Les quatre Cavaliers

par Jean-Louis Salasc

« Et ma vision se poursuivit.

Lorsque l’Agneau ouvrit le premier des sept sceaux, (…) apparut à mes yeux un cheval blanc ; celui qui le montait tenait un arc ; on lui donna une couronne et il partit en vainqueur (…)

Lorsqu’il ouvrit le deuxième sceau, (…) surgit un autre cheval, rouge feu ; celui qui le montait, on lui ordonna de bannir la paix hors de la terre, et de faire en sorte qu’on s’entr’égorgeât ; on lui donna une grande épée (…)

Lorsqu’il ouvrit le troisième sceau, (…) apparut à mes yeux un cheval noir ; celui qui le montait tenait une balance, et j’entendis comme une voix (…) : « un litre de blé pour un denier ; trois litres d’orge pour un denier ! Quant à l’huile et au vin, ne les gâche pas ! »

Lorsqu’il ouvrit le quatrième sceau, (…) apparut à mes yeux un cheval verdâtre ; celui qui le montait, on le nomme la Mort ; et l’Hadès le suivait.

Alors, on leur donna le pouvoir sur le quart de la terre, pour exterminer par l’épée, par la faim, par la peste et par les fauves de la terre ».

(Saint Jean, Apocalypse ou Livre des Révélations, 6-1 à 6-8)

« Briser le sceau » : c’est une métaphore pour « révéler ». Dans ce passage fameux, Jésus désigne les fléaux fondamentaux : volonté de domination, guerre, famine et épidémie. Avaient-ils vraiment besoin d’être révélés ? Personne n’a jamais douté de leur caractère funeste.

Ce message en fait nous dit deux autres choses.

La première est que ces fléaux surviennent ensemble. « On leur donna le pouvoir sur le quart de la terre » : le partage implique la simultanéité. En fait, ils forment un cycle : la volonté de domination produit les guerres, qui conduisent à la famine, et expose les populations aux épidémies. Sans chercher une quelconque valeur statistique, notons que l’histoire abonde en exemples. En pleine guerre du Péloponnèse, c’est-à-dire la rivalité entre Sparte et Athènes pour la domination du monde grec, une épidémie de peste éclate à Athènes, et une disette s’ensuit (cf. Thucydide). En 1337, Edouard III d’Angleterre revendique la couronne de France et déclenche la Guerre de Cent Ans ; le royaume de France est vite submergé, la situation économique est déplorable ; le 1er novembre 1347, un navire entre au port de Marseille avec quelques pestiférés à bord : ce sera la Peste Noire, le tiers de la population européenne mourra. Quant à la première guerre mondiale et sa coïncidence avec la grippe espagnole, l’exemple parle de lui-même.

La seconde chose que dit le texte est révélé par le « on », qui donne à ces fléaux les instruments de leur puissance (« On » lui donna une couronne, « on » lui donna une grande épée, etc.) Dans d’autres traductions, ainsi qu’en anglais, la phrase est à la voix passive. C’est-à-dire que nous avons affaire à une « unanimité indifférenciée », ce que la langue française rend parfaitement par le « on », qui glisse aisément vers le « nous ». Ces fléaux nous frappent parce que nous les acceptons collectivement, voilà ce que suggère le texte. Quoi ? Mais une épidémie s’abat sur nous, tout comme une famine ; elles sont fortuites, nous ne les recherchons pas ! Et pourtant, nous en sommes d’une certaine manière la source, car dans le cycle dont il est question ci-dessus, c’est bien souvent la volonté de domination qui donne le départ de la chevauchée. Et cette « unanimité indifférenciée », c’est bien sûr celle que nous a enseigné René Girard.

Ce texte peut-il nous guider dans l’analyse de la situation actuelle ?

D’abord, une pandémie, qui vient de Chine. De façon fortuite ? Très probablement. Les hypothèses de complots pullulent : laboratoire secret, attaque biologique de la Chine par les Etats-Unis, mais aussi l’inverse, propagande russe, etc. Rien de tout cela ne résiste une seconde au filtre d’Occam.

Ensuite la famine.

Regardons de plus près le texte de Saint Jean. Il ne parle de famine que dans la récapitulation finale. Le troisième cavalier, sur le cheval noir, ne répand pas la disette : il fixe les prix. Un denier le litre de blé, un denier les trois litres d’orge. La famine est une conséquence, non seulement de la pénurie (Ne gâche pas ton huile et ton vin), mais aussi de prix fixés par une puissance inconnue. Qui, aujourd’hui, joue ce rôle ? Ce sont les banques centrales, avec la Réserve Fédérale des Etats-Unis comme chef de file. Certes, nombreux sont ceux qui se livrent à l’exercice : subventions, taxes, blocages de prix, réglementations, droits de douane,  etc. Mais ce sont là des ajustements locaux. L’ultime contrôle des prix, c’est celui imposé par le taux de refinancement du système bancaire, c’est-à-dire le taux fixé par les banques centrales. Or, ces taux sont aujourd’hui très bas, parfois négatifs. Ils conduisent à des prix qui n’ont plus de sens, c’est-à-dire qu’ils ne reflètent plus ni les valeurs de production, ni les valeurs d’échange, ni les valeurs d’usage. Ils condamnent également l’activité future ; car des taux faibles ou négatifs ruinent ou chassent les épargnants, ce qui compromet les investissements. Pas d’investissement, pas de production. Ici commence la disette.

Par contre, ce que des taux faibles ou négatifs n’arrêtent pas, ce sont les opérations spéculatives. Elles n’ont cessé de se développer depuis vingt ans, conduisant aux économies financiarisées que décrit, par exemple, Pierre-Yves Gomez (cf. son « Esprit malin du capitalisme », chroniqué dans nos colonnes). Cela dit, le recours au collectivisme n’apporte strictement rien. Les prix, fixés par l’état, n’y ont également aucun sens, comme en Chine où l’économie est dirigée par la NDRC (Commission du Développement et de la Réforme de l’Etat). Par exemple, pour les précieuses terres rares de nos téléphones portables et de nos éoliennes, la NDRC a fixé des prix qui permettent d’assurer à la Chine leur monopole mondial ; cela sans se soucier des travailleurs dans les mines, ni des dégâts sur l’environnement.

