Une lecture anthropologique des Evangiles éclairée par Mauss, Lévi-Strauss et Girard
par Hervé van Baren
Et si le trait d’union entre les pensées de René Girard et Marcel Mauss passait par St Luc ? Pour répondre, tentons une lecture de l’Evangile selon Saint Luc, chapitre 16.
- Le gérant habile (Luc 16, 1-8)
1Puis Jésus dit à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui fut accusé devant lui de dilapider ses biens. 2Il le fit appeler et lui dit : “Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.” 3Le gérant se dit alors en lui-même : “Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance ? Bêcher ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’en ai honte. 4Je sais ce que je vais faire pour qu’une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m’accueillent chez eux.” 5Il fit venir alors un par un les débiteurs de son maître et il dit au premier : “Combien dois-tu à mon maître ?” 6Celui-ci répondit : “Cent jarres d’huile.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris cinquante.” 7Il dit ensuite à un autre : “Et toi, combien dois-tu ?” Celui-ci répondit : “Cent sacs de blé.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu et écris quatre-vingts.” 8Et le maître fit l’éloge du gérant trompeur, parce qu’il avait agi avec habileté. En effet, ceux qui appartiennent à ce monde sont plus habiles vis-à-vis de leurs semblables que ceux qui appartiennent à la lumière.
9« Eh bien ! moi, je vous dis : faites-vous des amis avec l’Argent trompeur pour qu’une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
La plupart des interprétations voient dans cette parabole une morale de l’argent. C’est pourtant une approche qui conduit à une lecture impossible. Le gérant est un filou qui falsifiait les comptes, ou à tout le moins un mauvais gestionnaire. Une fois viré, il va transformer cette indélicatesse en malhonnêteté caractérisée : il remet les dettes de son ancien maître, autrement dit il le vole (et le seul mobile de ses actes qui fasse sens, c’est la vengeance, lui-même ne tirant aucun bénéfice de l’opération). Aussi bien son maître (Dieu ?) que Jésus louent son « habileté ». Moralité : soyez des filous comme le gérant.
Changeons de perspective. Si on se pose la question de la monnaie qui a cours dans le Royaume de Dieu, alors il est question d’amour et non d’argent. Certains d’entre nous ont reçu mandat pour gérer cet amour ici-bas : c’est le clergé (et plus largement nous tous). Le maître est averti par quelqu’un de mauvaise gestion. Comprendre : Jésus vient dénoncer la piètre économie de l’amour de la religion (sacrificielle, de l’Ancienne Alliance, etc.). Le Père retire la gestion aux prêtres (sécularisation, perte du sacré). Le reproche qui motive sa décision est un modèle d’ambiguïté lucanienne. Nulle part l’Evangéliste ne précise si les intérêts sont négatifs ou positifs… nous entendons que le gérant ne fait pas assez fructifier le bien qui lui a été confié, autrement dit qu’il ne charge pas assez d’intérêts. Il faut entendre l’inverse ; ce que Dieu lui reproche, c’est de charger les hommes et les femmes de dettes (de fautes, de péchés) impossibles à rembourser.
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