Le retour des interdits

par Jean-Marc Bourdin

L’histoire de l’humanité a longtemps, probablement la plupart du temps, été tributaire d’obligations rituelles et d’interdits – ce que l’on doit faire et ne pas faire sans qu’il soit envisageable d’y déroger –, le tout se référant à des récits fondateurs, les mythes. Par une révolution copernicienne, le libéralisme politique et économique a inversé l’ordre des choses. Parmi d’autres événements promouvant le libéralisme dans tous les domaines des rapports humains, notre déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 énonce en son article 4 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. »

Deux siècles plus tard, allant plus loin encore, le mouvement de Mai 68 se réjouit du slogan « il est interdit d’interdire ». Dans le même temps, des économistes qui n’ont pas grand’ chose de soixante-huitards, fondent le néolibéralisme sur un principe équivalent. Ainsi Friedrich Hayek oppose « l’ordre spontané » né de l’interaction des cerveaux individuels à « la route de la servitude » qui résulterait d’une économie administrée. De son côté, Milton Friedmann affirme à propos de la coordination de l’activité de millions de personnes, « le système des prix remplit cette tâche en l’absence de toute direction centrale, et sans qu’il soit nécessaire que les gens ne se parlent ni qu’ils s’aiment. » Tous deux sont prix Nobel. Foin donc des interdits et des obligations. La complexité croissante ne peut être maîtrisée que par la logique des marchés qui fixent le prix de toutes choses et favorisent les choix rationnels.

Très tôt dans l’histoire de la théorie mimétique, en 1979, Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy repèrent dans L’enfer des choses le rôle pris par l’économie comme focalisation des désirs sur des objets reproductibles et donc partageables, ce qui semble résoudre une bonne fois pour toutes par une issue bénéfique inédite l’équation : désirs convergents = rivalité destructrice des rapports humains et de l’ordre social sauf mécanisme de bouc émissaire. En économie, le partage peut en effet se faire instantanément et a priori sans violence, le désir des choses du voisin trouvant à se satisfaire au magasin le plus proche et, désormais, plus facilement encore, sur un site de vente en ligne. Du côté des mœurs, la pornographie et le libertinage assurent la même partageabilité. En politique, c’est un peu plus compliqué, mais la solution est du même ordre : le pouvoir souverain se partage dans le temps au moyen d’élections périodiques pour accéder à de multiples fonctions et de l’alternance qu’elles autorisent. Soit dit en passant, le consensus sur le principe majoritaire est ce qui a marché le mieux jusqu’à présent dans les régimes représentatifs dits démocratiques. Dans le sport, la répétition des compétitions peut de même faire passer une chose aussi vaine qu’un trophée ou un titre d’un champion à un as, d’un club à l’autre, d’une nation à sa voisine… Là encore, le temps permet le partage ou, à tout le moins, l’espérance. Dans la politique comme dans le sport, la possibilité de revanche dissout l’esprit de vengeance dans de multiples opportunités.

Alors que les rites et les interdits avaient, dans les sociétés anciennes, pour finalité la contention de l’affrontement par la peur du déchaînement de la violence, nos sociétés contemporaines ont découvert que la concurrence induite par des biens partageables était susceptible de créer un cercle vertueux de compétitions sans violences excessives et d’engagement de chacun dans la production croissante de ces biens. La quête du pouvoir d’achat et les activités de consommation nous occupent suffisamment pour laisser peu de temps dans nos agendas à la violence. Les statistiques d’homicide semblent le montrer sur la longue durée.

Or que voyons-nous se passer depuis la chute du Mur de Berlin qui avait semblé consacrer la libéralisation des économies et la démocratisation des institutions politiques ? Un violent contrecoup provoqué par ce plissement hercynien.

Je ne prétends pas dresser ici une liste exhaustive des nouveaux champs de l’interdit, étant bien incapable de l’établir. Je me contenterai de cinq ensembles. Nos lecteurs pourront compléter.

Ce fut très vite le politiquement correct qui a interdit certaines paroles sur fond de « lutte pour la reconnaissance » et créé certaines obligations comme la discrimination positive. Aujourd’hui, cette tendance se traduit par un retour à des formes de censure (débat sur la cigarette) et à une sorte de nouvelle police des mœurs (#dénoncetonporc, à ce sujet, notons que son équivalent américain #METOO est l’expression la plus synthétique qu’on puisse imaginer pour décrire le mécanisme du désir mimétique).

Et puis, la prise de conscience écologique a permis d’établir que la libération par la science des puissances de l’énergie, de la chimie, de la biologie et de la physique pour tirer le parti maximal de la libre concurrence sur les marchés conduisait inexorablement à la production et la vente aux consommateurs de produits nocifs pour leur santé, la vie de la biosphère, et, plus largement encore, pour un fonctionnement viable de la planète. Même si le législateur européen, pour ne pas parler de l’étatsunien, y va à reculons, il se doit désormais d’interdire là où la promotion du libre commerce et de la libre circulation était pourtant sa vocation originelle. Certes, il laisse place à des solutions techniques alternatives, mais le dogme de la libre concurrence pure et parfaite ne se traduit plus par l’interdiction quasi-systématique d’interdire.