Passons à l’esprit de conquête.

Le texte de Saint Jean parle de « fauves », de « bêtes féroces » dans d’autres traductions. Sur la scène géopolitique, nous avons quelques candidats : l’aigle, l’ours ou le dragon.

Une partie des élites chinoises veut une revanche sur l’Occident, après un siècle d’humiliation consécutif aux Traités inégaux (1842 et 1861). Une autre partie d’entre elles se contente de souhaiter, plus sobrement, que la Chine retrouve sa place naturelle : le premier des Empires. Où se situe monsieur Xi ? Peu le savent. Mais depuis Deng Xiaoping, la Chine reste tactiquement fidèle au profil bas, à « l’émergence pacifique ». La réalité est beaucoup plus âpre, en témoigne la lutte pour les terres rares (cf. « La Guerre des métaux rares », de Guillaume Pitron).

La Russie rêve de retrouver son influence de la période soviétique. Elle y parvient un peu, notamment au Moyen Orient. Elle a développé un arsenal impressionnant, en particulier des armes hypersoniques et des drones sous-marins. Elle se récrie que leur vocation est purement défensive. C’est possible aujourd’hui. Mais depuis Clausewitz, nous connaissons la dialectique (très girardienne d’ailleurs) de l’attaquant et du défenseur.

Les Etats-Unis sont sortis de la Guerre Froide en position hégémonique. Comme le titre de « Leader du Monde Libre » est devenu caduc, ils se sont auto attribué celui de « Nation Indispensable ». Signe d’ivresse, signe d’hubris. L’Angleterre avait comme ligne stratégique la division entre les puissances continentales. Les Etats-Unis en ont hérité ; c’est la doctrine de Mackinder et Spyke : pour dominer le globe, il faut éviter toute entente sur le continent eurasiatique. Confiner la Chine, refouler la Russie, (s’)appuyer sur l’Europe, voilà le triptyque. Les Etats-Unis semblent  hésiter constamment entre deux options : celle de Brzezinski (« Je ménage la Chine, car l’ennemi est la Russie ») et celle de Kissinger (« Je m’entends avec la Russie car la Chine est la menace »). Le résultat est aujourd’hui que la Russie et la Chine multiplient les accords, y compris dans le domaine militaire avec l’OCS (Organisation de Coopération de Shanghai). Quant à l’Europe, l’administration américaine a une vision toute personnelle du mot « allié » : « Les Européens restent nos alliés, même s’il faut parfois leur tordre le bras pour qu’ils comprennent ce que nous voulons »  (Obama). Les Russes aussi se souviennent avec émotion de leur lune de miel avec les Etats-Unis : les conseillers américains de Boris Eltsine ont mis le pays en coupe réglé et l’ont conduit à la banqueroute en moins de dix ans (faillite de l’état russe en 1998).

Et l’Europe, la pacifique Europe ? Est-elle vraiment exempte de volonté de domination ? Aucun esprit de conquête dans l’idée que tout pays voisin a vocation à intégrer l’Union Européenne ? C’est-à-dire à se soumettre à des lois promulguées ailleurs, à obtempérer aux arrêts de la Cour de Justice Européenne ? Or chaque nouvel état membre fait apparaître de nouveaux voisins : quand et où le processus s’arrête-t-il ?

Le monde de l’Islam est également sujet à un désir d’affirmation de soi, sinon de domination. Mais il ne s’incarne pas dans une puissance prééminente : Iran, Turquie, Arabie séoudite sont en constante rivalité, tandis que l’Indonésie, le plus peuplé des états musulmans, est hors du périmètre.

Enfin, les guerres.

Elles ne manquent pas à l’échelle régionale : Syrie, Yémen, Ukraine actuellement. Mais nous n’avons pas d’affrontements militaires directs entre puissances géopolitiques. Ne croyons pas qu’il s’agit d’un acquis ; la tension monte. Donald Trump a nommément désigné la Russie comme ennemi dans l’actualisation de la doctrine stratégique américaine fin 2017. En mars 2018, Vladimir Poutine annonce l’entrée en service d’armes hypersoniques (missiles volant entre mach 8 et mach 20, indétectables au radar). En octobre, les Etats-Unis sortent du traité  de limitation des missiles de moyenne portée. Enfin, depuis quelque mois, les officiels du Pentagone instillent l’idée qu’un emploi tactique d’armes nucléaires à faible portée serait à envisager.

En ce moment-même, l’Europe entière est confinée pour cause de coronavirus, mais pas les 20 000 soldats de l’OTAN qui mènent des manœuvres terrestres, aériennes et navales dans dix pays membres. Le scénario est une guerre contre la Russie, leur nom est Defender Europe 2020.

Revenons au message de Saint Jean, qui réunit ces quatre fléaux. S’il est urgent et vital de trouver un traitement ou un vaccin contre le coronavirus, il serait peut-être également opportun d’en chercher contre ce que la rupture du premier sceau dévoile : l’esprit de domination.

