AFevski_-_Les_Poss%C3%A9d%C3%A9s,_Plon,_1886,_tome_2.djvu/385

    Le miracle ne serait-il pas d’alors penser la foi comme un choix raisonnable , fort de l’enseignement anthropologique du texte qui nous ouvre les yeux sur nous-mêmes, nous invite à nous lever du siège de l’habitude obsolète qui fait de nos vies ancienne ce tombeau d’où peut alors sortir l’humain nouveau, capable alors de rendre à César ce qui lui appartient, comme à Dieu ce qui lui est, notre réalité qui avant Abraham était même si nous n’en avions conscience, et que l’intervention du Christ alors nous permet d’en être la résurrection, non pas de nos corps, mais du sien en nous, nous donnant cette capacité, et c’est absolument extraordinaire de confiance de sa part, d’en être l’incarnation, cette immense responsabilité qu’il nous laisse d’être les instruments de son Verbe ?
    Le miracle est là, il suffit d’y croire pour en faire une réalité qui ne dépend que de nous pour que la Sainte Russie alors- et la rencontre qu’hier soir j’ai faite par hasard au sortir d’un restaurant avec une mère russe et ses deux filles adultes m’en est le témoignage, les larmes de reconnaissance quand je leur témoignais de mon admiration pour Dostoïevski en témoignait en retour- soit à même de s’assoir avec nous tous aux pieds du crucifié.

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    1. Merci pour ce passage extraordinaire de « les Démons ».
      La foi un choix raisonnable ? Vous convoquez un débat compliqué entre Pascal et Saint Paul…
      La « Sainte Russie » ? Si on reconnait un arbre à ses fruits…. (je vous laisse poursuivre).
      Le génie de Dostoïevski, c’est de se placer lui-même parmi les cochons qui se précipitent du haut de la falaise. Il est ce russe typique qui participe aux divers pogroms le jour (« …une grande pensée, une grande volonté qui expulsera tous ces démons, toutes ces impuretés, toute cette corruption suppurant à la surface… »), se saoule le soir pour tenter d’oublier tout ça, à moins qu’il n’aille au casino pour y perdre son argent, et qui le matin, se frappe le cœur de son poing fermé en répétant « mea culpa, mea maxima culpa », avant de recommencer ce cycle infernal, avec la gueule de bois (« et eux-mêmes demanderont à entrer dans des cochons. Que dis-je ! peut-être y sont-ils déjà entrés ! C’est nous, nous et eux, et Pétroucha… et les autres avec lui, et moi peut-être le premier : affolés, furieux, nous nous précipiterons du rocher dans la mer, nous nous noierons tous, et ce sera bien fait, car nous ne méritons que cela. »)
      L’erreur fatale serait de prendre la suite pour argent comptant: « Mais la malade sera sauvée, et « elle s’assiéra aux pieds de Jésus… » et tous la contempleront avec étonnement… ».
      Il n’y a pas d’eschatologie chrétienne, il n’y a qu’une eschatologie judaïque, qui prédit la fin des sacrifices sanglants avec la destruction de Jérusalem, la « grande prostituée » et de son temple, et quelques conséquences secondaires, comparables aux répliques suivant un tremblement de terre, comme l’autodestruction des paganismes confrontés à la révélation : les cochons se précipitant d’eux-mêmes dans l’abime. Phénomène actuellement observable en Russie, en Iran, en Chine…
      Samir Arbache nous rappelait récemment, à propos de « René Girard et le cri du prophète », que les sacrifices sanglants n’ont plus été pratiqués par les juifs après 70 – destruction du temple –, et je préciserai que les sectes sadducéennes et pharisiennes (perouchim) ont également cessé d’exister à ce moment là. Nous partageons la même histoire, la même révélation. La prétendue « Sainte Russie » est une construction idéologique aussi monstrueuse que l’empire chinois tel qu’Emmanuel Dubois de Prisque nous le décrit et que l’Islam, dont le projet relève également d’une eschatologie terrifiante, parce que politique et totalitaire. Toute eschatologie qui n’est pas judaïque est une imitation satanique, dans le sens ou Satan est le rival et l’imitateur de Dieu : le modèle-obstacle fondamental. Et une bonne partie de ceux qui se disent chrétiens continuent eux-aussi à croire en une forme douteuse d’eschatologie, oubliant que « tout est achevé ».

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      1. Oseriez-vous comparer le système communiste à la sainte Russie ? Ou l’État d’Israël à la Jérusalem céleste ? Pourquoi l’occident échapperait-il à l’eschatologie ? Le malade ne se réduit pas à l’une ou l’autre entité, mais à l’humanité toute entière.
        Plus Stepan Trofimovitch se rapproche de la mort, plus il s’éloigne du mensonge, et les deux morts de la fin des possédés ne doivent pas être confondue, celle de Stavroguine où tout est achevé, celle de Stepan où tout est accompli, une mort qui n’est que mort et une mort qui est vie, l’Apocalypse n’est pas complète sans sa face lumineuse.

