COVID-19 : La crise, une singularité anthropologique ? 3/ La jeune femme et la vie

par Hervé van Baren

 

S’il est une destinée humaine qui mène à la plénitude lors d’une crise radicale, c’est celle d’Etty Hillesum. Jeune Juive hollandaise sous l’occupation nazie, Etty rédige ses carnets intimes (1) entre 1941 et sa mort à Auschwitz en 1943.

La démarche d’Etty n’est pas historique. Dans ses écrits, la focale de son objectif est réglée sur sa vie intérieure ; la guerre et la situation des Juifs d’Europe forment un fond distant et flou.

Cela recommence : arrestations, terreur, camps de concentration, des pères, des sœurs, des frères arrachés arbitrairement à leurs proches. On cherche le sens de cette vie, on se demande si elle en a encore un. (p. 37)

Etty nous montre la voie à suivre lorsque nous sommes emportés par une crise. Celle qui ravage son monde est extrême à tout point de vue. Son histoire montre bien à quel point il est des circonstances qui nous enlèvent tout pouvoir de changer quoi que ce soit à notre destin. La crise est ce lieu qui nous invite à remplacer le faire et l’avoir par l’être. La singularité ne lui concède qu’une seule liberté : devenir pleinement elle-même.

L’homme forge son destin de l’intérieur, voilà une affirmation bien téméraire. En revanche, l’homme est libre de choisir l’accueil qu’il fera en lui-même à ce destin. (p. 105)

Cette liberté ne peut être acquise que par l’accès à la pleine conscience. Pour pouvoir choisir entre le salut et la perdition, il faut arracher les voiles mythologiques qui nous cachent le réel, s’élever au-dessus de la confusion entre bien et mal qui caractérise la régularité. Dans sa quête existentielle, Etty dénonce un à un tous les mensonges romantiques, renonce à tous les désirs. Elle acquiert au fil des jours une conscience exceptionnelle, qui lui permet de se confronter à tous les aspects du réel, y compris les plus insoutenables, sans basculer dans le désespoir ou dans la haine :

Je connais l’air traqué des gens, l’accumulation de la souffrance humaine, je connais les persécutions, l’oppression, l’arbitraire, la haine impuissante et tout ce sadisme. Je connais tout cela et je continue à regarder au fond des yeux le moindre fragment de réalité qui s’impose à moi. (p. 119)

Etty voit dans cette évolution de son être quelque chose de profondément intime, et même si elle ne reconnaît pas le rôle du médiateur dans le désir, elle en décrit remarquablement les conséquences :

J’avais une nature trop sensuelle, trop « possessive », dirais-je. Ce que je trouvais beau, je le désirais de façon beaucoup trop physique, je voulais l’avoir. Aussi j’avais toujours cette sensation pénible de désir inextinguible [] (p. 21)

Parfois apparaît l’intuition de la nature mimétique du rapport à l’Autre :

L’essentiel est [] d’être à l’écoute de ce qui monte de soi. Nos actes ne sont souvent qu’imitation, devoir supposé ou représentation erronée de ce que doit être un être humain. Or la seule vraie certitude touchant nos vies et nos actes ne peut venir que des sources qui jaillissent au fond de nous-mêmes. (p. 91)

 

Elle perce le mur qui nous cache la réalité du désir métaphysique, du paradoxe attraction-répulsion du scandale :

Ne pas vouloir s’approprier l’autre, ce qui ne revient d’ailleurs pas à renoncer à lui. Lui laisser une liberté totale, ce qui n’implique nulle résignation. Je commence à discerner maintenant la nature de ma passion dans mes relations avec Max. C’était le désespoir de sentir l’autre finalement inaccessible qui me portait au comble de l’excitation. (p. 72) :

Au fur et à mesure qu’elle se libère des passions tristes du mimétisme envieux, elle gagne en empathie et en capacité d’aimer.

Depuis hier soir, j’ai ressenti dans ma chair, une fois de plus, ce que doit être en ce moment la souffrance des gens […] (p. 228)

Sa connaissance d’elle-même progresse en parallèle avec sa connaissance des autres :

Tous les mots, toutes les phrases jamais utilisées par moi dans le passé me semblent en ce moment grisâtres, pâlis et ternes au prix de cette immense joie de vivre, de cet amour et de cette force qui jaillissent en moi comme des flammes. (p. 224)

Comment faire pour que d’autres lisent avec moi à livre ouvert dans tous ces gens qu’il faut déchiffrer comme des hiéroglyphes, trait par trait, jusqu’à ce qu’ils composent un tout lisible et intelligible, un monde pris entre ciel et lande ? (p. 215)

Le parcours est chaotique, les états d’exaltation alternent avec les états dépressifs.

Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942 [] (p. 133)

Angoisse devant la vie à tout point de vue. Dépression totale. Manque de confiance en moi. Dégoût. Angoisse. (p. 71)

A priori, il est facile de diagnostiquer un trouble bipolaire, mais encore une fois, la vision de la singularité depuis l’extérieur est biaisée, elle ne peut rendre compte de la réalité. La psychologie n’a jamais su différencier les états psychiatriques pathologiques des comportements transitoires observés chez une personne affectée par une crise violente. De manière plus générale, l’adoption de la méthode scientifique pour tenter de comprendre l’humain se heurtera toujours à la frontière entre régularité et singularité anthropologique. L’approche purement scientifique de l’humain est condamnée à l’échec par un paradoxe. La science, par définition, s’interdit le point de vue de la singularité, qui en sape les fondements ; la raison, la logique, l’objectivité y sont profondément altérées. Témoigner de l’expérience intime de la crise est réservé aux poètes et aux prophètes.

L’épreuve, en décantant l’accessoire, laisse apparaître l’essentiel :

Tant de beauté et tant d’épreuves. Et toujours, dès que je me sentais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté. […] Qu’un simple cœur humain puisse supporter tant de choses, mon Dieu, tant souffrir et tant aimer ! (p. 199)

Rien ne permet d’affirmer que le parcours spirituel d’Etty est conditionné à une crise. Cependant, ce n’est pas tant ce parcours en lui-même qui nous étonne et nous touche. C’est qu’il ait lieu dans les circonstances que nous connaissons. Etty progresse vers l’amour, la conscience et la liberté là où la grande majorité de ses contemporains se laissent emporter par le désespoir, la haine et la peur. Elle remonte à contre-courant toutes les malédictions, elle dément tous les fatalismes. Etty va chercher la vie là où nous ne voyons que la mort.

 

Je suis dans des dispositions singulières. Est-ce bien moi qui écris ici avec autant de paix et de maturité ? Et saura-t-on me comprendre si je dis que je me sens étonnamment heureuse, non pas d’un bonheur exalté et forcé, mais tout simplement heureuse, parce que je sens douceur et confiance croître en moi de jour en jour ? Parce que les faits troublants, menaçants, accablants qui m’assaillent ne produisent chez moi aucun effet de stupeur ? Parce que je persiste à envisager et à vivre ma vie dans toute la clarté et la netteté de ses contours. Parce que rien ne vient troubler ma façon de penser et de sentir. (p. 159)

Au lecteur donc de décider si ce témoignage confirme ou pas notre intuition de départ. La singularité anthropologique est-elle la condition pour pouvoir nous extraire du mimétisme d’appropriation, pour échapper au mécanisme victimaire, pour vaincre notre violence ? S’il en est ainsi, alors il nous faut d’urgence apprendre, non seulement à accepter les crises qui nous ravagent, mais à les accueillir avec reconnaissance. Alors la très choquante phrase de Jésus prend tout son sens :

« C’est un feu que je suis venu apporter sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (Luc 12, 49)

Les événements récents et d’autres à venir nous précipiteront tous et toutes, selon toute vraisemblance, dans une crise inédite par son ampleur et son étendue. Cette affirmation se heurtera certainement à bien des rejets ; c’est que, dans le deuil que nous devons faire du monde tel que nous le connaissons, nous en sommes encore au stade de la sidération et du déni. La crise sera pour nous tous, individuellement et collectivement, le test de notre capacité à échapper au sort habituel des humains dans de pareilles circonstances. Serons-nous capables de résister à la voix de la foule, qui nous dit de trouver un coupable à nos malheurs ? Pourrons-nous, comme le roi Ezéchias, parcourir une à une les étapes du deuil, choc et déni, culpabilité, colère, négociation, dépression, pour reconstruire notre monde et gagner au passage c’est en option la paix et la liberté ? La crise ouvre sur tous les possibles, mais surtout, en nous dépouillant à notre corps défendant des artifices et des mensonges qui soutiennent nos vies et nos communautés, elle nous fait l’inestimable cadeau de nous laisser libres de choisir.

 

(1) Toutes les citations sont extraites de « Une vie bouleversée », Editions du seuil / Points, 2007. Les extraits bibliques viennent de la TOB.

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COVID-19 : La crise, une singularité anthropologique ? 2/ Un roi éprouvé

par Hervé van Baren

Des chapitres 18 à 20 du second livre des Rois, et, dans une rare reprise, des chapitres 36 à 39 du livre d’Isaïe, la Bible nous parle du règne dEzéchias, roi de Juda. A l’époque, le peuple juif se répartit en deux royaumes, Israël et Juda, avec comme capitales respectives Samarie et Jérusalem.

Le roi de Juda, Ezéchias, nous est présenté comme un monarque éclairé, gardien rigoureux du monothéisme et de l’intégrité territoriale de son pays.

Ezékias mit sa confiance dans le SEIGNEUR, le Dieu d’Israël. Après lui, il n’y a pas eu de roi comme lui parmi tous les rois de Juda ; il n’y en avait pas eu de semblable non plus parmi ceux qui l’avaient précédé. (2 Rois 18, 5)

Malheureusement, il ne suffit pas d’être un bon gouvernant pour éviter les ennuis. Bientôt arrive la nouvelle de la chute de Samarie devant linvincible armée assyrienne, suivie par la prise de toutes les villes de Juda excepté Jérusalem. Encore un temps et voilà la redoutable armée en marche vers la grande ville.

