Philippe Barbarin est-il un bouc émissaire ?

par Pierre-Yves Gomez

Nous partageons ici l’interrogation publiée dans le Figaro par Pierre-Yves Gomez, professeur d’université d’économie qui enseigne à Lyon où il dirige notamment l’Institut français de gouvernement des entreprises en éminent penseur girardien qu’il est depuis les débuts de ses recherches. Une question qu’il faudrait effectivement se poser avant d’émettre nombre de jugements.

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2019/03/29/31003-20190329ARTFIG00054-philippe-barbarin-est-il-un-bouc-emissaire.php

 

Du temps de travail dans la fonction publique

par Thierry Berlanda

L’Inspection Générale des Finances vient de remettre au ministre Darmanin un rapport selon lequel 310 000 fonctionnaires d’État (sur 1 100 000 agents) travailleraient moins de 1607 heures par an (la durée légale). Commentant cette information, le journaliste Jean-Michel Aphatie prétendait que personne ne saurait dire, en s’appuyant sur une statistique globale, si les fonctionnaires travaillent trop ou pas assez. Il ajoutait que pour mesurer correctement l’effectivité du travail, il faudrait vérifier que chaque membre de chaque service effectue un travail utile à la collectivité. Ce n’est pas mal vu, bien qu’à mon avis, dès lors qu’on cessera de confondre temps de travail et temps de présence, on pourrait avantageusement auditer aussi les unités de production du secteur privé.

On remarquera toutefois que JM Aphatie ne prend pas le problème à la racine. En effet, il ne sert à rien de produire une analyse de l’utilité sociale des agents service par service, si l’on n’a pas d’abord évalué celle des services eux-mêmes. Et selon quel critère mesurer l’utilité de tout un service, voire d’une direction, voire même d’un ministère ? Comment remonter à l’origine de la légitimité de toute structure, indépendamment de l’inertie et de ce que Sartre appelait la minéralisation bureaucratique de l’État ? Contrairement à ce qu’en pensent les gouvernements en général et l’actuel en particulier, cette évaluation ne doit pas procéder d’une exigence comptable. Couper dans le financement d’un service est abusif quand ce service est utile, et insuffisant quand il ne l’est pas.

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Dostoïevski encore et toujours

Le philosophe et journaliste Alexis Feertchak nous propose de nouveau sur le site iPhilo un article consacré à René Girard et, plus particulièrement en l’occurrence, à son analyse de l’oeuvre de Dostoïevski sous le titre « Dostoïevski lu par René Girard ou l’achèvement du roman moderne ». Nous le relayons avec plaisir.

https://iphilo.fr/2019/03/31/dostoievski-lu-par-rene-girard-ou-lachevement-du-roman-moderne/

Modérateurs : ceux qui se sont chargés de nos fautes

Par Hervé van Baren

 

«  … A chacun d’eux ce qu’il s’est acquis comme péché. Celui d’entre eux qui s’est chargé de la plus grande part aura un énorme châtiment. »  Coran, Sourate 24, verset 11

The Verge, un magazine multimédia spécialisé dans les nouvelles technologies, publie sous le titre « The Trauma Floor » (l’étage des traumatismes) un article1 sur les ravages psychologiques que subissent les modérateurs de Facebook dans la pratique de leur métier.

L’auteur a interviewé plusieurs collaborateurs ou ex-collaborateurs de l’entreprise Cognizant, une des sociétés auxquelles Facebook sous-traite cette activité. Il y a actuellement 15 000 modérateurs travaillant pour Facebook dans le monde.

Facebook est né d’une intention louable : mettre le miracle numérique au service du vivre ensemble en constituant des réseaux de taille inédite, mettre à notre disposition un outil de socialisation à la puissance incomparable. Le postulat à la base de cette idée, c’est que nous ferions de cet outil le meilleur usage. On constate aujourd’hui que cet objectif a été réalisé partiellement. Des études montrent qu’à peu près 30% des « amis » sur Facebook sont de véritables amis2. Malheureusement, Facebook c’est aussi le lieu de la compétition féroce, du narcissisme exacerbé, de la recherche compulsive de « likes », des fausses nouvelles, de l’ultraviolence et des théories du complot, des règlements de compte et des lynchages numériques, de la récupération commerciale et de l’hégémonie publicitaire. Continuer à lire … « Modérateurs : ceux qui se sont chargés de nos fautes »

