Détourner l’attention pour relâcher la tension

par Hervé van Baren

La crise du Covid n’en finit pas de faire la une de nos médias. Nous sommes saturés de statistiques, d’images et surtout, d’opinions variées sur les mérites ou les vices des mesures officielles prises pour lutter contre le fléau. Rapidement, ces opinions se sont radicalisées et la société s’est divisée en deux camps : les pour et les contre. Pour ou contre le port du masque, le confinement, les vaccins, etc. Les polémiques se succèdent et enflent, le ton monte.

Un effet secondaire du virus apparaît, encore plus dommageable à mon avis que le virus lui-même mais qui ne fait pas l’objet, loin s’en faut, de la même couverture médiatique : la discorde.

On ne compte plus les familles ou les cercles d’amis chez qui l’amour ou l’amitié n’ont pas survécu à cette polarisation. Personne ne propose de vaccin contre ce fléau aux conséquences incalculables.

A l’instar de celles et ceux qui cherchent les meilleurs moyens de maîtriser la pandémie, je pense utile de réfléchir aux « mesures sanitaires » qui permettraient d’éviter cette prolifération des ruptures amoureuses ou amicales.

Commençons par analyser le phénomène en nous détachant tant que faire se peut des controverses.

René Girard nous apprend qu’en temps de crise, les conflits mimétiques s’exacerbent et envahissent la sphère publique, que s’instaure la guerre du tous contre tous. C’est ce phénomène que nous constatons et c’est aussi celui qu’annoncent les Evangiles, dans les chapitres qui nous parlent de ce genre de crises. D’abord à l’échelle globale :

« On se dressera en effet nation contre nation, et royaume contre royaume… » (Marc 13, 8)

En mettant l’accent sur les relations entre proches :

« Pensez-vous que ce soit la paix que je suis venu mettre sur la terre ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division. Car désormais, s’il y a cinq personnes dans une maison, elles seront divisées : trois contre deux et deux contre trois. On se divisera père contre fils et fils contre père, mère contre fille et fille contre mère, belle-mère contre belle-fille et belle-fille contre belle-mère.  » (Luc 12, 51-53)

Cette discorde touchant jusqu’aux relations les plus intimes conduit, d’après Jésus, à des haines meurtrières :

« Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant ; les enfants se dresseront contre leurs parents et les feront condamner à mort. » (Marc 13, 12)

Balayer ces propos en niant leur qualité prémonitoire serait oublier leur accomplissement concret dans plusieurs cas de crises historiques. Que ce soit pendant la guerre civile espagnole, la Révolution Culturelle sous Mao ou le génocide cambodgien, les cas de dénonciation de parents proches ayant conduit à leur exécution n’étaient pas rares. Heureusement nous n’en sommes pas là.

Commençons par constater l’attrait irrésistible de la polémique. En temps de crise, l’attention se fixe sur quelques sujets qui se transforment rapidement en objets de désir. Prenons par exemple le masque. Bien sûr, ce n’est pas le masque en tant qu’objet matériel que nous nous arrachons ; c’est le principe de son usage. Qu’on le mette ou pas, qu’on veuille protéger prioritairement les vies ou avant tout la liberté, le masque s’approprie l’essence même de nos valeurs et cette « incarnation » d’idéaux transcendants dans un objet inanimé coïncide avec notre acharnement à nous en emparer. Porter le masque c’est affirmer que la seule vérité est sanitaire ; refuser de le porter c’est proclamer qu’en dehors de la liberté il n’y a point de salut. Il ne s’agit pas seulement d’afficher sa croyance mais aussi de nier toute vertu à celle de l’adversaire.

On me dira qu’il est parfaitement possible de faire son choix sans verser dans cette radicalité mais malheureusement, l’intention devient secondaire et seule comptera la perception de notre choix par les autres. Qu’on le veuille ou non, nos actes et paroles seront interprétés à l’aune de la crise.

Il est nécessaire, dans notre recherche d’une formule permettant d’échapper au phénomène, voire de le contrer, de faire ce constat. L’intention importe peu. En temps de crise, peu importe que vos propos soient modérés, ouverts vers l’adversaire, étayés par des sources indépendantes, mesurés. En temps de crise toute opinion sera nécessairement perçue comme une provocation. En temps de crise toute parole est soumise à force centrifuge qui la précipite vers l’un ou l’autre des extrêmes. Déduisons-en une première règle pour notre guide : il est interdit de parler de l’objet de désir.