15 réflexions sur « Les quatre Cavaliers »

  1. Avant de discuter de la position de Jean au sujet des banques centrales et des taux négatifs, il serait sans doute utile de répondre à cette question préalable: quelle est la couleur du cheval de Jeff Bezos?
    Pour ma part, je préfère trancher ce nœud gordien; l’interprétation de Claude Tresmontant me parait la plus pertinente. L’Apocalypse de Jean serait un avertissement à destination des frères qui se trouvaient encore dans Jérusalem, en prévision de la destruction effectivement réalisée par les romains en 70. De fait, ils auraient quitté la ville à la suite de cette lettre.
    Cela n’empêche nullement de croire ou de s’intéresser à une eschatologie chrétienne, beaucoup plus claire dans la bouche de Jésus (« Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive… »), et à laquelle je me tiens.
    Enfin vous vous référez bien imprudemment à Pierre-Yves Gomez pour soutenir votre critique des banques centrales. Je n’ai pas souvenir que ce soit là son sujet. « L’esprit malin du capitalisme » et ses précédents ouvrages sur le travail insistent sur l’erreur qu’a constitué la gestion des retraites laissée par les Etats à des fonds de pension qui gèrent désormais des sommes fabuleuses, investies dans des sociétés prédatrices et destructrices des plus modestes qui forment le tissus social. Il s’ensuit une concentration spéculative qui ne peut que produire des crises à répétition.
    La réforme des retraites engagée en France par notre gouvernement constitue un acte de résistance contre cet état des lieux, car elle exclut la capitalisation, mais aussi la défense par certains syndicats de privilèges. Le fait que la gauche s’y oppose montre l’étendue de sa déchéance intellectuelle, et parler de néolibéralisme à propos de la pensée d’Emmanuel Macron est absurde. Le renforcement du rôle de l’Etat est au contraire au cœur de son action, et c’est sans doute pour cela que la situation de crise sanitaire est prise avec tout le sérieux du pouvoir régalien, qui lui va comme un gant.
    Si je m’étale un peu trop sans doute dans cette défense d’Emmanuel Macron, qui n’est pas le sujet, c’est parce que la critique des politiques est facile, particulièrement dans la situation inédite et imprévisible que nous vivons, et que je pense que nous avons besoin de résister à cette facilité, car seule le politique est en mesure de résister au cavalier Bezos, au virus couronné, aux va-t-en-guerre et autres terroristes. Je trouve donc votre critique de l’Europe tout à fait injustifiée, car elle constitue à mes yeux la seule puissance politique qui ne soit pas impérialiste (hégémonique), soit une exception précieuse dans un monde où de grandes puissances impérialistes aiguisent leurs armes. L’Europe est constituée de nations qui ont toutes connu un passé impérial, et qui ont choisi délibérément de lui tourner le dos (c’est d’ailleurs pour cette raison que les anglais et les turcs ne veulent pas en faire partie).
    Pour qualifier votre attitude, je citerai Georges Braque: « Le moraliste perfectionne le Mal pour exalter le Bien ». Ce qui explique sans doute cette lecture intéressée (dans tous les ens du terme) pour le rêve de Jean ?

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    1. Cher Benoît Hamot,
      je vous remercie de votre commentaire et me réjouis de l’opportunité d’échanger à nouveau avec vous.
      Sur les Cavaliers, je ne connais pas Claude Tresmontant ; les interprétations sont très diverses, par exemple de considérer que le Cavalier blanc est le Christ : est-ce sa lecture ? J’ai surtout cherché à lire d’autres messages sous-jacents : « unanimité indifférenciée » (voilà René Girard, la raison d’être de ce blogue) qui renvoie à notre propre responsabilité (vous voyez que je ne mets pas tout sur le dos des politiques) et simultanéité des crises.
      Sur la lecture de Pierre-Yves Gomez, je ne cherche pas à lui attribuer la critique des banques centrales ; je l’ai mentionné parce c’est un exemple récent (tout au moins que j’avais en tête) de description de l’économie financiarisée.
      Enfin sur l’Europe, plus précisément l’UE, je (me) pose quelques questions. Sommes-nous vraiment les gentils que nous prétendons être ? Fin 2012, la Commission présente au Parlement un rapport spécifiant que l’Ukraine était très loin de remplir les conditions pour intégrer l’UE. Cinq mois plus tard, le rapport est à nouveau présenté, avec quelques modifications et donne lieu à une résolution d’accepter l’Ukraine dans l’UE. Bon. Quelle réactivité des Ukrainiens ! (je parle ironiquement). Tout géopoliticien sait que l’Ukraine dans l’UE ou dans l’OTAN est un casus belli avec la Russie (cf. le « Grand Echiquier » de Zbignew Bzrezinski). On peut toujours se raconter l’histoire en se donnant le beau rôle, comme l’UE qui veut sauver l’Ukraine des griffes de Poutine. Cela dit, Girard nous a enseigné la circularité du désir et des intentions ; circularité que nous retrouvons chez Karpman et son triangle : le « bourreau » se cache souvent derrière le « sauveur » (ce qui ne veut pas dire que tout sauveur est un bourreau) mais aussi chez Clausewitz avec sa dialectique de l’attaquant et du défenseur (le plus agressif n’est pas toujours celui qu’on croit).
      A mon sens, les puissances ou institutions (UE, banques centrales) sont ambivalentes, capables de positif comme de négatif ; elles basculent du côté obscur quand elles se laissent gagner par la volonté de domination. C’est ce que j’ai essayé d’exprimer dans ce billet.

