
(Illustration : Truganini en 1866 – Truganini (1812-1876) est considérée comme la dernière des Aborigènes de Tasmanie)
par Claude Julien
« Les spécialistes des sciences sociales sont toujours en quête d’une position qui réconcilie leur conscience du relativisme culturel avec leur croyance dans l’unité de la connaissance, croyance qu’ils ne peuvent abandonner sans abandonner l’entreprise scientifique elle-même. » (La voix méconnue du réel, Grasset, 2002, p. 96). Voici la citation de René Girard par laquelle je terminai mon précédent billet sur le blog (https://emissaire.blog/2023/12/15/pensee-magique-et-pensee-scientifique/). Il me semble que ce sujet, totalement d’actualité, mérite un ou des approfondissement(s). En effet, Girard est resté sur cette question dans le champ purement intellectuel, sans indiquer les prolongements concrets par lesquels cette opposition voire cette contradiction pouvait, ou pourrait, se traduire. Jean-Marc Bourdin, dans un billet récent (https://emissaire.blog/2024/02/19/rene-girard-un-realiste-manicheen/), a envisagé une approche analytique de la pensée de Girard sur ces thématiques. Je me propose dans ce billet d’adopter une perspective historique qui examine certaines évolutions sociales et sociétales majeures que la théorie mimétique pourrait aider à comprendre.
Ethnocentrisme et esclavagisme
L’ethnocentrisme est un mot qui apparaît au début du XXe siècle sous la plume du sociologue américain William G. Sumner (1840-1910). Très vite ensuite, le fait culturel ainsi désigné apparaît aux observateurs comme un invariant de la plupart, sinon de toutes, les sociétés humaines. Ainsi par exemple, André Leroi-Gourhan (1964) écrit-il : « Dans de très nombreux groupes humains, le seul mot par lequel les membres désignent leur groupe ethnique est le mot « hommes ». » (1). Dans les sociétés traditionnelles, les groupes se définissent par leurs croyances religieuses et les habitudes culturelles que ces croyances déterminent largement. Dans des habitats vastes et de population dispersée, ces groupes peuvent être de petite taille et se distinguer par des différences culturelles ténues, qui cependant, suffisent à définir des rapports de supériorité réciproque, c’est-à-dire la forme première et la plus « pure » de racisme. C’est le cas par exemple de certaines populations aborigènes d’Australie, avant leur acculturation par les Européens (Lahire, 2023). Ces groupes sont amenés à se combattre pour des raisons matérielles (appropriation de terres, enlèvement de femmes, vol de biens matériels, etc.), mais aussi pour une autre raison que Girard a bien identifiée dans La Violence et le Sacré (VS, pp. 372-378) : la capture de futures victimes sacrificielles. Cependant, comme le fait remarquer Lucien Scubla (2013), il n’étend pas son analyse à la capture de prisonniers destinés à servir d’esclaves. L’Histoire témoigne pourtant que l’acquisition de cette force de travail servile a été très souvent l’un des buts de la guerre. Scubla souligne que Girard n’aborde pas cette question alors que, selon lui, « …le même processus rituel, qui a conduit les hommes à domestiquer les animaux, a pu aussi bien les mener à asservir leurs congénères… ».
Comme je l’ai proposé dans mon précédent billet, l’affaiblissement progressif du littéralisme religieux dans l’Occident chrétien a permis l’essor de la pensée scientifique, marqué en particulier par l’abandon du géocentrisme au XVIème siècle. L’affaiblissement de l’ethnocentrisme radical, qui prévalait à cette époque, m’apparaît comme un corollaire de l’abandon du géocentrisme, puisqu’il cesse de mettre l’Homme au centre de la Création. Cet épisode essentiel du cheminement religieux, intellectuel et politique qui a débuté à cette époque dans le monde chrétien, et se poursuit de nos jours est parfaitement illustré par le débat théologique dit « controverse de Valladolid » (Fabre, 2006).
