République et foule mimétique

par Hervé van Baren

La mise en examen de Mme Buzyn [i] par la Cour de Justice de la République peut sembler une bonne nouvelle. Enfin les politiciens vont devoir rendre compte de leurs actes devant les citoyens ! En réalité, c’est une catastrophe. Comme l’a signalé la députée LREM Aurore Bergé, cette décision ébranle les fondements de notre système politique. Le principe jusque-là d’application, faisait une séparation nette entre actes délictueux et actes politiques exercés dans le cadre d’un mandat. Les crimes et délits sont pénalisés ; les fautes politiques sont sanctionnées dans les urnes. Remettre en cause ce principe conduira certainement à augmenter encore la paralysie du monde politique, qui n’en a pas besoin. Qui se risquera encore à prendre des décisions courageuses, basées sur des informations incomplètes ? On assistera au même phénomène que celui qui a gangréné le système de santé des Etats-Unis. La pénalisation des fautes professionnelles dans le milieu médical a eu pour effet pervers que plus un médecin sain d’esprit n’ose poser un diagnostic sans demander auparavant deux ou trois avis supplémentaires, entraînant une explosion des coûts de santé (sans compter les primes astronomiques des assurances de protection juridique) et une détérioration de leur qualité globale.

Le principe juridique qui doit guider le fonctionnement de la Cour est simple : il faut faire la distinction entre l’acte criminel, qui témoigne d’une volonté délibérée de nuire ou de profiter de la fonction pour son intérêt personnel, et l’acte professionnel motivé par la volonté de servir. On ne peut juger uniquement sur le résultat.

Il reste donc une question : y avait-il, de la part de Mme Buzyn et d’autres membres du gouvernement une volonté délibérée de nuire ? Les partisans de la poursuite pénale répondent bien évidemment que oui. Ils en veulent pour preuve les mensonges avérés du gouvernement sur l’état réel des stocks de masques et sur l’utilité d’en porter (et le revirement brutal sur ce dernier point quelques semaines plus tard). Or la faute, aussi flagrante soit-elle et aussi dramatiques que soient ses conséquences, est loin d’être suffisante pour prouver l’intention délictueuse. En l’absence d’indices probants indiquant un intérêt personnel ou une intention délibérée de nuire, la décision sensée eut été de rejeter les plaintes. Alors, comment en est-on arrivé là ? Tentons un éclairage girardien.

Les mensonges des politiciens sont-ils des crimes ?

Des promesses électorales fantaisistes aux excuses pour les mauvaises décisions prises, les politiciens mentent tout le temps. Nous y voyons à tort la preuve de leur corruption morale.

Quel serait l’effet d’une politique du parler-vrai ? Un politicien assez courageux pour nous dire la vérité, surtout lorsqu’elle est désagréable, ne serait pas réélu. La vérité en politique est synonyme de suicide professionnel. Nous attendons des bonnes nouvelles et nous savons, le cas échéant, que ce qu’on nous raconte est un mensonge – nous ne sommes pas stupides.

Le système fonctionne par la méconnaissance ; non pas l’ignorance ni la conscience, mais un phénomène psychique intermédiaire. Quand nous avons l’intuition que c’est laid nous ne voulons pas voir. Dans le même temps nous exigeons la transparence. Il faudrait peut-être, pour sortir de l’impasse, que nous devenions cohérents.

Si le monde politique s’est fait une spécialité, sous tous les cieux, du mensonge, c’est parce que fondamentalement nous, les citoyens, lui demandons de mentir.

Cette place centrale de la méconnaissance dans la politique renvoie à la résolution des crises par le mécanisme sacrificiel. On peut voir dans le politicien l’équivalent profane du prêtre : un mandataire chargé d’ « ôter le mal du milieu de nous », pour citer le Lévitique, autrement dit de perpétuer le mensonge sacrificiel.

La victime consentante

Le plus surprenant dans cette histoire est la réaction du monde politique. La défense adoptée par Mme Buzyn et par ses collègues étonne : ils tentent de se justifier, ils protestent de leur bonne foi, ils défendent leurs décisions. Ils jouent à fond le jeu sacrificiel ! Evidemment, quand on connaît un peu la pensée girardienne, il n’y a là rien de surprenant. La victime émissaire accusée joue toujours le jeu de la foule.