On ne va pas se mentir

par Jean-Marc Bourdin

Ce n’est qu’une impression que je serai bien incapable de quantifier pour l’étayer, mais j’ai entendu ces derniers temps avec une fréquence qui ne m’avait pas frappé jusqu’à présent la locution « on ne va pas se mentir ». Le 12 mars 2019, elle était employée sur une radio nationale par une intervieweuse politique réputée. Il y a quelques jours, un malheureux footballeur interrogé après une non-qualification inattendue en « Ligue des champions » en avait fait également l’usage pour concéder que son équipe n’était pas au niveau. Dans les réponses données à de telles interpellations appelant à la vérité et la lucidité, l’adverbe « honnêtement » est aussi souvent présent. Comme si l’interlocuteur déniait par avance toute intention de travestir la réalité. Mais l’expérience montre que le déni préalable révèle souvent une réalité contraire. Car de deux choses l’une : chaque fois que l’on prononce le mot « honnêtement », cela peut signifier, soit qu’on ne respecte pas la vérité dans les autres occasions où on ne l’emploie pas, soit, plus probablement, qu’on l’emploie sciemment ou inconsciemment parce qu’on s’estime forcé de faire en l’occurrence une entorse à la vérité.

« On ne va pas se mentir » a également donné son titre à une émission télévisuelle de débat contradictoire programmée de 2012 à 2016 sur iTELE qui a contribué à la renommée de Léa Salamé, Audrey Pulvar et Marc Fauvelle, trois journalistes importants du paysage médiatique français. Là encore, l’ambition affichée par le titre de l’émission semblait à la mesure du doute qui planait sur la sincérité spontanée des politiques invités à débattre. Jonathan Swift avait, il est vrai, publié L’art du mensonge en politique, en 1733 (sous un nom d’emprunt !) où il affirmait, entre autres : « Il n’y a point d’homme qui débite et répande un mensonge avec autant de grâce que celui qui le croit ». Il concluait qu’un mensonge était combattu le plus efficacement par un autre mensonge. Bref, le mensonge serait, pour cette raison en particulier, une maladie sociale contagieuse. Dans le domaine politique, l’observation montre que cela ne fait guère de doute. Continuer à lire … « On ne va pas se mentir »

Quand la diabolisation n’est pas une simple métaphore

par Bernard Perret

Les mythes archaïques, on le sait, sont peuplés de figures monstrueuses, à la fois hommes, bêtes et dieux. L’interprétation de ce fait est au cœur de la « grande guerre » qui fracture le monde de l’anthropologie, et qui oppose, notamment René Girard et Claude Levi-Strauss[1]. Pour ce dernier, les mythes sont de pures créations de l’esprit humain, de simples explorations des possibilités du langage pour symboliser les contradictions de l’existence. Le mythe ne renvoie à aucun référent historique, il ne raconte rien, sinon l’affrontement de l’esprit humain à des faits incompréhensibles qu’il tente de mettre en récit (naissance et mort, paix et guerres, alternance jour-nuit, etc). Pour le dire autrement, le mythe tente de rendre compte de la création d’un monde humain différencié à partir d’un chaos initial. Levi-Strauss ne s’intéresse aux mythes que pour en étudier la structure logique, l’agencement d’unités élémentaires (les mythèmes, par analogie aux phonèmes et aux morphèmes de la linguistique structurale) :

Les mythes dont les hommes se sont nourris pendant si longtemps (…) sont aussi cela : une exploration systématique et jamais inutile des ressources de l’imagination. Les mythes mettent en scène toutes sortes de créatures et d’événements absurdes ou contradictoires au regard de l’expérience ordinaire, qui cesseront d’être totalement dépourvus de sens à une échelle sans commune mesure avec celle où les mythes s’étaient d’abord placés. Mais c’est parce qu’elles sont déjà inscrites, en pointillé, pourrait-on dire, dans l’architecture de l’esprit qui est « du monde », qu’un jour ou l’autre, les images du monde proposées par les mythes se révéleront adéquates à ce monde, et propres à en illustrer des aspects. »[2].