Je rappelle que ce débat interne à l’Église catholique s’est tenu en Espagne, à la demande de l’empereur Charles Quint et de deux papes, en 1550 et 1551. Ce débat entre deux théologiens ayant des vues opposées, devait essentiellement trancher la question de la nature humaine, complète et véritable, des Amérindiens afin de décider s’il était légitime que les colons les réduisent en esclavage, ce qu’ils faisaient jusqu’alors. L’argument principal des partisans de la non humanité des indigènes était leur pratique des sacrifices humains et parfois d’un cannibalisme rituel. D’un autre côté, les réalisations architecturales remarquables (entre autres faits culturels) des indigènes amérindiens forçaient l’observateur européen à leur accorder ce statut d’humain. Nous retrouvons là tous les ingrédients de ce qui oppose le relativisme culturel contemporain à l’exigence d’universalisme, en particulier en matière de droits humains. La déconstruction de l’ethnocentrisme occidental n’est certes pas achevée au terme de la controverse, mais elle est en route (à l’issue du débat, Charles Quint proclame de nouvelles lois interdisant formellement la réduction en esclavage des Amérindiens). Quelques étapes sont repérables plus tard dans les écrits de Montaigne (1580), puis dans ceux de Montesquieu (1721) et des penseurs des Lumières, Diderot et Rousseau entre autres. Il n’en demeure pas moins que l’esclavage perdurera dans le monde occidental jusqu’à la fin du XIXème siècle (abolition en 1888 au Brésil). Dans le reste du monde, la dernière abolition officielle remonte seulement à 1999, au Niger. Cependant l’Organisation Internationale du Travail, estime qu’en 2021, environ cinquante millions de personnes vivraient en situation d’esclavage dans le monde (https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—ed_norm/—ipec/documents/publication/wcms_854796.pdf).
Les racismes ont toujours servi à légitimer les entreprises de colonisation et d’esclavagisme. Les colonisations ont souvent résulté, outre dans la spoliation des populations autochtones, dans des massacres de ces populations dont l’étendue a conduit certains auteurs à parler de génocides (2) et (3). Ainsi en est-il des Amérindiens (Demoule, 2022). Selon le même auteur, l’esclavagisme peut être qualifié, dans ses formes les plus extrêmes, de génocide. C’est le cas des traites négrières, en particulier de la traite transatlantique, même si l’on peut poser ici la question de l’intentionnalité (Jean-Paul Demoule introduit ici la notion de génocide involontaire, comme on parle d’homicide involontaire, p. 209 de l’ouvrage cité).
La question de l’antisémitisme
Les racismes constitutifs de l’histoire humaine dérivent très naturellement de ce que je nomme ici l’ethnocentrisme, donc dans l’acception sacrificielle de ses origines. J’emploie le pluriel car cet invariant culturel qu’est le racisme a pris une multitude de formes dans le temps et l’espace. Le racisme de la démocratie athénienne antique n’est certes pas identique au racisme des Européens dans leurs colonies américaines (Testart, 2018).
Il existe un racisme qui présente des singularités remarquables et qui a fait l’objet d’un texte de Girard, texte dont j’emprunte ici la première partie du titre : « La question de l’antisémitisme dans les Évangiles ». Ce texte, initialement publié en anglais dans «The Girard Reader » en 1996, a été traduit en français et réuni avec d’autres textes en 2002 pour constituer un chapitre de La voix méconnue du réel. J’ai extrait une phrase de ce texte (p. 198 de l’édition Grasset) : « La désintégration d’un christianisme plus ou moins contaminé par l’esprit de persécution (le christianisme sacrificiel) ne peut qu’engendrer l’antisémitisme chrétien. » Pour Girard, l’antisémitisme se réduit essentiellement à une « subversion » de l’antijudaïsme présent dès l’origine dans la lecture sacrificielle des Évangiles. Jean-Paul Sartre dans son essai de 1946 (Réflexions sur la question juive) constate que l’antisémitisme moderne ne s’enracine plus dans l’antijudaïsme, l’Histoire venant de tragiquement lui donner raison. Beaucoup plus récemment (2019), le rabbin Delphine Horvilleur a proposé une distinction radicale entre l’antisémitisme et les autres racismes. Ces derniers seraient l’expression d’une haine qui s’enracine dans le mépris, alors que l’antisémitisme naîtrait d’abord de l’envie et de la jalousie. En termes girardiens, le juif serait en quelque sorte le modèle-obstacle du goy.
