René Girard, la littérature, le désir et le sacré

par Eugénie Bastié

Chronique initialement publiée par le Figaro le 29 mars dernier. Le dernier roman de Michel Houellebecq, cité par Eugénie Bastié en fin d’article, avait fait l’objet d’une analyse de Jean-Marc Bourdin dans notre blogue :

Houellebecq : “anéantir” la théorie mimétique ?

Grasset republie La Conversion de l’art de René Girard. Un recueil d’exercices d’admiration allant de Malraux à Proust qui rapproche la littérature de l’expérience religieuse.

Il est des lectures qui bouleversent une vie. René Girard en fait partie. On peut garder pour toujours en mémoire le geste d’un directeur de lycée qui, en terminale, lors d’un cours de morale et religion (et oui) se mit à tracer au tableau un triangle pour expliquer la loi universelle du désir mimétique. Ce fut une révélation. Notre désir n’est jamais propre, mais suscité par l’Autre. Nous désirons moins avoir un objet qu’être celui qui le possède. Et plus le rival nous ressemble, plus la violence se déchaîne. Du fonctionnement de la publicité à celui de la dissuasion nucléaire en passant par le mouvement #MeToo, cette clé permet d’ouvrir bien des portes. Né il y a un siècle, René Girard est assurément un immense penseur dont l’œuvre profonde, aux confluents de l’anthropologie, de la critique littéraire et de la psychanalyse n’a pas fini de nous éclairer.

Il est curieux que Girard, tout comme un autre grand critique littéraire français du XXe siècle, George Steiner, ait préféré passer l’ensemble de sa carrière universitaire aux États-Unis, se tenant éloigné de l’université française où triomphaient alors la pensée de la déconstruction et le structuralisme. Il dira même lors d’une interview à propos de l’exportation de la «French theory» aux États-Unis : «En 1966, nous avons vraiment apporté la peste avec Lacan et la déconstruction… Du moins dans les universités.» Il ne croyait pas si bien dire.

Le recueil que republie Grasset en cette année du centenaire de la naissance de l’un des plus grands penseurs français du XXe siècle, rassemble huit essais épars sur la littérature, des exercices d’admiration qui ne s’arrêtent pas au simple souci esthétique mais développent une vision profonde et originale de l’art.

On y trouve une analyse de l’humanisme tragique d’André Malraux, «le seul auteur non chrétien et non marxiste de notre temps qui soit réellement hanté par l’ambition d’une synthèse humaniste globale». Mais aussi une plongée assez fine dans les rapports entre Wagner et Nietzsche, une comparaison entre Valéry et Stendhal ou une brillante réflexion sur l’évolution du narcissisme dans l’œuvre de Proust.

Pour Girard, l’art, et notamment l’art littéraire, ce n’est pas le divertissement pascalien, ni la simple recherche du plaisir esthétique. La grande littérature a une mission révélatrice : elle nous dévoile la nature profonde du désir. C’est toute la thèse de son grand livre Mensonge romantique et vérité romanesque. La littérature romantique ment en présentant le désir comme une originalité de l’individu, un acte d’authenticité, là où les grands romanciers de génie Cervantès, Stendhal, Flaubert, Dostoïevski, Proust, montrent la nature triangulaire du désir qui passe nécessairement par un médiateur. Don Quichotte imite Amadis de Gaule. Madame Bovary imite les héroïnes de ses romans. Julien Sorel n’aime pas véritablement Mathilde, et les snobs de Madame Verdurin s’ennuient dans son salon.

C’est écrivant Mensonge romantique et vérité romanesque que Girard se convertit peu à peu. «C’est la littérature qui m’a conduit au christianisme», écrit-il dans La Conversion de l’art. Comment passe-t-on de la lecture de Proust au pied de la Croix ? Pour René Girard, la mortalité du désir, sa finitude, son échec est le vrai problème de notre monde. La rivalité permanente du désir conduit les hommes à la violence. Les romantiques, tous comme les existentialistes et les postmodernes individualistes, mentent en niant l’échec du désir, en affirmant que celui-ci permet de nous réaliser, en s’illusionnant sur l’autonomie de l’homme. «Comprendre l’échec du désir mène à la sagesse, et, en fin de compte, à la religion», dit Girard. Le christianisme propose d’imiter le Christ pour sortir de l’enfer sans issue de la rivalité mimétique. Mais la grande littérature, parce qu’elle ne triche pas avec le désir, parce qu’elle en montre l’essence foncièrement pessimiste, partage cette sagesse. On peut lire A la recherche du temps perdu comme les Évangiles, comme une révélation canonique sur la condition humaine.