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Le perfectionnisme, pathologie du désir

par Jean-Marc Bourdin

 

Nous vous proposons aujourd’hui de prendre connaissance d’un article de la revue universitaire en ligne TheConversation intitulé “Une épidémie de perfectionnisme s’abat sur les jeunes” de Simon Sherry et Marin M. Smith. Pour eux, “le perfectionnisme, c’est une quête d’absolu et une exigence de perfection chez soi et chez les autres. Il se manifeste par des réactions extrêmement négatives à la critique, une autocritique très dure, un sentiment d’incertitude par rapport à sa propre performance, et la conviction profonde que les autres sont aussi critiques et exigeants d’eux-mêmes.”

Ce phénomène est probablement le symptôme d’une aggravation depuis 1990 des ravages de la contagion du désir métaphysique ou ontologique, comme l’est aussi, dans un autre registre, la montée du ressentiment. Les parents désignent des modèles inaccessibles et les images proposées aux adolescents et aux adultes aux fins d’identification font le reste : selon les auteurs de l’article, “rivaliser avec ses voisins n’a jamais été aussi difficile.” Nous sommes bien au cœur de la théorie mimétique. Chacun est invité à croire en ses rêves par ceux qui les ont accomplis : mais personne n’indique la probabilité de réussite. Si la quête vise la perfection, le taux est évidemment proche de 0. Il manquera au mieux, ou au pire, un presque rien qui fait toute la différence… et le malheur inconsolable du perfectionniste.

Les préconisations de l’article révèlent la source de la pathologie : “mettre l’accent sur des méthodes préventives – réduire les pratiques parentales sévères et contrôlantes, ainsi que les influences socio-culturelles, telles que les images médiatiques irréalistes qui encouragent le perfectionnisme.”

Comme le constat alarmant, la conclusion est aussi aisément partageable : “il semble que l’amour inconditionnel, celui par lequel un parent ne valorise pas son enfant sur les seules bases de sa performance, de son classement ou de son apparence, soit le meilleur antidote au perfectionnisme…” Et encore, “il nous faut insuffler une forte dose de scepticisme envers ces vies « parfaites » qu’on agite devant nous par l’intermédiaire des médias sociaux ainsi que dans les publicités qui apparaissent dans les médias traditionnels.”

Bonne lecture : https://theconversation.com/une-epidemie-de-perfectionnisme-sabat-sur-les-jeunes-111310

Cerveau reptilien

par Hervé van Baren

Autant prévenir : cet article commente un article à sensation couvrant un fait divers particulièrement horrible. Ames sensibles s’abstenir !

Un fait divers tragique fait le buzz. L’information est reprise dans le monde entier. Une recherche Google renvoie des milliers de liens. Ci-dessous, des extraits de l’article paru dans un journal luxembourgeois1.

Dévorée vivante par le croco qu’elle nourrissait

Une chercheuse a été victime d’une effroyable attaque, vendredi dernier. Merry, un reptile de 5 mètres de long, ne lui a laissé aucune chance.

Une scientifique […] a connu une mort atroce, vendredi, dans un centre de recherches […]. Pour nourrir le crocodile local, [elle] est montée sur un muret de 2,5 mètres de haut et a commencé à jeter de la nourriture à l’animal prénommé Merry. C’est à ce moment-là que le drame est survenu. Les autorités pensent que la bête de 5 mètres de long s’est dressée sur ses pattes arrière et a sauté en direction du muret pour happer la quadragénaire […].

Traînée vers le bassin, la victime a été dévorée vivante. Personne n’a assisté à cette attaque. Ce n’est que plus tard dans la matinée que des membres du personnel du laboratoire […] ont remarqué une «forme étrange» dans l’eau. En s’approchant du crocodile, ils ont retrouvé les restes du corps […] dans sa mâchoire. Les secouristes ont eu toutes les peines du monde à éloigner le cadavre de la victime du reptile, fermement accroché à sa proie.

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La boîte de Pandore est plus facile à ouvrir qu’à refermer

par Jean-Marc Bourdin

« La violence n’est jamais perdue pour la violence » comme nous le rappelle souvent notre ami Bernard Perret puisant cette assertion dans le fonds girardien.