Le relativisme culturel, et après ?
La possibilité du décentrement par rapport à son propre groupe ethno-socio-culturel d’origine permet de reconnaître la pluralité de nos singularités et spécificités, et conduit naturellement à considérer comme peu signifiantes les différences de genre, d’orientation sexuelle, d’ethnie, de confession religieuse, de classe sociale, etc., au regard de notre commune appartenance à l’humanité. Mais, par un regrettable glissement conceptuel et sémantique, il conduit au « wokisme », dans ses multiples acceptions, y compris les plus péjoratives (https://emissaire.blog/2021/04/08/du-souci-des-victimes-aux-revendications-victimaires-wokeness-cancel-culture/). Néanmoins, ce relativisme culturel est un réel progrès par rapport à l’ethnocentrisme, dans la mesure bien sûr où il ne s’oppose pas à l’universalisme en matière de droits humains, comme c’est le cas par exemple avec les mutilations sexuelles féminines rituelles (excision et infibulation) qui sont encore largement pratiquées en Afrique, mais aussi en Europe par certaines populations africaines immigrées, malgré leur interdiction par la loi (https://fr.wikipedia.org/wiki/Mutilations_génitales_féminines).
La fin de l’histoire sacrificielle de l’humanité n’est pas encore advenue, d’où le point d’interrogation qui conclut provisoirement cet article.
Références
Demoule JP. Homo Migrans. De la sortie d’Afrique au Grand Confinement. Payot, 2022.
- Fabre M. Le Télémaque I (n°29) : 7-16, 2006.https://www.cairn.info/revue-le-telemaque-2006-1-page-7.htm
- Horvilleur D. Réflexions sur la question antisémite. Grasset, 2019.
- Lahire B. Les structures fondamentales des sociétés humaines.La Découverte, 2023.
- Leroi-Gourhan A. Le geste et la parole. I. Technique et langage. Albin Michel, 1964.
- Montaigne M. « Des cannibales », Essais. Livre I, Chapitre 31, 1580.
- Montesquieu. https://fr.wikisource.org/wiki/Lettres_persanes/Lettre_30
- Sartre JP. Réflexions sur la question juive. Gallimard, 1946.
- Scubla L. Sur une lacune de la théorie mimétique : l’absence du politique dans le système girardien. Cités 53, Dossier : René Girard politique, Puf, 2013. Ouvrage collectif édité par Ramond C et Vinolo S.
- Testart A. L’institution de l’esclavage. Une approche mondiale. Gallimard, 2018.
Notes
(1) A noter la survivance de cet usage dans au moins deux cultures modernes : chez les juifs religieux, le terme goy est encore utilisé pour désigner le non-juif ; chez les Roms, le terme gadjo est utilisé pour désigner le non-Rom.
(2) La seule extermination totalement achevée (en 1876) est, à ma connaissance, celle des aborigènes de Tasmanie, même si la qualification de génocide est récusée par les autorités australiennes (http://pratclif.com/genocide/Jdiamond.htm).
(3) Au moment où j’écris ces lignes, se déroulent au Proche-Orient des événements que certains observateurs n’hésitent pas à qualifier de génocide : les massacres de civils qui accompagnent l’invasion de la bande de Gaza par l’armée israélienne suite à l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023, attaque qui visait des civils juifs israéliens (https://unric.org/fr/cour-internationale-de-justice-la-plainte-sud-africaine-contre-israel-pour-genocide-a-gaza/). Plus généralement, une question qui reste ouverte, à mon avis, est celle du sionisme, qui est parfois qualifié de dernier surgeon du colonialisme occidental, spécialement dans la forme qu’il a prise depuis quelques années. C’est un peu la position de l’historien Jean-Pierre Filiu (Comment la Palestine fut perdue : Et pourquoi Israël n’a pas gagné. Ed. du Seuil, 2024). En revanche, Georges Bensoussan, historien lui aussi, s’est inscrit en faux contre cette qualification dans les médias ; cet auteur a publié avant les évènements actuels un petit ouvrage synthétique (Les Origines du conflit israélo-arabe (1870-1950). Que sais-je, 2023).