Voilà un conseil qui sera vraisemblablement reçu avec scepticisme. Voyons, le débat, en démocratie, c’est vital ! Cette autocensure aurait inévitablement des conséquences bien pires que le mal qu’on cherche à combattre ! Se taire c’est être complice de la violence. Par conséquent, il faut parler de l’objet de désir.

La seule option qui nous reste consiste à aborder le sujet qui fâche sans déclencher les réflexes mimétiques qui le pervertiront et le transformeront, bien malgré nous, en carburant pour le feu. Mais comment faire ? Comment en parler sans en parler ?

Une autre règle possible consisterait à manier l’objet de désir comme si c’était un engin infernal prêt à exploser. On le traitera donc avec d’infinies précautions, en évitant tout déséquilibre. On cherchera à le placer au centre parfait de notre centrifugeuse. Malheureusement, la physique nous apprend que cet état d’équilibre est éminemment instable. Le moindre écart par rapport à la neutralité idéale précipite toujours à l’un ou l’autre des extrêmes. Qui plus est, en temps de conflit généralisé, ce n’est pas une bonne idée de prendre la place du sage qui s’élève au-dessus de la mêlée. Dans la bagarre, le seul crime impardonnable est de ne pas choisir son camp.

Nous ne sommes pas plus avancés.

Pour en revenir aux Evangiles, constatons qu’il existe un moyen de parler d’un sujet sensible sans l’aborder frontalement : la parabole. Si nous pouvions trouver une parabole qui traite de la polémique, peut-être aurions-nous là un début de piste.

Une telle parabole existe ; j’en ai déjà parlé1.

Aux Sadducéens qui lui tendent un piège en pensant pointer les contradictions du concept de résurrection2, Jésus répond en acceptant, en apparence, la controverse ; mais en réalité il démonte les dialectiques de la raison et du sacré, lorsque celles-ci sont mises au service de la rivalité, par deux démonstrations d’une faiblesse évidente (à mon humble avis) :

Jésus leur dit : « Ceux qui appartiennent à ce monde-ci prennent femme ou mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari. C’est qu’ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges: ils sont fils de Dieu puisqu’ils sont fils de la résurrection. » (Luc 20, 34-36)

La première démonstration reprend le langage de la raison grecque. Sa faiblesse est structurelle. La démonstration s’appuie sur une chaîne d’arguments et il suffit qu’un seul maillon présente des faiblesses pour que tout l’édifice s’écroule. Or les vérités que Jésus énonce sont, disons, critiquables. Parce qu’on vit éternellement l’union conjugale perd toute vertu ? Le sexe des anges est-il un argument pertinent ? Que veut dire « fils de la résurrection » ?

Et que les morts doivent ressusciter, Moïse lui-même l’a indiqué dans le récit du buisson ardent, quand il appelle le Seigneur le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. (Luc 20, 37)

La seconde démonstration est assez étonnante. J’ai beau relire le passage du buisson ardent3, je n’y trouve pas beaucoup d’arguments pour ou contre la résurrection.

Autrement dit Jésus ne parle aucunement de la résurrection (l’objet de désir) mais bien de la polémique elle-même et sa réponse est d’une ironie mordante. Il nous montre la façon dont nous réquisitionnons la raison et le sacré pour les mettre au service de la controverse, leur faisant perdre de la sorte leurs qualités intrinsèques.

Avec le recul nécessaire la polémique apparaît pour ce qu’elle est : la lutte de deux imbéciles (ou de deux camps imbéciles) pour un objet inanimé ou pour une idée abstraite. Le problème est que la crise interdit ce détachement. L’attractivité de l’objet nous ramène toujours dans la mêlée. La parabole commence donc par faire précisément ce que nous cherchions : parler de l’objet sans en parler. Parler en apparence de l’objet de désir et plonger, en apparence, dans la controverse violente en prenant résolument parti. Dans le même temps, par un double langage subtil, déplacer le point de vue, amener les protagonistes à quitter le ring de boxe et à contempler, depuis ce point détaché, les deux imbéciles en train de se taper dessus.

