A propos du christianisme : réflexions d’un girardien athée

Pour un athée séduit par la belle cohérence de la théorie mimétique développée par René Girard, celle-ci repose sur trois piliers : (1) la nature mimétique du désir humain, (2) l’apaisement des rivalités que génère ce désir par le sacrifice d’une victime unanimement condamnée par le groupe, et (3) la révélation de la fausseté de cette condamnation par un homme qui s’offre lui-même en sacrifice alors qu’il est reconnu par ses disciples comme étant innocent de toute faute, et finalement de nature divine [1]. Les deux premiers concepts sont purement anthropologiques et peuvent être reçus comme tels par croyants et athées. A ce titre, ils peuvent être soumis à l’évaluation critique d’autres anthropologues, quelle que soit leur croyance par ailleurs. Le troisième n’apparaît pas immédiatement comme anthropologique mais paraît plutôt relever de la croyance ou de la foi.

1. Christianisme essentiel

Selon Girard, c’est le sacrifice consenti de Jésus qui démontre le caractère menteur de tous les sacrifices qui ont précédé le sien, dès lors que son innocence complète et parfaite est reconnue et proclamée par ses disciples. La culpabilité de toutes les autres victimes sacrificielles est alors remise en question, et du même coup, cette causalité magique qui relie la victime à ses bourreaux, comme j’ai tenté de l’argumenter dans un précédent billet [2].

En fin de compte, peu importe que Jésus ait véritablement existé (même si le débat paraît maintenant clos en faveur de la réalité historique de son existence). L’important est que les disciples rédacteurs des Évangiles le croient totalement innocent (« Ils m’ont haï sans cause », Jn15:25), même s’ils ne peuvent témoigner directement de la longue période qui a précédé sa prédication. Le second point est que ces disciples croient tout aussi fermement en sa nature divine et cela, je l’ai déjà mentionné dans plusieurs commentaires sur ce blogue (je mets en note les citations de Paul qui expriment le plus clairement cet aspect essentiel de la croyance [3]).

J’ai intitulé ce paragraphe « christianisme essentiel » afin de renvoyer à ce que Girard qualifie ainsi dans Achever Clausewitz (AC, Carnets Nord, 2007), faisant référence à la définition qu’il en donne dans le premier des ouvrages où il expose sa compréhension de l’Écriture judéo-chrétienne (Des chose Cachées depuis la Fondation du Monde, DCC, 1978, pp. 165-300 de l’édition Grasset). Dans cet ouvrage (p. 248), il écrit par exemple : « Par un paradoxe inouï, mais bien dans le droit-fil sacrificiel de notre humanité, la logique du Logos violent, la lecture sacrificielle, refait du mécanisme révélé – et donc nécessairement anéanti, si cette révélation était vraiment assumée – une espèce de fondement sacrificiel et culturel. C’est sur ce fondement qu’ont reposé jusqu’ici la « chrétienté » et le monde moderne ». Il a plus tard (AC, p. 80) qualifié cette position d’« absurde » : « La critique d’un « christianisme historique » au profit d’une sorte de « christianisme essentiel » que j’avais cru saisir de façon hégélienne, était absurde. Il faut penser le christianisme comme essentiellement historique, au contraire […] ».

2. Christianisme historique

Considérons l’histoire du christianisme et le christianisme dans l’Histoire, non d’une manière surplombante, extérieure à lui, mais au contraire dans une perspective bien consciente qu’elle est rendue possible par la révélation christique elle-même [2].

Paul, l’inventeur du christianisme, le premier, enseigne (Rm 3:25) : « Dieu a exposé le Christ sur la croix, afin que, par l’offrande de son sang, il soit le pardon pour ceux qui croient en lui ». Cette affirmation est très ambiguë, encore maintenant, a fortiori pour un public dont toute la culture est fondée sur les religions sacrificielles. Encore au concile de Trente (1545-1563), quinze siècles plus tard donc, parle-t-on de Dieu « apaisé » par le sacrifice[4] : « …l’auguste Sacrifice de la Messe n’est pas seulement un Sacrifice de louanges et d’actions de grâces, ni un simple mémorial de celui qui a été offert sur la Croix, mais encore un vrai Sacrifice de propitiation, pour apaiser Dieu et nous le rendre favorable. » A ce point, je citerai à nouveau Girard (DCC, p. 275) : « Si on comprend vraiment ce qu’il en est du mécanisme victimaire, du rôle qu’il a joué dans l’humanité entière, on s’aperçoit que la lecture sacrificielle du texte chrétien lui-même, si stupéfiante et paradoxale qu’elle soit dans son principe, ne peut manquer aussi de paraître probable et même inévitable. Elle vient du fond des âges. Elle a pour elle le poids d’une histoire religieuse qui, dans le cas des masses païennes, n’a jamais été interrompue ou ébranlée par quelque chose comme l’Ancien Testament ». Il s’agit donc en quelque sorte d’un passage obligé vers la vérité du texte.

Toute l’histoire du christianisme des premiers siècles avec ses multiples courants, plus tard qualifiés d’hérésies lors des premiers conciles, témoigne de la difficile réception de la révélation christique par les groupes, les communautés, les peuples auxquels elle est présentée.Tout cela est bien connu des girardiens du blogue. Je dirai cependant quelques mots de la résistance qu’a rencontrée l’adoption du christianisme trinitaire par les populations germaniques qui occupent progressivement l’Empire romain d’Occident dans les premiers siècles de notre ère. Ceux-ci pratiquent une religion fondée sur un panthéon très homothétique à leur structure familiale qui est de type nucléaire (le couple et ses enfants) et patriarcal [5]. C’est sans doute pourquoi, lorsqu’ils se convertissent au christianisme, ces Barbares adhèrent de préférence à l’arianisme, c’est-à-dire à une doctrine qui fait de Jésus le fils créé par Dieu son père, et qui donc, lui est subordonné par nature. En Europe occidentale, seuls les Francs saliens ne passent pas par l’étape arienne. Leur roi, Clovis, se fait baptiser dans le dogme nicéen, par conviction, par opportunisme politique, pour les deux raisons ? La question reste débattue par les historiens [6].

3. Essence historique du christianisme

Dans DCC (p. 247), Girard indique que la définition sacrificielle de la passion et de la rédemption « va se révéler prévisible et en un sens nécessaire… ». Il y a ici l’introduction d’une deuxième idée qui n’est pas une nuance, celle de la nécessité, ou au moins de l’utilité, de cette lecture pour approcher la vérité du texte. Il y aurait donc plus qu’une histoire prévisible, a posteriori bien sûr, de la lecture sacrificielle, c’est-à-dire prévisible de la manière dont un athée contemporain conçoit ce déterminisme à partir du point où le texte l’a amené. A l’inverse, ce déterminisme « déconstructeur » serait voulu, intentionnel dès l’origine pour Girard comme il l’affirme dans AC (p. 80) lorsqu’il évoque la nature « essentiellement historique » du christianisme, ce qui constitue un retournement radical par rapport à ce qu’il a écrit par ailleurs dans DCC et que j’ai brièvement rappelé plus haut.