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  2. Cher Jean-Louis Salasc.
    Vous voyez que je contribue à la bonne réciprocité mimétique… Elle est nécessaire, car vos interventions produisent en effet, je l’avoue et regrette de l’avoir peut-être laissé transparaître (et je me réjouis de constater que vous ne m’en tenez pas rigueur), une forme d’agacement, qui a des effets positifs indéniables en ce sens où vous me poussez dans mes retranchements. En l’occurrence, et suite aussi à l’intervention de Serge Lochu, et en fin de compte d’un intérêt commun à tous les lecteurs de Girard, je me suis replongé dans la traduction de l’Apocalypse de Jean effectuée par Tresmontant, que j’avais lu il y a longtemps. Je ne vous dirai pas qui est le cavalier blanc; ce n’est pas son propos. Tresmontant pense que les fréquentes erreurs de grammaire  et incorrections du texte grec, seul à à notre disposition, révèlent un premier texte hébreu qui a été traduit avec difficulté. Il le démontre de façon assez convaincante, en détaillant chaque passage,  avec des références aux textes bibliques. Il avait effectué le même travail sur l’Evangile de Jean, qu’il pense être le premier à avoir été écrit sur la base d’un témoignage direct, un véritable carnet de notes de l’apôtre Jean, présent dés le début du ministère public de Jésus auprès de Jean-Baptiste.
    Le texte de l’Apocalypse serait une longue lettre adressée aux frères des premières communautés chrétiennes pour les encourager ou pointer des problèmes, et enfin les prévenir de la violence extrême qui s’annonce. Mais je préfère laisser son auteur décrire son ouvrage dans cette préface à la seconde édition: « L’Apocalypse a probablement été composée, d’un seul coup ou par fragments, entre les années 52 et 54. Son auteur Iohanan est probablement identique au Iohanan du IVe évangile. Il était kôhen. Il a été kohen gadôl (grand prêtre) en 36-37. Il est probablement identique au Iohanan surnommé Marcus, le Marteau, hébreu maqqabah. Dans l’Apocalypse il faut distinguer ce qui pour Iohanan et pour les frères et sœurs des communautés à qui il écrivait, était du passé ou du présent, -et ce qui est de l’avenir. Le passé et le présent sont indiqués par Iohanan en langage chiffre, codé, exactement comme l’avait fait l’auteur inconnu du livre de Daniel, au IIe siècle avant notre ère, et pour les mêmes raisons : Iohanan écrit sous la terreur des persécutions à l’encontre des jeunes communautés chrétiennes. Ce qui relève de l’avenir, c’est la prophétie : la prise, la chute et la destruction de Jérusalem ; la descente de la nouvelle Jérusalem, la kallah, la chérie du Cantique des Cantiques qui est la nouvelle épousée. Je n’ai pas trouvé dans l’Apocalypse de texte qui porte sur la fin du monde ou de l’Univers. »
    J’apprend d’ailleurs grace à vous que Tresmontant avait publié un autre ouvrage sur l’Apocalypse sous forme d’enquête. Mais les 500 pages de son premier opus sont déjà assez nourrissantes…
    Je sais que Girard avait lui-aussi risqué imprudemment un sens actuel aux termes de l’Apocalypse. A l’époque où il écrivait, il ne connaissait pas encore l’oeuvre de Tresmontant, qui l’a vivement intéressées sur le tard. 
    « Depuis bientôt dix neuf siècles , de génération en génération, on cherche à appliquer aux événements et aux hommes des siècles suivants ce qui est en réalité se rapporta aux événements et aux hommes des années 50-70 »
    Cette affirmation de Tresmontant n’empêche nullement de croire en une eschatologie chrétienne que la théorie mimétique est parfaitement en mesure d’éclairer. S’agissant d’une théorie morphogénétique, il est bien naturel, et même nécessaire de la dérouler aussi loin qu’elle le permet, sachant que l’avenir reste imprévisible. Mais à condition de le faire avec la rigueur scientifique de son auteur. Je trouverais fort regrettable que les théologiens s’en emparent pour en faire leur chasse gardée… et il me semble que c’est malheureusement un peu trop le cas.

