COVID-19 : La crise, une singularité anthropologique ? 3/ La jeune femme et la vie

par Hervé van Baren

 

S’il est une destinée humaine qui mène à la plénitude lors d’une crise radicale, c’est celle d’Etty Hillesum. Jeune Juive hollandaise sous l’occupation nazie, Etty rédige ses carnets intimes (1) entre 1941 et sa mort à Auschwitz en 1943.

La démarche d’Etty n’est pas historique. Dans ses écrits, la focale de son objectif est réglée sur sa vie intérieure ; la guerre et la situation des Juifs d’Europe forment un fond distant et flou.

Cela recommence : arrestations, terreur, camps de concentration, des pères, des sœurs, des frères arrachés arbitrairement à leurs proches. On cherche le sens de cette vie, on se demande si elle en a encore un. (p. 37)

Etty nous montre la voie à suivre lorsque nous sommes emportés par une crise. Celle qui ravage son monde est extrême à tout point de vue. Son histoire montre bien à quel point il est des circonstances qui nous enlèvent tout pouvoir de changer quoi que ce soit à notre destin. La crise est ce lieu qui nous invite à remplacer le faire et l’avoir par l’être. La singularité ne lui concède qu’une seule liberté : devenir pleinement elle-même.

L’homme forge son destin de l’intérieur, voilà une affirmation bien téméraire. En revanche, l’homme est libre de choisir l’accueil qu’il fera en lui-même à ce destin. (p. 105)

Cette liberté ne peut être acquise que par l’accès à la pleine conscience. Pour pouvoir choisir entre le salut et la perdition, il faut arracher les voiles mythologiques qui nous cachent le réel, s’élever au-dessus de la confusion entre bien et mal qui caractérise la régularité. Dans sa quête existentielle, Etty dénonce un à un tous les mensonges romantiques, renonce à tous les désirs. Elle acquiert au fil des jours une conscience exceptionnelle, qui lui permet de se confronter à tous les aspects du réel, y compris les plus insoutenables, sans basculer dans le désespoir ou dans la haine :

Je connais l’air traqué des gens, l’accumulation de la souffrance humaine, je connais les persécutions, l’oppression, l’arbitraire, la haine impuissante et tout ce sadisme. Je connais tout cela et je continue à regarder au fond des yeux le moindre fragment de réalité qui s’impose à moi. (p. 119)

Etty voit dans cette évolution de son être quelque chose de profondément intime, et même si elle ne reconnaît pas le rôle du médiateur dans le désir, elle en décrit remarquablement les conséquences :

J’avais une nature trop sensuelle, trop « possessive », dirais-je. Ce que je trouvais beau, je le désirais de façon beaucoup trop physique, je voulais l’avoir. Aussi j’avais toujours cette sensation pénible de désir inextinguible [] (p. 21)

Parfois apparaît l’intuition de la nature mimétique du rapport à l’Autre :

L’essentiel est [] d’être à l’écoute de ce qui monte de soi. Nos actes ne sont souvent qu’imitation, devoir supposé ou représentation erronée de ce que doit être un être humain. Or la seule vraie certitude touchant nos vies et nos actes ne peut venir que des sources qui jaillissent au fond de nous-mêmes. (p. 91)

Elle perce le mur qui nous cache la réalité du désir métaphysique, du paradoxe attraction-répulsion du scandale :

Ne pas vouloir s’approprier l’autre, ce qui ne revient d’ailleurs pas à renoncer à lui. Lui laisser une liberté totale, ce qui n’implique nulle résignation. Je commence à discerner maintenant la nature de ma passion dans mes relations avec Max. C’était le désespoir de sentir l’autre finalement inaccessible qui me portait au comble de l’excitation. (p. 72) :

Au fur et à mesure qu’elle se libère des passions tristes du mimétisme envieux, elle gagne en empathie et en capacité d’aimer.