Lorsqu’une foule se réunit autrement que pour former le cortège d’une marche blanche (Denis Salas), dès qu’elle prend une couleur quelconque, même la plus claire d’entre elles en l’occurrence, le jaune, elle peine à maîtriser la violence, quand elle ne la déchaîne pas par la provocation pour se placer en situation de légitime défense victime des forces de l’ordre.

Il aura donc suffi d’une série de maladresses et de contretemps politiques de la part du Président de la République et du gouvernement pour donner l’occasion à la violence de rappeler qu’elle est le principal objet du politique, vérité que ses instances ne cessent pourtant de refouler.

La boîte à revendications a été ouverte et, dans le même temps, la supériorité de leur expression violente a été accréditée par les concessions d’un pouvoir rétif à tenir compte de revendications pacifiquement exprimées dans le respect du cadre légal. Cette boîte sera bien difficile à refermer.

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L’économie selon St Luc

Une lecture anthropologique des Evangiles éclairée par Mauss, Lévi-Strauss et Girard

 par Hervé van Baren

Et si le trait d’union entre les pensées de René Girard et Marcel Mauss passait par St Luc ? Pour répondre, tentons une lecture de l’Evangile selon Saint Luc, chapitre 16.

  1. Le gérant habile (Luc 16, 1-8)

1Puis Jésus dit à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui fut accusé devant lui de dilapider ses biens. 2Il le fit appeler et lui dit : “Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends les comptes de ta gestion, car désormais tu ne pourras plus gérer mes affaires.” 3Le gérant se dit alors en lui-même : “Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance ? Bêcher ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’en ai honte. 4Je sais ce que je vais faire pour qu’une fois écarté de la gérance, il y ait des gens qui m’accueillent chez eux.” 5Il fit venir alors un par un les débiteurs de son maître et il dit au premier : “Combien dois-tu à mon maître ?” 6Celui-ci répondit : “Cent jarres d’huile.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris cinquante.” 7Il dit ensuite à un autre : “Et toi, combien dois-tu ?” Celui-ci répondit : “Cent sacs de blé.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu et écris quatre-vingts.” 8Et le maître fit l’éloge du gérant trompeur, parce qu’il avait agi avec habileté. En effet, ceux qui appartiennent à ce monde sont plus habiles vis-à-vis de leurs semblables que ceux qui appartiennent à la lumière.

9« Eh bien ! moi, je vous dis : faites-vous des amis avec l’Argent trompeur pour qu’une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.

La plupart des interprétations voient dans cette parabole une morale de l’argent. C’est pourtant une approche qui conduit à une lecture impossible. Le gérant est un filou qui falsifiait les comptes, ou à tout le moins un mauvais gestionnaire. Une fois viré, il va transformer cette indélicatesse en malhonnêteté caractérisée : il remet les dettes de son ancien maître, autrement dit il le vole (et le seul mobile de ses actes qui fasse sens, c’est la vengeance, lui-même ne tirant aucun bénéfice de l’opération). Aussi bien son maître (Dieu ?) que Jésus louent son « habileté ». Moralité : soyez des filous comme le gérant.

Changeons de perspective. Si on se pose la question de la monnaie qui a cours dans le Royaume de Dieu, alors il est question d’amour et non d’argent. Certains d’entre nous ont reçu mandat pour gérer cet amour ici-bas : c’est le clergé (et plus largement nous tous). Le maître est averti par quelqu’un de mauvaise gestion. Comprendre : Jésus vient dénoncer la piètre économie de l’amour de la religion (sacrificielle, de l’Ancienne Alliance, etc.). Le Père retire la gestion aux prêtres (sécularisation, perte du sacré). Le reproche qui motive sa décision est un modèle d’ambiguïté lucanienne. Nulle part l’Evangéliste ne précise si les intérêts sont négatifs ou positifs… nous entendons que le gérant ne fait pas assez fructifier le bien qui lui a été confié, autrement dit qu’il ne charge pas assez d’intérêts. Il faut entendre l’inverse ; ce que Dieu lui reproche, c’est de charger les hommes et les femmes de dettes (de fautes, de péchés) impossibles à rembourser.

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