La seule défense sensée eut été de refuser catégoriquement de rentrer dans le jeu mimétique et de dénoncer la dérive pénaliste de la Cour, qui a en l’espèce clairement outrepassé sa fonction sous la pression populaire (ce qui prouve par ailleurs l’utopie d’une justice pleinement immunisée contre les effets mimétiques en temps de crise).

Le risque de cette approche explique peut-être le silence de la classe politique devant ce qui constitue pourtant pour elle une condamnation à l’impuissance. Ce risque, c’est de démultiplier l’ire populaire. On préfère laisser passer, quitte à devoir essuyer les plâtres plus tard. La peur de la crise mimétique généralisée est, en l’occurrence, beaucoup plus forte que la raison (y compris la raison d’état).

Le parallèle avec le mécanisme sacrificiel ne s’arrête pas à la méconnaissance et à la terreur inconsciente qu’inspire le phénomène. La foule a la fâcheuse tendance à confondre le porteur du message avec celui qui l’a écrit. Ainsi Mme Buzyn ne porte évidemment pas l’entière responsabilité de la gestion calamiteuse des stocks de masques, ni des décisions prises, mais elle a assez de métier pour comprendre les limites de l’excuse classique : c’est pas moi, c’est mes prédécesseurs (ce qui est souvent vrai) ; c’est pas moi, c’est le premier ministre – ou plus haut (ce qui est souvent vrai aussi). Le lampiste de service est rarement à l’origine de la faute. Voilà un phénomène bien connu de notre histoire politique : le fusible, la victime sacrificielle soigneusement choisie qu’on jette en pâture aux médias et à la foule pour rétablir la paix. Là encore, la totale adhésion de la victime émissaire à ce sacrifice est incompréhensible sans l’éclairage de la théorie mimétique.

Abolir le sacrifice ?

Est-il souhaitable de sortir de ce système ? Ne devons-nous pas faire le constat qu’il est, comme tout système sacrificiel, redoutablement efficace pour étouffer dans l’œuf ces sursauts de fièvre qui, sans lui, risqueraient de transformer le moindre scandale en effondrement global ? En temps normal, c’est un constat de simple bon sens : il est dangereux et irresponsable d’abolir le sacrifice sans autre forme de procès. Pourtant, force est de constater, par la multiplication des scandales et la violence croissante du débat, que la crise sociétale en France a atteint un niveau tel que le bon vieux mécanisme sacrificiel semble atteindre ses limites. Il en faut toujours plus et c’est cela que traduit la mise en examen de Mme Buzyn, et c’est cela qui risque de conduire ultimement à l’impossibilité de gouverner le pays.

La crise est une invitation à troquer nos vieilles recettes contre des nouvelles et je n’en imagine pas qui ne passe par une confrontation courageuse avec le réel, même quand celui-ci ne répond pas à nos rêves de lendemains qui chantent. Mais à la réflexion, la difficulté pour nous d’accéder à cette attitude adulte et responsable face à la réalité parfois éprouvante de notre monde, n’est-ce pas cela la crise que nous vivons ?


[i] Mme Buzyn, ministre de la santé au début de l’épidémie de COVID 19, a été mise en examen le 10 septembre 2021 par la Cour de Justice de la République pour « « mise en danger de la vie d’autrui » et placée sous le statut de témoin assisté pour « abstention de combattre un sinistre », suite aux plaintes de plusieurs milliers de citoyens. On lui reproche la gestion erratique du début de l’épidémie.

2 réflexions sur « République et foule mimétique »

  1. Une approche girardienne à propos de cet épisode de la crise sanitaire est bien sûr tout à fait opportune. Nous sommes en plein dedans et nous voyons bien différents groupes et institutions s’efforcer de désigner des boucs émissaires. Je ne suis pas sûr qu’Agnès Buzin remplisse vraiment le rôle, mais nous verrons.
    Plus généralement, cet article réitère les interrogations à propos de la Cour de Justice de la République, composée de six magistrats professionnels et douze parlementaires. En 2013, François Hollande avait envisagé sa suppression, toujours réclamée par divers politiciens.
    Il est vrai qu’elle ne s’est pas toujours penché uniquement sur des délits et a déjà pris en compte des plaintes sur la manière de gérer des affaires publiques. Ainsi en 1999, cette juridiction a rendu des arrêts dans l’affaire du sang contaminé ; Laurent Fabius, premier ministre et Georgina Dufoix, ministre des Affaires sociales, ont été déclarés non coupables. Edmond Hervé, secrétaire d’état à la Santé, fut déclaré coupable, mais dispensé de peine.

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