Nous n’entrerons pas dans les détails historiques. Ce qui nous intéresse, dans ces versets, c’est le parcours spirituel d’un homme au fur et à mesure que la crise se déroule. C’est aussi, croyons-nous, ce qui intéresse le ou les auteurs.

La première phase de la crise, c’est une menace encore lointaine, imprécise. On sent bien dans le texte la montée de l’angoisse au fur et à mesure que les mauvaises nouvelles d’Israël et des autres villes de Juda parviennent à Jérusalem, catastrophe inimaginable quelques temps plus tôt.

La Bible nous décrit un roi bien éloigné de son portrait officiel. Il commence par s’humilier devant son ennemi, et cherche à acheter sa grâce :

Ezékias, roi de Juda, envoya dire au roi d’Assyrie à Lakish : « J’ai commis une faute. Ne m’attaque pas ; ce que tu m’imposeras, je le supporterai. » Le roi d’Assyrie fixa à Ezékias, roi de Juda, une taxe de trois cents talents d’argent et de trente talents d’or. Ezékias livra tout l’argent qui se trouvait dans la Maison du SEIGNEUR et dans les trésors de la maison du roi (2 Rois 18, 14-15)

Bien entendu, cette couardise n’a aucun effet sur la volonté de l’Assyrie de s’emparer de la ville. Bientôt les armées ennemies se tiennent au pied des murailles. C’est la seconde phase de la crise. Le danger est à présent bien concret, bien qu’à ce stade pas une goutte de sang n’ait été versée. Le texte nous gratifie alors d’un extraordinaire morceau de guerre psychologique, avec la harangue de l’aide de camp du roi d’Assyrie, qui ne réussit que trop bien à saper le moral des assiégés, leur roi en tête :

[…] [Ezéchias] déchira ses vêtements, revêtit le sac et se rendit à la Maison du SEIGNEUR. (2 Rois 19,1)

Dans l’esprit d’Ezéchias, la ville est déjà perdue. Il se décharge de ses responsabilités en faisant appel aux super-pouvoirs du prophète de service, en l’occurrence Isaïe. L’intervention de celui-ci a pour résultat une pause temporaire dans la crise, mais bientôt celle-ci menace de plus belle. La seconde intervention du prophète frappe durement l’armée ennemie ; elle retourne en Assyrie, où le roi Sennakérib se fait assassiner par ses propres fils. Fin de l’épisode.

On aurait là une édifiante histoire prouvant la toute-puissance de YHWH et de son prophète, sans le chapitre suivant. Passons à la version du livre d’Isaïe.

En ces jours-là, Ezékias fut atteint d’une maladie mortelle (Isaïe 38, 1)

Pour comprendre la teneur de ce début de chapitre, il faut réaliser qu’il raconte la même histoire suivant un autre point de vue. La « maladie mortelle » fait référence au désespoir du roi lorsqu’il réalise qu’il sera sans doute le dernier de l’histoire de son peuple. On notera, tout au long de l’épisode, le portrait plein d’autodérision que le prophète brosse de lui-même. On appréciera par exemple sa belle empathie et son tact lorsqu’il conseille au roi de régler ses affaires au plus vite

Le prophète Esaïe, fils d’Amoç, vint le trouver et lui dit : « Ainsi parle le SEIGNEUR : Donne des ordres à ta maison, car tu vas mourir, tu ne survivras pas. (Isaïe 38, 1)

Quelle sollicitude !

Ezékias tourna son visage contre le mur et pria le SEIGNEUR. Il dit : « Ah ! SEIGNEUR daigne te souvenir que j’ai marché en ta présence avec loyauté et d’un cœur intègre et que j’ai fait ce qui est bien à tes yeux. » Ezékias versa d’abondantes larmes. (Isaïe 38, 2-3)

Ezéchias en est au stade du deuil qu’on appelle la négociation.

Ensuite vient une prophétie d’Isaïe :

La parole du SEIGNEUR fut adressée à Esaïe : « Va et dis à Ezékias : Ainsi parle le SEIGNEUR, le Dieu de David ton père : J’ai entendu ta prière et j’ai vu tes larmes. Je vais ajouter quinze années au nombre de tes jours. Je te délivrerai, ainsi que cette ville, des mains du roi d’Assyrie. Je protégerai cette ville. Et voici pour toi, de la part du SEIGNEUR, le signe que le SEIGNEUR fera ce qu’il a dit : Voici que, sur les degrés d’Akhaz, je vais faire reculer l’ombre qui est déjà descendue : elle reculera de dix degrés. » Et le soleil remonta sur les degrés dix degrés qu’il avait déjà descendus. (Isaïe 38, 4-8)

Les quinze années gagnées compensent probablement les quinze perdues dans la phase dépressive. La liberté que le narrateur prend avec les lois de la physique décrit bien le vécu de la crise, l’abolition de toutes les perceptions habituelles du temps. La singularité, tout comme la poésie, permet toutes les libertés.

La même histoire nous est racontée une troisième fois, cette fois-ci du point de vue d’Ezéchias lui-même, sous la forme d’un psaume.

Poème d’Ezékias, roi de Juda, lorsqu’il fut malade et survécut à sa maladie.
Moi, j’ai dit : au meilleur temps de ma vie,
je dois m’en aller. Je suis assigné aux portes du séjour des morts,
pour le reste de mes années. (Isaïe 38, 9-10)

Le texte nous décrit la dépression comme un état sans horizon temporel. L’absence de Dieu correspond à la mort de toute relation, et le pays tout entier semble affecté par la maladie de son roi :

J’ai dit : je ne verrai plus le SEIGNEUR sur la terre des vivants.
Je ne pourrai plus voir un visage d’homme
parmi les habitants du pays où tout s’arrête. (Isaïe 38, 11)

Tantôt on est condamné à traîner sa carcasse éternellement, tantôt on ne passera pas la nuit :

Je suis assigné aux portes du séjour des morts,
pour le reste de mes années. (Isaïe 38, 10)

Avant le matin, je serai réduit à rien.
Comme le lion, il a broyé tous mes os.
Du jour à la nuit,
tu en auras fini avec moi. (Isaïe 38, 13)

Mais bientôt la lumière réapparaît au loin :

« Le Seigneur est auprès des siens : ils vivront
et son esprit animera tout ce qui est en eux »,
aussi tu me rétabliras et me feras revivre. (Isaïe 38, 16)

Et finit par réchauffer à nouveau les jours d’Ezéchias :

Mon amertume s’est changée en salut.
Tu t’es attaché à ma vie pour que j’évite la fosse
et tu as jeté derrière toi tous mes péchés.
Car le séjour des morts ne peut pas te louer
ni la Mort te célébrer.
Ceux qui sont descendus dans la tombe
n’espèrent plus en ta fidélité.
Le vivant, lui seul, te loue,
comme moi aujourd’hui.
Le père fera connaître à ses fils ta fidélité. (Isaïe 38, 17-19)

Chute et relèvement, lamentation et chant de grâce, accablement et libération, tout cela a lieu au sein de la crise. Tous les prophètes de la Bible témoignent d’un événement qui a transformé leur vie, leur être, hors du temps et de l’espace. C’est bien une singularité anthropologique que ces versets décrivent, un lieu/instant où les lois qui régissent habituellement nos vies n’ont plus cours, le lieu de tous les possibles.

Cette description d’une crise est incomparable parce qu’elle met en parallèle le point de vue extérieur, sujet des premiers chapitres historiques, et le témoignage intime. Si nous avons été si longtemps incapables de voir qu’Isaïe nous racontait trois fois la même histoire, c’est parce que l’unicité des faits est masquée par la nature radicalement différente de l’observation selon qu’elle a lieu du dehors de la singularité ou du dedans.

La crise est donc simultanément le lieu de la perte et celui du salut. Comment ne pas citer Hölderlin, dont Benoît Chantre retrace le parcours spirituel similaire dans son dernier livre (1) :

Là où croit le péril croît aussi ce qui sauve.

Genèse nous raconte la mère de toutes les crises, le déluge, non sans avoir expliqué ses causes :

les fils de Dieu virent que les filles d’homme étaient belles et ils prirent pour femmes celles de leur choix. (Genèse 6, 2)

Les hommes choisissent les femmes selon leur bon vouloir. En prenant pour exemple le désir le plus puissant, Genèse nous décrit un monde dans lequel celui-ci nest pas bridé par la loi. Cette absence de régulation des désirs conduit à l’emballement de la violence :

Le SEIGNEUR vit que la méchanceté de l’homme se multipliait sur la terre : à longueur de journée, son cœur n’était porté qu’à concevoir le mal, et le SEIGNEUR se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre. (Genèse 6, 5-6)

Une fois le déluge passé, dès la sortie de l’arche, Noé instaure un ordre sacrificiel :

Noé éleva un autel pour le SEIGNEUR. Il prit de tout bétail pur, de tout oiseau pur et il offrit des holocaustes sur l’autel. (Genèse 8, 20)

Ce qui a pour conséquence d’apaiser la colère divine :

Le SEIGNEUR respira le parfum apaisant et se dit en lui-même : « Je ne maudirai plus jamais le sol à cause de l’homme. Certes, le cœur de l’homme est porté au mal dès sa jeunesse, mais plus jamais je ne frapperai tous les vivants comme je l’ai fait. (Genèse 8, 21)

L’ordre légal et sacrificiel conduit à une alliance entre Dieu et les hommes :

« Je vais établir mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous : oiseaux, bestiaux, toutes les bêtes sauvages qui sont avec vous, bref tout ce qui est sorti de l’arche avec vous, même les bêtes sauvages. J’établirai mon alliance avec vous : aucune chair ne sera plus exterminée par les eaux du Déluge, il n’y aura plus de Déluge pour ravager la terre. » (Genèse 9, 9-11)

La promesse de préserver la terre de tout nouveau déluge est, sans nul doute, conditionnée à la part humaine du contrat, préserver l’ordre légal et sacrificiel. En supplément, il y a cet engagement divin, redoutablement ambigu :

Dieu dit : « Voici le signe de l’alliance que je mets entre moi, vous et tout être vivant avec vous, pour toutes les générations futures.

