Qui se ressemble s’assemble : Tocqueville et Girard

Même si la ressemblance des destins personnels et intellectuels de nos deux auteurs semble à première vue relever plus de la corrélation que de la causalité, l’accumulation des points de rapprochement finit par être troublante et invite à pousser plus loin.

A l’évidence, la première ressemblance est le transatlantisme : ces deux jeunes intellectuels français sont partis de leur pays à la recherche d’un ailleurs meilleur, après une longue séquence politique éprouvante qui les a poussés à prendre du recul : la Révolution française, le premier Empire, la Restauration et la Révolution de 1830 pour l’un, les trois guerres avec l’Allemagne, la faiblesse de la Troisième République et l’effondrement de la France durant l’Occupation pour l’autre [1]. Même si le premier revient faire carrière en France et le second s’installe définitivement aux Etats-Unis, le biculturalisme est essentiel pour eux. De surcroît, leurs épouses sont anglo-saxonnes et protestantes.

Leur tempérament appuyé sur la conviction d’être plus proches de la vérité que leurs interlocuteurs les pousse à la polémique, dans le cadre de la disputatio académique pour Girard, de préférence dans le débat politique pour Tocqueville, ce dont attestent ses discours. Ils partagent un rejet immodéré des extrêmes, ce qui les place souvent à fronts renversés dans leurs argumentations et dénote leur indépendance ainsi qu’un refus de s’affilier à une quelconque coterie. De même, esprits libres, ils se soucient peu des exigences académiques.

Tous deux partagent une approche interdisciplinaire fondée en particulier sur l’exploitation des archives, méthode par excellence de l’historien. C’est assez aisé pour Tocqueville dans la première moitié du XIXe siècle alors que les disciplines universitaires n’ont pas encore pullulé : ayant étudié le droit, il est un magistrat éphémère, un politologue conforté par une expérience politique non négligeable sans être de premier plan, un historien amateur mais aux méthodes incontestables, un proto-sociologue voyant monter la classe moyenne à peu près à l’époque où Marx lui préfère une polarisation inéluctable entre bourgeoisie et prolétariat (l’histoire confirmera les vues du premier), et un proto-anthropologue qui comprend après Montesquieu que toute situation doit être abordée par une observation plurifactorielle. Tocqueville apprécie ainsi les circonstances et les mœurs autant que les institutions et les législations pour déterminer un état social. C’est beaucoup plus rare et méritoire à la fin du XXe siècle pour Girard qui propose son immense synthèse dans un paysage des sciences humaines et sociales où le morcellement semble être devenu la motivation principale de chercheurs dont le mot d’ordre est désormais : à chacun sa niche.

Les sources écrites de première main ont leur préférence. Les deux promeuvent une compréhension scientifique des interactions humaines, une science politique nouvelle à un monde tout nouveau [2] pour le premier, pour le second une anthropologie qui serait une science des rapports humains plutôt que des sciences sociales ou des humanités comme elles sont ordinairement dénommées de façon moins précise. Enfin, s’ils se défient des idées générales, ils croient toutefois en la force motrice des idées pour engendrer les évolutions sociales, qu’ils les déplorent ou les souhaitent. Ils se veulent tous deux des théoriciens de l’évolution des sociétés humaines.

Plus étonnant et sans doute probant pour ce parallèle, chacun semble ramener la plupart de ses recherches d’abord à un méta-mécanisme à connotation religieuse auquel une évolution de longue durée, jugée à la fois inévitable, souhaitable et dangereuse, est attribuée : la Providence pour Tocqueville et la Révélation évangélique pour Girard. Puis à deux, et seulement deux, tendances séminales qui s’articulent et se recombinent au gré des sujets étudiés. Pour Tocqueville, une durée millénaire est marquée par la tendance à l’égalité des conditions en Occident dont l’horizon est appelé démocratie, par opposition à l’inégalité des conditions qui réserve des prérogatives et des obligations à une aristocratie héréditaire ; et l’époque moderne tend à la centralisation d’un pouvoir politique et/ou administratif en France mais aussi dans d’autres pays européens et même aux Etats-Unis. Girard, quant à lui, voit dans la révélation du mécanisme du bouc émissaire un mouvement commençant avec l’Ancien Testament et définitivement enclenché à partir de la Passion du Christ tandis que l’époque moderne est marquée à partir de Shakespeare et Cervantès par une aggravation continue des pathologies du désir mimétique.