Les auteurs jouent leur âme

Pour Girard, «les formes les plus extraordinaires de création littéraire ne sont pas l’œuvre du seul talent inné», ni l’œuvre d’une seule habileté technique, mais relèvent d’une forme de conversion absolue du regard. Est-ce à dire que les grandes œuvres littéraires sont des œuvres morales ? «Le roman constitue dans sa ferveur, dans sa morale, dans sa métaphysique, une autobiographie esthétique et même spirituelle qui s’enracine dans une transformation personnelle, structurée exactement comme l’expérience chrétienne de la conversion», plaide René Girard, pour qui la distinction entre roman à thèse et roman sans thèse n’a pas de sens. «Tout dans la vie et dans la légende de Marcel Proust correspond au schéma de la conversion (…) il est entré en littérature exactement comme certains entrent en religionCrime et châtiment, Madame Bovary et la Recherche sont des œuvres où les auteurs ont joué leur âme (Flaubert affirmait sentir dans sa bouche l’arsenic qu’avalait son héroïne) et témoignent d’une évolution : ces auteurs ont compris, au terme d’un cheminement, quelque chose d’essentiel sur la nature humaine.

Pour René Girard, la créativité culturelle de l’humanité est intimement liée à la violence et au sacré. La violence révolutionnaire accouche d’un siècle littéraire, le XIXe siècle, extraordinaire floraison du roman. «La Révolution, c’est la naissance du monde balzacien où chacun est le rival de l’autre», écrit Girard.

Cela pose la question de l’avenir du roman aujourd’hui. Pour Girard, le roman est d’abord un contenu avant d’être une forme, c’est pourquoi il tiendra pour insignifiantes les tentatives du nouveau roman dans les années 1970 comme celles des tenants de l’écriture blanche.

 «Je connais René Girard surtout pour une thèse, que je trouve fausse, et qui s’énonce ainsi : on désire ce que l’autre désire. Pour moi, c’est plus simple que ça : on désire ce qui est désirable. Un corps de jeune fille, c’est désirable en soi.» dit un personnage d’anéantir. Michel Houellebecq céderait-il à l’illusion romantique d’un sujet désirant de façon autonome ? Toute son œuvre prouve l’inverse, où la rivalité permanente du désir excitée par la société de consommation conduit à la souffrance des personnages. «L’art ne m’intéresse que dans la mesure où il intensifie l’angoisse de l’époque», confie René Girard à Benoît Chantre, artisan de cette réédition. Houellebecq rentre dans cette définition.

Il y aura encore des grands romanciers, car la nature humaine ne change pas. Tant qu’il y aura des hommes, il y aura du roman.

La Conversion de l’art, René Girard, Grasset, 269 pages, 20,90 €.

7 réflexions sur « René Girard, la littérature, le désir et le sacré »

  1. Bizarre. Lecture de plus en plus droitière de Girard.
    Sur la déconstruction on oublie que Girard admirait Derrida (en effet il n’aimait ni Lacan ni la psychanalyse).
    Je cite ce qui est dit de Derrida dans Wikipedia.
    Professeur à l’École normale supérieure entre 1965 et 1984, puis directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il a créé et développé l’école de pense autour du déconstructionnisme. Dans la lignée de Heidegger1, Derrida remet en question la phénoménologie et la métaphysique traditionnelle et introduit une nouvelle manière de penser les sciences humaines.
    Voilà vous ne cessere de lire des louanges de Derrida dans les écrits de Girard.
    En fait parce qu’il a terminé son parcours en effet a droite ‘mais à bénéficié d’une économie capitaliste très socialisé l’amérique de Roosvelt) vous poussez Girard sur des sentiers politique que de là ou il est il ne doit pas du tout apprécier!!!

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    1. Bizarre. Il ne me serait pas venu à l’esprit de lire cet article avec le filtre d’une analyse politique. Il est vrai que je ne me suis jamais converti au credo marxiste : « tout est politique ». J’ai beau relire l’article, je n’y vois pas fondamentalement une « dérive droitière ». En regardant de plus près, j’y lis même une critique de la dérive droitière de Houellebecq. Bon, d’accord, c’est publié dans Le Figaro.
      Heureusement, vous nous laissez un indice de la cause de votre indignation, Proscenium. Il s’agit de Lacan et de la déconstruction. Faut-il assimiler la déconstruction à la gauche ? Dans ce cas, je vous rejoins, Girard doit être de gauche. Girard, à sa façon, est un grand déconstructeur, peut-être le plus radical des déconstructeurs. De là à le ranger parmi les trotskistes ou les maoïstes….
      Je vous livre le fond de ma pensée. Girard déconstruit si bien notre monde qu’il déconstruit aussi le vieux clivage gauche-droite. Tout cela est en cours de fossilisation, Proscenium ; ne ratez pas le dernier train !