C’est à ce point que se situe la bifurcation de la lecture athée et de la lecture du croyant. La compréhension intime de la nécessité absolue de la lecture sacrificielle comme projet divin par les premiers prosélytes, les apôtres, Paul, puis les évangélistes, ne peut être démontrée pour un athée. Il préfère y voir un déterminisme interne, un phénomène progressif mais inéluctable et permis par la révélation anthropologique de l’innocence du bouc émissaire.

La dernière citation de Girard que j’utiliserai pour ce bref exposé peut être comprise par les croyants comme par les athées. L’athée se contente de faire l’économie de la croyance : « La lecture sacrificielle, sous le rapport qui nous intéresse désormais, n’est qu’une enveloppe protectrice, et sous cette enveloppe qui achève à notre époque de tomber en poussière, après s’être fendillée et écaillée pendant des siècles, un être vivant se dissimule. » (DCC, p. 277).

Références et Notes

1.   Girard René, réponse à Sandor Goodhart sur la victime innocente : Jésus accepte sciemment de subir le destin de la victime émissaire afin d’accomplir la pleine révélation du mécanisme victimaire comme étant la matrice de tous les faux dieux. Cahiers de l’Herne 89, 2008, Ed. Anspach MR.

2.   Billet du 15 décembre 2023 : https://emissaire.blog/2023/12/15/pensee-magique-et-pensee-scientifique/.

3.   C’est la résurrection qui prouve la nature divine de Jésus selon Paul de Tarse, qui écrit ses épîtres avant les premiers évangiles synoptiques :

Dans l’épître aux Romains (Rm10:9) : « Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé. »

Dans la première épître aux Corinthiens (1Cor 15:3-7) : « Je vous ai transmis avant tout le message que j’avais moi aussi reçu : Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures ; il a été enseveli, et il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures. Ensuite, il est apparu à Céphas [Pierre], puis aux Douze. Après cela, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart sont encore vivants, et dont quelques-uns sont morts. Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres ». Dans le verset suivant, Paul indique que Jésus lui est aussi apparu.

Paul insiste sur le nombre de témoins dont la plupart sont encore vivants, donc peuvent témoigner au sens littéral du terme. Ce qui pourrait apparaître comme un détail du texte et qui l’alourdit, me paraît au contraire essentiel, car tout-à-fait révélateur de la volonté de convaincre et tout autant de la résistance qu’il a sans doute ressentie auprès de certains auditoires plus ou moins sceptiques.

Plus loin (1Cor 15:14) : « Et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vaine, et vaine aussi est votre foi. ».

Pour Girard lui-même, la conversion est intellectuelle : « Je reconnais sans gêne qu’il existe pour moi une dimension éthique et religieuse, mais c’est là un résultat de ma pensée, ce n’est pas une arrière-pensée qui gouverne la recherche du dehors. » (DCC, p. 468). Plus tôt dans le livre (p. 242) : « Le fait qu’un savoir authentique de la violence et de ses œuvres soit enfermé dans les Évangiles ne peut pas être d’origine simplement humaine ».

4.   Extrait du catéchisme du concile de Trente, imprimatur donnée à Tournai le 17 juillet 1923 pour l’édition de Desclée et Cie (réédité moult fois depuis).

4.   Todd E. L’Origine des systèmes familiaux, Tome 1 : L’Eurasie. Paris, Gallimard, 2011.

6.   Bührer-Thierry G. et Mériaux C. La France avant la France (481-888). Belin, 2014, pp. 130-134.

La guerre entre Israël et Gaza à travers le prisme de la théorie mimétique

Débat entre Mark Anspach et Philipp Bodrok (extraits des n° 78, 79 et 80 du Bulletin du Colloquium on Violence and Religion)

La guerre entre Israël et Gaza soulève les passions dans l’ensemble du monde. Dans tous les pays occidentaux, elle divise profondément les forces politiques et l’opinion publique. Le milieu girardien n’échappe pas à ce trouble, comme le prouve le débat passionnant et passionné entre deux spécialistes reconnus de Girard, Mark Anspach et Philipp Bodrock, poursuivi dans trois numéros successifs du Bulletin du Colloquium on Violence and Religion (voir le dernier bulletin https://violenceandreligion.com/bulletin-80-may-2024/).

Schématiquement, les deux protagonistes sont d’accord pour reconnaître le caractère sacrificiel du massacre du 7 octobre. En revanche, ils s’opposent frontalement sur l’analyse de la riposte israélienne et de l’enchaînement de violence qui a suivi. Pour Philippe Bodrock, on est bien dans le cas d’une lutte de double débouchant sur une « montée aux extrêmes » conforme au schéma girardien. Pour Mark Anspach, au contraire, il ne peut y avoir de symétrie entre un groupe terroriste et un État démocratique qui respecte les lois de la guerre. À l’arrière-fond, bien que cela ne soit pas dit dans ces termes, il est assez évident que le nœud du conflit (et la source de sa violence) est le refus de reconnaître l’autre, de la part des deux ennemis, ce qui pose incidemment la question de savoir si la « lutte pour la reconnaissance » n’est pas devenue dans notre monde une dimension centrale des conflits mimétiques. Ce qui n’est pas sans importance, car il est normalement plus facile de se reconnaître mutuellement que de renoncer à un bien devenu objet de rivalité mimétique. Quoi qu’il en soit, l’intérêt de cet échange réside dans la clarté des arguments échangés et des références à la théorie mimétique. À chacun de se faire son opinion !

Les guerriers de la paix

La violence et le sacré ne font qu’un, nous l’avons appris de René Girard. Mais un monde désacralisé n’est pas celui de la « réconciliation » annoncée par Hegel et plus ou moins prédit, à la fin du siècle dernier, par Francis Fukuyama (1) qui voyait dans la fin de la guerre froide non pas la fin des conflits inter-étatiques mais la victoire définitive de la démocratie libérale, soit la fin des guerres idéologiques. Dans son dernier livre, Achever Clausewitz, Girard constate le recul des idéologies et entend même déchirer le voile de méconnaissance qui accompagne le « retour du religieux ». Les idéologies et les guerres qu’elles ont générées n’ont été, selon lui, qu’une étape dans l’apparition d’un « principe planétaire de réciprocité ». Si donc, l’on habille la poussée islamiste d’habits religieux, si l’on parle d’une guerre de civilisations, c’est pour ne pas voir qu’avec la mondialisation, « le mimétisme s’est emparé de la planète ». Le terrorisme islamiste ne serait que « le prodrome d’une réponse plus redoutable de l’Orient à l’Occident ». (Soit, dans la langue actuelle, une réponse du Sud global au Nord).