« J’ai mis mon arc dans la nuée pour qu’il devienne un signe d’alliance entre moi et la terre. Quand je ferai apparaître des nuages sur la terre et qu’on verra l’arc dans la nuée, je me souviendrai de mon alliance entre moi, vous et tout être vivant quel qu’il soit ; les eaux ne deviendront plus jamais un Déluge qui détruirait toute chair. L’arc sera dans la nuée et je le regarderai pour me souvenir de l’alliance perpétuelle entre Dieu et tout être vivant, toute chair qui est sur la terre. » (Genèse 9, 12-16)

La nuée, c’est bien la menace d’un nouveau déluge, mais à présent elle est éclairée par un arc-en-ciel. La crise change, par ce détail, entièrement de sens. Là où le déluge faisait passer de l’anarchie à la loi et au sacré, les nuées à venir feront passer de la loi et du sacré à l’Esprit, à la conscience. Nous ne sommes pas dispensés d’épreuves, mais celles-ci ont à présent un sens, un objectif qui n’est nullement la destruction de l’humanité. L’arc de lumière annonce une nouvelle alliance entre YHWH et les humains, la relation d’amour que Dieu établit avec nous et que nous avons si souvent tendance à oublier. L’arc n’apparaît, notons-le, que dans la nuée. Genèse suggérerait-elle qu’il n’y a que dans les crises que nous pouvons être éclairés par la lumière divine ?

Rien ne permet d’assimiler Dieu à la singularité de la crise, mais tous les témoignages bibliques désignent la singularité anthropologique comme le lieu de notre rencontre avec Dieu.

(1) Benoît Chantre, le clocher de Tübingen, 2019

Les extraits bibliques proviennent de la TOB.

COVID-19 : La crise, une singularité anthropologique ? 1/ Le lieu de tous les possibles.

par Hervé van Baren

 

En mathématique, une singularité est un lieu de l’espace où l’objet mathématique étudié n’est pas bien défini. C’est souvent un lieu de transition, par exemple lorsqu’une variable change brutalement de valeur en un point précis.

Cette définition se transpose à la physique. Les exemples classiques de singularité physique sont le big bang et les trous noirs. Ce sont des lieux de l’espace-temps où les lois de la physique ne sont plus valables. Par exemple, un trou noir est une singularité définie par un champ gravitationnel infini.

Définissons les invariants anthropologiques comme les caractéristiques humaines universelles. Du point de vue individuel, ce sont la raison et l’affect. Du point de vue collectif, ce sont les structures collectives universelles ; la loi (comprenant les traditions, les coutumes, les valeurs…), la religion, les croyances collectives, l’économie, la politique.

Définissons à présent une singularité anthropologique comme un lieu/instant où les invariants anthropologiques ne sont plus valables pour décrire l’humain. Ce qu’il faut comprendre par cette définition, c’est que l’impossibilité de décrire l’humain n’est pas relative, elle est absolue. Elle n’est pas limitée à l’humain qui fait l’expérience de la singularité de l’intérieur. Même un observateur extérieur qui ne serait pas affecté par la singularité (comme le physicien observe un trou noir à distance) serait incapable de déduire de ses observations les lois anthropologiques classiques. Dans la singularité, elles sont abolies.

Par opposition, nous nommerons régularité tout état de l’humain qui n’est pas une singularité, c’est-à-dire pour lequel les invariants anthropologiques sont fonctionnels.

Pour finir, assimilons une crise à une singularité anthropologique. Cette définition est restrictive. Toutes les crises que vivent les individus et les collectivités humaines ne sont pas des singularités anthropologiques, mais nous garderons pour notre réflexion seulement celles qui le sont.

Une telle crise existe-t-elle ? Il y a des arguments pour répondre par l’affirmative. Individuellement, la dépression répond à plusieurs critères. La raison est dysfonctionnelle et l’affect profondément perturbé. Il n’y a plus de désirs, plus de volonté. Il n’y a plus d’horizon ; le temps semble s’être arrêté et les repères spatiaux s’estompent. D’autres affections psychiatriques correspondent assez bien à la définition. Dès que les comportements deviennent erratiques et imprévisibles, comme dans certaines psychoses, dès que la capacité à se situer dans le temps et l’espace est affectée, on peut parler de crise au sens où nous l’avons définie.

Collectivement, les crises se traduisent par une désintégration de l’ordre social conduisant à des comportements collectifs absurdes, sans cause ni objectif clair, à une violence sans bornes parfois. C’est le cas de certaines guerres civiles ou insurrections. On peut arguer que le génocide rwandais, par exemple, correspondait à un tel état collectif. Dans la plupart des cas, cette abolition est partielle ; l’anarchie qui s’empare de la collectivité reste régie, en apparence, par des lois. C’est le cas de la Terreur pendant la Révolution, du nazisme en Allemagne, de l’idéologie Khmer Rouge au Cambodge, de la Révolution Culturelle de Mao. A échelle plus réduite, on constate que la plupart des émeutes répondent à la définition. Une émeute est toujours matée de l’extérieur, parce qu’elle est incapable de s’auto-réguler, elle n’obéit à aucune loi. Au sein du système fermé de l’émeute, les lois anthropologiques classiques sont bien inopérantes.

Un récent article rappelait le pouvoir du poète à évoquer le réel en peu de mots. C’est ainsi que La Fontaine décrit en quoi une crise telle qu’une épidémie de peste a le pouvoir de bouleverser la nature même des êtres :

Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.

Et, avec encore plus de sobriété, le phénomène mimétique d’extension de ces états dénaturés à toute la collectivité :

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés…

Comment sort-on d’une crise ? On en sort, c’est tout. A un moment, le lieu/instant où se situe l’individu ou le groupe ne correspond plus à une singularité, et les invariants anthropologiques reprennent leurs droits. 

S’il est possible pour un observateur extérieur de décrire un état singulier, il n’est pas possible pour un observateur affecté par la crise de se représenter un état régulier. A l’inverse des trous noirs, la lumière peut sortir d’une singularité anthropologique, pas y entrer. Au sein de la crise, nous sommes aveugles.

Parmi les invariants anthropologiques affectés par la crise, la raison tient une place à part. On ne peut pas dire qu’elle soit systématiquement abolie par la crise. Les individus ou les groupes affectés peuvent donner l’apparence de la raison. Leurs pensées peuvent sembler cohérentes. Cependant, cette capacité de raisonnement est profondément pervertie à la base. Par exemple, un génocidaire pourra construire un raisonnement cohérent pour justifier ses actes ; mais les fondements de cette construction intellectuelle seront toujours déraisonnables, absurdes.

La crise vue comme une singularité anthropologique rejoint la théorie mimétique. Girard donne une description saisissante des crises mimétiques, et de la folie meurtrière qui s’empare de la foule et la pousse à expulser sa violence vers une victime émissaire. La raison est abolie. Le lynchage est rendu possible par la déformation du réel, par la méconnaissance. La victime apparaît aux yeux de tous comme un monstre repoussant ; aucune donnée objective ne peut soutenir cette vision. Aucun argument raisonnable ne détournera la foule de sa cible. Aucun discours ne pourra convaincre les émeutiers que la violence qu’ils prétendent combattre est en réalité leur violence. Au paroxysme de la crise mimétique, lorsque toutes les frustrations, toutes les peurs et tous les ressentiments se sont reportés sur la victime, l’état de la foule est bien une singularité anthropologique. Ce qui permet de constater que toutes les lois ne sont pas abolies au point singulier. Le mécanisme victimaire est une loi anthropologique universelle, et cette loi-là reste d’application au paroxysme de la crise. Peut-être est-ce même seulement à cet endroit qu’elle est valable ? Peut-être le mécanisme victimaire est-il la loi qui remplace les lois régulières au cœur de la singularité ?

De même, les portraits que donnent les grands romanciers de leurs personnages victimes de la rivalité mimétique tendent à décrire une singularité ; leur discernement, leur morale, leur capacité d’introspection et de communication sociale sont profondément affectés. Leur monde intérieur se réduit à un être singulier : le rival.

Quel pourrait être l’intérêt d’une telle représentation de la crise ? Je pense que reconnaître dans les crises les plus aigües des singularités anthropologiques permettrait de revoir entièrement notre manière de les aborder. Comme déjà dit, il est inutile d’élaborer des stratégies et des méthodes pour agir sur une crise de l’intérieur ; rien ne peut affecter la singularité de l’intérieur. 

La capacité d’action depuis l’extérieur est réduite. On peut tenter d’extraire des individus d’un groupe en crise (par exemple en procédant à l’arrestation d’émeutiers), on peut sédater un psychotique ; mais fondamentalement, on ne peut transformer une singularité en régularité.

Notre capacité d’action se concentre donc sur trois aspects : la prévention, la sortie de crise et l’isolement.

Le principe qui doit guider la prévention est simple : éviter à tout prix que l’individu ou la collectivité ne se retrouve au lieu/instant de la singularité. Une fois que c’est le cas, c’est trop tard ! Cette prévention conditionne et explique, en particulier, le religieux. La reproduction du meurtre fondateur par les rites crée de fausses crises, de fausses singularités qui ont pour objectif de garder les humains loin des vraies.

La gestion de la sortie de crise vise à rétablir aussi vite que possible des conditions régulières optimales.

Enfin, l’isolement part du constat que les crises sont des singularités partageant avec les trous noirs la caractéristique d’être des attracteurs puissants. Il est donc souhaitable de prendre des mesures pour éviter que le groupe ou l’individu en crise n’attire à lui les humains qui se situent à proximité ; pour le confiner, en quelque sorte.

Admettons que cette théorie n’apporte pas grand-chose, sinon de remettre en question la croyance que par la raison ou par tout type d’action, nous ayons un quelconque pouvoir sur la crise telle que nous l’avons définie. Cependant, je laisse à la réflexion du lecteur une autre idée. Les singularités sont les lieux/instants de toutes les transformations, de tous les changements qualitatifs majeurs, de tous les possibles. Le problème des invariants anthropologiques, c’est qu’ils sont tous, comme nous l’apprend René Girard, fondés sur la violence. Peut-on raisonnablement espérer les débarrasser tous de ce bogue primordial par des actions humaines entreprises depuis la régularité ? A l’inverse, est-il permis de faire l’hypothèse que toute transformation anthropologique qui nous ferait dépasser notre violence doit nécessairement passer par une singularité ? Par une crise ?