Depuis hier soir, j’ai ressenti dans ma chair, une fois de plus, ce que doit être en ce moment la souffrance des gens […] (p. 228)

Sa connaissance d’elle-même progresse en parallèle avec sa connaissance des autres :

Tous les mots, toutes les phrases jamais utilisées par moi dans le passé me semblent en ce moment grisâtres, pâlis et ternes au prix de cette immense joie de vivre, de cet amour et de cette force qui jaillissent en moi comme des flammes. (p. 224)

Comment faire pour que d’autres lisent avec moi à livre ouvert dans tous ces gens qu’il faut déchiffrer comme des hiéroglyphes, trait par trait, jusqu’à ce qu’ils composent un tout lisible et intelligible, un monde pris entre ciel et lande ? (p. 215)

Le parcours est chaotique, les états d’exaltation alternent avec les états dépressifs.

Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942 [] (p. 133)

Angoisse devant la vie à tout point de vue. Dépression totale. Manque de confiance en moi. Dégoût. Angoisse. (p. 71)

A priori, il est facile de diagnostiquer un trouble bipolaire, mais encore une fois, la vision de la singularité depuis l’extérieur est biaisée, elle ne peut rendre compte de la réalité. La psychologie n’a jamais su différencier les états psychiatriques pathologiques des comportements transitoires observés chez une personne affectée par une crise violente. De manière plus générale, l’adoption de la méthode scientifique pour tenter de comprendre l’humain se heurtera toujours à la frontière entre régularité et singularité anthropologique. L’approche purement scientifique de l’humain est condamnée à l’échec par un paradoxe. La science, par définition, s’interdit le point de vue de la singularité, qui en sape les fondements ; la raison, la logique, l’objectivité y sont profondément altérées. Témoigner de l’expérience intime de la crise est réservé aux poètes et aux prophètes.

L’épreuve, en décantant l’accessoire, laisse apparaître l’essentiel :

Tant de beauté et tant d’épreuves. Et toujours, dès que je me sentais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté. […] Qu’un simple cœur humain puisse supporter tant de choses, mon Dieu, tant souffrir et tant aimer ! (p. 199)

Rien ne permet d’affirmer que le parcours spirituel d’Etty est conditionné à une crise. Cependant, ce n’est pas tant ce parcours en lui-même qui nous étonne et nous touche. C’est qu’il ait lieu dans les circonstances que nous connaissons. Etty progresse vers l’amour, la conscience et la liberté là où la grande majorité de ses contemporains se laissent emporter par le désespoir, la haine et la peur. Elle remonte à contre-courant toutes les malédictions, elle dément tous les fatalismes. Etty va chercher la vie là où nous ne voyons que la mort.

Je suis dans des dispositions singulières. Est-ce bien moi qui écris ici avec autant de paix et de maturité ? Et saura-t-on me comprendre si je dis que je me sens étonnamment heureuse, non pas d’un bonheur exalté et forcé, mais tout simplement heureuse, parce que je sens douceur et confiance croître en moi de jour en jour ? Parce que les faits troublants, menaçants, accablants qui m’assaillent ne produisent chez moi aucun effet de stupeur ? Parce que je persiste à envisager et à vivre ma vie dans toute la clarté et la netteté de ses contours. Parce que rien ne vient troubler ma façon de penser et de sentir. (p. 159)

Au lecteur donc de décider si ce témoignage confirme ou pas notre intuition de départ. La singularité anthropologique est-elle la condition pour pouvoir nous extraire du mimétisme d’appropriation, pour échapper au mécanisme victimaire, pour vaincre notre violence ? S’il en est ainsi, alors il nous faut d’urgence apprendre, non seulement à accepter les crises qui nous ravagent, mais à les accueillir avec reconnaissance. Alors la très choquante phrase de Jésus prend tout son sens :

« C’est un feu que je suis venu apporter sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (Luc 12, 49)

Les événements récents et d’autres à venir nous précipiteront tous et toutes, selon toute vraisemblance, dans une crise inédite par son ampleur et son étendue. Cette affirmation se heurtera certainement à bien des rejets ; c’est que, dans le deuil que nous devons faire du monde tel que nous le connaissons, nous en sommes encore au stade de la sidération et du déni. La crise sera pour nous tous, individuellement et collectivement, le test de notre capacité à échapper au sort habituel des humains dans de pareilles circonstances. Serons-nous capables de résister à la voix de la foule, qui nous dit de trouver un coupable à nos malheurs ? Pourrons-nous, comme le roi Ezéchias, parcourir une à une les étapes du deuil, choc et déni, culpabilité, colère, négociation, dépression, pour reconstruire notre monde et gagner au passage c’est en option la paix et la liberté ? La crise ouvre sur tous les possibles, mais surtout, en nous dépouillant à notre corps défendant des artifices et des mensonges qui soutiennent nos vies et nos communautés, elle nous fait l’inestimable cadeau de nous laisser libres de choisir.