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      2. Vous connaissez l’œuvre de Dostoïevski bien mieux que moi, et je n’entrerai pas dans ce débat : vous avez certainement raison sur ce point. Je suis un piètre lecteur de romans en général. J’ai cité des phrases tirées de leur contexte romanesque.
        L’actualité nous montre que « la sainte Russie » est désormais convoquée pour justifier la violence totalitaire, comme Dostoïevski la convoquait pour appeler aux pogroms, à la « purification » de la Russie (son projet n’était pas universel, mais hostile à l’Occident et aux juifs). Cela n’a plus rien à voir avec le communisme, puisque la Russie est dirigée par le FSB et des entreprises privées comme Wagner. Je constate que l’Iran fait de même avec la religion de l’Islam, la Chine avec son « Empire du milieu » destiné à dominer le monde en s’appuyant, comme ces précédents, sur une eschatologie. Elle est dans ce cas de type marxiste, car Marx ayant construit une eschatologie antijudaïque et scientiste qui s’exporte très bien, elle permet notamment à la Chine de faire l’économie de la question d’une religion séparée du politique. Je soutiens que la seule eschatologie pertinente est judaïque (ce sont les apocalypses), et que toute autre eschatologie en est une forme pervertie, comme par exemple, le projet du « Grand soir » ou au contraire, l’attente de « la fin du monde ». Il est évident que les apocalypses sont lumineuses : la destruction du temple et la fin des sacrifices sanglants est une libération, signe le triomphe de la vérité éclairant ces « choses cachées depuis la fondation du monde ». Mais j’ai assez exprimé ce que j’entendais par « apocalypse » dans mes interventions précédentes, et je constate ne pas être parvenu à le faire comprendre.
        Je n’ai rien contre Dostoïevski, bien au contraire, mais je reconnais son génie au même titre que celui de Céline : aller au fond du gouffre, regarder la réalité et le mal en face pour en témoigner (les 3 derniers romans de Céline sont un témoignage unique et remarquable sur l’Allemagne détruite…). On n’en revient pas indemne. Nous pouvons les remercier d’avoir eu ce courage et ce talent, même si certaines de leurs idées sont insupportables. Le fait de soigner gratuitement les pauvres ou de prêcher l’évangile est une contrepartie positive qui mérite d’être prise en compte, naturellement. Je ne me pose pas en juge, ni de mes contemporains, ni de nos « pères qui ont versé le sang des prophètes » en me prétendant meilleur qu’eux…

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  3. Aliocha, vous connaissez l’œuvre de Dostoïevski bien mieux que moi, et je n’entrerai pas dans ce débat : vous avez certainement raison. J’ai cité des phrases tirées de leur contexte romanesque.
    L’actualité nous montre que « la sainte Russie » est désormais convoquée pour justifier la violence totalitaire, comme Dostoïevski la convoquait pour appeler aux pogroms, à la « purification » de la Russie (son projet n’était pas universel, mais hostile à l’Occident et aux juifs). Et la situation actuelle n’a plus rien à voir avec le communisme, puisque la Russie est dirigée par le FSB et des entreprises privées comme Wagner, avec la bénédiction de l’Eglise Orthodoxe. Je constate qu’il se passe la même chose en Iran chiite et chez les sunnites, en Chine avec son « Empire du milieu » destiné à dominer le monde en s’appuyant, comme ces précédents, sur une eschatologie. Elle est dans ce cas de type marxiste, car Marx ayant construit une eschatologie antijudaïque et scientiste qui s’exporte très bien, elle permet notamment à la Chine de faire l’économie de la question d’une religion séparée du politique (voir: La Chine et ses démons). Je soutiens que la seule eschatologie pertinente est judaïque (ce sont les apocalypses), et que toute autre eschatologie en est une forme pervertie, comme par exemple, le projet du « Grand soir » ou au contraire, l’attente angoissée de « la fin du monde » (cette Schadenfreude…). Il est évident que les apocalypses sont lumineuses : la destruction du temple et la fin des sacrifices sanglants est une libération, signe le triomphe de la vérité éclairant ces « choses cachées depuis la fondation du monde », et là je vous rejoins.
    Je n’ai rien contre Dostoïevski, bien au contraire, je reconnais son génie au même titre que celui de Céline : aller au fond du gouffre, regarder la réalité et le mal en face pour en témoigner (les 3 derniers romans de Céline sont un témoignage unique et remarquable sur l’Allemagne détruite…). On n’en revient pas indemne. Nous pouvons remercier ces auteurs d’avoir eu ce courage et ce talent, même si certaines de leurs idées sont insupportables. Le fait de soigner gratuitement les pauvres ou de prêcher l’évangile est une contrepartie positive à leurs idées négatives. Je ne me pose pas en juge, ni de mes contemporains, ni de nos « pères qui ont versé le sang des prophètes » en me prétendant meilleur qu’eux… Ne jugez pas et vous ne serez pas jugé : Jean-Marc Bourdin poursuit ce débat essentiel en ce moment, je m’arrêterai donc ici.

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