 

Tous les extraits de la Bible proviennent de la TOB.

Les quatre Cavaliers

par Jean-Louis Salasc

« Et ma vision se poursuivit.

Lorsque l’Agneau ouvrit le premier des sept sceaux, (…) apparut à mes yeux un cheval blanc ; celui qui le montait tenait un arc ; on lui donna une couronne et il partit en vainqueur (…)

Lorsqu’il ouvrit le deuxième sceau, (…) surgit un autre cheval, rouge feu ; celui qui le montait, on lui ordonna de bannir la paix hors de la terre, et de faire en sorte qu’on s’entr’égorgeât ; on lui donna une grande épée (…)

Lorsqu’il ouvrit le troisième sceau, (…) apparut à mes yeux un cheval noir ; celui qui le montait tenait une balance, et j’entendis comme une voix (…) : « un litre de blé pour un denier ; trois litres d’orge pour un denier ! Quant à l’huile et au vin, ne les gâche pas ! »

Lorsqu’il ouvrit le quatrième sceau, (…) apparut à mes yeux un cheval verdâtre ; celui qui le montait, on le nomme la Mort ; et l’Hadès le suivait.

Alors, on leur donna le pouvoir sur le quart de la terre, pour exterminer par l’épée, par la faim, par la peste et par les fauves de la terre ».

(Saint Jean, Apocalypse ou Livre des Révélations, 6-1 à 6-8)

« Briser le sceau » : c’est une métaphore pour « révéler ». Dans ce passage fameux, Jésus désigne les fléaux fondamentaux : volonté de domination, guerre, famine et épidémie. Avaient-ils vraiment besoin d’être révélés ? Personne n’a jamais douté de leur caractère funeste.

Ce message en fait nous dit deux autres choses.

La première est que ces fléaux surviennent ensemble. « On leur donna le pouvoir sur le quart de la terre » : le partage implique la simultanéité. En fait, ils forment un cycle : la volonté de domination produit les guerres, qui conduisent à la famine, et expose les populations aux épidémies. Sans chercher une quelconque valeur statistique, notons que l’histoire abonde en exemples. En pleine guerre du Péloponnèse, c’est-à-dire la rivalité entre Sparte et Athènes pour la domination du monde grec, une épidémie de peste éclate à Athènes, et une disette s’ensuit (cf. Thucydide). En 1337, Edouard III d’Angleterre revendique la couronne de France et déclenche la Guerre de Cent Ans ; le royaume de France est vite submergé, la situation économique est déplorable ; le 1er novembre 1347, un navire entre au port de Marseille avec quelques pestiférés à bord : ce sera la Peste Noire, le tiers de la population européenne mourra. Quant à la première guerre mondiale et sa coïncidence avec la grippe espagnole, l’exemple parle de lui-même.

La seconde chose que dit le texte est révélé par le « on », qui donne à ces fléaux les instruments de leur puissance (« On » lui donna une couronne, « on » lui donna une grande épée, etc.) Dans d’autres traductions, ainsi qu’en anglais, la phrase est à la voix passive. C’est-à-dire que nous avons affaire à une « unanimité indifférenciée », ce que la langue française rend parfaitement par le « on », qui glisse aisément vers le « nous ». Ces fléaux nous frappent parce que nous les acceptons collectivement, voilà ce que suggère le texte. Quoi ? Mais une épidémie s’abat sur nous, tout comme une famine ; elles sont fortuites, nous ne les recherchons pas ! Et pourtant, nous en sommes d’une certaine manière la source, car dans le cycle dont il est question ci-dessus, c’est bien souvent la volonté de domination qui donne le départ de la chevauchée. Et cette « unanimité indifférenciée », c’est bien sûr celle que nous a enseigné René Girard.

Ce texte peut-il nous guider dans l’analyse de la situation actuelle ?

D’abord, une pandémie, qui vient de Chine. De façon fortuite ? Très probablement. Les hypothèses de complots pullulent : laboratoire secret, attaque biologique de la Chine par les Etats-Unis, mais aussi l’inverse, propagande russe, etc. Rien de tout cela ne résiste une seconde au filtre d’Occam.

Ensuite la famine.

Regardons de plus près le texte de Saint Jean. Il ne parle de famine que dans la récapitulation finale. Le troisième cavalier, sur le cheval noir, ne répand pas la disette : il fixe les prix. Un denier le litre de blé, un denier les trois litres d’orge. La famine est une conséquence, non seulement de la pénurie (Ne gâche pas ton huile et ton vin), mais aussi de prix fixés par une puissance inconnue. Qui, aujourd’hui, joue ce rôle ? Ce sont les banques centrales, avec la Réserve Fédérale des Etats-Unis comme chef de file. Certes, nombreux sont ceux qui se livrent à l’exercice : subventions, taxes, blocages de prix, réglementations, droits de douane,  etc. Mais ce sont là des ajustements locaux. L’ultime contrôle des prix, c’est celui imposé par le taux de refinancement du système bancaire, c’est-à-dire le taux fixé par les banques centrales. Or, ces taux sont aujourd’hui très bas, parfois négatifs. Ils conduisent à des prix qui n’ont plus de sens, c’est-à-dire qu’ils ne reflètent plus ni les valeurs de production, ni les valeurs d’échange, ni les valeurs d’usage. Ils condamnent également l’activité future ; car des taux faibles ou négatifs ruinent ou chassent les épargnants, ce qui compromet les investissements. Pas d’investissement, pas de production. Ici commence la disette.

Par contre, ce que des taux faibles ou négatifs n’arrêtent pas, ce sont les opérations spéculatives. Elles n’ont cessé de se développer depuis vingt ans, conduisant aux économies financiarisées que décrit, par exemple, Pierre-Yves Gomez (cf. son « Esprit malin du capitalisme », chroniqué dans nos colonnes). Cela dit, le recours au collectivisme n’apporte strictement rien. Les prix, fixés par l’état, n’y ont également aucun sens, comme en Chine où l’économie est dirigée par la NDRC (Commission du Développement et de la Réforme de l’Etat). Par exemple, pour les précieuses terres rares de nos téléphones portables et de nos éoliennes, la NDRC a fixé des prix qui permettent d’assurer à la Chine leur monopole mondial ; cela sans se soucier des travailleurs dans les mines, ni des dégâts sur l’environnement.

Passons à l’esprit de conquête.

Le texte de Saint Jean parle de « fauves », de « bêtes féroces » dans d’autres traductions. Sur la scène géopolitique, nous avons quelques candidats : l’aigle, l’ours ou le dragon.

Une partie des élites chinoises veut une revanche sur l’Occident, après un siècle d’humiliation consécutif aux Traités inégaux (1842 et 1861). Une autre partie d’entre elles se contente de souhaiter, plus sobrement, que la Chine retrouve sa place naturelle : le premier des Empires. Où se situe monsieur Xi ? Peu le savent. Mais depuis Deng Xiaoping, la Chine reste tactiquement fidèle au profil bas, à « l’émergence pacifique ». La réalité est beaucoup plus âpre, en témoigne la lutte pour les terres rares (cf. « La Guerre des métaux rares », de Guillaume Pitron).

La Russie rêve de retrouver son influence de la période soviétique. Elle y parvient un peu, notamment au Moyen Orient. Elle a développé un arsenal impressionnant, en particulier des armes hypersoniques et des drones sous-marins. Elle se récrie que leur vocation est purement défensive. C’est possible aujourd’hui. Mais depuis Clausewitz, nous connaissons la dialectique (très girardienne d’ailleurs) de l’attaquant et du défenseur.

Les Etats-Unis sont sortis de la Guerre Froide en position hégémonique. Comme le titre de « Leader du Monde Libre » est devenu caduc, ils se sont auto attribué celui de « Nation Indispensable ». Signe d’ivresse, signe d’hubris. L’Angleterre avait comme ligne stratégique la division entre les puissances continentales. Les Etats-Unis en ont hérité ; c’est la doctrine de Mackinder et Spyke : pour dominer le globe, il faut éviter toute entente sur le continent eurasiatique. Confiner la Chine, refouler la Russie, (s’)appuyer sur l’Europe, voilà le triptyque. Les Etats-Unis semblent  hésiter constamment entre deux options : celle de Brzezinski (« Je ménage la Chine, car l’ennemi est la Russie ») et celle de Kissinger (« Je m’entends avec la Russie car la Chine est la menace »). Le résultat est aujourd’hui que la Russie et la Chine multiplient les accords, y compris dans le domaine militaire avec l’OCS (Organisation de Coopération de Shanghai). Quant à l’Europe, l’administration américaine a une vision toute personnelle du mot « allié » : « Les Européens restent nos alliés, même s’il faut parfois leur tordre le bras pour qu’ils comprennent ce que nous voulons »  (Obama). Les Russes aussi se souviennent avec émotion de leur lune de miel avec les Etats-Unis : les conseillers américains de Boris Eltsine ont mis le pays en coupe réglé et l’ont conduit à la banqueroute en moins de dix ans (faillite de l’état russe en 1998).

Et l’Europe, la pacifique Europe ? Est-elle vraiment exempte de volonté de domination ? Aucun esprit de conquête dans l’idée que tout pays voisin a vocation à intégrer l’Union Européenne ? C’est-à-dire à se soumettre à des lois promulguées ailleurs, à obtempérer aux arrêts de la Cour de Justice Européenne ? Or chaque nouvel état membre fait apparaître de nouveaux voisins : quand et où le processus s’arrête-t-il ?

Le monde de l’Islam est également sujet à un désir d’affirmation de soi, sinon de domination. Mais il ne s’incarne pas dans une puissance prééminente : Iran, Turquie, Arabie séoudite sont en constante rivalité, tandis que l’Indonésie, le plus peuplé des états musulmans, est hors du périmètre.

Enfin, les guerres.