Qu’est-ce à dire, sinon que nous sommes entrés dans une ère où la guerre n’est plus une institution chargée de « contenir » la violence : en s’imitant réciproquement, écrit Girard, l’URSS et le troisième Reich ont provoqué cette « guerre totale » où est morte l’institution de la guerre en Europe. Girard voudrait élargir cette lecture mimétique de l’histoire récente à toute l’histoire humaine : en amont, les excès des Croisades au XIIIème siècle trouveraient dans le djihad leur réponse mimétique. En aval, la lutte amorcée entre la Chine et les USA aurait moins à voir avec un « choc des civilisations » qu’avec la rivalité mimétique entre deux capitalismes de plus en plus ressemblants. Girard se dit « fasciné » par l’intuition clausewitzienne selon laquelle l’essence de la guerre est le duel ; celui-ci se définissant comme « montée aux extrêmes », selon la loi de réciprocité qui est l’essence même du conflit mimétique : « la guerre est un acte de violence et il n’y a pas de limite à la manifestation de cette violence. Chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes. » Le duel est donc une lutte à mort et toute guerre menée selon ce principe mimétique, de réciprocité, est potentiellement une guerre d’extermination.

J’ai tenu à rappeler ces textes et le caractère apocalyptique de la violence guerrière selon Girard « achevant Clausewitz » (l’action réciproque ne se réduit pas à son concept, hélas), pour tenter de lire les tragédies actuelles à l’aide de cette grille girardienne. La menace nucléaire brandie par Poutine d’un côté, pour signifier qu’il ne peut pas perdre la guerre qu’il mène en Ukraine contre l’Occident et de l’autre, la « montée aux extrêmes » de la violence aussi bien du fait du Hamas, avec sa « razzia bénie » insensée du 7 octobre (2) que du fait du gouvernement israélien, accusé de « génocide », semblent bien conférer aux analyses de Girard une certaine actualité et une non moins certaine puissance explicative à propos de cette actualité. D’un point de vue qui n’est pas que girardien, ces deux guerres sont fratricides. Evidemment fratricides.

Cependant, d’un point de vue qui n’est pas girardien, ces frères ennemis, Russes et Ukrainiens, Israéliens et Palestiniens, qui ne voient que leur différence et repoussent leur identité, sont politiquement en opposition : les Ukrainiens voudraient majoritairement appartenir à l’Europe en tant qu’Etat souverain ; les Palestiniens voudraient vivre dans un Etat souverain, et dans les deux cas, cela leur est refusé au prix de la guerre. La haine réciproque ne se nourrit pas que de réciprocité, ces « jumeaux de la violence » ne sont pas seulement des « doubles », chacun voulant l’anéantissement de l’autre, il y a un enjeu politique et ce qu’on appelle la « communauté internationale » est prise à témoin : la Russie a violé le droit international en envahissant militairement un Etat souverain et Israël le viole tous les jours par ses colonisations illégales, elles-mêmes assorties de violences. Les deux Etats invoquent la légitime défense. La question est : que vaut le droit quand, au nom d’une légitimité supérieure, on lui substitue des rapports de force ? Les analyses de Girard permettent-elles de répondre à cette question ?

Le mimétisme ne produit pas que des conflits de doubles ; l’indifférenciation qui en résulte a produit du sacré à partir du « meurtre fondateur ». Girard a repéré chez Clausewitz « les mêmes mécanismes d’indifférenciation » qu’il avait déduits des mythes pour comprendre le religieux archaïque. C’est pourquoi la « montée aux extrêmes », selon lui, invite à interroger le religieux, à remonter aux origines. Au meurtre fondateur. Pour s’apercevoir que cettevviolence sacrée, fondatrice de toutes les institutions humaines, violence qui a fondé le droit comme un moyen de s’en protéger, le sacrifice et la guerre comme des moyens de l’exorciser et de la canaliser, est devenue purement destructrice : elle fait imploser tous les codes de la guerre, soumet le droit à ses propres fins et, à la différence d’un rituel, se manifeste de façon imprévisible. Les deux conflits qui retiennent notre attention et déchaînent des passions, en Ukraine et à Gaza, ont en commun, malgré leurs différences, de n’être pas des guerres déclarées. La communauté internationale, dont on évoquait plus haut l’arbitrage, est en réalité divisée : en gros, le « Sud global », regroupant avec les Palestiniens et la Russie les Etats hostiles à « l’impérialisme américain » contre le « Nord », auquel l’Ukraine et Israël sont rattachés.Un « duel » à plus grande échelle, qui tend à rendre caduque la notion de « droit international ».

La pensée girardienne s’oppose à l’idée d’une sacralisation de la guerre tout en montrant que l’humanité s’est auto-instituée à partir du mécanisme victimaire et que l’homme est en quelque sorte, issu du sacrifice ; mais il est menacé de disparaître s’il n’y renonce pas tout à fait. Sacraliser la guerre, c’est régresser dans quelque chose d’archaïque. On rencontre cette sacralisation chez des penseurs modernes, chez Hegel et chez Clausewitz, avec l’idée que « la guerre est divine » (Joseph de Maistre) parce qu’elle fait de l’animal conditionné par sa vie biologique un homme, un être libre, le maître dans la « dialectique du maître et de l’esclave ». La guerre est censée régénérer une communauté, en apaiser les tensions, comme le rituel du sacrifice, issu du meurtre collectif. On peut même voir dans le suicide terroriste un sacrifice, sauf qu’il est conçu à l’inverse du sacrifice primitif, non en vue d’une contention de la violence mais en vue de son extension : il s’agit de tuer le plus de mécréants possible et de s’imposer comme un modèle héroïque à imiter. Le fait est que la violence djihadiste est sacralisée, théologie et politique sont mélangées, (3) ce qui peut aider à comprendre que les fedayin du Hamas qui ont commis les atrocités du 7 Octobre étaient équipés de caméras thoraciques GoPro, afin de diffuser en ligne instantanément les images (insoutenables) de leur « geste héroïque ».

Dans son dernier livre, « apocalyptique », Girard fait l’aveu qu’il n’a aucun goût pour l’héroïsme, qu’il relie au religieux violent. « L’héroïsme est une valeur trop souillée pour que nous lui fassions crédit ; la canaille s’y est introduite. » (4) Les modèles héroïques sont caducs du fait de l’effacement de la médiation externe, fondée sur l’admiration, au profit de la médiation interne, fondée sur la contagion. Comment comprendre autrement le « modèle terroriste » ? Dans des essais récents sur le thème de la « métamorphose du sacré », c’est-à-dire de la substitution de la figure de la victime à celle du héros, les auteurs (5) citent René Girard : le souci des victimes est judéo-chrétien et c’est un thème girardien ; mais en désacralisant le héros, Girard ne sacralise pas la victime, qui a tout à craindre du culte que lui rend l’idéologie victimaire : c’est au nom de la défense des victimes qu’on tue et qu’on en multiplie indéfiniment le nombre. Et n’est-ce pas un effet pervers de la concurrence victimaire qu’aujourd’hui, sur les campus des plus prestigieuses universités comme Harvard et Stanford et maintenant Sciences Po, le peuple des rescapés de la Shoah soit accusé de « génocide » ?

