
par Hervé van Baren
La guerre en Ukraine a suivi le destin de toutes les fièvres médiatiques. Les nouvelles du front s’éloignent des grands titres. Finalement, ce n’était qu’une guerre comme une autre, il n’y aura pas de troisième guerre mondiale, pas d’holocauste nucléaire. Il reste les irritantes conséquences économiques : le blé et le gaz qui viendront à manquer. La question, lancinante il y a quelques mois, de la motivation profonde d’un grand pays comme la Russie à verser dans l’expansionnisme guerrier a disparu dans les limbes. Elle était pourtant d’une certaine pertinence, cette question. La patrie de Tchaïkovski et de Dostoïevski s’enfonce dans les mêmes gouffres obscurs que jadis celle de Goethe et de Bach. Quelle est la raison profonde de cet effondrement moral ? Les raisons invoquées, la démographie désastreuse ou la perte de prestige consécutive à l’effondrement de l’Union Soviétique, sont-elles suffisantes ?
Il est, paraît-il, « fasciné » par le régime iranien, l’homme qui a tenté d’assassiner l’écrivain indien Salman Rushdie le vendredi 12 août dernier. Le réveil des défenseurs de la liberté d’expression est brutal : on croyait la fatwa de l’ayatollah Khomeini (1989) enterrée. Elle avait été réaffirmée par son successeur en 2019. Pourquoi cette résurgence soudaine du fanatisme religieux ? Pourquoi, surtout, prendre pour symbole de l’ennemi à abattre un homme et un livre, quelques lignes ironiques qui n’ajoutent ni n’enlèvent rien au Coran et à la tradition qui s’en réclame ? On l’a dit et répété, bien peu de ceux qui réclamaient la tête de Rushdie avaient lu Les versets sataniques.
Terminons par le cas de la saoudienne Salma Al-Chebab, condamnée à 34 ans de prison pour avoir retweeté (de façon confidentielle) des messages de soutien à une militante féministe et visionné des vidéos en ligne. Traduction de ces actes par le régime : c’est une terroriste. Salma Al-Chebab fait partie de la minorité chiite du pays, régulièrement stigmatisée. Salma Al-Chebab est le parfait bouc émissaire d’un pays de plus en plus écartelé entre un ordre moral rigoriste et passéiste et l’attrait pour une modernité occidentale libertaire.
Le journal Le Monde du 21 août dernier lui consacre sa une, un long article et son éditorial (1). Ce dernier insiste sur le caractère ubuesque de cette condamnation : « … la justice saoudienne a fait le choix du grotesque. » « Avec de tels fonctionnaires [juges], l’Arabie saoudite n’a pas besoin de détracteurs. » L’auteur exprime le souhait que « la raison revienne très vite » aux autorités du pays. L’article pointe l’incohérence du pouvoir, incarné par le jeune Mohammed Ben Salman, qui se présente comme un réformateur mais multiplie les actes violents (guerre au Yémen, assassinat du dissident Jamal Khashoggi).
C’est plus fort que nous. Le réflexe sacrificiel submerge la raison et va à rebours de nos intérêts les plus élémentaires. C’est vraiment un réflexe aveugle, il vise la satisfaction d’un besoin irrationnel, irrépressible et urgent, l’assouvissement d’une pulsion violente, à n’importe quel prix. Jadis il permettait de désamorcer les crises, aujourd’hui il les démultiplie. Le décryptage de l’actualité à la lumière de cette connaissance, accessible depuis plusieurs décennies grâce à René Girard, doit nous conduire à changer radicalement nos réponses citoyennes, politiques et diplomatiques à ce que nous nous évertuons à prendre pour des provocations délibérées, des politiques élaborées, des actes réfléchis.
Concrètement, la réponse aux poussées de fièvre sacrificielle de plus en plus fréquentes, phénomène sans frontières, demande une réflexion qui passe par plusieurs étapes.
Premièrement, réaliser que le phénomène n’est pas lié à des particularités culturelles, autrement dit nous libérer du filtre qui nous donne l’illusion d’une supériorité morale. Si nous avons, en Europe occidentale, encore largement évité de verser dans ces excès, c’est avant tout parce que la crise n’en est pas encore à ces niveaux chez nous (contrairement aux Etats-Unis, et on en voit les effets quotidiennement). L’histoire a montré que l’Europe n’était pas immunisée contre les régressions sacrificielles. Les résultats des élections, en France et dans les pays voisins, aussi.
En conséquence, abandonner notre discours scandalisé et moralisateur, au nom d’un humanisme que nous sommes bien en peine de préserver chez nous. Insister, comme le fait l’article du Monde, sur le caractère irrationnel et absurde, quand ce n’est pas suicidaire, de ces actes, mais en rappelant que nous sommes des créatures irrationnelles, gouvernées par des réflexes violents ; que le mécanisme sacrificiel est profondément ancré en nous.
Finir par faire le lien entre ce basculement dans la violence institutionnelle et la crise qui secoue le monde. La métaphore de la peste est plus que jamais d’actualité : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » (2).
C’est un paradoxe tout girardien qui surgit du constat du caractère profondément religieux de nos pulsions sacrificielles, individuelles et collectives, spontanées ou transformées en actes politiques, tout en reconnaissant que le remède est lui aussi religieux. La seule manière d’éviter le recours à toujours plus de violence est de constater que la crise actuelle est bien plus spirituelle que matérielle et, surtout, d’accepter la réalité et la particularité de cette crise, de ne plus chercher à la neutraliser par des moyens qui ne font que l’attiser. Nos tentatives d’échapper à la crise sont bien plus destructrices que la crise elle-même.
Le phénomène est général et explosif et aucune politique, aucune recette magique ne pourra en inverser la dynamique. Il nous reste à nous serrer les coudes au lieu de nous déchirer, à nous encourager dans l’épreuve au lieu de nous accuser mutuellement d’en être la cause, à faire le deuil de notre vieux monde pour permettre au nouveau d’accoucher.
(1) Le Monde du 21/8/2022, https://journal.lemonde.fr/data/2276/reader/reader.html?t=1661054507954#!preferred/0/package/2276/pub/3145/page/5/alb/138425
(2) Jean de la Fontaine, Fables, Les Animaux malades de la peste. Voir l’article de Jean-Marc Bourdin sur ce blogue : https://emissaire.blog/2020/03/29/haro-sur-le-baudet-ou-pas/