Elles ne manquent pas à l’échelle régionale : Syrie, Yémen, Ukraine actuellement. Mais nous n’avons pas d’affrontements militaires directs entre puissances géopolitiques. Ne croyons pas qu’il s’agit d’un acquis ; la tension monte. Donald Trump a nommément désigné la Russie comme ennemi dans l’actualisation de la doctrine stratégique américaine fin 2017. En mars 2018, Vladimir Poutine annonce l’entrée en service d’armes hypersoniques (missiles volant entre mach 8 et mach 20, indétectables au radar). En octobre, les Etats-Unis sortent du traité  de limitation des missiles de moyenne portée. Enfin, depuis quelque mois, les officiels du Pentagone instillent l’idée qu’un emploi tactique d’armes nucléaires à faible portée serait à envisager.

En ce moment-même, l’Europe entière est confinée pour cause de coronavirus, mais pas les 20 000 soldats de l’OTAN qui mènent des manœuvres terrestres, aériennes et navales dans dix pays membres. Le scénario est une guerre contre la Russie, leur nom est Defender Europe 2020.

Revenons au message de Saint Jean, qui réunit ces quatre fléaux. S’il est urgent et vital de trouver un traitement ou un vaccin contre le coronavirus, il serait peut-être également opportun d’en chercher contre ce que la rupture du premier sceau dévoile : l’esprit de domination.

Disputatio COVID-19

 

A propos des trois articles sur le COVID-19 parus en mars 2020

Ces trois articles ont suscité la discussion entre les contributeurs habituels du blogue. Comme la disputatio à propos deChacun son Apocalypse” publiée la semaine dernière, nous vous présentons dans cette page les principales étapes de nos échanges. Nul doute que nous aurons à y revenir, probablement en tentant, dans les semaines à venir, à prendre plus de recul.

Premier article : COVID-19 : un fragment d’anthropologie mimétique proposé par Jean-Marc Bourdin

https://emissaire.blog/2020/03/17/covid-19-un-autre-fragment-danthropologie-mimetique/

  1. Bernard Perret

Ce texte permet de lancer la discussion. Je suis tout à fait d’accord sur le fait que le politique semble renaître de ses cendres. Je suis plus hésitant sur l’idée de crise sociale. Les mesures de confinement créent une crise sociale « objective », en quelque sorte, par l’effet mécanique des perturbations de la vie économique et du freinage des déplacements. Il faudra voir les conséquences de tout cela dans la durée sur le chômage, etc., mais, pour l’instant, je ne vois pas trop de signes de panique (hormis temporairement à la Bourse) et d’anomie annonciatrice de violence. Il y a certes des vols, un peu de complotisme et un début de polémique entre la Chine et les US pour trouver un bouc émissaire, des fermetures de frontière intempestives (mais compréhensibles). Mais au total, ça ne va pas très loin (pour l’instant) et la plupart des gens sont plutôt calmes et rationnels. On voit même des choses très positives: la Chine a remercié la France de lui avoir envoyé du matériel et, en sens inverse, les chinois viennent de livrer des équipements à l’Italie…Dans ce pays, justement, les gens se mettent aux fenêtres le soir pour chanter ensemble. Sur les réseaux sociaux, on voit beaucoup d’humour, de tentatives pour dédramatiser. On voit aussi se développer la coopération scientifique. Je constate aussi que les gens ne semblent pas trop mettre en doute la parole des experts, contrairement à ce qui se passe pour le climat. Il faut voir comment tout cela va évoluer, mais on voit quand même que, pour le moment, ça ne ressemble vraiment pas à ce qu’évoque Girard à propos des épidémies de Peste du passé. Le christianisme, les lumières et aussi le développement des communications et de l’information, sont passés par là.

2.Thierry Berlanda

A vrai dire l’analyse de Jean-Marc, et les perspectives sombres qu’elle dessine, me convainc, mais la réponse optimiste de Bernard me convainc tout autant. Dans le « temps de paix » abhorré tant par De Gaulle que par Churchill, dans ce temps bourgeois voué à la consommation à outrance, à l’imperium du désir et marquée par le sentiment de pronoïa induit (je dis bien « pronoïa”), dans ce temps où chasser l’ennui est finalement la seule priorité, certains (ou beaucoup) avaient oublié que notre humanité, entendu en genre et en nombre, est sans cesse au bord du gouffre. Renvoyés à notre faiblesse ontologique, qui consiste en ce que nous « ne nous apportons pas nous-mêmes dans la vie » (Michel Henry) et que donc nous sommes dans une situation permanente de passivité par rapport à la vie, nous faisons l’épreuve de notre propre vérité. Bref, nous vivons une apocalypse, c’est-à-dire l’effondrement de ce qui masque la vérité. S’il s’ensuivait que l’Ego triomphant mette enfin un genou à terre, ce n’est pas moi qui m’en plaindrais. J’espère toutefois que la plupart de mes contemporains ne paieront pas d’un prix trop élevé notre péché d’orgueil collectif, et même qu’éventuellement je serai moi-même là pour le vérifier 🙂

3. Jean-Marc Bourdin

En réponse à Bernard, une société qui se trouve dans une situation où elle fait le choix de ne pas envoyer sa jeunesse étudier et ses travailleurs travailler, par voie de conséquence, et ce pour une durée indéterminée mais significative est pour moi dans une situation critique. Je suis d’accord que cette crise ne débouche pas sur le chaos, ce que mon papier ne dit d’ailleurs pas, et qu’elle fournit l’occasion de belles réactions, ce qui mériterait effectivement d’être analysé. 

4. Hervé van Baren

J’abonde dans le sens de tout ce qui a été dit, et je prends Jean-Marc au mot, avec une autre approche, biblique comme d’habitude. Je pense que le commentaire de Bernard mériterait une analyse plus poussée, parce qu’en effet, les réponses positives à la crise du Covid-19 sont en contradiction flagrante avec l’apocalypse évoqué par Thierry. Lecteurs de Girard, nous pourrions nous attendre à une explosion de violence et à des tentatives de résolution sacrificielle beaucoup plus nombreuses et violentes.

 

[…] Bien d’accord avec toi, Thierry, je souscris à ta définition : « l’effondrement de ce qui masque la vérité ». Désolé pour cette formulation maladroite. C’est de la vision convenue de l’apocalypse que je parlais.

Deuxième article : COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique proposé par Hervé van Baren

https://emissaire.blog/2020/03/17/covid-19-un-autre-fragment-danthropologie-mimetique/

  1. Christine Orsini

Les crises, à l’échelle mondiale, se succèdent et s’interpénètrent de telle façon qu’on n’a plus besoin d’avoir lu René Girard pour être devant cette évidence : « la dimension apocalyptique du présent ». Par contre, on aurait bien besoin 1) de donner à « apocalypse » son sens de « révélation » et 2) d’essayer la méthode girardienne pour donner du sens à ce qui nous arrive, particulièrement quand l’événement et ses conséquences sont de l’ordre de l’inédit !

Merci, Hervé van Baren, de faire usage de cette méthode à l’occasion de ce fléau sanitaire mondialisé. Ce qui est mondial, à part l’économie, c’est la géographie, qui nous fait voir d’un seul coup d’œil et dans l’immédiateté la progression de la pandémie. En relisant la Bible, vous nous ouvrez à l’universel, dont la dimension n’est pas spatiale mais temporelle : l’universel a sans doute des lieux d’origine mais il les transcende ; il a surtout une histoire et repose non sur des chiffres mais sur des textes.

On est actuellement bombardé de chiffres, certains nous parlent plus que d’autres (un milliard de jeunes privés d’école et de terrains de jeux !) mais les chiffres ne sont pas des paroles. Et maintenant qu’on est « confiné » pour une durée inconnue mais qu’on devine assez longue pour créer de l’inédit dans nos relations avec nous-mêmes et avec les autres, on ressentira sûrement le besoin d’échanges qui passent par la parole, orale ou écrite, une parole de vérité, ne serait-ce que pour échapper au règne qui va devenir sans partage des « réseaux sociaux »et des écrans.

Merci donc de nous indiquer la marche à suivre : prendre le recul de la réflexion en « transposant de vieilles histoires à notre situation présente », comprendre que le vrai fléau présent ou à venir n’est pas et ne sera pas un virus très contagieux plus ou moins mortel mais « notre façon d’y répondre » (il semble pour l’instant que celle-ci soit à la hauteur de notre espérance d’en sortir « meilleurs », plus solidaires, plus responsables etc.), enfin « inventer les rites qui donnent sens à la crise et reconstruisent du lien ». On a tout le temps de s’y mettre.

Troisième article : COVID-19 : une épidémie de confinements proposé par Jean-Marc Bourdin

https://emissaire.blog/2020/03/21/covid-19-une-epidemie-de-confinements/

  1. Christine Orsini

La thèse est contenue, me semble-t-il, dans les dernières lignes : notre décroissance, volontaire ou pas, aurait comme résultat de nous rendre incapables de mener une lutte efficace et solidaire contre les maladies courantes et a fortiori les virus inconnus. Mais si c’était une croissance débridée qui nous rendait malades ? La question est toujours celle des sacrifices à consentir…sur fond d’incertitude.

2. Thierry Berlanda

L’article pose le choix crucial devant lequel la rigueur des temps nous place. Dans l’esprit des commentaires de Christine, je voudrais réfléchir avec toi, et vous, à une alternative qui me semble elle aussi cruciale.

Nous pourrions (hypothèse britannique initiale) laisser aller le virus. La plupart d’entre nous serait alors contaminée, une partie plus ou moins importante en mourrait , mais le reste de la population survivrait, en ayant amélioré en outre son immunité. C’est l’hypothèse darwinienne. Si nous appliquions la politique qu’elle induit, nous ne serions pas au bord de la rupture du système de soin, et, pour peu que le monde entier la fasse sienne, l’économie tournerait aujourd’hui comme hier et demain : à fond les ballons ! Pourquoi donc alors ne nous comportons nous pas ainsi ? Simplement parce qu’en terre chrétienne comme ailleurs, le contenu éthique de la vie elle-même, avant même que la culture et les usages s’y impriment, nous détermine à porter attention aux plus faibles, et donc à valoriser et favoriser les structures sociales de cette attention (l’hôpital, et plus généralement l’école, l’assurance chômage, les APL, etc.) Etre vivant, c’est donc être généreux, quel qu’en soit le coût ! La prise de pouvoir des contrôleurs de gestion et des pseudo-managers portés en triomphe par leur aréopage de communicants avait bien failli nous le faire oublier, et même nous le faire détester. On peut au moins espérer que cette engeance déplorable sera emportée dans le maelström coronaire.