C’est pourquoi la génération à laquelle j’appartiens et même la suivante est un peu « sous le choc ». Il n’a fallu que quelques semaines pour que les futures élites mondialisées considèrent l’agressé, victime d’un pogrom d’une atrocité inédite, comme l’agresseur du peuple palestinien, (6) et c’est ce qu’il est devenu, tuant des milliers de civils en cherchant à éradiquer les terroristes du Hamas sous un tapis de bombes : où l’on retrouve la « montée aux extrêmes » comme loi inexorable de l’action réciproque, c’est-à-dire du mimétisme. La vision des étudiants de la rue Saint-Guillaume arborant le keffieh palestinien et criant des slogans antisionistes, voire antisémites, interroge. Il est clair que nos universités, taraudées par le « wokisme », l’anticolonialisme et l’intersectionnalité ont trouvé dans  le colon juif un concentré de tout ce qu’elles veulent éradiquer, le parfait « bouc émissaire » ; il est non moins vrai que l’hécatombe interminable en cours sur le petit territoire surpeuplé de Gaza est sans équivalent dans toutes les guerres, plutôt rapides, menées par Israël depuis sa création en 1948 : la protestation contre cette guerre est légitime et d’ailleurs, à l’heure où je termine ce billet, le président américain, pour des raisons qui ne sont peut-être pas seulement électorales, vient de lui donner son approbation.

Cependant, ce qui est frappant, c’est que cette protestation légitime et qui se veut peut-être héroïque sur les campus américains est elle-même guerrière, ne se contentant pas de critiquer une politique, mais désignant comme son ennemi un peuple génocidaire, c’est-à-dire ennemi du genre humain. L’accusation de génocide donne raison aux analyses girardiennes : « La perte du droit de la guerre nous laisse face à l’alternative terrible de l’attaque et de la défense, de l’agression et de la réponse à cette agression, qui sont une seule et même chose (…) Le primat de la victoire, qu’il (Clausewitz) érige en règle, s’exaspère sur fond d’un mépris foncier de l’adversaire, qu’on doit finir par abattre» (7) Le mépris de l’adversaire, c’est pire que la haine, au fond de laquelle gît une forme de respect. Le respect s’adresse à la « dignité » de l’homme, le mépris déshumanise. Ce mépris de l’Autre que semblent partager aujourd’hui avec les fondamentalistes israéliens et les dirigeants du Hamas, les Etats et les individus qui ont pris légitimement la défense des victimes civiles de la guerre menée sur la bande de Gaza, fait d’eux non des médiateurs mais des « guerriers de la paix » : ils n’empêcheront pas la « montée aux extrêmes » de suivre son cours.

(1) F. Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, 1992, Flammarion, coll. Histoire.

(2) Gilles Kepel, dans « Holocaustes », 2024, Plon, montre comment les protagonistes de cette guerre entremêlent dans leurs discours et dans leurs actions religion et politique. Nommée « Déluge d’al-Aksa », l’attaque du 7 octobre réfère à une sourate du Coran qui reprend partiellement l’histoire de l’arche de Noé. La mosquée d’al-Aksa de Jérusalem est devenue le symbole du viol par les Juifs des lieux saints musulmans.

(3) Par-delà la référence au déluge, la « razzia bénie » du 7 octobre veut imiter un haut fait du Prophète, la razzia contre les Juifs vivant dans l’oasis de Khaïbar en l’an 7 de l’Hégine, (628), action sainte d’une grande cruauté.

(4) Achever Clausewitz 2007, Carnets nord, p. 191.

(5) F.Azouvi, Du héros à la victime, Gallimard, 2024 coll. essais ;P.Bruckner, Je souffre, donc je suis. Portrait de la victime en héros, Grasset, 2024 coll. Les Essais.

(6) Un point commun entre les Juifs et les Ukrainiens est d’avoir été « nazifiés » par leurs ennemis, où l’on retrouve l’inversion de la victime en bourreau.

(7) AC, p.127. « abattre » est souligné par René Girard.

Sortir de la victimisation

Le Figaro publiait récemment l’enregistrement d’un débat entre les philosophes Pascal Bruckner et François Azouvi, sur le thème de la dynamique victimaire qui s’est emparée du monde (1). 

Les deux protagonistes de l’émission sont d’accord sur le principal : il est très regrettable que la figure de la victime ait remplacé celle, autrement plus inspirante, du héros. La rhétorique victimaire nous conduit à une société de faibles, de fragiles, qui sera balayée par le retour à des mœurs plus antiques (Bruckner). Le renoncement à la figure de la victime est une condition de notre survie.

Le terme manquant, dans ce débat, est à l’origine du mouvement de la victimisation : la révélation. Le colonialisme, le patriarcat, les deux guerres mondiales et les génocides du XXème siècle, l’oppression des minorités, le déni qui accompagne les crimes sexuels, tous ces phénomènes présentent une image duale dont les deux faces correspondent terme à terme à la figure du héros et à celle de la victime.

Héros, lorsqu’on sacralise la violence, lorsqu’on la présente comme positive, nécessaire ; héros comme ces soldats multi-meurtriers qu’on récompense par une médaille (le but ici n’est pas de les diaboliser !) Héros comme ces Don Juan qu’on admire pour leurs nombreuses conquêtes amoureuses. Le héros, par conséquent, comme symbole et pilier d’une lecture mythique de l’histoire, dans laquelle toutes les horreurs sont niées, sublimées pour nous les faire apparaître comme belles, désirables.

Victimes, avec le phénomène inverse, la désacralisation, il faudrait dire le sacrilège d’une démythification de cette violence, qui fait apparaître les structures sacrificielles du monde et les cohortes d’innocents immolés pour préserver ce décor en carton-pâte.

Pour autant, la victimisation est bien la conséquence directe de cette révélation et Girard en dénonçait lui aussi les excès. C’est là que les trois pensées se rejoignent. La difficulté semble être d’imaginer qu’un phénomène que Bruckner et Azouvi considèrent comme profondément nuisible puisse être autre chose qu’une erreur d’aiguillage à corriger au plus vite. Peut-être faut-il remonter aux sources de l’intuition girardienne pour voir qu’il n’en est rien.

La victimisation a son texte biblique, que je cite souvent :

Notre tendance à la lecture sacrée nous enferme dans l’interprétation morale : la Bible nous dit ce qui est bon et ce qui est mauvais pour nous, et pour distinguer entre les deux, il suffit de s’appuyer sur le ton du passage. Emphatique et exalté, comme dans le cas présent, et nous voilà invités à suivre à la lettre les instructions reçues. Dans le cas de ce passage, nous aurions intérêt à nous revendiquer martyrs, ce qui nous donnerait bien entendu le droit de réclamer vengeance contre celles et ceux qui nous ont martyrisés. Il nous suffit pour atteindre ce très enviable statut de nous auto-revêtir d’une robe immaculée (notons que le texte ne dit jamais que ledit vêtement a été distribué par Dieu ou par ses anges). Bref, nous avons là la description parfaite du phénomène dont il est question dans cet article.

Serions-nous troublés par cet appel explicite à la vengeance, assez peu évangélique il faut le dire, nous pourrions alors commencer à nous affranchir de la lecture sacrée et nous demander si le texte ne serait pas une provocation, une incitation à la réflexion, à la re-connaissance de cette violence et des conséquences tragiques suggérées par la fin de la péricope, bref, à une subversion de la lecture moralisatrice et sacrée pour atteindre la dimension révélatrice. Dès lors, nous pourrions accéder à la connaissance suivante.