 

(1) Toutes les citations sont extraites de « Une vie bouleversée », Editions du seuil / Points, 2007. Les extraits bibliques viennent de la TOB.

11 réflexions sur « COVID-19 : La crise, une singularité anthropologique ? 3/ La jeune femme et la vie »

  1. Merci de cet article sur Etty Hillesum. Je suis pleinement d’accord avec votre analyse. La « crise » d’Etty et celle que nous vivons me font penser au Thomas de l’Evangile : non pas seulement à cause de la liturgie pascale mais parce que pendant la semaine de son absence il a lui aussi dû passer par des étapes intérieures analogues. Son Jésus, comme pour Pierre, était encore « aimé » dans l’appropriation, et surtout, selon moi, il ne pouvait supporter d’une résurrection qui aurait fait oublier la kénose. Je viens d’écrire une suite ou série de poème depuis le point de vue de la vierge Marie sur la Passion et la Résurrection. Je me permets de vous donner seulement la toute dernière strophe consacrée justement à Thomas, (selon Marie qui s’adresse à son fils…) Ceci dit, mon poème évoque surtout la passion de Marie, qui ne comprend pas et connaît sans y tomber la tentation du désespoir. Bien cordialement, Y.G

    La bouderie de Thomas je la comprenais :

    tes marques horribles devaient être indélébiles

    ou saigner encore en trompant la mort

    poursuivre la lutte et mourir

    devise de l’âme privée de son amour

    O la plus belle déclaration

    devant tes plaies !

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    1. Merci pour cette évocation de Thomas et de son parcours qui l’amène (sentiment tout personnel) à la plus belle profession de foi des Evangiles. En ce qui me concerne, vous pouvez publier tout le poème…

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      1. Eh bien voici l’ensemble du poème, merci de le lire. C’est un inédit.
        la Vierge Marie au Vendredi Saint

        Montée au Calvaire

        « Ce chemin comme un portail fermé que nous gravissons
        Chacun de tes pas annonce la poutre qui manque
        où tes bras s’écarteront comme des ailes
        vraiment pour rien, pour ce reste des tiens
        que je suis avec nos femmes et Jean
        Hier soir nous avons mangé ton corps et bu ton sang
        Est-ce pour accepter de te voir mourir ?
        Et quand tu tombes te relèves-tu pour obéir au Père
        par fidélité à toi-même ou pour répondre à mon pourquoi ?
        Et chaque pas me brise de ne rien pouvoir
        toi l’Abandonné qui se relève plus fort que tout agneau

        et le petit reste qui monte avec toi
        rejoindre enfin la poutre qui achève la croix

        Golgotha

        « Voici qu’on t’étire les bras pour que tes poignets
        Se placent sur les trous préformés travail précis
        O mon Jésus ton corps qu’on prépare
        les clous s’y enfoncent autant que dans mon cœur
        ils paraissent répondre à la place du Père
        à coups de maillets pour clore la Vérité.
        Mais que pourraient leurs défenses contre une armée d’anges ?

        Dire que vaines sont légions de l’Amour sans défense ?

        Ne suis plus que caverne où résonnent tes plaintes
        sans l’onction de l’Esprit pour étouffer mon cri
        Le ciel se fait-il le miroir de mes entrailles
        Jésus élevé sur cette épée de bois
        La prophétie de Siméon s’accomplit

        « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
        Il ne répond pas à mon pourquoi
        A moi de chanter la louange du psaume

        Pieta

        Jean devient mon fils
        et je suis la servante du Seigneur
        qui te reçois dans mes bras
        ton corps si beau et zébré de sang
        tes stigmates rouges comme les sceaux du Livre

        Et toi-même pour l’ouvrir
        du dehors et du dedans
        comme le ciel de l’ange dans ma maison ?