Ensuite seulement, une parole pacificatrice, une parole que tout le monde peut entendre et sur laquelle tout le monde peut s’accorder devient possible :

« Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants, car tous sont vivants pour lui« . (Luc 20, 38)

Que cet enseignement puisse être appliqué en pratique, je n’en sais rien et pour être honnête j’en doute. Mais qui sait, peut-être cet article détient-il en lui-même quelques qualités paraboliques. Peut-être cette histoire sans rapport avec nos sujets de préoccupation du moment mais qui nous montre qu’il est possible d’accéder à un point de vue détaché sur nos tragi-comédies humaines, et ce faisant de permettre une parole enfin libre de tout mimétisme d’appropriation, une parole de réconciliation, peut être cette petite histoire sera-elle suffisante pour en gagner certaines et certains à la cause de la paix. C’est du moins mon secret espoir.

Merci à Jean-Marc Bourdin de m’avoir soufflé le titre.

1https://emissaire.blog/2019/08/24/la-revelation-a-t-elle-eu-lieu-suite/

2Luc 20, 27-33

3Exode 3

Violence archaïque et justice démocratique

Chers amis,
 
Nos conférences reprennent et nous sommes heureux de vous annoncer les deux prochaines, qui auront lieu les lundi 6 et samedi 11 septembre.
 
Fidèles à la pensée de René Girard qui anime nos rencontres, nous n’hésiterons pas à faire un grand écart historique en évoquant à la fois le 40e anniversaire de l’abolition de la peine de mort en France, qui marque une étape essentielle dans la relève juridique d’un des derniers rituels sacrificiels du monde moderne – et, dans le cadre de notre cycle « Violence et représentation », en évoquant la constitution d’un des mythes de la modernité, à savoir la violence sociale du monde néolithique.
 
Ce sera pour nous l’occasion de saluer la mémoire de notre ami Roberto Calasso, grand écrivain et éditeur de René Girard aux Editions Adelphi, qui nous a quittés le 28 juillet dernier et dont l’œuvre tout entière est hantée par ces deux questions : du sacrifice, d’une part, et de ce qu’il appelait la « religion du social », de l’autre. Il reprochait en effet à l’auteur de La Violence et le sacré, qu’il connaissait mieux que quiconque, de parfois trop rabattre l’acte sacrificiel sur le plan de la société – alors que le sacrifice, selon ce spécialiste du monde védique, avait d’abord pour but de mettre les hommes en contact avec le surnaturel, c’est-à-dire avec un au-delà d’eux-mêmes.
 
Nous nous demanderons donc si, avec l’abolition de la peine de mort, ce n’est pas à une certaine forme de « religion civique » qu’a été mis un terme – et si ce n’est pas justement des ressources de l’art, mais d’un art conscient de ses racines rituelles, que nous avons plus que jamais besoin aujourd’hui.
 
Dans la joie de vous « sentir » nombreux à ces deux rendez-vous (puisque l’époque continue de nous coller à nos écrans d’ordinateurs), je vous dis toutes mes amitiés,
 
Benoît Chantre
Président de l’ARM

Le droit de faire mourir au XXIe siècle

Réflexions à l’occasion du 40e anniversaire de l’abolition de la peine de mort

Conférence de Denis Salas, magistrat

Lundi 6 septembre à 19h 

Cette conférence voudrait renouveler l’approche traditionnelle de la peine de mort sous l’angle plus large du droit de faire mourir. À long terme, on observe un mouvement amorcé par Cesare Beccaria, fondateur du droit pénal moderne, à la fin du XVIIIe  siècle, qui tend à l’abolition de cette peine au fur et à mesure que l’emprise de l’État monarchique s’affaiblit et que la société exige des peines plus utiles qu’effrayantes. À plus court terme cependant, la peine de mort subsiste et même se renforce dans les régimes à État fort alors que les djihadistes en ont fait une arme de propagande. Cette conjoncture incite les démocraties à radicaliser leurs réponses en usant du droit de faire mourir sous des formes nouvelles dans le cadre de la guerre contre le terrorisme.

La pensée de René Girard viendra à l’appui de notre réflexion, au cours de laquelle nous croiserons aussi celles de Michel Foucault et de Jacques Derrida.  

