
par Claude Julien
Pour un athée séduit par la belle cohérence de la théorie mimétique développée par René Girard, celle-ci repose sur trois piliers : (1) la nature mimétique du désir humain, (2) l’apaisement des rivalités que génère ce désir par le sacrifice d’une victime unanimement condamnée par le groupe, et (3) la révélation de la fausseté de cette condamnation par un homme qui s’offre lui-même en sacrifice alors qu’il est reconnu par ses disciples comme étant innocent de toute faute, et finalement de nature divine [1]. Les deux premiers concepts sont purement anthropologiques et peuvent être reçus comme tels par croyants et athées. A ce titre, ils peuvent être soumis à l’évaluation critique d’autres anthropologues, quelle que soit leur croyance par ailleurs. Le troisième n’apparaît pas immédiatement comme anthropologique mais paraît plutôt relever de la croyance ou de la foi.
1. Christianisme essentiel
Selon Girard, c’est le sacrifice consenti de Jésus qui démontre le caractère menteur de tous les sacrifices qui ont précédé le sien, dès lors que son innocence complète et parfaite est reconnue et proclamée par ses disciples. La culpabilité de toutes les autres victimes sacrificielles est alors remise en question, et du même coup, cette causalité magique qui relie la victime à ses bourreaux, comme j’ai tenté de l’argumenter dans un précédent billet [2].
En fin de compte, peu importe que Jésus ait véritablement existé (même si le débat paraît maintenant clos en faveur de la réalité historique de son existence). L’important est que les disciples rédacteurs des Évangiles le croient totalement innocent (« Ils m’ont haï sans cause », Jn15:25), même s’ils ne peuvent témoigner directement de la longue période qui a précédé sa prédication. Le second point est que ces disciples croient tout aussi fermement en sa nature divine et cela, je l’ai déjà mentionné dans plusieurs commentaires sur ce blogue (je mets en note les citations de Paul qui expriment le plus clairement cet aspect essentiel de la croyance [3]).
J’ai intitulé ce paragraphe « christianisme essentiel » afin de renvoyer à ce que Girard qualifie ainsi dans Achever Clausewitz (AC, Carnets Nord, 2007), faisant référence à la définition qu’il en donne dans le premier des ouvrages où il expose sa compréhension de l’Écriture judéo-chrétienne (Des chose Cachées depuis la Fondation du Monde, DCC, 1978, pp. 165-300 de l’édition Grasset). Dans cet ouvrage (p. 248), il écrit par exemple : « Par un paradoxe inouï, mais bien dans le droit-fil sacrificiel de notre humanité, la logique du Logos violent, la lecture sacrificielle, refait du mécanisme révélé – et donc nécessairement anéanti, si cette révélation était vraiment assumée – une espèce de fondement sacrificiel et culturel. C’est sur ce fondement qu’ont reposé jusqu’ici la « chrétienté » et le monde moderne ». Il a plus tard (AC, p. 80) qualifié cette position d’« absurde » : « La critique d’un « christianisme historique » au profit d’une sorte de « christianisme essentiel » que j’avais cru saisir de façon hégélienne, était absurde. Il faut penser le christianisme comme essentiellement historique, au contraire […] ».
2. Christianisme historique
Considérons l’histoire du christianisme et le christianisme dans l’Histoire, non d’une manière surplombante, extérieure à lui, mais au contraire dans une perspective bien consciente qu’elle est rendue possible par la révélation christique elle-même [2].
Paul, l’inventeur du christianisme, le premier, enseigne (Rm 3:25) : « Dieu a exposé le Christ sur la croix, afin que, par l’offrande de son sang, il soit le pardon pour ceux qui croient en lui ». Cette affirmation est très ambiguë, encore maintenant, a fortiori pour un public dont toute la culture est fondée sur les religions sacrificielles. Encore au concile de Trente (1545-1563), quinze siècles plus tard donc, parle-t-on de Dieu « apaisé » par le sacrifice[4] : « …l’auguste Sacrifice de la Messe n’est pas seulement un Sacrifice de louanges et d’actions de grâces, ni un simple mémorial de celui qui a été offert sur la Croix, mais encore un vrai Sacrifice de propitiation, pour apaiser Dieu et nous le rendre favorable. » A ce point, je citerai à nouveau Girard (DCC, p. 275) : « Si on comprend vraiment ce qu’il en est du mécanisme victimaire, du rôle qu’il a joué dans l’humanité entière, on s’aperçoit que la lecture sacrificielle du texte chrétien lui-même, si stupéfiante et paradoxale qu’elle soit dans son principe, ne peut manquer aussi de paraître probable et même inévitable. Elle vient du fond des âges. Elle a pour elle le poids d’une histoire religieuse qui, dans le cas des masses païennes, n’a jamais été interrompue ou ébranlée par quelque chose comme l’Ancien Testament ». Il s’agit donc en quelque sorte d’un passage obligé vers la vérité du texte.