        Je nettoie ton visage
        Si une rose flétrie gardait son parfum
        Ta majesté fleurirait dans ma main
        nos éponges imbibées de sang
        ne pourront absorber nos larmes

        Ta peau je la lis
        où s’inscrivent tous les crimes et les péchés
        depuis Adam jusqu’à la fin

        Et nos mains d’amour
        ne peuvent effacer tes plaies
        ma douleur mon enfant s’y imprime

        Dimanche de Pâques

        Après t’avoir revu au Golgotha où tu m’attendais
        je savais mon silence auprès des femmes
        aussi clair que l’aurore
        aussi encourageant que Gabriel
        Elles sont parties au tombeau sur mon sourire et mon regard
        dont elles ont dû prendre les rayons pour oser
        en compagnie du rossignol

        Pierre a mérité son nom plus lourd que la pierre
        pour ne comprendre le vide au linge replié
        ni voir les yeux de Jean ni même me regarder
        ni Marie-Madeleine plus légère que les pétales

        Il m’a vue enfin lorsque tu as mangé du poisson parmi nous
        et j’ai souri en hochant la tête
        comme une branche que l’oiseau vient de quitter.

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  2. Je suis bouleversé par cette évocation si juste d’Etty Hillesum. J’en aime tous les éléments, y compris le titre schubertien, et j’en retiens deux essentiels à mes yeux : 1) Quand tous nos pouvoirs nous sont retirés, il nous reste, sans doute plus évident encore dans ces conditions, le plus grand pouvoir qui nous soit dévolu, et qui est ce pouvoir-là (la vie) qui nous donne tous les autres 2) Jésus aussi a connu l’angoisse. Il y a donc une sainte angoisse, comme celle qui étreint le cœur d’Etty entre deux louanges à la grâce de vivre.