>> INSCRIPTION (obtenir le lien zoom)

Denis Salas travaille sur les liens entre l’anthropologie de René Girard et le droit .

Vous trouverez sur le site de l’ARM un dossier « Droit et Théorie mimétique » avec l’intégralité du colloque organisé à la BnF en 2018 « Justice et terrorisme, entre mémoire victimaire et dépassement de la violence », dirigé par Benoît Chantre et Denis Salas, où étaient notamment invités Robert Badinter, Antoine Garapon, François Molins, Frédéric Worms…

 

Violence et néolithique : un mythe moderne ?

Conférence de Rémi Labrusse, professeur d’histoire de l’art contemporain (Université Paris Nanterre)

Samedi 11 septembre à 15h

Depuis son invention dans les années 1860, la notion de néolithique, par opposition au paléolithique, a été associée à l’idée de violence sociale. Simultanément, on a identifié et admiré ce qu’on pensait être les expressions matérielles d’un pouvoir gagné et assuré par la force : armes, constructions monumentales. Ainsi l’ancien étonnement devant les haches polies ou les mégalithes a-t-il nourri – à tort ou à raison –, à la fin du XIXe siècle, la pensée d’une « révolution néolithique », pensée destinée à se diffuser tout au long du xxe siècle et jusqu’aujourd’hui. Cette diffusion, cependant, ne s’est pas faite sans contradictions : non seulement, ses inflexions ont évolué mais, continûment, elles ont recelé des postulations opposées, projetant sur l’horizon dit « néolithique » l’attitude ambivalente de la modernité à son propre égard. À l’admiration pour l’essor spectaculaire de la puissance humaine n’a cessé de s’accoler l’inquiétude, sinon l’angoisse, sensible autant dans les réflexions théoriques des archéologues et penseurs de la préhistoire que dans un certain nombre de créations artistiques, notamment après la Seconde Guerre mondiale. Une énigme, en particulier, a saisi les imaginations : celle d’une brusque – ou supposée brusque – schématisation des images, allant de pair avec une accélération des conquêtes techniques. Qu’en est-il aujourd’hui de cette pensée moderne du néolithique ? En quoi et pourquoi se démarque-t-elle de ses premières formulations d’il y a un siècle et demi, tout en en étant fondamentalement tributaire ?   

>> INSCRIPTION (obtenir le lien zoom)

Cette conférence fait partie du cycle « Violence et représentation », organisée par l’ARM en 2021.

En introduction à la conférence « Violence et néolithique : un mythe moderne ?« , nous vous invitons à consulter le dossier ARM « Anthropologie » où vous pourrez voir ou revoir les conférences de René Girard et de Benoît Chantre à propos du site néolithique de Catalhöyük, ainsi que celles de Roberto Calasso.

De bonnes nouvelles

Les éditions Le Pommier ont publié cette année l’intégrale des chroniques radiophoniques de Michel Serres (1). De 2004 à 2018 en effet, ce dernier a proposé aux auditeurs de France Info, chaque dimanche soir, un entretien avec Michel Polacco. Ces rendez-vous, au nombre de 591, abordent une grande variété de thèmes, avec pertinence, érudition, humour quand le sujet s’y prête, toujours avec clarté et concision.

Plusieurs de ses chroniques sont consacrées explicitement à René Girard et à la théorie mimétique. Beaucoup d’autres traduisent implicitement la complicité intellectuelle entre les deux auteurs. En témoigne la chronique du 26 février 2006, que nous reproduisons ici avec l’aimable autorisation des éditions Le Pommier. En dépit de la date, une certaine connexion avec notre actualité se manifeste…

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Les épidémies

Michel Serres, Michel Polacco

« Michel Polacco : Cette semaine, parlons épidémies. Plus un oiseau ne peut mourir sans que la découverte de sa dépouille ne relance, de l’Asie à l’Europe et aux Amériques, une grande inquiétude, pire que celle de la vache folle, bientôt proche de la grande peur de l’an 1 000. Alors épidémies, pandémies, épizooties… Michel, pour commencer, quelques explications s’imposent…

Michel Serres : Avant cela, je voudrais raconter une petite histoire. Nous sommes en 1348, la peste fait rage à Florence. Sept jeunes filles et trois jeunes gens se rencontrent par hasard dans l’église de Sainte Marie Nouvelle, Santa Maria Novella. Et, complètement affolés, paniqués, ils décident de se réfugier dans les environs de la ville et de s’enfermer dans une villa où ils attendront la mort, peut-être…