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  3. Bonjour,
    Étant l’auteur d’une allusion explicite à l’Apocalypse de Jean dans le fil de ce blog, comme le rappelle Benoit Hamot, je me réjouis du tour que prend votre dialogue ! Permettez-moi de m’y joindre. Ma contribution sera forcément modeste car je n’ai personnellement aucune compétence en matière de théologie. Je souhaite seulement me faire l’écho de la lecture que fit Jacques Ellul de l’Apocalypse de Jean dans les années 70 (L’Apocalypse : Architecture en mouvement, Genève, Labor & Fides, 2008 – 2ème édition ; 1ère édition 1975). Jacques Ellul figure en effet parmi mes maîtres à penser (mes modèles pour employer le vocabulaire girardien) à côté, notamment, de René Girard, de la philosophe Simone Weil et du poète Jean Grosjean.
    Permettez-moi de revenir sur une question effleurée dans votre dialogue : l’identité du cheval blanc, premier des quatre chevaux de l’attelage symbolique de Jean (Apo 6, 2-8). Jean-Louis Salasc suggère de lui associer une volonté de domination tandis que Benoit Hamot, en citant la parole de Jésus « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » semble opter pour une identification au Christ.
    En résumé, la lecture de l’Apocalypse proposée par Jacques Ellul se présente comme suit. Jésus-Christ est l’axe du livre. Autour de cet axe, l’Apocalypse se construit en cinq parties, selon une architecture rigoureuse :
    au centre, comme une clef de voûte, l’Incarnation (partie 3),
    d’un côté de ce centre : l’Église et son Seigneur (partie 1) suivie de la révélation de l’Histoire (partie 2),
    de l’autre côté :le Jugement (partie 4) suivie de la Nouvelle Création (partie 5).
    Chaque partie est construite selon un septénaire, le dernier élément de chaque septénaire introduisant le septénaire suivant : 7 églises, 7 sceaux, 7 trompettes, 7 coupes, 7 visions. Vous l’aurez compris, Jacques Ellul ne souscrit pas à la critique textuelle qui voit redites, incohérences et maladresses grammaticales.
    L’épisode des quatre chevaux se situe dans la partie 2, la révélation de l’Histoire. Elle correspond au septénaire décrivant l’ouverture d’un livre fermé de 7 cachets. Le livre symbolisant l’histoire selon Ellul, celle-ci est déclarée a priori cachetée. Cachetée ne veut pas dire secrète : Jean peut être consolé, il s’entend dire que l’Agneau égorgé est aussi vainqueur et qu’il a le pouvoir de rompre les cachets. Que nous révèle l’Agneau à chaque ouverture ?
    Selon Ellul, les chevaux qui surgissent à la rupture des quatre premiers cachets, représentent les quatre forces qui agissent l’histoire, depuis la création, depuis que le Verbe a fait exister les mondes (n’ayant pas avec moi le livre d’Ellul, confinement oblige, j’illustre de mémoire et librement l’interprétation qu’il associe à chacun des chevaux) :
    le cheval blanc, symbole du Verbe lui-même. « C’est par lui que tout a existé et rien de ce qui existe n’a existé sans lui » (Jean 1,1 traduction de Jean Grosjean dans l’Ironie christique, NRF, 1ère édition 1991). Il ne cesse de se manifester, de l’hominisation aux prophètes, des prophètes à l’incarnation, de l’incarnation à son retour en Christ-roi,
    le cheval rouge, symbole du conflit, de sa forme primitive avec le meurtre d’Abel à ses formes géo-politiques les plus sophistiquées,
    le cheval noir, symbole de l’échange marchand, des navires de Tarsis du roi Salomon aux porte-containers géants, échange marchand qui découle directement de la rareté originelle,
    le cheval vert, symbole de la mort, inséparable du vivant comme ne cesse de le montrer, après la psychanalyse (Éros et Thanatos), la recherche en biologie (cf par exemple La Sculpture du vivant, le suicide cellulaire ou la mort créatrice, Jean-Claude Ameisen, Sciences Humaines, 2003).
    Le cinquième cachet introduit la vision des martyrs. Leurs témoignages les exposent au même sort que celui du Christ. Le sixième cachet découvre l’émergence dans la douleur du peuple de Dieu. L’ancien et le nouvel Israël sont réunis. Le septième cachet dévoile le cœur du livre, l’incarnation dans sa double dimension salvatrice : l’Agneau qui se laisse librement immolé et qui ressuscite Seigneur glorieux. (Je note au passage que les thèmes principaux du livre cacheté (Ap, 5-7) tels qu’ils ressortent de la lecture ellulienne : la centralité du Christ, le rôle de témoignage des martyrs, l’universalité de l’Église et l’Agneau-égorgé-ressuscité-vainqueur, sont aussi des thèmes essentiels du dernier livre traduit en français de James Alison : Connaître Jésus, Artège, mars 2019).
    Le livre de l’histoire est écrit au-dedans et au dos, c’est dire qu’il n’y a rien à ajouter. Il suffit à notre compréhension, au moins dans la perspective de l’histoire du salut.
    Comment comprendre l’épisode actuel du coronavirus à la lumière du livre du dévoilement de l’histoire, lui-même inscrit dans le livre du dévoilement de Jésus-Christ qui clôt le livre du dévoilement de la Parole de Dieu ?
    Je me permets d’esquisser quelques réponses toutes personnelles dans le prolongement de ce qui précède.
    1/ Le coronavirus est un révélateur, aussi inattendu que puissant, des quatre grandes dynamiques de l’histoire des hommes : le biologique (cheval vert), l’économique (cheval noir), le conflictuel (cheval rouge) et le spirituel (cheval blanc). Le versant mortifère du biologique se rappelle à notre souvenir au grand dam du transhumanisme. L’économique est mis en veilleuse mais ne tardera pas à resurgir au devant de la scène avec perte et fracas. Le conflictuel est plus que jamais présent comme les lecteurs de René Girard ne cessent de la constater non sans effroi : rivalités de toutes natures, recherches effrénées de boucs émissaires, poussées d’angoisse individuelle et collective, etc. Le spirituel, expression du Souffle divin, est plus subtil à repérer puisqu’il procède du surnaturel. En un temps où les institutions religieuses ont pu être décrédibilisées, le spirituel se situe probablement, plus que jamais, au cœur de chaque être humain tant il est vrai que la rencontre avec le Christ est de l’ordre de l’intime : « le caillou blanc » que nous sommes invités à recevoir porte « écrit dessus, un nom nouveau, ignoré de tous sauf de celui qui le reçoit » (Ap. 2 ,17). De la même manière que l’heure n’est pas venue de séparer l’ivraie du bon grain, les quatre dynamiques interagissent sans qu’il soit possible d’isoler l’une ou l’autre.
    2/ Malgré les apparences, les lois qui gouvernent ces dynamiques sont imprévisibles et ne sauraient faire l’objet d’une modélisation que d’habiles prospectivistes prolongeraient à n+1. La raison en est que la première des forces en interaction est le Verbe lui-même, le Christ. Jacques Ellul n’a eu de cesse dans son œuvre, comme d’ailleurs James Alison dans la sienne, de montrer à quel point le Christ est libre et donc imprévisible, absolument libre et donc absolument imprévisible. C’est aussi ce que résume si bien le titre de l’œuvre majeure de Simone Weil, « la pesanteur et la grâce ». Laurent Lafforgue, médaille Fields 2002, dans « Simone Weil et la mathématique » (Paris, Bibliothèque nationale de France, 23 octobre 2009) la cite comme suit : « Ce qui est contradictoire pour la raison naturelle ne l’est pas pour la raison surnaturelle. Mais celle-ci ne dispose que du langage de l’autre. Néanmoins la logique de la raison surnaturelle est plus rigoureuse que celle de la raison naturelle ».
    3/ Pour une appréhension complète des résonances du coronavirus dans le livre de l’Apocalypse, il faudrait aussi mettre en parallèle, comme le fait Jacques Ellul, la partie 2 consacrée à l’histoire et la partie 4 consacrée au jugement. Chacun pourra le faire en se procurant l’œuvre. Dans l’attente, je suggère le lien suivant : https://journals.openedition.org/socio-anthropologie/1514. Il s’agit d’un article paru en 2013 dans la revue Socio-anthropologie sous le titre : « L’Apocalypse : jalons pour une lecture existentielle » et sous la plume de Frédéric Rognon, professeur de philosophie à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg et spécialiste de Jacques Ellul. Je me bornerai à mentionner que Frédéric Rognon montre à quel point le livre de l’Apocalypse est pour Ellul un livre d’espérance. Par exemple, en commentaire de la fin de la partie 4 consacrée au jugement  : « la seconde mort n’a rien à voir avec une soi-disant mort spirituelle qui parachèverait la mort corporelle pour les seuls impies : conformément aux principes de la conviction ellulienne d’un salut universel (y compris pour Staline, Hitler et Pol Pot…), la « seconde mort » concerne bien plutôt la « mort de la mort ». Ou encore, commentant l’étymologie du mot « apocalypse » qui ne signifie nullement catastrophe mais révélation : « sur un peu plus de quatre cents versets, seuls quatre-vingt-dix-huit nous décrivent divers fléaux et calamités, et cent cinquante nous parlent de consolation, de joie, d’épanouissement, de cantiques d’enthousiasme » (Conférence sur l’Apocalypse de Jean, Ellul, 1985, pages 13-14).