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  3. Merci beaucoup pour votre série d’articles. j’apprécie notamment le parallèle que vous proposez entre, d’un côté les sciences « dures » que sont les mathématiques et la physique, et de l’autre, les sciences « molles » dites aussi sciences humaines. Cela permet d’illustrer utilement et subtilement, me semble-t-il, les notions d’invariant et de singularité, probablement plus difficiles à saisir dans le champ des sciences humaines (anthropologie, sociologie, psychologie et, après Girard, théologie !?) que dans celui des sciences dures.
    Afin d’approfondir ma compréhension de vos trois articles « COVID-19 : La crise, une singularité anthropologique ? » et pour en tirer le meilleur enseignement, je m’autorise à quelques commentaires et questions.
    Article 1 : Le lieu de tous les possibles
    Si vous lisez le résumé de la lecture de l’Apocalypse proposée par Jacques Ellul dans mon commentaire à l’article de Jean-Louis Salasc « Les quatre Cavaliers » ?, vous y verrez qu’Ellul ne met pas sur le même plan le cheval blanc et les chevaux noir, rouge et vert.
    Selon Ellul, le cheval blanc symbolise le Verbe (et non l’esprit de domination selon d’autres lectures). Comme le résume admirablement le prologue de l’évangile de Jean, le Verbe se manifeste tout au long de l’histoire, de la création à l’incarnation, en passant par les prophètes. Le prologue déclare d’ailleurs que le Verbe est le seul médiateur de Dieu : « Personne n’a jamais vu Dieu ; Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a dévoilé » (TOB). On se souvient qu’apocalypse vient d’un mot grec qui signifie précisément dévoilement.
    Toujours selon Ellul, les chevaux noir, rouge et vert représentent, respectivement, la violence, l’échange marchand issu de la rareté et la mort, donnée biologique dont l’homme est apparemment le seul animal à en être conscient.
    Ellul suggère que l’attelage que composent ces quatre chevaux doit être appréhendé comme un tout, ce tout symbolisant les forces qui, par leurs interactions, sous-tendent l’histoire des hommes. Mes questions :
    – Pensez-vous que les trois chevaux, noir, rouge et vert, puissent être apparentés aux invariants tandis que le cheval blanc représenterait la singularité que constitue l’irruption ininterrompue bien que discrète et voilée du Verbe dans le cours de l’histoire ? Les singularités ne naissent-elles pas précisément des frictions qui opèrent, dans le tissu historique, entre le cheval blanc et les trois autres ? Finalement la seule histoire qui compte ne serait-elle pas l’histoire du salut ?
    – Le livre de l’Apocalypse semble insister sur la nature « inter-personnelle » de la rencontre avec Dieu (par exemple : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je prendrai la cène avec lui et lui avec moi » Ap, 3:20). Même si le distinguo collectif/individuel est pertinent du point de vue de l’observation des crises, ne pensez-vous pas que seule la « crise individuelle » est de nature à accueillir la conversion (au sens par exemple où James Alison la définit dans son dernier livre « Connaître Jésus ») ? Pensez-vous que la notion de conversion collective puisse avoir un sens, un sens politique notamment ? si oui, lequel ?
    Article 2 : Un roi éprouvé
    Je trouve très intéressant les parallèles que vous proposez entre les trois textes qui racontent la même histoire, à partir d’angles de vue différents : d’abord celui de l’observateur (le chroniqueur historique), ensuite celui du médiateur (le prophète Ésaïe) et, enfin, celui de l’acteur (le roi Ézéchias lui-même). Cela illustre parfaitement les deux niveaux de crise que vous définissez dans l’article 1. Finalement, en relisant la fin de l’article (« Rien ne permet d’assimiler Dieu à la singularité de la crise, mais tous les témoignages bibliques désignent la singularité anthropologique comme le lieu de notre rencontre avec Dieu »), je m’aperçois que vous avez déjà répondu, au moins en partie, à mes questions précédentes !
    Une observation et quelques questions complémentaires, cependant, à propos de votre deuxième article : les livres de Samuel (notamment 1Samuel, chapitre 8) montrent que la demande d’un roi par Israël (pour être « comme les nations », mimétisme?) n’a été soutenue ni par le prophète ni par le Seigneur qu’il consulte. Le passage du régime des juges à celui des rois est advenu aux forceps, contre la volonté de Dieu. Pourtant, on a l’impression qu’il ne pouvait en être autrement ?
    La présence active des prophètes dans l’histoire d’Israël, tel que nous le rapporte l’ancien testament, constitue à mes yeux des formes de la singularité, singularité à la fois au niveau du collectif et de l’individuel comme le montre votre article. Mon impression est que, au fil du temps, la singularité vivante qu’est la voix des prophètes s’use. Cette usure est telle qu’il semble que la seule brèche qui reste au Verbe pour « verber » est de s’incarner. La voix du Messie est certes introduite par un dernier prophète, le plus grand, Jean-Baptiste. Mais comme il le dit lui-même quand on l’interroge, citant d’ailleurs Ésaïe, « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur » (Jean 1, 23). Ce cri dans le désert ne signe-t-il pas l’usure de la voix des prophètes ? La coupure définitive de la parole prophétique n’est-elle la tête de Jean-Baptiste posée sur un plateau à l’initiative d’Hérode Antipas, roi officiellement responsable du temple au moment de la condamnation de Jésus ?
    Dans ces conditions, ne peut-on pas penser, comme il est suggéré dans d’autres commentaires citant Laurent Lafforgue et Simone Weil, que la seule singularité pertinente pour nous aujourd’hui est la Croix du Christ et qu’elle s’expérimente à hauteur d’homme, et seulement à cette hauteur ? C’était probablement ce que pensait Christian Bobin lorsqu’il a écrit Le très-bas…
    Article 3 : La jeune femme et la vie
    Je trouve que l’article 3 couronne parfaitement votre série. Vous réussissez à retracer le processus de conversion d’Etty Hillesum par quelques morceaux bien choisis de son journal. Vous montrez à quel point elle est un modèle tant elle parvient, dans les circonstances les plus tragiques, à être victime sans jamais sombrer dans le victimaire, le victimaire enclenchant nécessairement la rivalité. La figure d’Etty Hillesum est à mes yeux véritablement christique.
    Les citations qui retracent l’évolution de la perception qu’elle a de ses relations avec les hommes, notamment son thérapeute et son logeur, sont particulièrement bienvenues. Le journal d’Etty Hillesum nous montre à quel point ces relations furent tumultueuses et comment elles passent progressivement, non sans deuils et souffrances, d’éros à agapè. De ce point de vue, Etty Hillesum me fait penser à deux figures bien connues des évangiles, Marie-Madeleine et la femme samaritaine. Tandis qu’il dit de la première qu’elle a beaucoup aimé, Jésus attire le regard de la seconde sur ses nombreux mariages. Je trouve rassurant et encourageant qu’il y ait, dans le regard de Jésus, un continuum entre les formes dites « inférieures » ou « névrotiques » de l’amour et ses formes supérieures, celles qui nous rapprochent de l’amour décrit par Paul dans sa première épître aux Corinthiens (1Cor, 13) .
    En guise de conclusion, je souhaite vous exprimer ma reconnaissance pour les mentions que vous faites de l’amour dans vos articles (par exemple dans l’article 2 : « … L’arc de lumière annonce une nouvelle alliance entre YHWH et les humains, la relation d’amour que Dieu établit avec nous et que nous avons si souvent tendance à oublier… » et dans l’article 3 :« …Etty progresse vers l’amour, la conscience et la liberté… »). Nous autres girardiens avons parfois tendance à privilégier dans les évangiles ce qui étaye la théorie mimétique, au risque de passer à côté de l’essentiel !