La Croix et plus généralement l’exposition crue de notre violence conduisent nécessairement à cette étape de la révélation qu’est la victimisation. Autrefois les victimes étaient rendues invisibles parce que l’exposition de leurs souffrances ne pouvait conduire qu’au renoncement au mensonge mythologique et partant, à l’effondrement des systèmes sacrificiels. Elles étaient sommées de se taire ou à défaut, de voir la violence subie leur être attribuée.

Cette déformation de la réalité par le mythe a un gros défaut : sa fragilité intrinsèque. La sagesse de ce monde est folie devant Dieu (1Co3, 19). Nous sommes dotés d’un organe assez efficace pour déterminer la causalité des phénomènes et éliminer les hypothèses qui ne résistent pas à l’épreuve de l’expérience. Baser tout un monde et son histoire sur un mensonge aussi éhonté que de prétendre que les victimes, celles et ceux dont nous pouvons constater les stigmates sanglants, contempler les cadavres suppliciés, sont en réalité les auteurs de la violence, voilà un subterfuge assez grossier qui a peu de chances de tenir la distance. Tout le système repose sur la méconnaissance, et c’est là son talon d’Achille.

L’ouverture du cinquième sceau se situe au moment déclencheur de cette révélation (l’intérieur invisible du Livre devient accessible). Le livre de l’Apocalypse déroule ensuite les nombreuses étapes qui conduisent à un monde débarrassé du mécanisme victimaire. La victimisation est, d’après Jean, l’inévitable conséquence de la re-connaissance de la victime, mais ce n’est qu’un épisode. Il n’est pas difficile d’en éclairer les rouages, d’en expliquer les contradictions. Reconnaître la violence subie par les victimes est du domaine de la prise de conscience, pas (encore) de la traduction de cette révélation en actes. Les victimes sont désormais lucides sur leurs déboires, mais pas encore assez lucides pour réaliser qu’elles ne sont pas pour autant dispensées de se reconnaître violentes elles aussi. On en arrive à cette étape paradoxale, si bien représentée par le wokisme, de victimes qui cherchent à leur tour à appliquer le principe rétributif à leurs bourreaux.

Plus généralement, accepter l’innocence de la victime conduit inévitablement à l’effondrement des structures sacrificielles, c’est-à-dire de la quasi-totalité des structures sociologiques, de la famille à l’état en passant par la religion, la justice, le commerce… Reconnaître le calvaire des victimes revient à accepter l’effondrement de notre monde. Il y a là un deuil insupportable à faire, et personne ne veut le faire. On préfère alors chercher de nouvelles victimes.

Pascal Bruckner voit ce phénomène. Tout plutôt que d’accepter l’effondrement, d’autant qu’il voit assez bien le différentiel sacrificiel entre le monde occidental, l’épicentre de la victimisation mais aussi de la révélation, et d’autres cultures plus fidèles aux traditions. Si nous baissons la garde nous serons envahis par les barbares. Il faut nous défendre (autrement dit attaquer : cf. Achever Clausewitz) sinon nous sommes perdus, voilà une vision cohérente avec la tentation du retour à l’ordre violent du monde. Les Autres veulent notre perte, il faut êtres plus forts qu’eux. Les Autres en question voient cette paranoïa comme fondamentalement agressive et voilà tout le monde enfermé dans une absurde « montée aux extrêmes ».

La faiblesse, pour Bruckner, équivaut à l’esclavage, à l’élimination. Cela nous semble parfaitement raisonnable. C’est d’ailleurs parfaitement raisonnable : le monde fonctionne sur ce principe depuis le commencement. Il faut une parole « pas de ce monde » pour nous faire réaliser à quel point ce système de pensée universel est en réalité absurde, jusqu’à l’autodestruction de notre singulière espèce. D’autant plus que les outils de cette destruction n’ont cessé de gagner en efficacité (la bombe atomique n’en est qu’un exemple). L’apocalypse biblique consiste à exposer cette absurdité et à nous montrer comment en sortir.

Le principe historique de cette sortie de l’ordre violent est le même que celui qui s’applique à l’échelle de l’individu et des petits groupes. La Bible déroule en parallèle les témoignages des rares humains qui ont accepté de suivre ce parcours improbable et les prophéties du même phénomène applicable au grand nombre, à l’Histoire.

Bientôt, la crise prendra de telles proportions, et le danger d’une disparition de l’humanité deviendra tellement évident, que nos options se réduiront à la porte étroite du salut et la porte large de la perdition. Soit renoncer à toute forme de réciprocité violente, nous désarmer, nous mettre à la merci des violents, rejoindre le camp des victimes impuissantes au risque de devenir nous-mêmes victimes, soit succomber à la barbarie sans limites de Gog et Magog (2).

Revenons aux primordiaux : l’ordre violent des humains est une conséquence de notre nature mimétique, qui est à la fois remède et poison. Nous nous imitons dans la violence, mais nous nous imitons aussi dans la générosité, la douceur, la confiance. Il suffit d’un reste, une masse critique d’humains ayant pris le risque de l’amour, pour entraîner les sceptiques, les prudents et même les violents. Le mimétisme nous entraîne vers l’abîme ; il nous en fera aussi sortir.

(1) Le Figaro, Comment sortir de la dynamique victimaire ? 19 avril 2024, https://www.youtube.com/watch?v=jI_EyeSfakY

(2) Gog et Magog : voir Ezéchiel 38-39

« J’ai cassé le code », dit-il…

Le malheureux lauréat du Concours Eurovision de la chanson 2024, un certain Nemo, s’est brisé en croyant, prétend-il, casser les codes. Il se « définit » comme non-binaire, ni garçon ni fille, et il revendique cette non-identité comme une transgression. Pour « actualiser » ce triomphe, il a brisé son trophée, en direct, aussitôt qu’il l’a reçu. Victoire sur toute la ligne… En réalité, qu’a-t-il brisé ? Il a brisé un symbole ― pas la discrimination dont il se dit victime, mais le symbole seulement ; le rituel est banal, et pour parvenir à cet « exploit », il a obéi à tous les « codes » imposés, comme autant de clichés médiatiques. Cherchez la contradiction. Il chante en anglais, et certainement pas dans un dialecte de quelque canton de sa Suisse originaire. L’anglais est devenu la langue « indifférenciée » par excellence. Le garçon s’habille avec une jupe, mais cela ne retire rien au fait qu’on voit qu’il est un garçon. Et pour couronner le tout, il rassemble tous les suffrages et se retrouve premier d’une « compétition » complètement fabriquée, formatée, un amoncellement de codes « fake ». « Respecte ma différence ! »

Quand il n’y a plus aucun tabou à briser… il reste à se briser soi-même, et Nemo s’est offert en victime expiatoire, devant des dizaines de millions de spectateurs, en live intégral, avec applaudissements frénétiques à l’appui, bruit et fureur garantis, l’hubris indispensable. Choisie à l’unanimité, elle (la victime) n’est finalement qu’une victime. Il n’y a rien de nouveau sous les sunlights.

Toute transgression est un sacrifice. Les transgresseurs répètent à l’infini le même geste atavique et archaïque des religieux depuis l’aube des civilisations. S’ils voulaient vraiment mettre fin aux sacrifices, c’est le mythe du sacrifice lui-même qu’ils devraient transgresser, en arrêtant définitivement toutes les formes de sacrifices.