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      1. Vous ne cessez d’en faire monsieur Baren.
        Contrairement à René Girard.
        Rien de Marxiste là dedans.
        Parler de wokisme et de french théorie. Citer Lacan (quand on sait surtout que Girard détestait la psychanaliyse le Freudisme) Mais la déconstruction et notamment les théories de Derrida passionnent Girard.
        Le Pharmakon et le rôle du Pharmakon décrypté par Derrida le passionne.

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      2. Vous ne cessez d’en faire de la politique.
        Contrairement à René Girard.
        Déjà ranger la déconstruction dont le maître à penser est Derrida comme une sorte de pensée de gauche est absurde. (Girard détestait la psychanalyse à raison je pense que ce soit Lacan ou Freud).
        On lit ces poncifs dans tout les articles du figaro du point et de l’express.
        Moi je m’en tape profondément du mot wokisme.
        Aujourd’hui le PCF LR et LO les 3 partis Marxistes si on rajoute le PS font au doigt mouillé 4% et surtout le wokisme n’a jamais été marxiste.
        Je trouve prfondement perturbant quand on sait ce que doit Girard à Derrida d’entendre les absurdités et le moulin avant de la déconstruction dans la bouche de pseudo penseurs Girardien.
        Mais en fait je pense que vous ne l’êtes.
        Je vous ai lu.
        J’ai lu que soit disant le système politique actuel donc le libéralisme n’était pas sacrificiel.
        Parlez en aux prochains retraité de 70 ans et aux nombreux SDF aux USA.
        Pas de sacrifice?
        Pourtant combien vos amis libéraux ont ils dépenser l’argent qu’ils retirent aux travailleurs (hou le vilain Marxiste) pour sauver les Banques en 2008?

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  2. Le christianisme propose d’imiter le Christ pour sortir de l’enfer sans issue de la rivalité mimétique : thèse du célèbre ouvrage : l’imitation du christ !

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  3. Il est bien plaisant de voir un article de journal saluer la réédition par Grasset d’un ouvrage de Girard moins connu que les autres « La conversion de l’art » et d’apprendre de l’auteure de l’article qu’elle aussi fut secouée par le triangle mimétique au point d’avoir gardé le souvenir de la première rencontre qu’elle en fit, tracé au tableau noir par un directeur de lycée. Elle confirme indirectement l’utilité et l’intérêt de notre blogue : la clé forgée par cet immense penseur, écrit-elle, nous ouvre bien des portes. C’est sûr et certain.

    « Tant qu’il y aura des hommes, il y aura des romans » : la dernière phrase de son papier est quand même assez peu « girardienne » ; on peut considérer Houellebecq ou la « prix Nobel » Annie Ernaux comme de « grands romanciers », mais le fait est que dans son article sur Malraux écrit en même temps que celui sur Saint-John Perse en 1952, René Girard n’est pas très optimiste sur l’avenir du roman après Marcel Proust.

    Dans l’avant-propos de « La Conversion de l’art », René Girard dit à propos de ses premiers articles, écrits avant la naissance de la théorie mimétique, qu’il a « joué » Saint-John Perse contre l’histoire positiviste et le progressisme. « L’Occident est vraiment déchu, car il entre dans le tourbillon des cultures et des civilisations. On perd le « sens » de l’histoire, l’idée qu’il y aurait un sens occidental de cette histoire(…) Ce brouillage poétique me fait, 20 ans avant « La Violence et le Sacré », parler d' »indifférenciation ».

    De même, on voit qu’il « joue » Malraux contre les « esthètes » qui voudraient que l’art continue sans tenir compte des désordres du monde. Malraux, au contraire, abandonnant le roman, s’efforce de montrer le rapport inquiétant que l’art entretient avec la violence du monde: « De la guerre, démon majeur, aux complexes, démons mineurs, la part démoniaque, présente plus ou moins subtilement dans tous les arts barbares, rentrait en scène.(…) Et plus l’Europe voyait surgir les nouveaux démons, plus les civilisations qui en avaient connu d’anciens apportaient d’ancêtres à son art. »

    « Ainsi, une nouvelle littérature succède à l’échec dont témoigne l’expérience romanesque de l’absurde : ce sera celle de « l’essai sur l’art » et du « musée imaginaire » comme formes accomplies de « déracinement intellectuel » au service d’un nouvel universalisme ». (la Conversion de l’art, p.94)

    On comprend, en lisant ces textes, qu’ils contiennent les ingrédients de la genèse de l’œuvre girardienne. En particulier la preuve, écrit-il, « que ma pensée apocalyptique était depuis toujours contenue dans ma conception du désir ».

    Aimé par 2 personnes

  4. Il me semble que un des chemins de la conversion au christianisme est aussi un désir mimétique de ressembler au christ et de s’approprier l’amour du père créateur, mais un artiste tout en cherchant « ce jour au jour » doit se libérer tant que possible de toute imitation en se nourrissant sans cesse d’influences, soit sortir du désir mimétique et s’inventer

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