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    1. Merci pour ces commentaires et questions. Pardonnez-moi d’y répondre si tard, je ne les découvre que maintenant.
      Vous mentionnez James Alison, ça tombe bien : c’est lui qui nous a signalé, lors d’un colloque à Paris, le parallèle entre Marc 13 et les quatre cavaliers. Personnellement, je vois une cohérence entre les trois premiers cavaliers, et c’est le quatrième qui se démarque. Ce que Jean nous montre ce ne sont pas des réalités célestes, mais des phénomènes familiers et tout ce qu’il y a de mondains (le sacré, le profane et la justice, dans l’interprétation que j’ai retenue). Ils sont désacralisés (précipités sur terre) en même temps que leur violence intrinsèque est dévoilée. Le quatrième cavalier se démarque des trois autres, mais je dois vous avouer qu’il me pose pas mal de problèmes. Autant la lecture croisée de Marc et de Jean est très éclairante pour les trois premiers, autant les références à l’AT du quatrième – l’épée, la famine, la mort et les fauves de la terre – sont peu claires pour moi. Je retiens pour ce quatrième cavalier votre idée qu’il faut lire dans le paradigme de la crise (voir Marc 13, 12-13).
      Sur l’individuel et le collectif : c’est notre vision individualiste de l’humain qui nous empêche de voir que dans les Evangiles les deux notions sont la plupart du temps indissociables. La Bible nous parle à la fois de conversions individuelles et de conversions collectives, parfois sans tracer une frontière nette entre les deux. Je pense à l’exode, conversion d’un peuple, ou aux images de foules de l’Apocalypse. Ou encore, la résurrection de Lazare, avec le dialogue intime entre Jésus et Marthe, mais aussi la présence des témoins :

      On ôta donc la pierre. Alors, Jésus leva les yeux et dit : « Père, je te rends grâce de ce que tu m’as exaucé. Certes, je savais bien que tu m’exauces toujours, mais j’ai parlé à cause de cette foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé. » (Jean 11, 41-42)

      Bref, c’est à nous de revoir la notion d’individu, et pas à la Bible de se plier aux idées de Descartes (Voir à ce sujet mon article « La conscience, un espace pluriel ? »). Et non, je ne pense pas qu’il y ait un sens politique à la conversion, parce qu’elle a lieu dans la singularité, où le terme « politique » n’a plus beaucoup de sens. Les conséquences politiques viennent après, une fois la régularité rétablie.
      Sur la question des rois, je ne me sens pas compétent pour y apporter une réponse. L’histoire d’Ézéchias, c’est avant tout celle de la conversion à travers une crise d’un homme comme les autres.
      Sur les prophètes : je pense qu’il y a toujours eu coupure entre leur Parole et nous. Jésus est aussi un prophète, donc il n’y a pas discontinuité, et après lui il y en a eu d’autres. La croix n’est pas la seule singularité pertinente, à mon sens les Ecritures ont aussi cette qualité, mais indubitablement elle est d’une puissance considérable. Et comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, les Ecritures annoncent une autre singularité, la crise apocalyptique, accomplissement des prophéties et de la Croix, conversion offerte à tous et à toutes.
      Je me méfie des lectures par trop ancrées dans l’histoire : ces textes sont spirituels, universels et intemporels. Les passages des Evangiles qui insistent sur la discontinuité entre AT et NT sont, à mon sens, à lire comme des prophéties, c’est-à-dire non pas comme des prévisions d’événements historiques, mais comme la révélation progressive d’un schéma anthropologique valable aussi bien à l’échelle d’une vie humaine, qu’à celle de l’Histoire.
      Sur Etty : je suis touché par votre remarque sur la continuité entre les formes trop humaines de l’amour et l’amour christique. Elle rejoint ma lecture : Jésus vient toujours nous chercher là où nous sommes, et avec quelle patience il nous élève jusqu’à son amour ! Merci pour cette remarque.