… la fin de l’épidémie…

… pendant ce temps, ils décident de faire la fête : banquets, ripailles, etc. Elisant tous les jours un roi et une reine, ils s’obligent à raconter des histoires. Et racontent des histoires égrillardes, tragiques, comiques, sentimentales, le plus souvent érotiques il faut le dire. Quel meilleur temps pourrait-on passer en attendant la mort ? Quelle belle vue de la vie ! Quel magnifique modèle réduit de l’existence humaine ! Je n’invente rien bien entendu. C’est l’histoire que nous raconte Boccace dans le Décaméron. Ce recueil fourmille d’histoires extraordinaires dont s’inspireront La Fontaine, Molière… Cette mise en scène de la quarantaine va inspirer beaucoup de monde, y compris… comment appelez-vous cela ?… « Le Loft » ou quelque chose comme ça ?

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Les trois masques du persécuteur – suite

par Jean-Louis Salasc

Dans un précédent article, nous avons examiné en quoi le triangle de Karpman (« bourreau », « victime » et « sauveur ») pouvait se lire comme une configuration particulière du triangle mimétique (https://emissaire.blog/2021/06/29/les-trois-masques-du-persecuteur/). Cette lecture explique le fréquent recours aux jeux relationnels à la Karpman, alors qu’ils semblent n’offrir que des effets négatifs. Les protagonistes seraient saisis par ce que Girard nomme le « désir métaphysique » : s’approprier l’être même d’une personne que nous percevons comme un modèle. En termes plus prosaïques, nous l’envions : nous voulons prendre sa place, à défaut le détruire, en tout cas manifester une supériorité sur lui. C’est l’exact comportement du bourreau. Il en découle une conséquence radicale : dans un triangle de Karpman ne se trouvent que des « bourreaux » ; les rôles de « victime » et de « sauveur » sont seulement des masques. Cette interprétation est parfaitement cohérente avec la vision de Karpman lui-même, qui revendiquait comme principale découverte que « nous jouons les trois rôles en même dans toutes les situations du triangle » (cf. Stephen Karpman, « Le Triangle Dramatique »).

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Kiosque

Notre blogue comprend une anthologie de films évocateurs de la théorie mimétique, c’est la page « L’Emissaire fait son cinéma ». Cette petite annonce pour vous signaler l’accueil de sept nouveaux films et d’une série.

Il s’agit des « Diaboliques », de « Oui, mais… », « Mon Oncle d’Amérique », « Stalingrad », « Souvenir » commenté par Serge Tisseron, « Shutter Island » avec une analyse de Cari Myers (1), et un Hitchcock, « Le Faux Coupable », passé au scanner mimétique par David Humbert (2).

Enfin, une première dans notre anthologie, une série télévisée, « The Leftovers » (Ceux qui restent) ; Guillaume Dulong, agrégé de philosophie et spécialiste du cinéma, en propose une étude détaillée, adossée à la vision girardienne.

(1) Professeur-assistant à l’université de Denver

(2) Professeur-assistant à l’université de Sudbury

Le phénomène « Karen »

par Hervé van Baren

Les vidéos virales mettant en scène des « Karen » sont apparues il y a quelques années. Le terme générique « Karen » désigne des femmes américaines de la classe moyenne, d’âge moyen, de race blanche, prises soudain d’un zèle interventionniste qui les incite à reprocher tel ou tel comportement à des voisins ou des passants. Elles font preuve d’une agressivité assez peu en proportion avec l’acte répréhensible qu’elles dénoncent. Certaines vont même jusqu’à pointer une arme à feu vers le contrevenant. Dans les cas moins dramatiques, la dispute évolue rapidement vers les insultes, souvent racistes, les menaces explicites, les appels à la police…

Les motifs de la rage purificatrice des « Karen » frisent par définition le ridicule. Des enfants qui jouent dans la rue, une « pool party » un peu bruyante, des promeneurs qui cueillent quelques myrtilles au bord du chemin, un homme qui détache son chien lors d’une promenade au parc… On a peine à imaginer que ces comportements puissent déclencher des états émotionnels aussi intenses.