Toute l’histoire du christianisme des premiers siècles avec ses multiples courants, plus tard qualifiés d’hérésies lors des premiers conciles, témoigne de la difficile réception de la révélation christique par les groupes, les communautés, les peuples auxquels elle est présentée.Tout cela est bien connu des girardiens du blogue. Je dirai cependant quelques mots de la résistance qu’a rencontrée l’adoption du christianisme trinitaire par les populations germaniques qui occupent progressivement l’Empire romain d’Occident dans les premiers siècles de notre ère. Ceux-ci pratiquent une religion fondée sur un panthéon très homothétique à leur structure familiale qui est de type nucléaire (le couple et ses enfants) et patriarcal [5]. C’est sans doute pourquoi, lorsqu’ils se convertissent au christianisme, ces Barbares adhèrent de préférence à l’arianisme, c’est-à-dire à une doctrine qui fait de Jésus le fils créé par Dieu son père, et qui donc, lui est subordonné par nature. En Europe occidentale, seuls les Francs saliens ne passent pas par l’étape arienne. Leur roi, Clovis, se fait baptiser dans le dogme nicéen, par conviction, par opportunisme politique, pour les deux raisons ? La question reste débattue par les historiens [6].
3. Essence historique du christianisme
Dans DCC (p. 247), Girard indique que la définition sacrificielle de la passion et de la rédemption « va se révéler prévisible et en un sens nécessaire… ». Il y a ici l’introduction d’une deuxième idée qui n’est pas une nuance, celle de la nécessité, ou au moins de l’utilité, de cette lecture pour approcher la vérité du texte. Il y aurait donc plus qu’une histoire prévisible, a posteriori bien sûr, de la lecture sacrificielle, c’est-à-dire prévisible de la manière dont un athée contemporain conçoit ce déterminisme à partir du point où le texte l’a amené. A l’inverse, ce déterminisme « déconstructeur » serait voulu, intentionnel dès l’origine pour Girard comme il l’affirme dans AC (p. 80) lorsqu’il évoque la nature « essentiellement historique » du christianisme, ce qui constitue un retournement radical par rapport à ce qu’il a écrit par ailleurs dans DCC et que j’ai brièvement rappelé plus haut.
C’est à ce point que se situe la bifurcation de la lecture athée et de la lecture du croyant. La compréhension intime de la nécessité absolue de la lecture sacrificielle comme projet divin par les premiers prosélytes, les apôtres, Paul, puis les évangélistes, ne peut être démontrée pour un athée. Il préfère y voir un déterminisme interne, un phénomène progressif mais inéluctable et permis par la révélation anthropologique de l’innocence du bouc émissaire.
La dernière citation de Girard que j’utiliserai pour ce bref exposé peut être comprise par les croyants comme par les athées. L’athée se contente de faire l’économie de la croyance : « La lecture sacrificielle, sous le rapport qui nous intéresse désormais, n’est qu’une enveloppe protectrice, et sous cette enveloppe qui achève à notre époque de tomber en poussière, après s’être fendillée et écaillée pendant des siècles, un être vivant se dissimule. » (DCC, p. 277).
Références et Notes
1. Girard René, réponse à Sandor Goodhart sur la victime innocente : Jésus accepte sciemment de subir le destin de la victime émissaire afin d’accomplir la pleine révélation du mécanisme victimaire comme étant la matrice de tous les faux dieux. Cahiers de l’Herne 89, 2008, Ed. Anspach MR.
2. Billet du 15 décembre 2023 : https://emissaire.blog/2023/12/15/pensee-magique-et-pensee-scientifique/.
3. C’est la résurrection qui prouve la nature divine de Jésus selon Paul de Tarse, qui écrit ses épîtres avant les premiers évangiles synoptiques :
Dans l’épître aux Romains (Rm10:9) : « Si tu confesses de ta bouche le Seigneur Jésus, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé. »
Dans la première épître aux Corinthiens (1Cor 15:3-7) : « Je vous ai transmis avant tout le message que j’avais moi aussi reçu : Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures ; il a été enseveli, et il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures. Ensuite, il est apparu à Céphas [Pierre], puis aux Douze. Après cela, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart sont encore vivants, et dont quelques-uns sont morts. Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres ». Dans le verset suivant, Paul indique que Jésus lui est aussi apparu.
Paul insiste sur le nombre de témoins dont la plupart sont encore vivants, donc peuvent témoigner au sens littéral du terme. Ce qui pourrait apparaître comme un détail du texte et qui l’alourdit, me paraît au contraire essentiel, car tout-à-fait révélateur de la volonté de convaincre et tout autant de la résistance qu’il a sans doute ressentie auprès de certains auditoires plus ou moins sceptiques.
Plus loin (1Cor 15:14) : « Et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vaine, et vaine aussi est votre foi. ».
Pour Girard lui-même, la conversion est intellectuelle : « Je reconnais sans gêne qu’il existe pour moi une dimension éthique et religieuse, mais c’est là un résultat de ma pensée, ce n’est pas une arrière-pensée qui gouverne la recherche du dehors. » (DCC, p. 468). Plus tôt dans le livre (p. 242) : « Le fait qu’un savoir authentique de la violence et de ses œuvres soit enfermé dans les Évangiles ne peut pas être d’origine simplement humaine ».
4. Extrait du catéchisme du concile de Trente, imprimatur donnée à Tournai le 17 juillet 1923 pour l’édition de Desclée et Cie (réédité moult fois depuis).
4. Todd E. L’Origine des systèmes familiaux, Tome 1 : L’Eurasie. Paris, Gallimard, 2011.
6. Bührer-Thierry G. et Mériaux C. La France avant la France (481-888). Belin, 2014, pp. 130-134.