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      1. Bonjour,
        Merci beaucoup pour vos compléments que je me permets à mon tour de commenter/questionner :

        Sur les quatre chevaux : le parallèle avec Marc 13 est éclairant. Les possibilités d’interprétation sur la palette de couleurs restent ouvertes, nous n’avons pas fini de jouer au jeu des « petits chevaux » !

        Sur le couple « individuel / collectif » : je suis d’accord pour dire que la frontière est floue. Il n’y a pas de clivage et il est même peut-être excessif de parler de frontière. La lecture psychologique de la théorie mimétique nous conduit à relativiser fortement la notion de sujet, si chère à la psychanalyse. Comme le montre bien Jean-Michel Oughourlian dans un « mime nommé désir », le « moi » est labile. Il fluctue au gré des processus d’imitation qui l’agissent. Pourtant, c’est bien à partir de cette « illusion » d’être un sujet singulier que nous appréhendons le monde et que nous l’habitons ! Serge Lochu n’est pas Hervé van Baren et réciproquement ! Vous dites, à juste titre selon moi (!), que « la conversion a lieu dans la singularité », en opposant singularité et régularité. Ce faisant, le mot « singularité » ne renvoie-t-il pas au singulier, à l’individuel, opposé au pluriel, au collectif ?

        Sur les prophètes : vous dites « Jésus est aussi un prophète ». Certes, qui peut le plus peut le moins. Ne pensez-vous pas cependant que Jésus est beaucoup plus qu’un prophète, un homme qui prédit, qui « parle avant » selon l’étymologie, beaucoup plus même que « LE prophète » ? Il se déclare Fils de Dieu. Tout l’évangile de Jean, notamment, est rempli de cette affirmation. Elle est reçue comme une prétention insupportable, cause explicite de sa mise à mort.

        Sur votre méfiance des lectures trop ancrées dans l’histoire : Je pense que vous avez raison. À ce sujet, l’étude théologique des mouvements fondamentalistes et, notamment, évangéliques, à laquelle se livre Jésus Alison dans « connaître Jésus », me semble particulièrement bienvenue. Je pense qu’elle mériterait d’être poursuivie sur le plan sociologique (dérive politique au Brésil par exemple) et psychologique, voire psychopathologique (dissociations qui peuvent confiner à des formes de déshumanisation). Sur ce dernier point des conséquences psy des dérives du fondamentalisme chrétien, je suis preneur de toutes référence et réflexion.

        Pour autant, comme le dit Paul, « si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide, et vide aussi votre foi » (1Cor, 15 :14, TOB). Je suis personnellement très attaché à l’historicité de la naissance, de la mort et de la résurrection de Jésus(fils de l’homme)-Christ(fils de Dieu).

        Dans le prolongement de ces actes de foi, je me demande comme me positionner par rapport à la notion d’historicité de son retour ? Certes, nous disons qu’il est déjà revenu depuis l’événement historique de Pentecôte et qu’il est présent en esprit (« le Père vous donnera un autre défenseur qui restera avec vous pour toujours. C’est lui l’Esprit de vérité » Jean 14:16-17).

        Mais, qu’en est-il de l’hypothèse de son retour dans l’histoire, telle que nous l’appréhendons dans notre espace/temps ? Malgré toute la méfiance que m’inspirent les mouvements évangéliques, comme vous l’avez compris, il suffit d’aller sur un site adventiste (par exemple : https://www.bibleinfo.com/fr/topics/retour-de-j%C3%A9sus) pour constater l’abondance des références bibliques à ce sujet. Je n’en citerai qu’une seule, celle qui relate l’ascension : « À ces mots, sous leurs yeux, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs regards. Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se trouvèrent à leur côté et leur dirent : « Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel. » (Act 1: 9-11).