Est-ce que cela signifie qu’on pourra se goberger à loisir de finances publiques gagées sur une dette abyssale, certes non ! Il suffira (…) de régler notre pratique, et y compris notre croissance J sur le principe intangible du respect de la vie, et donc de l’attention aux plus faibles. Et nous serions alors plus économes, plus sobres et plus solidaires qu’avant.

3. Bernard Perret

Personnellement, je trouve compliqué d’essayer de tirer des leçons de cette épidémie tant que nous ne savons pas quelle ampleur elle va prendre et comment nous allons en sortir. Il y a de vraies inquiétudes à ce sujet : certains médecins ont l’air de penser que le virus ne nous lâchera pas les baskets tant qu’un vaccin n’aura pas été mis au point, c’est à dire dans une bonne année au minimum. A ce stade, je constate seulement deux choses: 1) les pays asiatiques semblent avoir agi avec plus de détermination et d’efficacité que les pays européens, 2) j’ai de grosses interrogations, pour ne pas dire plus, sur l’action du gouvernement, son manque d’anticipation, l’incohérence de certaines décisions, etc. De toute évidence, ce n’est pas le moment de le dire. Quand on est girardien, on n’aime pas désigner des boucs émissaires, mais il faut quand même reconnaître que certains se sont mis en bonne position pour jouer ce rôle si l’affaire devient trop grave. Quant à l’activité économique, elle sera de toute façon sérieusement plombée parce que, confinement ou pas, les gens ont autre chose en tête (par exemple le sort de leurs vieux parents, ou leur propre sort quand ils approchent de 70 ans) que de contribuer à la croissance du PIB. Macron l’a dit: nous sommes en guerre. Or, l’économie de guerre, c’est d’abord la production des objets les plus utiles (les masques, le gel, les tests, la nourriture) et la logistique (faire fonctionner a minima les réseaux nécessaires à la continuité de la vie et des institutions). Il y a suffisamment à faire avec tout cela pour ne pas trop se préoccuper des indicateurs économiques pour l’instant. J’ajoute que, quand il le faut, on trouve toujours les moyens de plumer les riches, lesquels, en plus, deviennent consentants dans ce genre de circonstances.

Mes propres réflexions girardiennes sur la crise sanitaire pointent dans une autre direction: celle de l’apocalypse au sens de révélation, c’est à dire de « moment de vérité ». Il m’a fallu longtemps pour comprendre que la pensée apocalyptique de Girard, même si elle se présente sous le visage de l’extrême pessimisme, est d’abord un schème épistémologique, une manière de lire l’histoire humaine, au niveau individuel autant que collectif, comme une histoire « catastrophique », ponctuée d’événements dramatiques qui sont aussi des moments d’émergence d’un sens nouveau. Que l’on pense à son récit de l’hominisation, à la révélation christique ou à sa compréhension de ce qu’est une conversion. Je pense aussi à la lecture très girardienne de la « conversion » du prophète Ezechiel au moment de l’Exil, interprétée à la mode girardienne par James Alison dans Faith beyond Resentment. Dans tous les cas on a le même schème d’une transcendance, c’est à dire d’un « point de vue plus élevé » qui se révèle à travers un événement douloureux et apparemment contingent. L’événement dramatique qui frappe nos sociétés aura certainement des répercussions importantes sur nos manières de vivre, la vraie hiérarchie des valeurs, l’importance du lien avec ses proches, le regard porté sur les personnels de soin, la gouvernance publique, les risques liés aux excès de la mondialisation, le fait que l’on peut très bien se passer de vacances au bout du monde, le développement du télétravail, l’importance de la démocratie et de la continuité des institutions en période de crise, etc. En tout cas, c’est une bonne répétition générale pour les crises bien plus graves qui nous attendent quand les effets du changement climatique se feront pleinement sentir.

4. Christine Orsini

Cher Bernard, personne ne me semble vouloir ni bien sûr pouvoir tirer les leçons d’une aventure mondiale en cours et inédite de surcroît. Par contre, personne ne nie qu’il y aura non seulement des leçons (de toutes sortes) à en tirer mais qu’il y aura un avant et un après cette crise, que nous allons en sortir changés, individuellement et collectivement. On ne peut être sûr  si ce sera en mieux mais on y compte bien, toi le premier , qui crois au pouvoir révélateur et convertisseur d’une crise : tu dresses à la fin de ton mail la liste, non exhaustive mais déjà impressionnante des changements (positifs !) auxquels il faut s’attendre et en tous cas auxquels il est intellectuellement et moralement sain de déjà réfléchir.

Car « Que faire en un gîte à moins que l’on ne songe… » ?

5. Hervé van Baren

Merci de nous mettre face à une réalité de la crise qui n’est guère apparente dans les médias. La réflexion sur le caractère mimétique de la réponse internationale est profonde. Comme on pouvait s’y attendre, le modèle socio-économique dominant, le libéralisme, a vu une tentative de résistance à cette lame de fond inattendue de la part de ses plus ardents partisans, les pays anglo-saxons, mais ce baroud n’était pas tenable. Comment les dirigeants de ces pays auraient-ils pu justifier l’hécatombe que cela aurait occasionné ? Voilà longtemps qu’une majorité de gens dénonçaient les excès d’un système dont nous semblions incapables, pourtant, de sortir. A cause de (grâce à ?) un organisme de quelques microns, c’est chose faite. Pour autant, c’est un changement subi, et les répliques de la secousse initiale n’ont pas fini de se faire sentir.

Voici donc à quoi ressemblent les coulisses de notre blogue. Bien entendu, nous sommes preneurs de vos propres remarques. Une zone “commentaires”, trop peu fréquentée de notre point de vue, est prévue à cet effet : n’hésitez pas à vous y exprimer !

Plutôt que le doigt qui la montre, regardons la lune avec Pierre-Yves Gomez

Nous avions parlé au début de l’année dans notre blogue de l’excellent essai de Pierre-Yves Gomez intitulé L’esprit malin du capitalisme (éditions Desclée de Brouwer). Dans le prolongement de cet ouvrage, il nous invite à voir dans le COVID-19 une « opportunité de réguler une machine économique spéculative devenue folle », article publié par le site Web Aleteia.

Ce faisant, il apporte des esquisses de réponses à des questions posées ici dans la dernière quinzaine, raison pour laquelle nous le relayons. Au-delà de la crise sanitaire, se profile déjà une crise économique de grande ampleur. A quelles conditions cette menace pourra-telle devenir une opportunité ? Une apocalypse-révélation ? Bonne lecture. 

Le Covid-19 ou l’opportunité de réguler une machine économique spéculative devenue folle

 

 

 

Haro sur le baudet… ou pas

par Jean de La Fontaine

Notre blogue bénéficie aujourd’hui d’une contribution exceptionnelle. Nous remercions chaleureusement, mais à la distance sociale prescrite par les autorités, son auteur d’avoir accepté de nous faire part de quelques réflexions. Il a intitulé la fable qu’il nous offre ce jour : Les animaux malades de la peste. Bonne lecture.

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Âne vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

*

“Dans Les animaux malades de la peste, La Fontaine suggère admirablement cette répugnance quasi religieuse à énoncer le terme terrifiant, à déchaîner en quelque sorte sa puissance maléfique dans la communauté : La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)…

Le fabuliste nous fait assister au processus de la mauvaise foi collective qui consiste à identifier dans l’épidémie un châtiment divin. Le dieu de colère est irrité par une culpabilité qui n’est pas également partagée par tous. Pour écarter le fléau, il faut découvrir le coupable et le traiter en conséquence ou, plutôt, comme écrit La Fontaine, le « dévouer » à la divinité.

Les premiers interrogés, dans la fable, sont des bêtes de proie qui décrivent benoîtement leur comportement de bête de proie, lequel est tout de suite excusé. L’âne vient en dernier et c’est lui, pas du tout sanguinaire et, de ce fait, le plus faible et le moins protégé, qui se voit, en fin de compte, désigné.” (René Girard, Le bouc émissaire, Grasset : Paris, 1982).

*

« Si choquée fût-elle, une population frappée par la peste cherchait à s’expliquer l’attaque dont elle était victime. Trouver les causes d’un mal, c’est recréer un cadre sécurisant, reconstituer une cohérence de laquelle sortira logiquement l’indication des remèdes. Or, trois explications étaient formulées autrefois pour rendre compte des pestes : l’une par les savants, l’autre par la foule anonyme, la troisième à la fois par la foule et par l’Eglise.

La première attribuait l’épidémie à une corruption de l’air […]. La seconde était une accusation : des semeurs de contagion répandaient volontairement la maladie ; il fallait les rechercher et les punir. La troisième assurait que Dieu, irrité par les péchés d’une population tout entière avait décidé de se venger. » (Jean Delumeau, La Peur en Occident : Une cité assiégée (XIVe-XVIIe siècle), Fayard : Paris, 1978).

*

Après ces trois citations, une question demeure. A notre époque, le processus de sortie de la pandémie sera-t-il du même ordre ou tout parallèle serait-il anachronique ? Après tout, les Lumières et les progrès de la science ont changé beaucoup de choses à nos existences et nos modes de pensée.

Certains suggèrent que la Nature (c’est-à-dire Dieu dans nos temps écologiques, pour inverser la formule de Spinoza), la Nature donc se venge, lui prêtant une intentionnalité divine (“Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,/ Je crois que le Ciel a permis/ Pour nos péchés cette infortune” puis pour finir « Sa peccadille fut jugée un cas pendable./ Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !/ Rien que la mort n’était capable/ D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.« ). 

D’autres, et parfois les mêmes, cherchent des responsables à l’origine et à la diffusion de la pandémie ou, sur le plan politique, au retard à prendre des mesures adéquates, habituel en ce genre de circonstances (Jean Delumeau l’avait également noté dans son ouvragé cité plus haut) : les carnivores parviendraient-ils encore à désigner un herbivore comme fauteur du trouble ? (“Que le plus coupable de nous/ Se sacrifie aux traits du céleste courroux,/ Peut-être il obtiendra la guérison commune.”)