Hélas, voilà la seule transgression à laquelle les transgresseurs n’ont pas pensé ! En attendant, ils font beaucoup de bruit, beaucoup d’esbroufe, beaucoup de buzz, littéralement pour rien. Et le pauvre transgenre, non-binaire, à l’identité floutée, se retrouve être ce qu’il revendique être : rien ! Avec cette misère supplémentaire qu’il se prétend heureux d’être enfin reconnu comme rien.

*****

La prestation victorieuse de Nemo :
https://www.youtube.com/watch?v=CO_qJf-nW0k

Apostrophes…

Bernard Pivot est décédé le 6 mai dernier. Il était né à Lyon en 1935 ; son émission « Apostrophes », diffusée de 1975 à 1990, reste une référence en matière de culture à la télévision. Il y reçut à plusieurs reprises René Girard.

C’est l’occasion d’en voir ou revoir un numéro spécial, diffusé le 21 juillet 1989. Bernard Pivot s’est rendu à Stanford et s’entretient avec René Girard et Michel Serres. Michel Serres vient de publier « Rome », dédié à René Girard, et celui-ci est en train d’écrire son livre sur Shakespeare, les « Feux de l’envie ». Une mémorable scène finale les rassemble en compagnie de quelques étudiants, pour une fable inédite, « Le Renard et le Sanglier ».

Le consensus

*****

Cette semaine, le consensus. Voilà un mot que nous aimons : savoir, sans être d’accord, s’accorder et avancer ensemble. Je vous cite cette belle phrase de Lacordaire, reprise par Jean Guitton lors de son accueil à l’Académie française, dont vous êtes membre : « Je ne cherche pas à convaincre d’erreurs mon adversaire, mais à m’unir à lui dans une vérité plus haute ». J’aime beaucoup cette belle phrase. C’est l’apothéose du consensus, mais redescendons sur terre : le consensus est souvent le fruit de calculs, d’intérêts croisés, d’obligations. En politique, le consensus a du bon, mais il peut déboucher sur l’inaction, le ni-ni ou le plus petit dénominateur commun, ce qui n’est pas le mieux. Il y a le consensus mou, qui illustre ces situations où l’apaisement passe avant l’objectif même ou l’intérêt commun. On en a parlé lors des grandes réunions sur l’environnement ou lors des élections régionales, dans certaines circonstances. C’est aussi le cas pour les guerres justes que mènent les démocraties depuis quelques décennies. Alors, Michel, sommes-nous d’accord ?

Parfaitement d’accord. Il n’y a rien de plus démocratique et républicain que le consensus : la décision prise en commun, à la majorité des voix, après débat. Pas à l’unanimité, car elle est facteur de blocage. Mais le consensus, on peut en faire l’éloge en effet, puisqu’il fonde notre démocratie et notre liberté. Point final. Mais deuxièmement, je m’en méfie aussi pour une raison très simple : il n’y a rien de pire que l’entraînement de la foule ou de la communauté vers des idées ou des conduites communes. Le lynchage que décrit René Girard en est le meilleur exemple, et l’exemple le plus dangereux, ou le plus tragique, puisqu’il y a mort d’homme. Mais il y a aussi des choses plus légères, comme quelque chose d’aussi risible que de suivre aveuglément la mode, qu’elle soit vestimentaire ou cosmétique. C’est risible mais c’est aussi dangereux, dès le moment où la mode est idéologique. Ma jeunesse a trop vu de défilés enthousiastes, plein de consensus en effet, devant Hitler, Staline ou Mao, pour que je ne m’en méfie pas, plus ou moins. Par conséquent, c’est une bonne chose et une très mauvaise chose, un peu comme la langue d’Esope est la meilleure et le pire des choses. La langue d’Esope du collectif, tout simplement. A ce propos, je vais vous raconter une histoire, une très vieille histoire, une histoire qui date du début de la civilisation grecque : on raconte qu’un mort devait, lorsqu’il entrait aux Enfers, traverser un fleuve. Ce fleuve s’appelait le Léthé ; en grec, cela veut dire l’« oubli ». Cela signifiait que, quand vous traversiez ce fleuve et que vous étiez sur l’autre rive, vous étiez oublié. Et l’inverse du léthê, l’« oubli », était, en grec, aléthéia, la « vérité ». On raconte aussi que certains privilégiés, quand ils arrivaient sur l’autre rive, étaient rappelés sur la première rive du fait de leur gloire, de leurs exploits. Mais il fallait que sur la première rive, il y ait des poètes qui chantent leurs exploits, comme Homère raconte l’exploit d’Achille. Aléthéia signifiait donc la gloire. Nous y sommes. Aléthéia désignait celui qui est connu, celui qui réalise le consensus dans une collectivité. Et donc la vérité était synonyme de la gloire, la vérité était synonyme du consensus. On disait que la vérité avait à voir avec le nombre de gens qu’elle persuadait. Tout le monde lisait Homère et tout le monde était admiratif devant Achille. Et donc la vérité, c’était le consensus. A ce moment-là, les philosophes grecs sont arrivés, et pour eux, la vérité, ce n’était pas cela. C’était la démonstration, c’était l’expérience des choses qu’on peut voir ou démontrer, et, par conséquent, ils ont lutté toute leur vie pour imposer une nouvelle idée de la vérité, contre le consensus. Une phrase de Claudel, formidable, dit : « La vérité n’a rien à voir avec le nombre de gens qu’elle persuade ».

Bien sûr. On peut être seul et avoir raison alors que la foule a tort.

… contre tous.

Hélas !

Ah oui ! Mais aujourd’hui, où en sommes-nous ? C’est intéressant. Regardez par exemple la pratique des sondages. Les sondages vont-ils dire la vérité ? Par exemple, 60% des gens sont pour ceci, et 40% des gens, pour cela. De quoi parlent ces sondages ? Ils parlent de consensus ou, avec 60%, de majorité. Ce dont j’ai fait l’éloge pour la démocratie. Mais attendez, qu’est-ce que cette majorité ? Une majorité d’opinions, ce n’est pas la vérité. Par conséquent, aujourd’hui, entre la gloire, la gloire répandue par nous, par les médias, par les journalistes, par la télévision…, la gloire comme dans la vieille définition de la vérité, avec les Enfers – vous vous rappelez -, aussi bien qu’avec le sondage d’opinion, on est très près de la plus vieille idée du monde, selon laquelle la vérité a justement à voir avec le consensus. Ce n’est évidemment pas vrai. La plupart des inventeurs se sont même opposés au collectif de leurs collègues, même le collectif des savants… J’ai connu des inventeurs, les inventeurs de l’ADN, entourés de gens qui ne croyaient pas du tout à ces grosses molécules. Vous voyez la difficulté sur le consensus lorsqu’il s’agit d’inventions, d’innovation. Et cela ne concerne pas seulement les sciences, il y a un vieux texte, attribué à l’abbé Pierre, qui dit : « Je continuerai à croire, même si tout le monde perd espoir ; je continuerai à aimer, même si les autres distillent la haine ; je continuerai à construire, même si les autres détruisent ; je continuerai à parler de paix, même au milieu d’une guerre ». Par conséquent, le consensus, je le répète, est à la fois une bonne chose pour la gouvernance, pour la démocratie, la liberté, mais c’est aussi la pire des choses pour l’invention et l’innovation. C’est vraiment la langue d’Esope au niveau du collectif.