Ces tendances, qui ne souffrent guère d’oscillations tant elles sont lourdes, révèlent des proximités mais aussi des singularités entre les deux penseurs. La combinaison par Tocqueville de l’égalité des conditions et de la centralisation lui fait craindre la dégradation de la démocratie libérale en despotisme ; son engagement politique en découle. Girard réunit le mécanisme du bouc émissaire et le désir mimétique dans la persistance de la méconnaissance de la violence humaine ; il est en perpétuelle recherche de ce qui permettrait la contention et le refoulement de cette violence qu’il voit à l’origine comme au terme de l’humanité, tout en plaçant ses espoirs dans d’improbables conversions massives et simultanées. L’histoire a donc un sens, qu’elle mène à des améliorations ou à une apocalypse, autrement dit une direction qu’il est possible de repérer et peut-être d’infléchir.

Si ces deux optiques semblent à première vue suffire à les différencier, des articulations sont envisageables : les différents appariements des tendances tocquevilliennes et girardiennes deux à deux en apportent la preuve. Ainsi plus ou moins simultanément, l’égalité des conditions et l’intensification de la mimésis d’appropriation ont-elles partie liée, la première conditionnant la seconde qui à son tour intensifie les revendications égalitaires ainsi que, simultanément, des aspirations illusoires à la distinction. Quant à l’association entre dévoilement du mécanisme du bouc émissaire et centralisation, elle porte en elle probablement les revendications victimaires auprès de l’autorité publique qui ont pris une importance considérable dans la deuxième partie du XXe siècle, donnant naissance aux “luttes pour la reconnaissance” menées par des minorités en quête de droits auprès des états. La centralisation, dont Louis XIV est le parangon, suivi de peu en France par Napoléon, est aussi une condition de possibilité de la diffusion du désir mimétique, ce que comprend Tocqueville. Enfin l’égalité des conditions participe au travail de sape contre les mécanismes de bouc émissaire en donnant le dernier mot de la violence à une justice procédurale qui s’efforce d’empêcher la désignation arbitraire et sans autre forme de procès de victimes à sacrifier et à lyncher par des foules unanimes.

Même sur ce point, l’expérience pratique de Tocqueville le rapproche de Girard qui le reconnaît bien volontiers dans Celui par qui le scandale arrive. En effet, le souvenir de Malesherbes, avocat de Louis XVI, le roi de France condamné à mort et exécuté par les révolutionnaires en 1793, Malesherbes étant lui-même mis à mort peu après, a accompagné Tocqueville, son arrière-petit-fils, tout au long de ses recherches sous la forme d’un buste posé sur son bureau [3]. Nul doute que cette présence constante l’a alerté sur le sacrifice royal toujours susceptible de ressurgir.

Cette combinatoire met en évidence la compatibilité des deux théories même si les prismes employés diffèrent en raison de la différence des époques autant que des préoccupations de nos deux auteurs. Tocqueville s’intéresse aux institutions politiques alors que Girard se soucie du déclenchement et de la contention des rivalités violentes en réduisant le politique à la portion congrue. De ce fait, il place tous ses espoirs dans la conversion des individus, là où Tocqueville veut croire à une coévolution bénéfique des mœurs et des organisations sociopolitiques. Pour faire simple et au risque d’être approximatif, la Révélation girardienne offre le salut comme horizon rédempteur tandis que la Providence tocquevillienne recherche les conditions d’un adoucissement durable des mœurs. 

Autre point commun, l’inquiétude tocquevillienne rend manifeste « l’insuffisance d’être » [4] sous-jacente dans le désir mimétique. Avant Girard, Tocqueville note aussi le rôle majeur de la foule unanime. En introduction de De la violence à la divinité en 2007, arrivé au moment de dresser un bilan de son œuvre, lorsque Girard relit ses quatre premiers essais fondamentaux, il affirme : « La théorie mimétique du désir rejoint sur beaucoup de points la pensée de Tocqueville dans la seconde partie de La démocratie en Amérique […].[5] » Le premier, Tocqueville pense ensemble l’égalité des conditions et la concurrence qui oppose les semblables. Il témoigne de l’expansion de la médiation interne dans les sociétés démocratiques au moment où il l’observe.

Ces tendances reflètent chez chacun un goût de la longue durée et de l’universel. Les prolongeant dans l’avenir, nos deux penseurs manifestent de surcroît une capacité à la prévision, voire un goût pour la prophétie. Un recul de plus d’un siècle et demi  a donné raison à Tocqueville sur de nombreux points. Mais Girard pourrait dès à présent se targuer d’avoir pressenti entre autres, avec une bonne quinzaine d’années d’avance, l’apocalyptique et le catastrophisme, voire la collapsologie, qui dominent aujourd’hui bien des analyses quant au devenir de l’humanité.

Tous les deux s’efforcent avant tout d’écouter la voix du réel, celle des mœurs, et d’en faire entendre des sonorités inouïes en s’appuyant sur des observations en apparence aussi simples que des tendances millénaires ou pluriséculaires. Ils se retrouvent aussi sans grandes divergences pour reconnaître l’importance de la religion, et tout particulièrement du christianisme, dans un monde qui s’imagine dé-sécularisé et libéré de l’obscurantisme par les Lumières en Occident.