        Alors : mystification, prédiction d’une réalité historique, ou encore autre chose ?

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      2. Cher Monsieur,
        Vous abordez le coeur de la foi chrétienne et je n’ai pas la prétention de donner des leçons à ce sujet. Quand je dis que Jésus est aussi un prophète, je veux dire qu’à mon sens ce n’est pas incompatible avec sa dimension messianique et divine.
        Sur les dérives fondamentalistes, je pense que Girard éclaire ce phénomène mieux que quiconque. L’intégrisme est un enfermement, un repli peureux, que je comprends parfaitement. La destruction annoncée des puissances et des principautés a pour effet de détruire les fondations des sociétés humaines, certes violentes, mais fondations quand même. Ceux qui veulent rétablir un ordre ancien ont, au moins, l’intelligence de reconnaître le caractère destructeur du phénomène, ce qui n’excuse évidemment pas leur violence (quand ils sont violents, ce qui est malheureusement parfois le cas). On ne peut pas en dire autant de certains courants progressistes, aveuglés par des idéologies utopiques de lendemains qui chantent, soit par la technologie triomphante, soit par la libération complète des moeurs. Qu’ils lisent Girard d’urgence !
        Votre dernier point est le plus difficile. J’exprime ici une compréhension toute personnelle. Ce que nous appelons l’Apocalypse n’est pas un événement fixe dans le temps et l’espace. Je le vois comme un schéma anthropologique. Nous sommes dans un entre-deux entre l’état de nature et un état que nous avons le plus grand mal à imaginer, appelons cela Fils de l’homme, l’humain extrait de sa gangue d’inconscience et de violence, « né d’en haut ». L’apocalypse c’est le processus qui nous fait passer de l’un à l’autre, et cela passe nécessairement par une révélation (d’où le nom). Ce processus se déroule sous nos yeux, sans que nous puissions le reconnaître, depuis longtemps ; il est à l’oeuvre au niveau individuel (la conversion des prophètes et des saints) et collectif (l’Histoire). La croix et la résurrection en sont l’expression la plus claire, à la fois prophétie de ce qui se déroule à l’échelle de la création et événement historique. Si on se limite à l’événement historique, alors notre salut a eu lieu et selon toute logique nous devrions passer nos journées à nous aimer les uns les autres.
        Vous citez Jean, constatez à quel point il mélange, justement, la dimension historique et la dimension intemporelle :
        Avant qu’Abraham ne fut, je suis (Jean 8)
        Grâce et paix vous soient données,
        de la part de celui qui est, qui était et qui vient (Apocalypse 2)
        A oublier l’une on fait de Jésus un symbole sans substance, à négliger l’autre on verse dans la religiosité bornée. Le « retour du Christ » n’est, dans cette lecture duale, ni une mystification ni un événement historique, c’est l’aboutissement du processus. L’Evangile c’est le rappel, l’annonce et surtout le dévoilement par l’accomplissement de ce processus destiné à s’étendre progressivement à l’humanité entière.

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      3. Ce serait intéressant de lire ou relire ensemble « Claudel interroge l’Apocalypse », où il prend à bras le corps, comme toujours, toute la Bible et le processus de révélation ou dévoilement…

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  4. Merci pour vos précisions. Merci en particulier pour le partage de votre vision personnelle de l’apocalypse. Cela m’aidera, sinon à y voir plus clair – le message est codé et il restera sans doute encore longtemps fermé à la raison pure -, du moins à vivre patiemment et activement la suite du processus de révélation dans l’amitié de Jésus (Jean 15: 15).
    Une dernière question si vous le permettez : pourriez-vous m’indiquer le ou les textes de Girard qui éclairent le mieux les dérives fondamentalistes?

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    1. Girard, à ma connaissance, a surtout parlé du fondamentalisme islamique. Il faut replacer cela dans le contexte de l’époque (attentats du 11 septembre). Voir le dernier chapitre d’Achever Clausewitz, ainsi que plusieurs interviews, articles, etc. Je me demande ce qu’il aurait dit du retour en force d’un conservatisme radical aux Etats-Unis, au Brésil, en Turquie…

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