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  4. Bonsoir Serge Lochu,
    je vous remercie de votre intervention, qui apporte des points de vue captivants (tant ceux de Jacques Ellul dont vous vous faites le relais, que des vôtres à propos de l’épidémie). Une de vos remarques m’a particulièrement marqué, celle relative à la biologie et au transhumanisme, à laquelle je souscris. Il y a quelques années, Robert Kaplan a sorti un gros livre de géopolitique dans lequel il défend la thèse que les stratèges américains, fascinés par les progrès technologiques des transport et des télécommunications, enregistrent des revers pour avoir de ce fait négligé les contingences de la géographie (au sens large : géographie physique, populations, climats, etc.), d’où le titre de l’ouvrage : « La Revanche de la géographie » . On pourrait paraphraser votre remarque : « La Revanche de la biologie ». Je me souviens de l’interview d’un médecin qui expliquait qu’il y a 25 ans, l’étude les maladies infectieuses ne suscitait plus guère de vocations, elles étaient réputées vaincues ou sur le point de l’être.

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      1. Merci pour le lien vers ce texte très clair autour du même thème. Vous pourrez trouver sur le site de l’Association Recherches Mimétiques (dans les Domaines de recherche, onglet Art) une conférence audio de Lucien Scubla, qui donne une analyse girardienne du tableau de Poussin les Bergers d’Arcadie, que Loris Chavanette cite dans son article ; Lucien Scubla commente aussi en miroir le tableau du Guerchin qui sert d’illustration à l’article.

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      2. Ce jour de Pâques, la proximité entre la Passion et l’Apocalypse m’apparaît avec force. D’un côté la Passion, la mort du corps physique de Jésus puis sa résurrection, de l’autre la destruction de la Jérusalem physique et la persécution des communautés chrétiennes naissantes, puis l’apparition de la Jérusalem céleste, « voici l’habitation de Dieu avec les hommes » (Ap. 21,2-3). Corps physique, puis corps social ressuscitant après avoir traversé la mort.
        Bien sûr, comme c’est le cas dans toutes les prophéties bibliques, (Amos, Osée, Isaïe, Michée, Ezéchiel…) y compris celles prononcées par Jésus, il est bien précisé que ces évènements vont arriver prochainement (Ap. 22,6), qu’ils concernent la génération en cours (« cette génération ne passera pas… : Mt 24,34, voir aussi 10,23 et 23,36). Ce sera également le cas avec les saints chrétiens (François d’Assise, Thérèse d’Avila… je ne précise pas le contenu de leurs prophéties, pour faire court, mais tous les saints peuvent être considérés, sous un certain angle, comme des prophètes) ou des auteurs comme Simone Weil, Girard, et peut être Bernanos, Ernst Jünger, Georges Orwell, ou des personnages publics comme Pierre Rabhi, Greta Thunberg… ? (nous y reviendrons peut-être). Je remarque au passage que les prophéties rejetant nos racines judaïques, comme celle de Karl Marx ou d’Auguste Comte, se sont révélées fausses a posteriori.
        Concernant en Ap. 14,13 le jugement et la résurrection des justes, me touche particulièrement : « heureux les morts qui sont morts dans le seigneur … afin qu’ils se reposent de leurs peines car leurs actions les suivent ». On peut difficilement imaginer l’intensité des épreuves que les premiers chrétiens ont eu à subir, et l’effet de l’heureuse annonce de la résurrection. Le caractère extrême, fantastique, du récit de Jean, est à la hauteur de ces épreuves et de cet espoir, et les justifie. Et ce texte nous touche aussi dans des épreuves que nous sommes amenés, ou avons été depuis lors amenés à subir, que ce soit comme individus ou comme communauté.
        Car on trouve aussi, et c’est une exception dans la Bible, une prophétie à très long terme dans l’Apocalypse, sur laquelle je n’avais pas prêté attention jusqu’ici (je reconnais mon erreur de jugement ; je n’avais pas relu l’Apocalypse en entier avant d’écrire, ce que je regrette… ce sont « les risques du direct », comme on dit à la télé). La voici « et il a maîtrisé le serpent de mer, le serpent ancien, celui qui est appelé l’accusateur et le satan, et il l’a attaché pendant mille années, et il l’a jeté dans l’abîme (…), après cela il sera délié un peu de temps… » (Ap.20,1-10). Mille ne mesure pas ici un temps précis bien sûr, mais un très grand nombre. Je ne vois donc aucune objection à considérer l’Apocalypse comme évoquant aussi des événements comme les guerres de religion (guerre de trente ans….) les totalitarismes du XXe siècle, et pourquoi pas ; les conséquences désastreuses de notre hubris industrielle ou d’une financiarisation de l’économie telle que la décrivent Orléan ou Gomez.
        Mais cette prophétie à long terme en Ap.20 ne fait l’objet d’aucune description précise, les images symboliques fortes du texte, qui sont habituellement utilisées pour décrire un futur catastrophique, ne sont pas concernées. Ce qui est indiqué me semble faire partie de ces résurgences prévisibles, comme le sont les répliques d’un tremblement de terre. Ce sont, de mon point de vue, des phénomènes de résistance contre la Révélation, des tentatives régressives de retour vers les « solutions » sacrificielles (Satan comme principe), qui peuvent être rassurantes face à l’inconnu d’un avenir ouvert. Pour autant, si on veut interpréter rigoureusement ce texte (ce qui n’est pas obligatoire…), cette incise sur le temps long ne doit pas être confondue avec l’intention première de cette lettre adressée aux 7 communautés, habitant dans des villes citées nommément (en Ac.1,11), et qui, si on les visualise sur une carte, forment un superbe chandelier à sept branches depuis l’ile de Patmos, d’où Jean écrivait…
        Il n’y a donc aucune objection à une lecture de l’Apocalypse au présent ou au futur, car la Révélation se traduit par un long processus de transformation de l’ordre ancien (régi par l’Adversaire) vers la Jérusalem céleste, ce qui ne va pas sans résistances. La Passion, les persécutions et la destruction de Jérusalem en constituent l’amorce.
        En ce jour de Pâques assez exceptionnel, puisque ceux qui en ont l’habitude ne peuvent pas le fêter en communauté, je voudrais remercier ce prêtre improvisé ; c’est-à-dire ce modérateur qui s’est mis à notre service pour nous permettre, avec les moyens qui nous restent, de nous réunir et d’échanger autour de ce qui nous tient à cœur, merci Jean-Marc Bourdin.