Si l’on s’en tient à ce jeu des ressemblances, il serait en tout état de cause difficile de trouver un troisième intellectuel partageant avec Tocqueville et Girard l’ensemble ou même la majeure partie de ces caractéristiques [6]. Tout se passe comme si Girard avait, dans une certaine mesure et toutes choses égales par ailleurs, subi une influence décisive, mais non consciente, d’un devancier né près de 120 ans avant lui.


[1] Girard indique aussi un certain malaise à l’égard du monde intellectuel français au sortir de la deuxième guerre mondiale, en particulier parmi les surréalistes qu’il avait un temps côtoyés quand Tocqueville méprise le nouveau roi des Français monté sur le trône en 1830. De même, ils partagent une nostalgie de l’aristocratie.

[2] De la démocratie en Amérique I, introduction.

[3] In De la démocratie en Amérique / Democracy in America, édition bilingue du Liberty Fund (1990),  Préface d’Eduardo Nolla, p. l.

[4] Girard rapproche l’inquiétude tocquevillienne de la vanité stendhalienne dans Mensonge romantique et vérité romanesque.

[5] Girard, De la violence à la divinité,  p. 13.

[6] On pourrait en ajouter d’autres de moindre influence : provincialisme, appartenance à l’Académie française, reconnaissance internationale plus précoce et puissante que la reconnaissance nationale, en particulier désintérêt durable voire ostracisme des universités françaises, etc.

8 réflexions sur « Qui se ressemble s’assemble : Tocqueville et Girard »

  1. Il y a, en effet, énormément de rapprochements à faire entre Tocqueville et Girard. Le livre à venir sera le bienvenu. Jusque-là, nous avons été « livrés à nous-mêmes » dans notre double lecture. Une synthèse s’impose.
    Tocqueville a parfaitement senti comment la mise à égalité des citoyens, dans la démocratie, pouvait aboutir non pas au partage généreux mais à l’égoïsme forcené. La rivalité mimétique conduit au selfie… On assiste aujourd’hui au triomphe du Moi. « Non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur », peut-on lire dans De la démocratie en Amérique.

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    1. Cher Joël, ce livre à venir est destiné aux anglophones. Mais s’il vous plaît, peut-être pourrez-vous le traduire pour nous autres malheureux francophones limités ? A lire la phrase de Tocqueville citée hors contexte, non seulement la démocratie n’y est pas à son avantage mais un tel constat paraît loin de la thèse girardienne selon laquelle cette « solitude » est un leurre : l’homme démocratique oublie peut-être ses aïeux et ignore peut-être ses descendants mais il a les yeux fixés sur ses contemporains, ses semblables, ses frères.

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  2. Cher Jean-Marc, le titre de ton article est un peu une provocation anti-girardienne mais bien sûr, tes personnages ne peuvent en aucun cas « rivaliser » et ce que tu montres de leurs ressemblances, bien que chacun ait œuvré dans un champ différent, est époustouflant de finesse et de justesse ! Beau travail, dont la lecture séduit autant qu’elle instruit.
    Un détail : pour ma part, j’hésiterais à dire que c’est par provocation que René Girard revendique une filiation avec Saint-Augustin. Il me semble qu’il l’a bel et bien lu et qu’il peut lui devoir quelques intuitions : la centralité du désir, le péché originel, la grâce divine ou l’impuissance de l’homme sans Dieu. Il est avec Augustin contre le « trop d’humanisme » de la philosophie des Lumières. C’est sa famille d’esprit, en tous cas, contre la philosophie rationaliste ou pire encore, idéaliste.

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  3. Chère Christine,

    Pour le titre, comme toi, je suis adepte des doubles sens : l’idée d’un assemblage possible entre ressemblants m’a amusé.

    Quant à Augustin, je crois que René Girard laisse entendre quelque part qu’il a poussé un peu loin le bouchon. Mais la parenté est indiscutable, laquelle remonte un peu plus haut dans leur phylogenèse, leur lecture commune de la Bible…

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  4. Bon. Je pense tout de même que la pensée Girardienne est autrement plus importante que celle de Tocqueville. Je sais que René Girard surtout à la fin de sa vie à voulu réhabiliter ces penseurs libéraux. Mais ce n’est vraiment pas le Girard que je préfère.

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  5. Disons que la pensée girardienne est plus importante dans une perspective anthropologique et celle de Tocqueville d’un point de vue sociologique et politique. Des penseurs comme Claude Lefort, qu’on ne peut catégoriser comme « libéral » mais qui était certainement « anti-totalitaire », ont mis en évidence son importance. Leur complémentarité m’a fait penser que les assembler serait possible.

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