Les élections à venir dans plusieurs pays se dérouleront avec en arrière-fond le souvenir de la gestion de la crise épidémique : des jalons sont placés dès à présent dans ce but pour désigner des responsables, sinon des coupables, à sanctionner le moment venu. En France, le Premier Ministre est traditionnellement un fusible en de pareilles circonstances, c’est même une de ses vocations institutionnelles. Il a déjà indiqué samedi 28 mars 2020 lors d’une conférence de presse télévisée qu’il ne laissera “dire à personne qu’il y a eu du retard sur la prise de décision s’agissant du confinement”. Quant au Président de la République, il avait déclaré la vielle à des organes de la presse italienne : “Nous n’avons absolument pas ignoré ces signaux. J’ai abordé cette crise avec sérieux et gravité dès le début, lorsqu’elle s’est déclenchée en Chine”. Dans une démocratie représentative, de telles facultés d’exclusions différées et, somme toute, plus paisibles sont ouvertes aux populations atteintes par une épidémie ou toute autre crise. d’envergure.  L’avenir nous le dira. Peut-être que la morale de La Fontaine sera inversée : « Selon que vous serez puissant ou misérable, /Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » Ou peut-être pas.

Disputatio

à propos de l’article « A chacun son Apocalypse »

https://emissaire.blog/2020/03/24/a-chacun-son-apocalypse/

Note de l’administrateur :

Chère lectrice, cher lecteur, il arrive que nos contributeurs réguliers s’entre-déchirent à propos d’un article (c’est bien le moins pour des girardiens qui entendent démasquer le mimétisme). Nous vous proposons de publier ces joutes dans une nouvelle rubrique  : Disputatio. A vous de confirmer son intérêt par vos commentaires et vos « j’aime » (que nous pourrions d’ailleurs orthographier « gemme », car vos réactions nous sont précieuses). Bonne lecture de cette première.

  • Thierry Berlanda

Le pire est certes le nihilisme (ce que souligne l’article), Nietzsche l’avait déjà pointé (lui que des esprits courts et mal informés ont souvent taxé de nihiliste).

Sur Michel Henry, qui fit un travail de jeunesse sur Spinoza (auquel Jean-Louis fait allusion), précisons que l’accroissement de la vie dont il parle n’est pas l’accumulation d’objets, mais bien le pouvoir et le désir de la vie de s’éprouver elle-même toujours davantage. Nous avons une possibilité joyeuse de nous accroître, et une malheureuse, de loin la plus générale.

Quant à l’apocalypse, qui est l’effondrement des masques et donc, oui, une révélation, nous pouvons espérer, et aussi faire en sorte, chacun à notre place, qu’en ce sens elle advienne, mais elle ne peut sans doute concerner que l’humanité en genre, et non pas en nombre. A ce titre, le millénarisme fut à bon droit condamnée par le concile d’Ephèse en 431.

  • Hervé van Baren

L’usage abusif du terme « apocalypse » pour désigner des catastrophes de fin du monde est énervant. Les anglophones ont eu le bon goût d’appeler le dernier livre de la Bible : the Book of Revelation, évitant ainsi ce déplorable amalgame. Girard, je rejoins Jean-Louis là-dessus, ne donne pas dans le catastrophisme, il donne un sens anthropologique à la Révélation biblique.

Cependant, je crois qu’il serait naïf de penser que nous pourrons vaincre le mimétisme d’appropriation et le mécanisme victimaire facilement. Ce sont des invariants anthropologiques, cela fait partie de notre nature. La prise de conscience progressive des racines profondes de la violence ne signifie nullement la victoire contre celle-ci ; au contraire, comme le montre Girard, cette révélation est à l’origine d’une prolifération incontrôlée de la violence, qui menace l’humanité d’autodestruction. Contrairement à Jean-Louis, je ne crois pas en la possibilité pour l’humain de vaincre la violence « en progressant dans la compréhension, la maîtrise et le bon usage du mimétisme ». Cela, c’est la manière des humains, la voie raisonnable, et elle est impuissante face aux forces en jeu.

La condition pour échapper à cette fatalité porte un autre nom : c’est la conversion, le renoncement radical à nos idoles et à notre violence. J’entends les prophètes quand ils nous disent que cette conversion n’est pas à notre portée humaine. Elle n’est pas non plus une grâce divine qui serait accordée à quelques élus prédestinés ; c’est l’acte libre par excellence.

Il manque donc un membre à l’équation : c’est la notion de crise. Seule la crise peut nous mettre dans les conditions d’une conversion. Quelques versets choisis d’Isaïe 66 l’illustrent (7, 8, 9, 12, 14 ou 16).

  • Thierry Berlanda

D’accord avec Hervé, sur la critique des limites, humaines trop humaines, de ce que j’avais appelé le millénarisme dans ma réponse précédente à Jean-Louis.

  • Bernard Perret

Mes propres réflexions girardiennes sur la crise sanitaire pointent dans une autre direction : celle de l’apocalypse au sens de révélation, c’est à dire de « moment de vérité ». Il m’a fallu longtemps pour comprendre que la pensée apocalyptique de Girard, même si elle se présente sous le visage de l’extrême pessimisme, est d’abord un schème épistémologique, une manière de lire l’histoire humaine, au niveau individuel autant que collectif, comme une histoire « catastrophique », ponctuée d’événements dramatiques qui sont aussi des moments d’émergence d’un sens nouveau. Que l’on pense à son récit de l’hominisation, à la révélation christique ou à sa compréhension de ce qu’est une conversion. Je pense aussi à la lecture très girardienne de la « conversion » du prophète Ezechiel au moment de l’Exil, interprétée à la mode girardienne par James Alison dans Faith beyond Resentment. Dans tous les cas, on a le même schème d’une transcendance, c’est à dire d’un « point de vue plus élevé » qui se révèle à travers un événement douloureux et apparemment contingent. L’événement dramatique qui frappe nos sociétés aura certainement des répercussions importantes sur nos manières de vivre, la vraie hiérarchie des valeurs, l’importance du lien avec ses proches, le regard porté sur les personnels de soin, la gouvernance publique, les risques liés aux excès de la mondialisation, le fait que l’on peut très bien se passer de vacances au bout du monde, le développement du télétravail, l’importance de la démocratie et de la continuité des institutions en période de crise, etc. En tout cas, c’est une bonne répétition générale pour les crises bien plus graves qui nous attendent quand les effets du changement climatique se feront pleinement sentir.

  • Jean-Marc Bourdin

Dans la traduction anglaise de la Bible, comme nous le savons tous, l’Apocalypse de Jean est titré « Book of Revelation ». Nous avons préféré en France utiliser un mot non traduit et incompréhensible, encourageant le double sens de la vocation du livre et de la teneur du récit qu’il contient, voire amenant à entendre le second là où le premier aurait dû primer. Révélation a été le sens que René Girard privilégiait, mais je crois aussi qu’il a toujours aimé jouer avec les doubles sens des mots pour mieux les articuler alors même qu’ils semblaient opposés (pharmakon / poison et remède, gift / cadeau empoisonné, sang à la fois pur et impur, sacré comme violence et contention de la violence, l’autre du désir comme modèle et obstacle, etc.) ou sans rapport immédiat (bouc émissaire à la fois rituel hébreu et phénomène d’exclusion d’un par tous comme dans l’usage récent du vocable « déception », à la fois insatisfaction du désir et, comme en anglais en particulier mais aussi dans son sens principal jusqu’au 19ème siècle en français, tromperie, tricherie, voire aveuglement, ce qui nous ramène à l’idée de révélation qui est son contraire, l’enlèvement du voile qui empêche nos yeux de voir). J’imagine donc que l’apocalypse est chez René Girard l’articulation des deux sens du mot, à savoir la révélation des menaces que fait peser la violence destructrice, qu’elle soit spontanée ou amplification de phénomènes plus ou moins extérieurs à nos activités humaines, ou pour le dire plus simplement, révélation des mécanismes catastrophiques.

  • Christine Orsini

L’article de Jean-Louis Salasc propose par son contenu une analyse girardienne très nécessaire en ce moment, et dans sa forme, une pointe d’ironie. Il faudrait arrêter de n’être que grave et pontifiant en cette période de sidération… et de basculement des certitudes.

L’article d’Hervé van Baren en date du 17 mars dernier, intitulé « COVID-19 : un autre fragment d’anthropologie mimétique ») prépare l’esprit du lecteur à celui de Jean-Louis sur nos hantises de l’apocalypse et la façon paradoxale et salutaire de Girard d’être « apocalyptique ». Il vaut la peine d’y revenir après la lecture du papier de Jean-Louis.

  • Bernard Perret

Dire qu’être obsédé par les catastrophes à venir permet « de ne plus avoir à penser » est un peu insultant pour quelqu’un comme Jean-Pierre Dupuy, dont tout l’effort consiste à montrer qu’il faut croire aux catastrophes, et même y penser très fort, pour avoir un chance de les éviter. Le cas du désastre sanitaire que nous allons vivre lui donne raison : le scénario de la pandémie virale était évoqué de manière très précise dans les documents officiels il y a une dizaine d’années, mais comme personne n’y croyait vraiment on a omis de renouveler les stocks de masques (parmi quelques autres inconséquences). Sa fameuse formule « nous nous croyons pas ce que nous savons » s’applique aussi parfaitement à la future apocalypse écologique, et les contradictions que tu mets en avant (bilan carbone des panneaux voltaïques, etc.) ont peu de rapport avec le sujet qui est de savoir s’il faut oui ou non se préparer à tout changer pour éviter de se trouver un jour en situation de dire, comme aujourd’hui avec les masques, « comment avons nous pu être aussi inconscients ».

  • Jean-Louis Salasc

Bernard, j’ai lu avec grand intérêt ta première intervention, où tu fais un approfondissement du sens de la révélation dans la vision girardienne.