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  5. Bonjour Benoit,
    J’ai lu attentivement et avec intérêt votre message posté hier, jour de Pâques. Une question me vient : quelle place à l’opposition « naturel/surnaturel » (telle qu’elle peut ressortir par exemple de la citation de Simone Weil rapportée par Laurent Lafforgue) dans votre réflexion?
    Une autre question plus anecdotique : Vous ne citez pas Jacques Ellul dans la liste des auteurs ayant valeur de prophète, est-ce par hasard ou y-a-t-il une raison à cela? Pourtant:
    – Jean-Luc Porquet a consacré un livre assez connu à Jacques Ellul : Jacques Ellul, l’homme qui avait (presque) tout prévu : nucléaire, nanotechnologie, OGM, propagande, terrorisme, … (Cherche Midi, 2012),
    – des personnalités aussi diverses que José Bové, Noël Mamère, Jean-Claude Guillebaud, Denis Tillinac, pour n’en citer que quelques-uns, se réclament de lui (pour une liste plus complète voir https://www.la-croix.com/Culture/Livres-Idees/Livres/Jacques-Ellul-penseur-du-XXIe-siecle-_NG_-2012-06-06-815128,
    – il est l’auteur du célèbre adage : « penser global, agir local ».

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  6. Je suppose que vous faites allusion à l’excellent texte de Laurent Lafforgue disponible sur le web à l’adresse suivante : https://www.laurentlafforgue.org/textes/SimoneWeilMathematique.pdf ? et à la phrase suivante de Simone Weil : « Ce qui est contradictoire pour la raison naturelle ne l’est pas pour la raison surnaturelle, mais celle-ci ne dispose que du langage de l’autre. Néanmoins la logique de la raison surnaturelle est plus rigoureuse que celle de la raison naturelle. La mathématique nous donne une image de cette hiérarchie. » Cahier XIII, page IV.139.
    Si c’est le cas, il me semble opportun de citer ces sources, afin d’éviter les malentendus et de permettre à tous d’en profiter, car cette phrase sera difficilement comprise hors de son contexte. Ce texte me semble en effet porter un éclairage profond sur la pensée de Weil, et il peut être rapproché de nos interrogations sur l’Apocalypse et la Passion dans un sens que Lafforgue éclaire à la suite : « Ainsi, la contradiction dans la mathématique et la science est d’abord épreuve de la nécessité et invitation à consentir à cette nécessité. Le consentement à la nécessité permet la manifestation de la coïncidence, qui redouble le scandale et comble de joie. Cette analyse de Simone Weil à propos de la mathématique et de la science ainsi que le vocabulaire qu’elle emploie – « obéissance », « docilité », « scandale », « joie » – évoquent la Passion et la Résurrection du Christ. Poursuivant sa méditation sur la raison surnaturelle à laquelle la contradiction donne accès à partir de la raison naturelle, elle note : « St Jean de la Croix savait qu’il y a une raison surnaturelle, lui qui écrivait qu’on pénètre seulement par la Croix dans les secrets de la Sagesse de Dieu. » Cahier XIII, page IV.139¬140.
    Et Lafforgue résume la pensée complexe de Weil ainsi : « La contradiction des contradictions, c’est la Croix ».
    Si, comme il m’apparaît, il existe une continuité (échelon individuel puis collectif, mort et renaissance du corps physique, puis du corps social) entre la croix et les événements décrits dans l’Apocalypse (ces épreuves étant bien réelle et advenues ; je l’ai assez dit), il faut lire la longue lettre de Jean de Patmos comme une préparation à l’épreuve de la croix.
    Concernant Ellul; je ne l’ai pas lu, je ne peux donc rien en dire. Les personnes qui se disent proche de la pensée d’Ellul, comme Guy Debord en son temps, ou les 2 politiciens que vous citez, ne m’ont jusqu’à présent pas donné envie de le lire… mais j’y viendrai peut-être. Je précise que je suis moyennement cultivé et de plus, autodidacte, ayant dès mon enfance choisi de lire ce qui m’attirait seulement, et non ce que certains professeurs ou l’air du temps considèrent comme « indispensable ». Dans cette position volontaire de repli, je n’ai évidemment pas la prétention de donner des brevets de prophète à tel ou tel auteur… ce serait le comble du ridicule. Le sens que je donne au terme « prophète » ne concerne pas directement leur talent pour prévoir des évènements, mais bien cette disponibilité à la « raison surnaturelle » selon Weil.
    En ce moment, je lis le dernier essai de Jünger (« Les Ciseaux »), assez obscur pour mes modestes moyens en tout cas (son œuvre ressemble à une nuit d’orage ; obscure mais parsemée de brefs éclairs), où je lis : « Le fait que l’histoire classique, avec ses règles et ses frontières, soit parvenue à sa fin entraîne simultanément un élargissement et un vide où va déferler l’imprévisible » (essais, p 1099). Cela m’interroge, la situation que nous traversons me semble pouvoir être qualifiée par ce terme d’imprévisible, même si la raison naturelle avait tous les moyens de prévoir une pandémie. Je ne suis pas sûr d’être assez clair… c’est juste une piste de réflexion et je vous remercie vivement de nous avoir orienté sur Weil et Lafforgue, c’est d’une grande richesse.