Passons maintenant à la vie des organisations contemporaines. Il n’y est plus question que d’y maîtriser les risques. Le principe de précaution a ainsi été inscrit dans la constitution française. Quant aux entreprises et aux organismes publics, ils cartographient leurs risques et déploient des dispositifs de contrôle interne. Certaines pratiques seront interdites ou mises sous étroite surveillance si elles élèvent la fréquence et la gravité de dommages juridiques, financiers, humains, de réputation, de pertes d’information… Il est en leur sein obligatoire d’obliger.

Quant au monde politique, il semblerait que la meilleure façon de faire croire à sa capacité d’agir repose désormais sur la définition ou l’aggravation d’un délit dès qu’un problème prend de l’importance dans le débat public. Sur le plan des libertés publiques, l’état d’urgence, voire d’exception, remodèle les contours de l’État de droit. Quant à la fiscalité, elle est dénoncée de plus en plus fréquemment comme confiscatoire au point de remettre en cause le consentement à l’impôt, condition préalable à toute intervention publique. Libéral assumé et probablement sincère, notre Président de la République n’échappe pas à cet amoindrissement tous azimuts des marges de liberté.

Enfin, l’auto-asservissement volontaire par la soumission via les objets connectés à l’Internet démontre paradoxalement l’acceptation d’une nouvelle forme de servitude. La dénonciation de La Boétie au XVIe siècle est toujours d’actualité. Nous ne demandons pas mieux que d’abdiquer notre puissance, celle du nombre, devant le dogme, le Léviathan ou la souveraineté des marchés. Dernier avatar paradoxal : notre liberté d’expression sur les réseaux sociaux et notre liberté de choix de consommateur sont devenues les instruments de notre fichage. George Orwell avait imaginé un Big Brother omni-épiant, l’omniscient Big Data compile des informations librement délivrées. De quoi fournir les éléments constitutifs d’un médiateur externe artificiel de nos désirs, toujours plus orientés vers l’appropriation. De quoi nous obliger à agir selon ses injonctions.

Avec les quatre premiers items, il s’agit à chaque fois d’interdire des pratiques abusives que le triomphe de la liberté avait laissé prospérer. Mais ces nouveaux interdits débordent du seul traitement de ces pratiques répréhensibles. Le cinquième nous affirme que, par manque de lucidité ou par simple appétence, nous nous accommodons du retour des interdits et des obligations et acceptons volontairement les injonctions de la servitude.

Alors que nous avions assisté depuis des décennies, voire des siècles, à une libéralisation des mœurs, de la politique et de l’économie, nous paraissons nous engager vers un mouvement inverse. Soubresaut ou tendance lourde ? En tout cas, la mimésis d’appropriation et la médiation interne ne sont pas des mécanismes autorégulateurs : s’ils peuvent tendre parfois vers des équilibres dynamiques, ils sont tout aussi bien aptes à l’emballement et à la montée aux extrêmes. Après nous être réjouis de la mort de Dieu et avoir tué le père, nous restons dans bien des situations malgré nous à la recherche d’une médiation externe, laquelle n’est pas forcément aussi bienveillante.

5 réflexions sur « Le retour des interdits »

  1. Comme toujours, cher Jean-Marc, (et je le dis avec un peu d’envie) ton article est remarquable. Tellement précis, structuré et bien envoyé.

    Si je devais discuter un point, que je discute d’ailleurs avec une grande partie de la tradition philosophie (à part Spinoza, Nietzsche, Schopenhauer, entre quelques autres) c’est que nous parlons souvent de liberté quand il ne s’agit que de volonté. Les rédacteurs de nos principes républicains commirent ce qui me semble une erreur en posant que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi ». Je pense au contraire que plus j’exerce ma liberté et plus j’augmente celle des autres (nous pourrions en discuter un jour) ; en revanche, bien entendu, plus j’exerce ma volonté, et en effet plus je risque en tout cas de brimer l’exercice de la volonté d’autrui. Mais cette remarque est bien entendu très latérale à ton propos, quoi qu’elle ait des conséquences éthiques et politiques majeures par ailleurs.

    Sur ton dernier mouvement (tes articles sont des symphonies), c’est la grande question phénoménologique de l’intérieur et de l’extérieur qui est posée. Qu’est-ce qui m’est radicalement intérieur ? Quelque chose l’est-il vraiment ? Y a-t-il un soi qui ne soit pas social, mais radicalement subjectif ? Y a-t-il une quelque chose comme une ipséité ? A toutes ces questions, je réponds oui, mais nous n’étions pas très nombreux à le faire, en tout cas en le démontrant, dans l’université de philo, ces trente cinq dernières années…

    Merci encore pour ce texte et très bonnes et belles fêtes à toi et aux tiens !

    Thierry

    Aimé par 1 personne

  2. Je ne sais pas s’il faut s’étonner de ce retour de l’interdit, puisque l’histoire de notre beau continent ressemble à un mouvement de balancier entre libéralisme libertaire et puritanisme légaliste. Pour la liberté : la Renaissance, les Lumières et la Révolution française, la fin du XXème siècle. Pour la loi : le Grand Siècle, le XIXème… aujourd’hui ?

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s