Mythologie : Girard encore partout et, comme toujours, presque nulle part…

par Jean-Marc Bourdin

Un imposant Dictionnaire critique de mythologie par Jean-Loïc Le Quellec, anthropologue et préhistorien, et Bernard Sergent, historien et président de la société de mythologie française, vient de paraître aux éditions du CNRS en 2017. Cet ouvrage traite des mythes, des mythologues et des concepts communs aux mythes sans proposer d’entrée pour traiter d’un mythe particulier, sauf quelques exceptions (qui ont acquis un statut de catégorie comme Œdipe et Orphée) : le lecteur n’y trouvera par exemple pas l’exposé du mythe de Sisyphe mais ce dernier sera cité, entre autres, à l’article « Démesure » : au total pas moins de 1 400 entrées concernant des récits mythiques de plus de 1 300 peuples.

Nous aurions pu nous en douter : René Girard n’a pas droit à sa notice propre, contrairement à nombre de mythologues à la notoriété limitée aux experts du domaine. Quatre de ses ouvrages sont toutefois cités dans la bibliographie, les plus pertinents pour le sujet de ce dictionnaire. Mais il n’a pas sa place dans les interprétations du mythe d’Œdipe, ce qui peut paraître pour le moins étonnant. Et c’est à peine s’il est cité, au total à quatre reprises, le plus souvent d’ailleurs dans l’ombre de Lucien Scubla. Ce dernier est, lui, présent dans 46 passages, son essai Lire Lévi-Strauss ayant manifestement fait forte impression sur les auteurs : il leur apparaît à juste titre comme indispensable à une tentative de compréhension de la « formule canonique du mythe », aussi obscure que célèbre parmi les anthropologues. L’auteur d’Homo necans, Walter Bürkert, dispose, pour ce qui le concerne, d’une entrée à son nom et d’une notice ainsi que d’une douzaine de références. Quant à Claude Lévi-Strauss, il est évoqué à 742 reprises alors que James George Frazer est cité 252 fois, pour se faire une idée des fréquences accordées à deux des sources principales de la réflexion girardienne dans le domaine des mythes.

Pourtant, ce dictionnaire de référence vaut à mon avis, d’une certaine manière, d’autant plus qu’il pratique ce qui s’apparente à un ostracisme. En effet, il n’est manifestement pas possible de l’accuser de vouloir apporter du grain à moudre au moulin mimétique. Or, à chacune de ses pages, les concepts qu’il définit en multipliant les exemples tirés de mythologies issues de tous les peuples du monde, trouvent pour la plupart des sources d’intelligibilité dans La violence et le sacré, Des choses cachées depuis la fondation du monde et Le bouc émissaire. Parmi les entrées, il suffit de citer une sélection choisie dans les quatre premières lettres de l’alphabet pour s’en convaincre : adorcisme, adversaire, altérité, antinomie, apocalypse, arbitraire du signe, Babel, bélier, bétail (origine), binaire (opposition), Bürkert (Walter), cannibalisme, canonique, chaos primordial, chimère, circoncision, coincidentia oppositorum, combat et vol (création du monde par), combat entre le père et le fils, combinatoire (variante), concurrence entre créateurs, continu / discontinu, contrat, conversion, création (mythe de), cyclopes, danse, décepteur, déception, fonction déceptive, découvreur, dédoublement, déification, Delcourt (Marie), déluge, démesure, démiurge, démon, démythisation, démythologisation, désacralisation, Détienne (Marcel), diachronie / synchronie, diasparagmos, Dioscures, divinisation, domestication (origine de la), double, doublet, dramatisation, dualité, dualistique (création), dyade… Malgré leur volonté de montrer l’extrême diversité des récits et des thèmes qu’ils abordent, les auteurs du Dictionnaire critique de mythologie fournissent avec leur travail monumental une sorte d’argumentaire en kit à une des thèses fondamentales de René Girard : l’origine commune des mythes fondateurs dans des meurtres ou des expulsions des communautés confrontées à la prolifération de doubles. Il n’y a plus qu’à assembler selon la notice contenue dans la théorie mimétique.

S’il avait existé dans les années 1960-1970, nul doute que ce dictionnaire aurait facilité le travail de recherche de René Girard en lui proposant des rapprochements et en lui fournissant une bibliographie large et ordonnée.

Bref, je conseille ce dictionnaire à tous ceux qui seraient aujourd’hui tentés par un approfondissement des théories mythologiques de René Girard. Ils y trouveront de multiples points de départ pour des randonnées fécondes. Personnellement, je partirai bien de Décepteur… comme substitut à un absent de marque dans la liste pourtant abondante des entrées : Bouc émissaire, lequel terme apparaît toutefois à plusieurs reprises dans le texte, lié notamment au pharmakos (via Lucien Scubla une fois encore) comme au rite du Lévitique.