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    1. Merci pour votre message dans lequel je trouve les réponses à mes questions. Selon ce que je comprends, pour faire écho à votre dernière citation de Jünger, le caractère absolument imprévisible de l’histoire, telle que nous l’appréhendons classiquement, c’est-à-dire avec la raison naturelle, serait en quelque sorte un indice du surnaturel. Il y aurait un hiatus, une discontinuité radicale entre naturel et surnaturel. Cela me fait penser à ces décalages dont use fréquemment Jésus dans ses dialogues, tels que Jean nous les rapporte dans son évangile ; par exemple : « Jésus lui répondit : Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif ; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle. » (Jean 4,14, TOB).
      Merci d’avoir complété par un lien internet, mais j’avais bien cité les références de la citation de Simone Weil par Laurent Lafforgue dans mon message du 10 avril 2020 (18h23).
      Concernant Ellul, ce qui est remarquable dans l’éventail des personnes touchées par sa pensée, « c’est qu’on y trouve des juristes, des historiens, des philosophes, des scientifiques, des politiques, des militants écologistes, des théologiens et des journalistes. De toutes tendances politiques, de toutes sensibilités religieuses. » (article de la Croix déjà cité). Ellul fut un penseur libre, c’est pourquoi il est peu clivant, ce qui est précieux dans un monde toujours prompt à susciter des rivalités !

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      1. Oui, il y a bien un hiatus lors du passage par la croix et plus généralement, par le sacrifice. On peut le dire autrement en adoptant un vocabulaire emprunté à la physique: une « transition de phase », et même « une transition du deuxième ordre », car les deux phases ne sont jamais en équilibre en présence l’une de l’autre, et en mathématiques, on peut retenir le terme « singularité » utilisé précédemment par Hervé van Baren. En géométrie, Michel Serres a utilisé la figure du « cône en double nappe ». J’aime bien pour ma part utiliser le tore, une figure classique en topologie, qui m’a guidé dans ma recherche sur la monnaie. C’est aussi une figure fondamentale pour René Girard dans sa version bidimensionnelle (cercle et point central).
        Mais le terme de hiatus que vous proposez me plait beaucoup et je n’y avais pas songé: le sens premier en linguistique (redoublement cacophonique de 2 voyelles) et son étymologie (parole prononcée, ouverture de la bouche) sont saisissants dans ce contexte: la présence insupportable de la gémellité, l’un des deux doubles devant disparaître (rejeté, tué) au profit de l’autre (élu, éternel).
        Notons que le paradoxe des jumeaux traverse également les évangiles, avec la figure du « cousin » Jean-Baptiste, appuyée par la profusion des tableaux (à la Renaissance surtout) montrant les deux enfants ensemble, et une analyse précise de l’évangile de Jean (je ne m’étendrai pas sur une recherche que je n’ai pas encore publiée… j’espère que cela viendra un jour…).
        Bien entendu, si tous les signes concordent entre sacrifice originel et sacrifice chrétien, ils sont bien dans ce deuxième cas inversés, car la situation est vue du côté de la victime et non plus de celui des lyncheurs; ce que Girard nous a appris. Son œuvre est en cela unique, car pour la première fois, me semble-il, une hypothèse scientifique nous permet d’approcher la raison surnaturelle, et ce, comme le dit si bien Weil; à partir du langage de la raison naturelle.
        Merci Serge pour votre intervention féconde.
        Mais je n’ai pas répondu à votre question me semble-il: je citerai donc Luc 16,16, qui clôt la parabole du « gérant d’iniquité » qui me poursuit depuis longtemps, et qui a donné lieu à tant d’interprétation théologiques moralisatrices et fausses. Trad. Chouraqui: « Nul domestique ne peut servir deux Adôn. Oui, ou bien il hait l’un et aime l’autre ; ou bien il s’attache à l’un et méprise l’autre. Vous ne pouvez pas servir Elohîm et Mamôn. Alors les Peroushîm, qui aiment l’argent, entendent tout cela et se raillent de lui. Il leur dit : « Vous vous justifiez en face des hommes, mais Elohim connaît votre cœur. Ce qui est suprême pour les hommes est une abomination aux faces d’Elohim ». La Tora et les inspirés, jusqu’à Iohanan. Depuis lors, le royaume d’Elohim est annoncé, et chacun le force » (Trad. E.B.J. : « et tous s’efforcent d’y entrer par violence », Tresmontant; « et tout homme est forcé d’y entrer. »)
        Tresmontant reconnait une traduction « provisoire, conjecturale et incertaine. » Mais la grande idée, que le philosophe et traducteur reprend souvent, est la suivante : le Rabbi enseigne qu’il existe des âges, des temps et des moments dans l’histoire de la création, des étapes, et je pense que nous sommes effectivement, depuis l’Apocalypse, c’est à dire la Révélation qui marque l’entrée dans notre ère, nécessairement conduits par la logique surnaturelle, c’est à dire forcés à entrer dans la Jérusalem céleste, mais qu’en même temps, il nous faut aussi forcer cette porte, car les résistances soutenues par la logique naturelle (on pense à Sade, qui en fait si grand cas, et jusqu’à certains écologistes…) sont nombreuses (ce sont ces répliques que j’évoquais suite au tremblement de terre de l’Apocalypse). Cette difficulté à traduire le terme hébreu original supposé (biazomai) est riche de sens. A mon avis, il y a polysémie, et c’est cette polysémie qu’il faut saisir. Pour ce faire, la pensée de Weil sur les mathématiques est là encore éclairante, je la cite encore à partir du texte de Lafforgue, à lire et relire : « La douceur qui est l’essence de la brutalité de la matière, c’est elle qu’on trouve, qu’on saisit expérimentalement au fond de la souffrance, comme on la contemple par la pure intelligence dans la mathématique, comme on s’en nourrit dans tout ce qui est beau. »

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