Merci Michel Serres.

Vérité romanesque : « Billy Budd, marin » d’Herman Melville

La dernière œuvre d’Herman Melville, « Billy Budd, marin », est un roman très court de 138 pages. Il est frappant d’y découvrir la vision très « girardienne » que Melville pouvait avoir, dans un livre qui a été achevé en 1891.
Tout y est. L’enceinte fermée du drame (l’action se passe sur un bateau de guerre anglais navigant en Méditerranée à la fin du XVIIIe siècle, dans l’environnement très agité de la Révolution française), on y trouve aussi la jalousie entre officiers, le « double bind » du désir du capitaine d’armes, la crise mimétique qui couve (on soupçonne une mutinerie), la rumeur contagieuse, les persécutions gratuites, le « choix » du bouc émissaire (un être hors du commun), le sacrifice de la victime innocente, la loi martiale convoquée comme un rite, le pardon des bourreaux (« Dieu bénisse le capitaine Vere », lance Billy Budd avant son exécution), le « retour à l’ordre » après le sacrifice, malgré l’abattement de l’équipage et la conscience déchirée du capitaine Vere. Sans compter les multiples références bibliques. Ainsi, parlant de l’aumônier qui officie aux derniers instants de Billy, Melville commente : « Un aumônier est le ministre du Prince de la Paix servant dans l’armée du Dieu de la Guerre. »
Ce qui amplifie le trouble et l’intensité du drame, c’est que l’élection du bouc émissaire tombe sur un « homme-enfant », le « beau marin », un être sublime et absolument pur. Billy Budd est à la fois objet de fascination et de détestation. Et en parfait chrétien qu’il était, Melville conçoit une « résolution sacrificielle » qui échoue : il la dénonce ouvertement.
Le choix de la beauté comme objet de scandale rappelle le mystérieux W.H. des Sonnets de Shakespeare. Sonnet 70 :

On calomnie toujours les êtres les plus beaux.
La beauté est suspecte et cela nous fascine,
Comme un corbeau qui vole au milieu d’un ciel pur. […]
Et toi, tu te présentes pur, immaculé.


Comme on pouvait s’y attendre, l’œuvre de Melville a eu peu de succès de son vivant (il en a beaucoup souffert) et « Billy Budd » encore moins. L’incompréhension était totale. L’adaptation de Peter Ustinov au cinéma (1962) est tout à fait catastrophique : il resacralise ce que Melville avait tenté de désacraliser.
Melville connaissait les limites de son génie. « Oui, il y a là un mystère », dit-il, en parlant du destin de son héros sans tâche. Le « mystère » dont il est question est, à n’en pas douter, le mystère chrétien.

*****

Complément de Jean-Louis Salasc :

Billy Budd fait aussi l’objet d’un opéra de Benjamin Britten, qui connaît deux versions, une en quatre actes (1951) et l’autre plus ramassée (1968). Les librettistes semblent, comme pour le film de Peter Ustinov, être complètement passés à côté de la lecture évoquée ci-dessus par Joël Hillion. Le personnage de Claggart, l’officier d’armes du bateau,  est interprété comme une incarnation existentielle du mal, un vrai méchant par nature ; l’équipage, qui s’émeut de voir Billy condamné, se calme gentiment quand celui-ci explique qu’il accepte le verdict. C’est comme si le peuple de Jérusalem, après avoir réclamé en vain à Pilate la grâce de Jésus, menaçait d’une émeute et se calmât soudainement, Jésus expliquant à la foule qu’il acquiesçait à sa crucifixion.

Les éléments pré-girardiens sont pourtant potentiellement là : Claggart est-il intrinsèquement méchant ou simplement jaloux de Billy ? L’équipage soutient-il Billy pour sa bonté naturelle ou parce qu’il a tué Claggart ? Mais l’opéra reste dans la lecture mythique.

Au fait, il se trouve réellement une expulsion dans cet opéra : il ne comporte, et c’est le seul, aucune voix de femme…

L’amour comme désappropriation de soi

Nombre des pathologies de notre temps, et peut-être de tout temps, sont symptomatiques de notre désir frénétique d’appropriation. La plus évidente est celle des meurtres et assassinats de conjoint, le plus souvent de conjointe, auxquels s’ajoutent souvent ceux des enfants du couple. Ces drames peuvent se conclure parfois par un suicide du meurtrier. D’après les statistiques de la délinquance, les homicides intrafamiliaux représentent la première des causes d’homicide en France. Le terme de « féminicide » a même été imaginé pour distinguer une de ces catégories, ignorant au demeurant l’étymologie mais signifiant que les victimes les plus nombreuses des meurtres intrafamiliaux étaient, et de loin, les épouses, compagnes et ex. Poussée jusqu’au bout de sa logique, la jalousie se fait alors létale : personne ne possédera ce que j’ai perdu ou que je suis en train de perdre.

Et pourtant la première des institutions modératrices de la violence a certainement été la famille, et ce dès le Paléolithique, probablement avant que les religions, le politique et l’économie de marché ne viennent s’y ajouter successivement sans jamais cependant s’y substituer.

L’évolution de l’humanité a ainsi été jalonnée par des adjonctions d’institutions modératrices de la violence. Les religions ont d’ailleurs confirmé l’importance de la famille, le politique a fait du droit de la famille une partie majeure du droit civil quand le marché a fait de la famille une unité de consommation au sein de laquelle chaque membre exprime ses désirs et contribue à son fonctionnement en gagnant des revenus et acquérant des actifs. Seuls quelques régimes totalitaires et des utopies (de Platon à Thomas More) se sont autorisés à penser et ont parfois mis en œuvre des séparations précoces des enfants de leurs parents pour réduire la première cause d’inégalité que constitue le “loto” de la naissance.

L’institution familiale semble s’être constituée sur le principe du patriarcat, aujourd’hui remis en cause dans le cadre d’une révolution anthropologique comme l’humanité en a rarement connue. Comme toute institution, elle s’est sans doute constituée comme une moindre violence, apte à en contenir de plus dangereuses pour la communauté. Dans le droit romain comme dans d’autres systèmes juridiques de l’Antiquité, ce patriarcat était fondé sur un droit de propriété du pater familias sur les membres de sa famille allant jusqu’à un droit de vie ou de mort dans certaines circonstances. Le progrès des mœurs, notamment dans le monde chrétien, n’a cessé de limiter ce pouvoir des époux et des pères : elle a tardivement fini par reconnaître une autonomie de plus en plus réelle des femmes et des droits de plus en plus importants des enfants vis-à-vis de leurs parents.