14 réflexions sur « Mythologie : Girard encore partout et, comme toujours, presque nulle part… »

  1. Et oui… Toujours été étonnée par cette vague de volonté d’effacement, et parfois cette haine pour la pensée de René Girard… Combien de fois me suis-je trouver au milieu de gens qui montraient les crocs, souvent en accusant Girard de ce qu’ils n’avaient jamais dit et en lui opposant ses propres arguments. Ce doit être le signe d’une puissance de vérité et de révélation… J’ai trouvé le même genre de réaction avec Marcel Marceau, excommunié par les artistes de la scène, spoliés par les institutions françaises, son école effacée de la carte… Pourtant les américains lui couraient après… Heureusement que Girard, lui, a senti la horde et qu’il y est parti, aux Etats-Unis. Y-a-t’il une étude sur cet étrange phénomène? Ou quelqu’un parmi les lecteurs de ce blog aurait-il une explication? (j’en ai déjà entendu, mais qui ne m’ont pas absolument convaincue…

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  2. Bah Mademoiselle la réponse est dans l’article et dans la théorie. Il n’est pas besoin d’aller chercher plus loin. Quand à Marcel Marceau comment dire? En fait je n’en sais rien il ne nous à jamais rien expliqué. Il est fort probable que vous ou même moi agissons selon les principes que vous dénoncez. Il est fort probable que René Girard découvrant la théorie mimétique ait lui même participé à ce système d’expulsion violente. En tout cas ce n’est pas à écarter et cela n’enlève rien de son immense talent ainsi qu’à son honnêteté. Il me semble que la théorie mimétique ainsi que la théorie du Bouc émissaire doit être vraiment lue et comprise au 1er degré sinon tout devient scandale personnel institutionnel et autre.

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    1. Et bien, Damoiseau, intéressant votre petit ton condescendant… Condescendance souvent rencontrée chez certains girardiens à l’égard des femmes, ça aussi quelque chose que je ne m’explique pas vraiment. Mais sans doute que vous aurez une bonne réponse. Bon, merci quand même pour la leçon, je suppose que ma naïveté avouée la méritait? Naïveté un peu tactique qui m’a souvent permis de recevoir de bonnes réponses. En tous cas, bonne année à vous…

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  3. Mettez vous un peu à la place de tous ces Indiana Jones aux petits pieds qui ont écumé toutes les mers ,tous les déserts et toutes les jungles du globe pour en ramener des théories tirées par les cheveux, à qui un petit prof de français plutôt du genre casanier vient dire : » le mystère des mythes est résolu : ce sont tous la même histoire d’une violence collective exercée à l’encontre d’une innocente victime prise plus ou moins au hasard , racontée par les persécuteurs eux mêmes , en vue de l’édification des masses ! « 
    Il y a de quoi être un peu vexé non ?
    Jacques Legouy

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  4. L’ostracisme dont souffre René Girard a une origine, je pense, bien plus profonde. Il est de ceux – rares –qui dévoilent la réalité de notre violence. C’est le crime suprême. De tous temps et partout, l’humain a préféré massacrer ses prophètes (physiquement dans les temps archaïques, symboliquement dans nos sociétés civilisées) plutôt que de se confronter à ce qu’ils nous montrent.

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    1. La résistance à l’abandon du mérisme victimaire pour réguler la violence ne date effectivement pas d’hier … et persiste de nos jours ( la déploration contemporaine sur le désenchantement du monde : qui est en fait le regret de voir s’amenuiser nos ressources sacrificielles et l’angoisse de beaucoup devant l’indifférenciarion qui enrésulte , genre c’était mieux avant , en est encore une illustration , mais je persiste à penser que le silence assourdissant et quelquefois l’hostilité des zintellectuels et spécialement des zuniversitaires qu’ils soient freudo-marxiste-structuralisés ou théologiens qui ont accompagné l’exposition théorique du mécanisme par René Girard , s’explique en grande partie par la vexation de s’être fait « doubler «  par quelqu’un qui n’était pas du métier et aussi peut-être par une part de sidération

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  5. Merci à Muriel d’avoir lancé un débat parmi les commentateurs. Les réponses à sa question sont sans doutes multiples, le rejet du cocktail, pour ne pas dire poison-remède, s’expliquant probablement par le mélange détonant de plusieurs originalités de René Girard, plutôt que par une seule d’entre elles, aussi difficile soit-elle à avaler.

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    1. Cette expulsion constitue une véritable mise en abîme de la théorie mimétique! Et finalement, c’est peut-être là le meilleur moyen de mettre en lumière la puissance de révélation des propositions de Girard, même si une telle révélation – révélation paradoxale s’il en est – ne peut qu’être le privilège d’une poignée de « happy few ». Si elle n’était pas expulsée, la théorie mimétique se verrait mise en contradiction avec elle-même. La vérité du bouc émissaire ne peut se manifester qu’en tant qu’elle est en train de subir un processus d’expulsion. C’est Satan dupé par la Croix décrit par Girard (sauf erreur dans Les Choses cachées). Le paradoxe sur lequel elle repose fait que la théorie mimétique ne pourra sans doute jamais être institutionnalisée, car une telle institutionnalisation supposerait sa propre falsification. Tant mieux pour les quelques privilégiés que nous sommes, qui, entre initiés, pouvons jouir tout notre saoul de la vérité qui nous est offerte sur un plateau. Ne jetez pas vos perles aux cochons…

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      1. Merci. Superbe analyse ! La méconnaissance, qui n’est pas l’ignorance, mais une connaissance imparfaite, sacrificielle, est bien au cœur de l’affaire.

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      2. Drôle de raisonnement ! A quoi sert de révéler des choses cachées depuis la fondation du monde si c’est pour réserver cette révélation à quelques « happy few «  comment voulez-vous lutter contre la violence des jeunes disait un jour RG si personne ne leur explique son origine ? Quant à la soi-disant jouissance des initiés il me semble qu’elle se vit plutôt comme une responsabilité énorme et une contrainte parfois écrasante ( il est si confortable de pouvoir rejeter la responsabilité de sa propre violence sur un autre …
        Jacques Legouy

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  6. Cher Jean-Marc, j’espère que tu as adressé ta recension, finalement élogieuse puisqu’invitant les lecteurs à l’achat, aux auteurs de ce Dictionnaire…

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