Notre président de la République, un bouc émissaire en sursis ?

par Jean-Marc Bourdin

François Hollande a décidé de ne pas se représenter à l’élection présidentielle. Des commentateurs s’en étonnent : il aurait dû « défendre son bilan », autant dire se clouer lui-même au pilori. Durant la Ve République, le suffrage universel direct a toujours expulsé son élu. Dès le général de Gaulle, élu ainsi pour la première fois en 1965 et congédié en 1969 par un référendum auquel il avait donné un tour plébiscitaire. François Mitterrand et Jacques Chirac n’ont-ils pas été réélus ? Certes mais privés de leur autorité souveraine par une élection législative intermédiaire, le premier ministre qui était issu de la majorité à l’Assemblée nationale (respectivement Jacques Chirac et Lionel Jospin) ayant été alors sévèrement désavoué à la présidentielle.

Voilà qui fait écho à ce que René Girard repère dans les rites d’intronisation des royautés sacrées primitives : ils font apparaître le roi, lors de son sacre, comme un bouc émissaire en puissance ; ils le placent dans des situations représentant le désordre social, l’amènent à commettre des crimes d’indifférenciation dont l’inceste, ou encore simulent sa mise à mort suivie d’une renaissance. Les premiers rois auraient donc été des prisonniers sélectionnés pour devenir de futurs boucs émissaires destinés à être sacrifiés, comme le pharmakos athénien. Des monarchies pratiquent encore ou ont pratiqué ces rites d’intronisation et de rajeunissement, au moins depuis l’Égypte antique des pharaons jusqu’au royaume actuel du Swaziland. En généralisant son propos, Girard conclut sur le concept central du politique : « […] la souveraineté, réelle ou illusoire, durable ou temporaire, s’enracine toujours dans une interprétation de la violence fondatrice centrée sur la victime émissaire (La violence et le sacré, p. 181). »

Il faut donc imaginer François Hollande en bouc émissaire, élu à cette fin par le peuple français, choisi pour être renvoyé à la prochaine échéance. Il n’est pas dépourvu de signes victimaires, quand bien même il s’est proclamé un président normal, comme pour s’en prémunir par avance : cette prise de position a fini par le désigner de manière paradoxale comme responsable de tous les maux, puisqu’il semble avoir renoncé à l’anormalité consacrée par son élection, laquelle aurait dû lui conférer des capacités surnaturelles. Plus plaisamment, on peut évoquer une cravate qui part en diagonale, la pluie qui se déclenche régulièrement lors de ses allocutions en plein air… Et pour le chômage qui s’accroît et la croissance qui baisse, n’aurait-il pas le mauvais œil ? Il le reconnaît lui-même, il n’a « pas eu de bol ». La conjoncture – ou les dieux – ne lui pas été favorable. Plus sérieusement, avec sa manie de se confier à chaque journaliste qui le sollicite, il est désormais celui qui a fini par dire des paroles blessantes à propos de tout le monde : les footballeurs, les magistrats, les autres hommes politiques, y compris de son bord, ses compagnes… De quoi provoquer l’unanimité contre lui qui désigne tout bouc émissaire. Est-il pour autant coupable de l’ingouvernabilité du pays ? Pas plus que les gouvernés, probablement.

Il est aussi possible de voir l’élection pour un mandat à durée déterminée comme un processus adapté à un peuple réputé préférer la révolution à la réforme, guillotineur d’un roi et d’une reine ou encore exilant d’autres souverains. En effet l’assurance que l’erreur commise lors de l’élection durera au plus le temps du mandat amène les présidenticides en puissance à la patience : plutôt que tuer, ou même expulser, il est plus doux et moins dangereux de ne pas renouveler. Un bouc émissaire en sursis, finalement a aussi ses vertus pour maintenir la concorde civile : l’élection est le sacrifice périodique de celui par qui les scandales sont arrivés. Le temps de tout oublier au moment de la joute électorale et de ses déchaînements passionnels, on rêve ensuite d’un état de grâce durant lequel le nouvel élu va tout résoudre et on repart pour un tour de… déception.

La situation diffère aux États-Unis où, depuis 35 ans, où la réélection est la norme (excepté Georges Bush père). Dans ce régime dit présidentiel, les pouvoirs sont strictement séparés : le président n’y est pas responsable de tous les malheurs de son peuple, dans la mesure où le Congrès n’en émane pas. Les élections du président, des sénateurs et des représentants sont d’ailleurs souvent discordantes ; plus, une même couleur politique ne garantit pas la subordination du Congrès au président. Ce dernier a une souveraineté plus que limitée, comme le notait déjà Tocqueville : il exécute des lois qu’il ne peut empêcher d’exister et laisse aux États de l’Union bien des responsabilités tout en renvoyant à la société civile et à l’économie le soin de régler la plupart des difficultés individuelles. Il est donc mieux protégé que le président français présumé omnipotent mais toujours à la merci d’une opinion publique vindicative qui l’a choisi pour donner satisfaction à une foultitude de revendications contradictoires.

La roche tarpéienne est en fait plus proche de l’Élysée que du Capitole.

Jean-Marc Bourdin 23 janvier 2017

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