Pour autant, l’idée de propriété sur les membres de sa famille demeure profondément ancrée. Après la remise en cause par le droit de l’indissolubilité des liens du mariage longtemps imposée par l’Eglise catholique, la multiplication des divorces a certes affranchi les femmes de leur sujétion mais a, dans le même temps, déplacé la question du désir d’appropriation vers le partage des droits et devoirs des parents sur les enfants en en faisant souvent des objets de rivalité : droits de garde, droits de visite, détermination ainsi que versement des pensions alimentaires, compétition pour obtenir la meilleure part de l’affection des enfants du couples, etc. sont devenus un des enjeux majeurs de la vie des familles désunies. Le divorce (ou la rupture d’un PACS, peu importe la formule) est un acte juridique qui fait des biens matériels mais aussi des rapports humains mis en commun au préalable, des choses partageables, le droit appliqué aux circonstances particulières de chaque affaire et l’action des avocats auprès des magistrats aboutissant au tracé d’une ligne de partage qui s’impose aux parties.

Cette vision réaliste des choses, la vision juridique, limite les conflits sans pour autant les empêcher. Elle me semble refléter une sorte d’inversion de ce que devrait être la constitution d’une famille, au moins depuis que l’amour ou, plus largement, les liens sentimentaux, ont remplacé l’intérêt des familles pour constituer un couple : les sentiments familiaux devraient en effet, dans l’idéal désigné par le terme si galvaudé d’amour, être un don de soi à l’autre, qu’il soit conjoint ou enfant, une relation qui ne fait pas de la réciprocité une condition préalable, même si l’institution du mariage recueille formellement le consentement de chacun. En tout état de cause, l’enfant qui naît n’a aucun devoir “contractuel” vis-à-vis de ses parents. Si la symétrie est espérée entre les membres de la famille, le don de soi devrait être en son sein asymétrique et inconditionnel.

Alors que tant de rapports humains (pour ne pas dire tous) sont produits par la mimésis d’appropriation, l’amour devrait au contraire être la manifestation d’une désappropriation de soi : se donner plutôt que prendre, sans exiger qu’il vous soit rendu à proportion de ce que vous avez donné. Les termes de charité et de miséricorde (le don est alors pardon) nomment cet amour en acte.

La famille (re)deviendra-t-elle un jour le lieu privilégié où se nouent de telles relations ? Et si ce n’est pas dans la famille, où pourraient-elles naître ? À l’évidence pas dans le marché, où les biens et services s’échangent, ni dans le politico-juridique qui a pour fonction de répartir des droits et des devoirs. Et si c’est bien à l’agenda des institutions religieuses qui regroupent la majorité des croyants dans le monde, leur pratique tend souvent à imposer la désappropriation de soi à leurs fidèles aux fins prioritaire de renforcer leur puissance. Bref la famille semble une institution incontournable pour la fondation de communautés effectivement non-violentes. Et pourtant que de crimes et délits se commettent en son sein. Sortira-t-on jamais de la violence ?

Denis Villeneuve : cinéaste de la violence inspiré par l’admiration

Désormais mondialement connu et reconnu pour ses blockbusters d’une science-fiction ambitieuse, le cinéaste québécois Denis Villeneuve me semble depuis longtemps émettre un discours pertinent sur notre époque. J’avais commis une analyse girardienne publiée en 2020 sur Incendies, le film de 2011 lui ayant permis de mettre un pied à Hollywood (https://trivent-publishing.eu/img/cms/6-%20Jean-Marc%20Bourdin_full.pdf).

Très tôt frappé par l’ultra-violence, il a traité durant la décennie 2010 successivement d’une tuerie de masse contre des étudiantes commise par un masculiniste dans une université de Montréal (Polytechnique) et le drame libanais à la façon d’une tragédie oedipienne, même si le récit n’est pas précisément localisé, comme c’était déjà le cas dans la pièce Wajdi Mouawad dont il s’était inspiré (Incendies) ou encore trois thrillers (Enemy qui se présente comme une confrontation entre deux sosies, Prisoners, une enquête sur des enlèvements et meurtres d’enfants et Sicario, ce dernier montrant l’escalade de la violence entre narcotrafiquants mexicains et policiers américains).

Contrairement à un réalisateur comme Quentin Tarentino, il ne semble toutefois pas fasciné par la violence dont il rend compte à l’écran. S’il n’est pas insensible à la beauté des images produites par les flammes, une séquence récurrente dans son œuvre, il n’esthétise pas la violence ; il manifeste clairement sa réprobation ou, à tout le moins, s’interdit toute complaisance à son endroit. Il se range clairement aux côtés des victimes. Il a d’ailleurs été récompensé par un jury de critiques sensibles aux questions de diversité en janvier 2020, le qualifiant de cinéaste de la décennie à un moment où cela était moins évident qu’après ses récents succès des années 2020. Victimes et/ou héroïnes, les femmes tiennent au demeurant une place majeure dans ses films. Dans Dune, l’importance de certains personnages féminins sera manifestement accentuée par rapport au roman adapté par Villeneuve.

Et puis est venue la période, en cours, de ses films de science-fiction. Il est tout à fait remarquable que celle-ci soit commandée par l’expression d’une admiration pour ses grands devanciers qui, comme toute admiration sincère, semble exempte de rivalité. Il a commencé par Premier contact (Arrival) qui reprend à nouveaux frais Rencontre du troisième type de Steven Spielberg. Puis il s’engage dans une suite du légendaire Blade runner de Ridley Scott, récit inspiré d’un roman de l’immense Philip K. Dick, sobrement intitulée Blade runner 2049. Il réalise enfin une adaptation de Dune, pour l’instant en deux épisodes, le roman de cette autre gloire de la science-fiction des année 1960 qu’était Frank Herbert, roman complexe et réputé difficilement adaptable, après le projet avorté d’Alejandro Jodorowsky et un premier film réalisé, mais raté, du propre aveu du pourtant réputé David Lynch, qui a été jusqu’à le renier explicitement.

Denis Villeneuve me semble ainsi manifester des qualités humaines remarquables en se lançant des défis nés d’une admiration réelle et maintes fois exprimée, plutôt que d’une volonté d’écraser la concurrence. Il semble au demeurant entretenir des relations d’admiration mutuelle avec Christopher Nolan, qui est une sorte d’alter ego dans le domaine des productions d’un cinéma à grand spectacle aux ambitions intellectuelles, en général absentes des blockbusters. Plus tôt dans son œuvre, une telle admiration mutuelle semble être également née entre le dramaturge Wajdi Mouawad et Villeneuve, à l’occasion de l’adaptation cinématographique d’Incendies, laquelle avait été conçue comme libre de contraintes à l’égard de la pièce originelle.

Dans une période marquée à Hollywood par #MeToo et ses suites, il semble enfin un adepte des relations courtoises avec ses actrices et ses acteurs, si l’on en croit ce que ces derniers disent dans leurs entretiens de promotion des films auxquels ils ont participé sous sa direction, ainsi que la fidélité que certains lui manifestent en multipliant leurs collaborations.

Peut-être suis-je moi-même aveuglé par mon admiration, mais il me semble que, jusqu’à présent, Denis Villeneuve a fait preuve d’une saine lucidité vis-à-vis de la violence et d’une admiration pour ses grands devanciers tout à fait louables. Comme jamais rien n’est désormais sûr, j’espère que la suite de son œuvre  et de sa vie viendra conforter mon affect.