La première partie de mon article est ironique. J’ai précisément cherché à fustiger ceux qui prennent prétexte des apocalypses pour faire avancer d’autres intentions plus ou moins avouables ; à démasquer les « Apollonius de Tyane » de notre temps (cf. le quatrième chapitre de « Je vois tomber Satan comme l’éclair »). Je ne pense vraiment pas que Jean-Pierre Dupuy en soit un. Comme quoi l’ironie est un art bien difficile…

  • Thierry Berlanda

J’apprécie beaucoup vos échanges avec Jean-Louis. Je ne les discute pas car je ne saurais trancher. Cela dit, Jean-Pierre Dupuy, je dois le reconnaître avec une effronterie que tu me pardonneras, Bernard, je l’espère, ne m’a jamais paru philosophiquement insurpassable. Certains mathématiciens disent en effet que tout ce qui peut arriver, un jour ou l’autre arrivera. C’est en fait une tautologie, car le problème est justement de bien discerner ce qui, en tant que tel, peut arriver. J’aimerais bien, en revanche, creuser l’idée que nous ne croyons pas que ce que nous savons. Cette idée a des résonances très profondes. En effet, je pense que nous ne croyons pas ce que nous savons car croire et savoir sont deux régimes de connaissance complètement hétérogènes. Personnellement, je n’ai jamais cru, par exemple, qu’un avion de 200 tonnes puisse voler, et pourtant je le sais. Nous n’avons à vrai dire de savoir que des choses extérieures ; croire (si l’on distingue bien la croyance de la superstition), au contraire, est une disposition qui nous donne accès à ce qui nous est le plus intérieur (le Soi). Et donc, non, nous ne croyons pas ce que nous savons, et il serait sans doute illusoire d’y prétendre car en aucun cas ce qui est intérieur ne peut être vu à l’extérieur (un sentiment, par exemple : avons-nous jamais vu une honte ou une joie ?)

A chacun son Apocalypse

par Jean-Louis Salasc

Au marché de la fin du monde, les étals sont bien fournis. Les uns choisiront la guerre nucléaire, les autres le réchauffement climatique. Vous pouvez opter pour l’effondrement économique ou la submersion migratoire de l’Occident par les pays dits du Sud. Cela ne vous va pas ? Pensez  alors au transhumanisme, rendant sous peu notre espèce caduque. Plus classique, le capitalisme, qui conduit l’humanité à sa perte depuis des siècles (la première société par actions fut le moulin du Bazacle à Toulouse, en 1372). A l’opposé, le collectivisme, avec les désastres, certes non aboutis, du bloc soviétique, mais qui poursuit ses efforts avec la Chine communiste. Ou bien la recherche scientifique : ainsi le dernier accélérateur à particules du CERN à Genève est réputé engendrer des petits « trous noirs », dont la sympathique propriété est d’absorber tout ce qui se trouve autour d’eux, y compris la lumière. Bien sûr, il reste toujours les épidémies, l’actuel Coronavirus en témoigne. Pensons aussi aux super volcans et aux météorites géantes ; au terrorisme ultra catholique, à l’abrutissement par les écrans ou encore la surpopulation. Bref, le choix est vaste, cette liste n’épuise pas l’offre.

Acquérir l’un de ces produits procure plusieurs avantages.

Le premier est de ne plus avoir à penser. En effet, chaque perspective apocalyptique propose un système de compréhension du monde, puisqu’elle identifie la vrai source du mal (en effet, quel mal plus absolu que la fin du monde, même si certains s’en réjouissent ?) Il suffit donc de suivre ses prescriptions, plus besoin de réfléchir.

Le deuxième avantage est celui du prestige social. Si l’essentiel de votre énergie passe à faire consciencieusement votre travail, à prendre soin de vos proches, à cultiver quelque passion ou divertissement, le couperet tombe : vous n’êtes qu’un plouc. Par contre, expliquez que vous êtes soucieux du réchauffement climatique, préoccupé par les équilibres géopolitiques, scandalisé par la mondialisation sauvage, angoissé par les risques sanitaires cachés derrière les promesses des nanotechnologies,  vigilant face à l’insidieuse influence idéologique de la Russie conservatrice, ou autre : vous tiendrez là vos galons de citoyen du monde.

Maintenant la question du tarif.

Il vous en coûtera d’abord de vous mettre en harmonie avec l’article que vous aurez choisi. Il est fâcheux d’avoir six enfants pour qui milite contre la surpopulation ; il faut bien devenir végétarien pour défendre la cause animale, etc. Evidemment, je n’envisage ici que les personnes sincères, pas les cyniques prophétisant une apocalypse dont ils tirent pour autrui des exigences desquelles ils s’exemptent.

Le deuxième prix à payer est le renoncement à une certaine cohérence intellectuelle. Une apocalypse occupe l’esprit de manière obsessionnelle, elle offre donc le risque de se muer en idéologie. Et toute idéologie bute plus ou moins vite sur la réalité ou sur ses contradictions. Un exemple ? Les panneaux photovoltaïques, réputés nous sauver du réchauffement climatique. Notre pays a dépensé plus de deux milliards d’euros par an depuis douze ans pour subventionner leur déploiement. Or, ces panneaux sont en verre ; il faut une température de 1 700 °C pour faire fondre la silice, ce que nos fournisseurs chinois réalisent dans des fours à charbon. Ces panneaux doivent donc d’abord « rembourser » les émissions de dioxyde de carbone dues à leur fabrication. En France, ce remboursement n’aura jamais lieu, car l’électricité de réseau y est essentiellement produite par l’hydraulique et le nucléaire, qui n’émettent pas de dioxyde de carbone. Nous dépensons ainsi plus de deux milliards d’euros par an pour augmenter les émissions de dioxyde de carbone (certes en Chine) et donc aggraver le réchauffement climatique. Où est passé la cohérence intellectuelle ?

Le troisième prix à payer est sans doute le plus élevé. S’abandonner à une apocalypse, c’est renoncer à toute espérance (là encore, parlons des gens sincères). Il ne s’agit pas de l’accablement qui peut nous saisir devant une accumulation de revers. Il s’agit du sentiment insidieux que plus rien n’a de sens ou de valeur, hormis une survie précaire. Or, vivre n’est pas seulement survivre. C’est se développer, grandir, évoluer, progresser, s’épanouir. « La loi de la vie, c’est l’accroissement » écrivait Michel Henry. Une apocalypse nous fascine, comme un lièvre devant des phares ; elle nous détourne de nous-mêmes, nous décourage de « persévérer dans notre être ».

Et la théorie mimétique ?

René Girard est souvent qualifié de « penseur apocalyptique ». Est-ce à dire qu’il propose un article de plus au grand bazar de la fin des temps ? Je crois que non ; il nous apporte bien autre chose.

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COVID-19 : Une épidémie de confinements

par Jean-Marc Bourdin

A vrai dire, nul ne sait dire à ce jour (21 mars 2020) quelle aurait été la meilleure politique publique pour maîtriser l’épidémie du COVID-19 : des évaluations ultérieures le diront probablement. Les cartographies des risques redécouvriront des territoires un temps explorés à la suite de la grande peur du H1N1 puis délaissés au point que les stocks de masques FFP2 ne furent pas renouvelés en France à leur date de péremption ; face à cet effet calamiteux du « flux tendu », par ailleurs si cher aux logisticiens d’entreprise qui sont aujourd’hui les rois de la « création de valeur », dans le domaine de la santé publique, des stocks seront reconstitués. De même, les crédits publics de la recherche seront un temps redéployés, voire même nous dit-t-on, augmentés ; mais cette promesse sera-t-elle tenable quand la production et la consommation se trouveront durablement effondrées et, avec elles, les bases de l’impôt, source de financement de ces recherches, dans un contexte où bien d’autres dépenses publiques comme celles destinées à la rémunération des personnels soignants et éducatifs (la masse principale des charges du budget de l’État et de l’Assurance Maladie en France) devront être, légitimement, revues à la hausse.

Mais nous constatons néanmoins déjà un premier effet : à savoir un conformisme multilatéral à une époque où les identités nationales magnifiées par tant de pouvoirs en place et d’oppositions virulentes prônent en matière de relations internationales l’unilatéralisme et le bilatéralisme. Parmi les nombreux paradoxes de la crise, la volonté d’agir pour soi conduit à agir comme la plupart des autres États. À l’instar d’un effet de mode.

Dans un premier temps, comme le plus souvent, il a semblé que l’ennemi désigné était l’étranger ou le voyageur international contaminant : fermeture des frontières et rapatriements des nationaux partis à l’étranger s’en sont suivis. Mais très rapidement et tout en restant omniprésente dans les discours et les mesures politiques, cette exclusion est devenue anecdotique du fait de son manque de pertinence manifeste. Restait donc à s’attaquer au problème sur le territoire national. Une deuxième voie était le confinement des malades le temps de la guérison. Mais cela n’a pas semblé suffire à partir du moment où les porteurs asymptomatiques susceptibles de diffuser le virus à leur insu et du fait de leur ignorance sont apparus comme particulièrement nombreux, peut-être même majoritaires. Il a donc fallu étendre les mesures de confinement à tout un chacun ou presque, excluant de la population jugée indispensable à la continuité de la société la plupart de ses membres. Dans un nouveau paradoxe, il nous a été dit : pour être solidaires, soyez solitaires. La plupart d’entre nous se trouve donc exclue de la majorité des rapports qu’elle entretient avec les autres humains, faute d’avoir le droit de les côtoyer : nous sommes tous des lépreux ou des pestiférés qui s’ignorent et donc tous invités à rester dans notre lazaret, mais un lieu d’isolement limité en l’espèce à la cellule familiale dont les membres sont, eux, condamnés à se côtoyer davantage qu’à l’habitude. Voilà qui est peu commun dans une époque où l’interaction avec un maximum de nos contemporains est plutôt valorisée et la cellule familiale à tendance centrifuge. Quant à la perspective historique, elle était restée jusqu’alors conforme à l’enseignement de Caïphe dans l’Evangile de Jean préférant le sacrifice d’un seul, extensible à celui d’une minorité, pour que le reste continue à vivre. Pour que le reste continue à vivre, il faudrait maintenant que tous sacrifient tout ou partie de leur être social, bref que les liens sociaux se raréfient et se distendent.

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