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Pour saluer Jacques Bouveresse

par Jean-Louis Salasc

Voici un mois s’est éteint Jacques Bouveresse, à l’âge quatre-vingts ans. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégé de philosophie, il mena une brillante carrière universitaire : Panthéon-Sorbonne, CNRS, université de Genève, Collège de France. Il publia une quarantaine d’ouvrages ; il était un ami de Pierre Bourdieu.

Il ne s’agit pas ici de donner une idée de sa pensée ni de rendre compte de son influence (l’auteur de ces lignes en est bien incapable). Vu la vocation de notre blogue, la question est celle de ses accointances avec la pensée girardienne. A priori, peu de choses à en dire. Jacques Bouveresse ne s’était pas emparé de la théorie mimétique ; si ce n’est une bonne connaissance de « Mensonge romantique et vérité romanesque », selon le témoignage de Benoît Chantre. Un colloque Girard-Bourdieu, organisé par l’université d’Aix-Marseille en 2014, est l’une des rares traces de lien, Jacques Bouveresse étant en l’occurrence membre du comité scientifique (1).

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La modestie, antidote aux pathologies du désir ?

La juste estime de soi est d’autant plus difficile que nous sommes soumis aux mécanismes du désir mimétique. La lucidité conduit à la modestie et nous préserve non seulement de l’hybris mais aussi de l’insatisfaction qu’engendre notre sentiment d’insuffisance d’être.

Charles Hadji, agrégé de philosophie et docteur en Sciences sociales, professeur émérite à l’université de Grenoble, s’est consacré à l’éducation et à l’évaluation ; il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ces sujets.

The Conversation vient de publier l’un de ses articles ; il conduit à réfléchir si, et jusqu’à quel point la modestie nous aide face au mécanisme de la mimésis d’appropriation et du désir d’être l’autre.

Le lien vers l’article de Charles Hadji : https://theconversation.com/la-modestie-est-elle-le-signe-dune-education-reussie-161841

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La crise du désir

par Jean-Louis Salasc

Joël Hillion vient de publier un nouvel essai (1). Pour lui, le désir est en crise, et cette crise est peu et mal identifiée. Le but de son essai est donc de lui trouver sa place, dans un tableau général où les crises ne manquent pas. Disons d’emblée que Joël  Hillion attribue un rôle centrale à la crise du désir ; nous pourrions presque employer la métaphore de « mère de toutes les crises », métaphore convenue que l’auteur évite fort heureusement.

Joël Hillion est un girardien de toujours. C’est bien sûr avec le prisme de la théorie mimétique qu’il analyse cette crise du désir. Il s’attache à révéler ses liens avec d’autres crises, comme l’impasse économique actuelle, ou encore ce qu’il nomme la « crise de l’intelligence ». En fin d’ouvrage, il s’efforce de dégager de ses analyses, sinon des solutions, du moins des pistes de réflexion.

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Batman et le Joker

« Ceci gâche tout ! Tu n’es plus maintenant qu’un « Bruce » dans un costume de chauve-souris » : le Joker est dépité par la révélation de l’identité de Batman.

Qui ne connait Batman, le justicier nocturne dont la tenue évoque la chauve-souris ? Il est, paraît-il, le préféré parmi tous les super-héros dont la culture populaire américaine a multiplié les figures depuis les années trente (Superman, Wonderwoman, Hulk, etc.) Bandes dessinées, films, séries de télévision, jeux vidéos, Batman est omniprésent.

Il est apparu en mars 1939. Ses créateurs se sont inspirés de Superman, Zorro et… Sherlock Holmes ! Comme tous ses congénères, il œuvre bien sûr dans le camp du bien, porte une tenue spécifique et son identité « dans le civil » est cachée. Batman pourtant se distingue par une caractéristique unique : il est un « homme comme tout le monde », il ne dispose d’aucun pouvoir exceptionnel ; sa maîtrise incomparable des arts martiaux est le fruit d’un entraînement laborieux. Il s’est donné pour mission de ramener la justice dans Gotham, une ville gangrenée par la corruption ; Batman capture les « méchants » et les traîne en justice sans jamais les tuer. Les « méchants » prennent souvent la forme de monstres : l’homme-pingouin, Catwoman, Mister Freeze, Double-Face, etc.

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